Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram.
Note : je rappelle juste en passant que ce qui se passe dans cette fic peut heurter la sensibilité des personnes... sensibles, justement. Alors si cette phrase vous inquiète, vous êtes libres de faire demi-tour ! Avant qu'il ne soit trop tard mouahahaha (`∀´)Ψ
Je vous souhaite une bonne lecture.
XV
Ballare con la Bestia : Furioso
« Zeller, annoncez-moi une bonne nouvelle, ordonna Jack Crawford en entrant dans la morgue.
― Si par bonne nouvelle vous entendez pléthore d'indices, vous allez être déçu, Jack, commença Brian. Mais – parce qu'il y a un mais – on sent bien que ce n'est pas l'Éventreur qui a fait ça. Le tueur a laissé un souvenir.
― Dites m'en plus.
― J'ai trouvé ce poil minuscule sur la fille au cheveux roses. Il est très clair, très petit et très fin, mais il a son follicule. On n'a pas encore eu le temps de vérifier s'il contient des drogues ou quelque chose de particulier, mais je peux déjà vous dire que le tueur est atteint d'une mutation du gène HC1R ou récepteur de la mélanocortine de type 1 qui se trouve sur le chromosome 16. C'est ce gène-là qui détermine la couleur de la peau, des cheveux… Bref, c'est une mutation qu'on retrouve chez seulement un pourcent de la population mondiale. »
Devant l'expression interrogatrice de Crawford, Zeller expliqua :
« Il est roux. Et c'est un homme de type caucasien.
― Roux ? C'est vrai que ce n'est pas courant, mais ça l'est tout de même beaucoup plus que la main de Lecter…
― Certes, Jack, mais c'est déjà un bon début. Soit c'est son premier crime et ça explique qu'il y ait fait des erreurs, soit il est juste moins méticuleux… Et il en refera d'autres, ce qui nous servira sans aucun doute.
― Oui… Aucune correspondance, je suppose ?
― Nous sommes en train de chercher, répondit Price en désignant l'ordinateur.
― Bon…
― Et ce n'est pas tout, Jack. Dans le vagin d'une des deux filles, Jimmy a trouvé un petit rouleau de papier glacé.
― C'est une photographie de la scène de crime sur polaroid. Elle a vraisemblablement été prise par le tueur lui-même qui l'a ensuite enroulée et glissée dans le corps de sa victime. Regardez. »
Price tendit un petit sachet plastifié à Jack. Sur la photo de petit format quelque peu abîmée par les fluides corporels, on voyait distinctement un ruban de papier près des corps. Il était couvert d'une écriture typographiée en majuscules qui indiquait : "Deux femmes courant vers leur misérable destinée".
― Cela m'a tout l'air d'être sa signature, commenta Brian. Et vous avez vu le titre qu'il a donné à son œuvre ?
― Hum, mais pourquoi lui donner un titre ? Qui plus est, en paraphrasant celui de Picasso ? murmura Jack, plus pour lui-même que pour ses collègues.
― Peut-être qu'il se prend pour un grand maître ? risqua Jimmy. Il veut peut-être montrer son talent à l'Éventreur dans l'espoir qu'il le reconnaisse ou le prenne comme disciple ?
― Tu ne crois pas que tu vas un peu loin ?
― Brian, Will a dit que ça ressemblait à un cadeau pour l'Éventreur. De toute évidence, ce tueur l'imite et s'il ne veut pas finir sous son couteau, il a intérêt à expliquer pourquoi il s'inspire de ses œuvres, non ?
― Certes, mais Will a aussi dit que c'était très maladroit.
― Raison de plus pour qu'il se justifie, glissa Price sur le ton de la plaisanterie.
― Bon. Si on récapitule, les interrompit Crawford, nous avons un nouveau tueur qui s'inspire de l'Éventreur de Chesapeake dans le but d'attirer son attention, peut-être pour le flatter, lui démontrer son intérêt ou, comme dit Jimmy, devenir son disciple… Ce qui laisse supposer qu'il frappera encore, jusqu'à ce que l'objet de ses pensées daigne réagir…
― Ce qui est assez peu probable, vu qu'il s'est donné du mal pour envoyer Chilton en prison… »
Un court silence suivit la remarque de Jimmy Price. Baltimore risquait de voir disparaître encore un certain nombre de ses concitoyens… Soudain, l'ordinateur émit un petit bruit caractéristique.
« Eh bien, s'exclama Brian, on dirait qu'on a un candidat ! Le poil appartient à un certain Joseph Byrne, trente-trois ans, domicilié à Dublin, en Irlande. Son ADN est fiché par Interpol depuis qu'il a été suspecté dans une affaire de meurtre jamais résolu… »
Dans le même temps, il ouvrit le dossier en question et fit défiler l'écran.
