Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram.
Rappel : ce qui se passe dans cette fic peut heurter la sensibilité des personnes... sensibles, justement. Alors si cette phrase vous inquiète, vous êtes libres de faire demi-tour !
Les mots et phrases en langue étrangère ou étrangère à celle que parlent les personnages (sous-entendu, l'anglais) sont en italique.
Je vous souhaite une bonne lecture.
XVI
Ballare con la Bestia : Calando
« Un verre ? »
A l'entente de cette phrase, le profiler du FBI pourfendit le Lituanien de ses pupilles enflammées, si bien que le concerné suspendit son geste. En son for intérieur, Will Graham se demandait s'il ne devait pas lui être reconnaissant d'avoir vendu la mèche à Mason Verger. Mais en surface, il était tout simplement furieux. D'un point de vue purement humain, il aurait été clairement préférable pour Margot et pour l'enfant qu'Hannibal s'en charge lui-même, cela aurait au moins été propre et net. Au lieu de cela, celui-ci en avait touché un mot à l'aîné de la dynastie et les mains ignobles du gentil grand frère avaient commis une vraie boucherie. Le bas-ventre de la jeune femme rappelait un champ de bataille après une guerre de tranchées ; elle avait subi une hystérectomie totale et le fœtus avait été détruit par son propre oncle. Alors, oui, Will avait besoin d'un verre, mais certainement pas du sourire satisfait du psychiatre.
« Veux-tu bien virer ce sourire désagréable de tes lèvres ou je te l'arrache avec les dents. »
Quoique légèrement tenté par l'expérience, le docteur Lecter effaça sa mimique. Il se servit un verre à son tour et huma le breuvage un moment avant de parler.
« Cela n'avait rien d'un sourire condescendant, Will. Je suis simplement soulagé que tout se soit bien terminé.
― Sauf pour Margot et pour l'enfant.
― Elle connaissait les risques en faisant un enfant dans le dos de son frère. Son choix était fait le jour où elle a abusé de ta faiblesse momentanée.
― Mais l'enfant n'y était pour rien. »
Hannibal en convenait tout à fait, il s'agissait d'un dommage collatéral, mais il savait aussi que son compagnon avait besoin d'extérioriser et de lui en vouloir ouvertement. Aussi choisit-il de se taire et de respecter sa colère, la main posée sur la tête soyeuse de Winston qui était venu s'appuyer contre lui. La vue de son chien adoré adossé à son amant fit chaud au cœur du professeur et il se détendit un peu.
« Tu sais ce qu'il y a d'incroyable avec les animaux ? dit-il à voix basse. Ils t'aiment de façon pleine et entière, d'un amour inconditionnel. Jamais ils ne te jugent, jamais ils ne te demandent ce que tu penses de quoi que ce soit, jamais ils ne te contredisent. Ils te font une confiance aveugle une fois que tu l'as méritée, même si tu les jettes dans le feu, ils te feront quand même confiance jusqu'au bout. »
La main à six doigts d'Hannibal allait et venait entre les oreilles duveteuses du chien qui avait l'air conquis. Il sourit aux yeux doux qui le fixaient par en-dessous.
« C'est quelque chose qu'il m'arrive d'envier.
― Oui, moi aussi. »
Will se tut un instant pour boire une gorgée de vin. Il se sentait mieux maintenant qu'il l'avait morigéné, même si cela ne changeait rien au passé. Il savait parfaitement pourquoi le psychiatre avait provoqué tout cela et, en se mettant à sa place, il savait également qu'il aurait fait la même chose. Peut-être était-ce de là que venait son malaise, peut-être était-ce parce qu'il savait qu'il changeait et que cela ne l'effrayait pas, bien au contraire… De jour en jour, le profiler se rapprochait de l'Éventreur, tant d'un point de vue intime que mental. Sa part d'obscurité étendait ses ailes sur son cœur et elles n'étaient pas noires et froides comme il aurait pu s'y attendre, mais bien magnifiques, étincelantes, et elles le berçaient dans une douce chaleur.
S'agenouillant devant lui, il prit la tête du berger entre ses mains et le câlina avec douceur. Certes, les actes d'Hannibal ne l'enchantaient nullement – cette fois-ci du moins – mais après tout, le vrai responsable, c'était Mason Verger ; c'était lui qui tyrannisait sa sœur et avait tué l'enfant. Hannibal n'avait fait que l'informer de son existence, en fin de compte. Les agissements de l'éleveur de porcs n'engageaient que lui… A cette pensée, Will eut un rictus. Cela ne lui ressemblait pas de faire un tel raisonnement, mais étant donné les circonstances, il lui était venu spontanément. L'air absent, il observait Winston lui lécher les doigts quand un ronflement humide proche du chuintement le tira de ses réflexions. Son visage doux se ferma tandis qu'il pivotait vers le fauteuil d'angle. Affalé sur le tissu fatigué, Mason dormait profondément, terrassé par le mélange que lui avait fait inhaler Hannibal. Depuis qu'il avait cessé de se taillader le visage, son sang tombait au goutte-à-goutte sur ses genoux et, a fortiori, sur le fauteuil qui devait déjà être bien imbibé. Sans parler du parquet. Will grimaça en songeant aux heures de nettoyage que tout cela allait requérir. Comme s'il lisait dans ses pensées, son amant se tourna à demi vers la porte.