« Alors, murmura-t-il, a priori, un homme a été tué dans les environs de Dublin… Vous avez vu ça ? C'est une vraie boucherie. »
En effet, les photographies de la scène de crime étaient édifiantes. L'homme avait littéralement été massacré à coups de hache. Sans les tests ADN, il aurait été tout bonnement impossible de l'identifier.
« Je crois qu'il n'est pas nécessaire d'attendre Will pour dire qu'il y a une sacrée dose de rage dans ce meurtre…
― J'ai du mal à croire que celui qui a fait ça soit capable d'une telle organisation, fit Jack.
― Ça paraît peu probable, c'est sûr. Quel était son lien avec la victime ?
― Ils étaient apparemment colocataires… Mais, et je pense que tu seras du même avis, Jimmy, à regarder les photos de la baraque, ils avaient plus l'air d'un couple. »
L'intéressé hocha la tête. Il n'y avait qu'une seule chambre avec un lit double et rien nulle part n'indiquait que quelqu'un dormait ailleurs.
« Ça me paraît un peu violent pour une dispute conjugale…
― Le soucis c'est qu'après ça, Byrne a disparu de la circulation. Il ne paye ni factures, ni impôts, n'achète rien avec sa carte de crédit…
― Essayez de voir s'il a officiellement posé le pied aux États-Unis, on n'entre pas sur le territoire comme dans un moulin.
― A vos ordres. »
Ils firent une brève pause pendant laquelle ils se concertèrent.
« Autre nouvelle intéressante : Will avait raison, Jack. Ces deux filles ne sont pas ce qu'elles semblent être.
― Expliquez-vous, Brian.
― La blonde s'appelle Samantha Faith. C'est bien une ancienne toxicomane, mais il est clair qu'elle n'y touchait plus. D'après les informations qu'on a déjà pu rassembler, elle avait suivi une cure de désintoxication il y a quelques années et, d'après son blog, animait un groupe de soutien. Elle était très engagée dans la communauté de son quartier et, apparemment, elle était très aimée. »
S'arrêtant, il tendit le dossier à Jack.
« Elle n'était pas mariée, mais elle avait l'air d'entretenir une relation suivie avec un certain Joey qu'on retrouve partout sur son site Internet. Elle y parle d'un départ prochain en voyage, c'est peut-être pour cela qu'on n'a pas encore déclaré sa disparition. En tout cas, à la regarder, elle n'a rien d'une zonarde.
― Pareil pour celle aux cheveux roses, intervint Jimmy. Elle était en pleine santé. Son nom était Judith Poe. Elle était institutrice, mariée, deux enfants, un chien… Elle a été déclarée disparue par son mari, Anthony Poe, qui s'est étonné de ne pas la voir en se réveillant. En somme, pas du tout le genre de filles à traîner dans ce genre de coins, avec ce genre de tenue et au beau milieu de la nuit. Pourtant, elles étaient bien là.
― La question est pourquoi…
― Oui, Jack.
― Est-ce le tueur qui les a habillées comme des prostituées ?
― Rien ne nous le laisse croire, en tout cas, répondit Price. Les vêtements n'avaient pas d'étiquettes et avaient l'air d'avoir déjà été portés… Et on n'a retrouvé aucun vêtement esseulé dans le coin… »
Très ennuyé, Jack se tut. Il ne manquait vraiment plus que ça, un nouveau tueur qui suit les traces de l'Éventreur… Malgré lui, il se surprit à espérer que le principal concerné l'en débarrasse…
« C'est tout ce que vous avez sur ce double meurtre ?
― Le rapport toxicologique n'a rien donné, elles sont clean toutes les deux et il n'y a pas eu sévices sexuels.
― Rien n'indique qu'elles se connaissaient, ça serait bien d'avoir les avis des mari et amant sur leurs vies respectives.
― Bien, je vais les faire venir. »
Des haussements de sourcils entendu lui répondirent. Crawford sentait bien que ses hommes commençaient à faiblir, l'Éventreur les menait en bateau depuis longtemps et, maintenant qu'ils avaient vu Beverly Katz se faire tuer pour s'en être trop approchée, ils avaient peur. Peur d'être les prochains, peur que tout cela ne serve à rien, peur qu'il soit bien trop intelligent pour eux. En plus de ça, depuis qu'ils avaient connaissance du quotient intellectuel d'Hannibal Lecter, ils se sentaient très inférieurs car sur ce plan le psychiatre dépassait de très loin le célèbre Albert Einstein et cela n'aidait pas à faire remonter leur confiance. Leur chef savait qu'il risquait de rater son coup s'il perdait ses hommes, aussi essayait-il de se montrer plus diplomate avec eux, ou, au moins, d'accorder plus de respect à leurs explications.
« Toujours rien au sujet de cet inspecteur français ?
― J'ai bien un numéro de téléphone mais j'ai eu beau essayer, je n'ai pas réussi à l'avoir, fit Brian. A priori, il est toujours dans la police, mais en tant que commissaire… Sauf si Popil est un nom courant et qu'il s'est envolé…
― Hum. Je vais essayer de le joindre, merci. »
Surpris, Zeller mit un coup de coude à son collègue alors que Jack s'éloignait et chuchota :
« J'ai pas rêvé, il a dit merci ?
― Qu'est-ce qu'il a ?
― Il a dû se rendre compte qu'il vous dévalorisait trop, fit une voix derrière eux.
― Will ! » s'exclama Jimmy.
Un sourire amical et sincère lui répondit.
« Vous lui avez glissé l'idée ? s'enquit le brun, soupçonneux.
― Vaguement.
― Will… » commença-t-il avant de s'interrompre, peu sûr de lui.
Son ami l'interrogea du regard, curieux.
« Euh… Je ne sais pas trop comment vous demander ça, mais… Est-ce que le docteur Lecter vous a parlé de son enfance ?
― Il m'en a un peu parlé, oui, mais il ne m'a rien dit qui puisse servir l'enquête.
― Il vous a dit qu'il avait été témoin dans une série de meurtre alors qu'il était étudiant en médecine ?
― Oui. »
Le regard de Graham était suffisamment clair pour que Brian cesse de le questionner. De toute évidence, Will connaissait très bien cette partie de la vie d'Hannibal, probablement avec les détails, et refusait d'en parler. Au souvenir de leurs moments à l'intimité volée par la caméra thermique, le scientifique eut un pincement au cœur. Il ne manquerait plus que l'empathe tombe amoureux…
« Je pense qu'il vaut mieux pour vous que vous ne fouillez pas trop dans le passé d'Hannibal, murmura-il. Je ne veux pas qu'il vous arrive la même chose qu'à Beverly. »
La mise en garde leur fit chaud au cœur et ils sourirent, rassurés de l'état d'esprit de leur camarade d'infortune.
« Vous savez, Will, il n'y a aucune raison pour que vous soyez le seul à risquer votre vie dans cette affaire. Déjà, nous devons bien ça à Beverly, annonça Price, ensuite, jamais nous n'avons connu un tueur tel que l'Éventreur de Chesapeake. Si nous ne donnons pas tout pour l'arrêter, alors à quoi bon ?
― Exactement. »
Ému par la détermination des deux hommes, le profiler fit la moue.
« Will, vous voulez bien regarder une scène de crime pour nous ? Apparemment, il est de la main de celui qui a tué les deux femmes.
― Oui, Jimmy, bien sûr. Vous l'avez identifié ?
― Oui et non. Nous savons qu'il s'appelle Joseph Byrne et vit normalement à Dublin, en Irlande, mais c'est tout. Enfin, il y a une photo dans le dossier et sa tête ne me dit rien. Sinon qu'il n'a pas l'air particulièrement avenant. » répondit Zeller.
Effectivement, l'homme avait l'air d'un truand. Devant l'ordinateur, le jeune professeur leva un sourcil.
« Il ne reste pas grand-chose, souffla Brian.
― Il devait être drôlement en colère, renchérit Jimmy.
― C'est peu de le dire, confirma Will, une rage furieuse, même. Il l'a massacré. Il a dû continuer à frapper longtemps après la mort de sa victime. D'ailleurs, ils se connaissaient ?
― On suppose que c'était son amant, répondit Zeller. Tout semble l'indiquer dans la maison. »
Pendant quelques secondes, Will parut réfléchir.
« Peut-être qu'il n'assumait pas sa condition d'homosexuel et que son compagnon lui a dit, fait ou demandé quelque chose qu'il a jugé déplacé ou carrément contre nature.
― Oui… Mais pensez-vous qu'un homme capable d'une telle fureur puisse perpétrer un meurtre aussi calculé que celui de ces deux filles ?