« Je pense qu'il serait temps de raccompagner notre invité.
― Fais donc, c'est toi qui a insisté pour qu'il vienne… » rétorqua-t-il sur un ton qui lui parut encore trop dur.
Sans relever, Hannibal s'approcha du mutilé et le souleva à bras le corps, prenant soin de maintenir son visage lacéré loin du sien. Tranquillement, comme s'il évacuait les ordures, il sortit en silence et disparut de la vue de son compagnon. Ce dernier entendit deux portières se refermer, puis un puissant V12 se mettre à ronronner. Il ne s'approcha pas de la fenêtre pour le voir partir. Il ne se demanda pas comment le médecin ferait pour rentrer une fois qu'il se serait débarrassé de Verger et de sa voiture. Les yeux baissés sur ses chiens qui reniflaient le sang gluant sur le vieux bois, il s'assit en tailleur et laissa son esprit divaguer.
Quand il avait compris qu'Hannibal avait vendu la mèche à Mason, il s'était arrangé pour que le fils Verger lui mette la main dessus. Will avait agi par colère, par rancœur aussi sans doute, mais avait-il réellement souhaité la mort d'Hannibal ? Non, en aucun cas. Il voulait simplement lui montrer son profond désaccord et il n'avait pas envisagé une seule seconde le fait que le Lituanien puisse mourir.
Les larbins sardes avaient débarqué au cabinet du thérapeute et l'avaient emmené de force sur l'immense propriété avec la ferme intention de le massacrer. Naturellement, Hannibal ne s'était pas laissé faire et avait mortellement blessé l'un des agresseurs, qui, à l'heure actuelle, gisait toujours dans son sang sur le sol du bureau. Mais cela, le professeur l'ignorait. Près de la fosse aux porcs, Will avait libéré le fauve enchaîné et, ce faisant, avait signé l'arrêt de mort des Sardes et la fin de la vie valide du fils Verger. C'était une façon pour lui de dire à Hannibal qu'il était désolé.
Rentrer à Wolf Trap ne lui avait pas été difficile et, à ce moment-là, il avait été quasiment certain d'y trouver à la fois Hannibal et Mason. Ce qu'il ignorait, c'était l'état dans lequel ce dernier se trouverait.
Depuis le début de leur relation intime – et avant, d'ailleurs – Will voulait plus que tout obtenir une confession des lèvres baltes. Un simple mot lui indiquant qu'il avait raison et qu'Hannibal Lecter était bien l'Éventreur de Chesapeake, qu'il avait bien tué tous ces gens, qu'il les avait aussi mangés. Il en avait besoin, peut-être – sûrement – pour se prouver une dernière fois qu'il n'était pas fou, que tout cela était bien réel. L'empathe s'en serait contenté. Mais le Lituanien avait choisi une autre voie ; ce chemin-ci ne requérait aucun mot, il irradiait de la confiance qu'Hannibal portait en Will. Il le laissait le voir. Comme une lune spectrale apparaissant lentement entre les nuages noirs d'une nuit propice aux agissements lycantropiques, Hannibal Lecter s'était laissé voir par le profiler du FBI.
Il lui avait laissé voir Gideon. Il lui avait laissé voir Abigail. Il lui avait laissé voir comment il était capable de tuer en usant des manières d'autrui, dans le labyrinthe. Il lui avait laissé voir ce qu'il était capable de faire pour le garder près de lui. Il lui avait laissé voir qu'il était prêt à tout pour lui. L'enfant qui ne verrait jamais le jour aurait été du sang de Will Graham et ce dernier savait que le Lituanien ne pouvais tolérer une telle chose. Un petit bout de Will qui ne lui appartiendrait plus, ç'aurait été au-dessus de ses forces. Curieusement, cette pensée fit plaisir au profiler. Il savait pertinemment qu'il devenait l'univers d'Hannibal et cela le transcendait car il savait également qu'Hannibal devenait le sien. C'était comme s'il l'avait toujours désiré. Peut-être parce que personne ne l'avait jamais aimé à ce point, avec une exclusivité féroce doublée d'une tendresse insoupçonnée.