― Vous savez, Jimmy, je ne pense pas qu'il était si calculé que cela. Oh, bien sûr, je pense qu'il avait prévu de tuer deux prostituées parce qu'il avait choisi un tableau qui nécessitait deux modèles. Je ne le crois pas suffisamment sophistiqué pour avoir fait l'inverse. Mais ça m'étonnerait beaucoup s'il les avait suivies avant. S'il l'avait fait, il aurait su qu'elles n'étaient pas ce qu'il recherchait. En revanche, reprit-il après une brève pause, il est possible que le prochain l'oblige à procéder à un repérage, dans la mesure où l'objet de ses pensées n'a pas réagi. Il doit se demander ce qu'il a fait de travers. A-t-il blessé l'Éventreur ? L'a-t-il fâché ? Ou bien, tout bêtement, est-ce que l'Éventreur a seulement vu son cadeau ? »
Les deux agents hochèrent la tête de concert.
« Il va encore frapper…
― Oui, Brian. Et ce, jusqu'à ce qu'on lui mette la main dessus ou que l'Éventreur réagisse.
― Pourquoi ne réagit-il pas ?
― Vous savez bien qu'il ne fréquente absolument pas ce genre de quartier. Ni de personnes.
― Hum, hum… Certes, mais…
― Je vous arrête tout de suite, Jimmy. Il ne peut pas être certain qu'Hannibal et l'Éventreur ne font qu'un, à moins de l'avoir vu faire, ce dont je doute fortement. Et je pense qu'il est assez intelligent pour comprendre qu'ainsi, l'Éventreur ne tienne pas à se compromettre en réagissant, sachant qu'il n'est pas censé avoir eu connaissance du double meurtre.
― Vous avez raison…
― Et quand il réagira, comment croyez-vous que ça se passera ? intervint son collègue.
― Cela dépend de la réaction. S'il refuse ses avances, le soupirant risque de le prendre très mal ; c'est un colérique extrême, il entrera peut-être dans une folie meurtrière ou autodestructrice.
― Mouais… J'imagine que ce n'est pas la peine d'espérer que l'Éventreur exauce son souhait ? » demanda Price.
Will eut un petit sourire caustique.
« Qui sait ? »
.
Debout face aux informations, un homme très fin et élancé observait l'écran d'un œil narquois. La marche blanche organisée pour les deux traînées était un véritable rassemblement d'abrutis larmoyants. Tout ça pour des putes, c'était vraiment n'importe quoi. Il ricana et se tourna vers son bureau.
S'avançant, il posa ses doigts longs et fins sur son appareil photo polaroid et prit un portrait tiré au téléobjectif. On y voyait un homme dans la force de l'âge, plutôt séduisant et vêtu d'un costume. Sourire aux lèvres, le tueur laissa glisser ses yeux vers une autre, de bien meilleure qualité, prise par un professionnel à un bal de charité. Elle était recouverte d'un film protecteur et représentait un médecin reconnu, excellent psychiatre, riche mécène d'art, très bel homme, avec une prestance inouïe et un charme magnétique : le docteur Hannibal Lecter. Il leva la photo jusqu'à ses lèvres pour la respirer en gémissant avec un plaisir non feint.
Malgré lui, son regard sombre se posa sur une troisième photographie, une coupure de presse datant de la sortie de prison de Will Graham. La seule vue du jeune homme le mit dans une rage telle qu'il renversa papiers et matériel avec de grands gestes frénétiques, puis s'arrêta net lorsqu'il se rendit compte qu'il venait de faire tomber le portrait de l'Éventreur. Fébrile, il le ramassa comme s'il s'était agi d'un artefact de cristal et le reposa précautionneusement, totalement indifférent au désordre environnant.
La voix désagréable de la journaliste le tira de son recueillement et l'obligea à se focaliser sur le poste. Ses sourcils se froncèrent quand il reconnut un quartier assez aisé de Baltimore et, lorsqu'il entendit parler des familles et du statut social des victimes, la panique le saisit. L'auteur du double meurtre dut s'asseoir pour recouvrir un semblant de calme. Tout s'expliquait, à présent ! Si l'Éventreur n'avait pas réagi, c'était que lui-même s'était fourvoyé ! Se tromper de victime était quelque chose d'affreux pour lui parce qu'il savait que l'Éventreur de Chesapeake ne se trompait jamais, lui – et qu'il ne souffrirait sûrement plus une chose pareille de sa part. Par son silence, il lui signifiait son profond désaccord.
A genoux au-dessus d'un dessin de sa scène de crime, il se figea et réfléchit. Comment avait-il pu penser une seule seconde qu'un homme aussi élégant et raffiné traînerait dans un coin aussi mal famé ? Brutalement, il se frappa le front.
« Espèce d'imbécile ! Tu t'es planté sur toute la ligne ! S'il a vu ça, il a dû se dire que tu étais une sacrée petite merde ! »
Il se flagella encore un long moment avant que l'envie de meurtre ne reprenne le dessus. Les yeux rivés sur la moitié de visage de sa future victime qui émergeait encore du désordre, il hocha la tête.
« Cette fois, je vais m'appliquer et vous allez aimer… »
.
Lorsqu'il se retrouva devant sa proie, Joseph Byrne lui sortit le grand jeu et flirta un long moment avec elle, lui faisant miroiter monts et merveilles, puis, quand ils se furent suffisamment éloignés avec la voiture du cadre, il pointa un neuf millimètres sur sa gorge.
« Qu'est-ce qu'il te prend ?
― Tais-toi et roule. On a encore quelques kilomètres à faire. »
Il se tut un moment et lui caressa la joue.
« Là, seulement, on sera tranquilles… »
Sa voix doucereuse fit trembler son chauffeur qui se mit à transpirer. Qu'est-ce que c'était que ce plan foireux ? Inquiet mais certain d'avoir le dessus une fois la voiture arrêtée, il obéit et conduisit encore une vingtaine de kilomètres, vers la Virginie, sur la route de Wolf Trap. Là, Byrne le fit se garer et l'obligea à sortir du véhicule. Le regard convaincu de sa victime le fit rire.
« Vas-y, essaye seulement de foutre le camp ! »
D'un geste rapide, l'homme se précipita sur lui dans l'espoir de le désarmer, mais un coup bien placé le mit à terre.
« Je t'ai dit que je pratiquais la boxe ? »
Le gémissement étouffé qui lui parvint pour toute réponse le fit rire à nouveau et il jeta un coup d'œil alentours. Ils étaient à l'écart du chemin, sous le couvert du sous-bois et il faisait nuit. Joseph avait beau savoir qu'il n'y avait normalement pas d'ours dans le coin, c'était tout de même une chose qui l'effrayait. Il s'était arrangé pour se montrer à son rendez-vous à vélo, ce qui lui permettrait de rentrer par ses propres moyens, mais en pleine nuit, au milieu de nulle part… Les États-Unis étaient si vastes par rapport à l'Irlande… Il n'avait pas vraiment réfléchi à ça.
Se ressaisissant, il avisa le cadre à genoux devant lui. L'homme dardait sur lui un regard noir qui trahissait sa volonté de se battre pour sa vie. Avec délectation, le tueur retira le chargeur et le mit dans sa poche tandis qu'il rengainait son arme. Il avait toujours adoré se battre et une telle occasion était parée de feuilles d'or…
Voyant pointer sa chance, sa proie se jeta sur lui, le projetant contre un tronc d'arbre et le choc lui coupa le souffle. Il avait perdu vingt-cinq kilos depuis qu'il avait quitté Dublin et sa force s'en trouvait amoindrie ; mais pas sa fureur. Cette dernière agit sur ses muscles fins comme de l'air comprimé sur les bras d'un robot et, après quelques coups mal placés, il parvint à reprendre le dessus. Il frappa alors vite et fort le ventre et la poitrine du quadragénaire qui finit par s'effondrer.
Hors d'haleine, il s'avança au-dessus de lui et essuya le sang qui coulait de sa bouche. D'un étui à sa cheville, il sortit alors un couteau long et effilé et les yeux voilés de l'homme s'écarquillèrent d'épouvante. Dans un geste ample, Byrne leva les bras et planta la lame dans le torse meurtri. Un cri rauque échappa à sa victime et il dut se retenir pour éviter de le cribler de coups de couteau. Il savait que l'Éventreur mutilait ses proies ante mortem, mais il ne s'en sentait pas capable. Un second coup vint perforer le poumon droit et un hoquet lui parvint :
« Salope ! »
Furieux, le tueur leva encore son arme, puis crut voir une forme debout devant lui, quelques pas plus loin, au seuil de la nuit.
« Vous êtes là ? » murmura-t-il, partagé entre un espoir fou et une terreur froide.
Aucune réponse ne lui parvint et lorsqu'il bondit en avant, la forme avait disparu. Il chercha longuement, mais il n'y avait aucune trace de l'Éventreur. Avait-il rêvé ? Il avait pourtant l'air si réel…
Voyant son supplicié ramper vers son téléphone, il se précipita et lui planta sa lame dans la main.
« Ça suffit ! Crève maintenant ! »
Les yeux hagards de l'homme au seuil de la mort se firent rieurs.