Le professeur demeura ainsi longtemps. Déconnecté du présent, il entendait à peine les grattements des chiens qui farfouillaient autour du fauteuil et il ne prit conscience de son état qu'au retour de son amant. Il était bien plus tard, les ténèbres encerclaient sa petite maison ; Hannibal s'était douché et changé et il portait sa combinaison transparente. Inquiet, il déposa sa mallette et s'agenouilla pour passer une main réconfortante sur la joue de Graham. Les yeux fatigués se fermèrent à ce contact doux et rassurant et les muscles se relâchèrent enfin.
« Ça va aller, Will.
― Où as-tu emmené Mason ? murmura-t-il dans un souffle.
― Chez lui. »
Les orbes azurs se rouvrirent sur un air interrogateur.
« S'il ne tombe pas dans le labyrinthe, il devrait survivre. Je suis curieux de voir quelle excuse il donnera aux médecins qui le soigneront, mais si Mason tente quelque chose, nous pouvons être sûrs que ce sera par un chemin détourné. Il ne faut pas oublier qu'il a fait ça tout seul… »
Un sourire espiègle plissa brièvement les coins des yeux dorés.
« Il n'a pas assez d'influence pour faire passer aux oubliettes une tentative de meurtre sur un médecin. Sans parler de l'agression de sa sœur et des agissements douteux de la famille. »
Vaguement soulagé, le brun se tut. Le cannibale en profita pour l'attirer contre lui et il le berça longuement contre son cœur dont les battements lents et réguliers achevèrent de le calmer.
Un gémissement étouffé perça finalement leur bulle et, devant la porte, les trois plus grands chiens de Will attendaient bien sagement qu'ils les laissent sortir. A nouveau souriant, leur propriétaire se dégagea sans brusquerie de l'étreinte réconfortante et se leva pour ouvrir le battant, libérant une véritable marée mouvante de poils et d'énergie contenue qui se déversa sur le perron.
« Prendre l'air te ferait du bien… » lui suggéra Hannibal.
Les iris couleur lagon passèrent du visage bienveillant aux taches de sang puis revinrent s'accrocher à ceux, ambrés, de son amant. Oui, cela ne faisait aucun doute. Sans prendre la peine de se débarbouiller du peu de sang qui l'avait atteint, il rejoignit ses chiens et Hannibal ferma la porte derrière lui, l'observant un petit moment à travers le verre usé, puis il se mit à l'ouvrage.
Il souleva le fauteuil et le reposa sur une bâche dans laquelle il l'enferma. Ainsi, il ne goutterait plus sur le parquet et il lui serait facile de le déplacer. Avec patience et efficacité, il détruisit toute trace d'hémoglobine, même microscopique, sans utiliser quoi que ce soit qui puisse attaquer les lattes. Il arpenta également le seuil et l'allée jusqu'à l'endroit où il avait garé la Cadillac CTS-V de Mason afin de ne rien omettre – traces de pneus incluses. Pour être certain du résultat, il procéda à quelques tests qui ne révélèrent qu'un sol propre et exempt de marques. Enfin satisfait, il jeta un coup d'œil machinal vers son empathe qui lançait de vieilles balles de tennis aux chiens. Ceux-ci se précipitaient alors tous en même temps pour les récupérer. Le docteur Lecter sourit. Will allait bien et c'était tout ce qui lui importait.
Avisant à nouveau le fauteuil, il pencha la tête sur le côté. Plusieurs solutions s'offraient à lui, la plus évidente était la destruction pure et simple du meuble et son remplacement. Mais pour le cas où le jeune homme y serait attaché plus que de raison, il en avait envisagé une autre. Longue et fastidieuse, mais qui ne manquerait pas de porter ses fruits. Se délestant de sa combinaison qu'il nettoya soigneusement, il fit un peu de rangement avant de sortir à son tour dans l'air frais de la nuit. Il fut accueilli par un Buster surexcité qui sautilla entre ses jambes avant de repartir comme une flèche derrière les balles. Lorsque son compagnon se retourna vers lui, il riait et son visage rayonnait. Charmé, Hannibal s'approcha en boutonnant sa veste et glissa ses mains éprouvées dans ses poches doublées.
« Est-ce que tu tiens à ce fauteuil ? »
Will lui coula un regard de biais, puis sourit.
« Non, je l'ai toujours détesté, mais les chiens y dormaient parfois et je n'ai jamais pris le temps de m'en débarrasser.
― Il y a toujours la cheminée. »
Will lança de toutes ses forces et les sept chiens se ruèrent comme un seul sur les minuscules points que les deux hommes ne voyaient déjà plus dans la pénombre.