« T'es vraiment complètement malade…
― Ferme-la ! Ferme-la ! »
Cette fois-ci, Byrne perdit totalement le contrôle de sa volonté et le martela frénétiquement sur les épaules, le torse, le ventre, les jambes… Quelque chose fit bruire les feuilles et il s'arrêta, le souffle court et l'oreille tendue. Était-ce un ours ? Ou l'Éventreur ? Un sifflement aigu suivit. Peut-être aussi n'était-ce que le vent. Baissant les yeux, il découvrit avec horreur son gâchis. Jamais l'Éventreur n'apprécierait un cadeau aussi massacré ! Ses crimes à lui étaient toujours impeccables, comment avait-il encore pu foirer à ce point ? De rage, il secoua le corps inerte.
« Tu pouvais pas fermer ta putain de gueule ?! »
Sa voix était hachée tant sa fureur le faisait trembler.
« Allez… Allez… Calme-toi, ce n'est pas le moment. Tu peux encore lui faire un beau cadeau, reprends-toi, allez, respire… »
Mais le désastre sanguinolent qui gisait devant lui dans une mare de plus en plus étendue n'aidait pas à le rassurer. Inconsciemment, il se mit à prier pour que l'objet de ses pensées soit indulgent, car cette fois-ci, il ne manquerait pas de voir le résultat. S'il s'agissait bien d'Hannibal Lecter, bien entendu, mais à ses yeux, cela ne faisait aucun doute. Personne d'autre ne dégageait un tel charisme et possédait à la fois le raffinement et les connaissances requises pour les meurtres de l'Éventreur. Il en était certain, même s'il ne l'avait jamais rencontré.
Au prix d'un important effort, Joseph parvint à se calmer et s'approcha du visage de sa victime pour mettre à profit ses connaissances en dissection. Avec un geste d'abord fébrile puis rapidement sûr, il lui redressa la tête et entreprit d'entailler les deux joues jusqu'aux gencives pour pouvoir les retirer. Il avait longuement observé les photographies de la scène de crime de Raspail et voulait obtenir le même effet, comme s'il n'y avait qu'un crâne sans peau ni muscles ou même tendons sur ce cou rendu flasque par la mort. Dans la mesure où il n'avait aucunement l'intention de garder la chair, il n'y prêta guère attention.
Ceci fait, il lâcha les morceaux mous avec une expression dégoutée et passa aux lèvres. Au crayon noir, l'assassin délimita l'ouverture qu'il souhaitait obtenir et se mit à les découper, s'amusant à en faire un ruban continu qu'il agita avec un sourire méprisant. Une fois qu'il eut tout dégagé comme il le voulait, il brisa les incisives avec son marteau d'un coup bref et précis. Il frappa encore plusieurs fois pour broyer l'os masqué par les gencives et casser les canines et ce, jusqu'au bord du large « O » qu'il venait de tracer dans le sang. Enfin, il retira les paupières de sa victime pour la forcer à afficher un regard à la fois effaré et exorbité.
Là, il avait presque fini, à présent. Il ne lui restait plus qu'à le mettre en scène.
Cependant, avec sa perte de poids, il eut toutes les peines du monde à traîner le corps athlétique jusqu'au bord de la route. Ayant repris son souffle, Joseph Byrne tendit l'oreille. Rien, sinon le vent qui sifflait entre les branches et y arrachait les rares feuilles brunies qui s'y accrochaient encore.
Il retourna alors chercher son marteau et deux longues pointes en fer. Ceci fait, le tueur planta la première dans un tronc d'arbre, face au Maryland, tandis que la seconde transperçait l'une des mains de sa victime, qu'il leva ensuite pour la placer au niveau de la joue. Visant avec attention, le tueur donna une nouvelle impulsion afin que le clou improvisé traverse le visage et dut s'y reprendre à deux fois après avoir fait sauter une dent. Enfin, il leva la seconde main et la planta sur la partie saillante.
Satisfait, le meurtrier le redressa et, dans une violente poussée, embrocha le malheureux sur la pointe. Rassuré de sa bonne posture, il ferma la veste de costume pour masquer les coups de couteau, mais le sang maculait tellement les vêtements que même la chemise blanche paraissait noire. Reculant de quelques pas, il apprécia l'ensemble et sortit son ruban de papier.
Pour éclairer son œuvre, il comptait sur la Lune, particulièrement imposante et lumineuse cette nuit, car il n'y avait qu'elle pour rendre correctement l'ambiance qu'il souhaitait donner. Se tordant pour faire disparaître son ombre mal gérée, il prit sa photographie et la secoua entre ses doigts ensanglantés pour la sécher.
Après un petit moment de réflexion, il se décida à plier le cliché et à le glisser dans l'une des nombreuses entailles qui parsemaient le corps meurtri. Pour ne pas l'abîmer, il l'enferma dans une petite pochette de carte de crédit transparente qu'il piocha dans le portefeuille du mort.
Dans sa grande ignorance, Joseph Byrne pensait que l'Éventreur se débarrassait des organes qu'il prélevait pour forcer le FBI à suivre une piste qui n'existait pas. Jamais il n'aurait imaginé qu'il puisse manger ses victimes. C'est pour cette raison qu'il se débarrassa des joues et des lèvres en les poussant dans le réservoir du coupé de sa proie. Prudent, il nettoya le pourtour de l'orifice avec une solution qu'il avait apportée via la gourde de son vélo et, après une rapide vérification, l'extirpa du coffre, le déplia et éteignit les phares de la voiture.
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« Tu as eu le temps de te renseigner sur… enfin, tu sais… » murmura Zeller sur le ton confident et mystérieux des agents secrets qu'on voit dans les films.
Un moment interrogateur, Jimmy Price plissa les yeux dans son effort pour faire coïncider ses idées à celles de Brian.
« Ah ! Ça ! Mais pourquoi ne le dis-tu pas simplement ?
― Parce qu'on a une taupe dans le service ! Sinon comment ce nouveau tueur en série pourrait-il connaître les détails artistiques des crimes de l'Éventreur ?
― Je crois que Will avait fait un cours sur lui, à l'université, à l'époque. Avant ou après avoir été interné… Avant, je crois. Alors, il a probablement projeté des photographies de certaines scènes de crimes…
― J'ai fait un cours sur Garrett Jacob Hobbs et sur l'Imitateur, pas sur l'Éventreur, intervint Graham en les faisant violemment sursauter. Et c'était avant mon internement.
― Ouf ! Will, vous nous avez flanqué une de ces trouilles, bafouilla Brian, appuyé contre une table. Mais… Vous aviez dit que l'Imitateur et l'Éventreur ne faisaient qu'un…
― Oui, mais ça, c'est à vous deux, à Jack et à Alana Bloom que je l'ai dit. Il va sans dire qu'Hannibal est au courant. Et je suis d'accord, il y a une taupe dans ce service. J'ignore qui c'est, mais il y a une fuite, c'est certain. »
D'un air distrait, il avisa le fond du couloir où il savait s'affairer certains des suspects potentiels. Dans son esprit acéré, l'un d'entre eux arrivait largement en tête et son visage clignotait furieusement devant ses yeux. Seulement, il n'avait aucune preuve, rien d'autre que son instinct, cette mauvaise impression qui l'avait frappé en pleine figure dès leur rencontre. Il se disait qu'il faudrait peut-être qu'il s'arrange pour qu'Hannibal rencontre son suspect… Lui saurait immédiatement s'il a raison.
« Will ? »
La voix toute proche de Zeller le tira de ses réflexions.
« Hum ?
― Euh… Vous êtes vraiment sûr que l'Éventreur n'a rien à voir avec ça ?
― Absolument, Brian. Ce n'est pas la peine d'imaginer qu'il s'agit d'un disciple. D'un, ce n'est pas le genre de l'Éventreur d'en prendre un, et de deux, ce tueur est bien trop médiocre pour prétendre à ce genre de rôle.
― Maintenant que j'y pense, glissa Jimmy, il faudrait peut-être trouver un surnom à ce tueur, qu'en dites-vous ? »
Les deux hommes hochèrent muettement la tête.
« Le Soupirant, dit finalement Will.
― Vous pensez qu'il drague ? s'étonna Price.
― J'en suis sûr. Il sait sans doute que nous suspectons Hannibal, de fait, l'Éventreur lui plait non seulement à travers ses actes, mais également par son physique et son charme.
― De quoi parlez-vous ? intervint Crawford en s'approchant.
― Du surnom à assigner à notre nouveau fauteur de troubles… Will a proposé le Soupirant. »
Le concerné acquiesça. Le chef du département, quant à lui, haussa des sourcils peu convaincus. Il n'aimait pas quand des gens – qu'ils appartiennent à la presse ou aux forces de l'ordre – s'amusaient à nommer les tueurs en série parce qu'il jugeait que cela les flattait dans leurs égos déjà surdimensionnés. Mais le Soupirant, c'était désobligeant et cela lui plaisait.
« Hum, ce n'est pas si mal.
― Je trouve que ça lui va comme un gant, argumenta l'empathe.
― Pensez-vous qu'il frappera encore, Will ?
― Je pense qu'il est déjà en train, Jack. Il a envoyé des fleurs à l'objet de ses pensées qui, pour une raison qu'il croit peut-être connaître, n'a pas réagi. Il sait sans aucun doute que l'Éventreur s'est arrangé pour faire accuser Chilton à sa place, mais ce qu'il ignore, en revanche, c'est qu'il n'a pas un besoin viscéral de tuer et qu'il peut au contraire s'en passer pendant longtemps.
― Croyez-vous que ce soit ce qu'il va se passer ? »
Pensif, Will ne répondit pas tout de suite.
« Il y a une autre possibilité. Il est possible que l'Éventreur vous le serve sur un plateau.
― Vous croyez qu'il lui tendra un piège destiné à le faire arrêter ?
― Oui, Brian, il est possible qu'il le fasse. Quand il saura de qui il s'agit.
― Pardon, Messieurs, mais comment pouvez-vous être sûr, Monsieur Graham, que l'Éventreur ignore de qui il s'agit ? Peut-être que le docteur Lecter ne vous dit pas tout… »
Le ton désobligeant de Jean Wright fit grimacer le jeune homme. Jack, quant à lui, sentait déjà la moutarde lui monter au nez.
« Vous n'avez pas à vous immiscer dans cette conversation, Wright.
― Pardonnez-moi, Monsieur, mais je vous ai entendus depuis le laboratoire. »
D'un bref coup d'œil, Crawford constata qu'effectivement, ils étaient juste à côté d'un des labos et n'avaient pas été particulièrement discrets.
« Qu'avez-vous entendu, exactement, Wright ?
― Simplement quelques bribes, Monsieur. Je bouge beaucoup dans le labo et il n'y a qu'à mon poste de travail, près de la porte, que je vous ai entendu parler. J'ai cru comprendre qu'il était question du double meurtre de la ruelle et j'ai clairement entendu la dernière phrase de Monsieur Graham, quand il a dit que l'Éventreur ne sait pas qui en est l'auteur. Si c'est bien toujours de cela qu'il parlait. »
Pendant quelques secondes, le chef de la BAU la jaugea. Quelques heures plus tôt, il avait étudié le dossier de cette jeune recrue du FBI fraîchement débarqué de New York et il fallait reconnaître qu'elle avait d'excellents états de service. Peut-être leur serait-elle utile…
« Hum, hum. La question n'est pas si inintéressante que ça, Will, qu'avez-vous à répondre ?
― Je maintiens que l'Éventreur ne sait pas de qui il s'agit, d'ailleurs, Mademoiselle Wright, Hannibal Lecter est un suspect – le principal, certes – mais suspect tout de même et seulement suspect. »
Très calme, elle hocha la tête.
« Veuillez m'excuser. Vous aviez l'air très sûr de vous.
― Il le faut. Si c'est bien lui, nous aurons ainsi plus de chance de le coincer et si ça ne l'est pas, le vrai se montrera pour nous le signaler.
― Je reconnais que je me suis laissée emportée par mon enthousiasme, avoua-t-elle. A New York, j'étais dans l'Unité spéciale pour les victimes et il s'agissait de violeurs ou d'hommes violents. Plus rarement de femmes. En tous les cas, jamais aucun n'a été aussi sophistiqué que l'Éventreur de Chesapeake.
― Aucun ne l'est nulle part, croyez-moi, assura Will. C'est pourquoi nous devons tous faire preuve de la plus extrême des prudences.
― Oui, Monsieur. »
.
Pris à l'écart, dans le bureau fermé de Jack qui s'était momentanément débarrassé de Freddie Lounds, le professeur s'adossa aux casiers de dossiers.
« Que pensez-vous de Wright, Will ?
― Je ne l'aime pas. »
Agacé, Jack soupira. Cela, il le savait déjà et il aurait apprécié une réponse un peu plus développée…
« Vous me confirmez qu'Hannibal ne sait pas qui est le Soupirant ?
― Il l'ignore, oui.
― Bon.
― J'ai rendez-vous avec lui pour ma séance.
― Vous pouvez y aller. »
Avec un bref salut de la main, le profiler s'esquiva. Les yeux noirs glissèrent alors jusqu'au numéro de Popil. Il était trop tard à présent pour qu'il se permette de le contacter ; en tenant compte du décalage horaire, il valait mieux qu'il tente sa chance le lendemain matin.
Pardon d'avoir mis autant de temps pour poster la suite de cette histoire, mais il y a eu le Secret Santa du Forum Francophone et, dans la foulée, ma vie IRL s'est comme qui dirait jetée en travers de mon chemin XD c'te vicieuse.
D'ailleurs, si vous êtes toujours là, est-ce que ça vous plaît toujours ?
N'hésitez surtout pas à m'en parler dans une review !
Et merci à vous tous qui suivez cette fiction !
Au plaisir,
Maeglin