« Il y a une hache dans la remise. »
Déjà, les boules de poils revenaient au galop. Obéissant à l'ordre à peine voilé, le médecin retourna chercher le fauteuil avec lequel il partit faire du petit bois. Les coups secs de la hache qui claquèrent dans le silence de la nuit crispèrent la mâchoire du profiler. Jamais l'Éventreur n'avait usé d'un tel outil sur ses victimes. Will se souvenait parfaitement de la confession d'Hannibal, il y avait déjà quelques temps, sur le tapis d'Orient du luxueux salon. C'était avec une hache qu'on avait pris la vie de sa sœur.
Il n'y eut pas beaucoup de coups, une dizaine, tout au plus, mais Will ne doutait pas que cela avait demandé un énorme effort au survivant. En le voyant retourner vers la maison de son pas vif et élégant, le baluchon dans une main, il eut un pauvre sourire. Oui, Hannibal était un survivant, il avait vécu des choses que beaucoup n'imaginent même pas dans leurs pires cauchemars. Toutes ces choses avaient forgé un homme hors du commun, aussi terrifiant que magnétique, et propulsé sa vie dans une voie hérissée de pointes acérées qui jaillissaient d'un sol de sang. Tout à ses réflexions, le professeur sursauta quand trois balles humides se pressèrent contre sa main.
« Non, allez, ça suffit maintenant. On va marcher un peu et puis on rentrera se mettre au chaud. »
Il avait toujours employé de vrais mots dans de vraies phrases pour s'adresser à ses chiens, partant du principe qu'ils n'étaient stupides que si on les abrutissait à grands coups d'apostrophes mielleuses dépourvues de sens. Et ses chiens l'étaient, intelligents. Surtout Winston, Max et Bonnie. Si les yeux des deux premiers brillaient littéralement d'intelligence, celle de Bonnie était plus intrinsèque. Sa face prognathe et peu avenante laissait croire à un bâtard dont la cervelle aurait été vidée par des croisements hasardeux, mais c'était tout le contraire. Elle était fourbe, Bonnie, et Will avait parfois du mal à s'en faire obéir. Aussi, si les autres chiens partirent au petit trot vers les arbres, elle continua de sauter autour de lui, une demie balle plantée sur ses canines inférieures. Il prit le lambeau de tissu entre ses doigts et l'examina.
« Comment as-tu réussi à casser ça, toi ? Tu ne vas pas me faire le coup à chaque fois ! »
Un jappement énervé lui répondit.
« Tu ne t'imagines quand même pas que je vais te lancer cette horreur dégoulinante ? »
Frustrée, la chienne se mit à lui mordiller le bas du pantalon. C'était l'une des rares choses qu'il ne tolérait pas. La prochaine fois, ce serait un doigt, une main ou le visage. Il tendit le bras vers elle et lui donna une pichenette.
« Non ! »
Surprise, elle s'assit et Graham lui caressa la tête.
« Voilà, ça c'est bien. Bonne fille, Bonnie. »
Sa petite queue recourbée s'agita joyeusement et elle ouvrit la gueule dans une mimique souriante qui laissa sortir sa langue démesurée.
« C'est bien, allez, va ! »
Cette fois, elle obéit et fila vers ses congénères. Will soupira en étirant son dos. La petite boule de poils beige avait visiblement beaucoup de choses à faire et il attendit patiemment qu'elle termine, tandis que les autres chiens s'étaient déjà rassemblés sous le porche. Cette vue avait de quoi faire sourire. Ils étaient tous bien rangés, comme pour une photo de classe – les petits devant et les grands derrière. Winston, Max et Topper semblaient s'être donné du mal pour se ranger par ordre de taille et l'insouciant Jack avait brisé cette harmonie en s'asseyant contre ce grand nigaud de Topper. Devant eux, Buster s'était couché à côté d'Ellie, la boule de boucles de la bande. Au bout d'un moment, le consultant s'aperçut qu'il n'y avait plus six, mais bien sept chiens sur le palier. Bonnie, arrivée entre temps, grattait énergiquement à la porte qui finit par s'ouvrir sur un Hannibal interrogateur qui s'écarta obligeamment pour laisser entrer les canidés.
Avant qu'il puisse se retourner, il se retrouva enlacé par deux bras puissants. Le souffle chaud de son amant lui caressa la nuque et il sourit. La journée avait été éprouvante, son côté et son dos lui faisaient mal à cause de la blessure du pistolet à impulsion électrique et les nettoyages lui avaient demandé beaucoup d'énergie et de concentration. Lentement, il se détendit et laissa sa tête reposer contre les cheveux doux et frais de Will. Humant les mèches rebelles qui conservaient le parfum acre du sang, il murmura :
« Que dirais-tu d'une douche ? »
Le profiler sembla examiner la proposition tandis qu'il enfouissait son visage dans le creux du cou d'Hannibal.
« Ne préfèrerais-tu pas un bain ? A mon humble avis, cela te ferait le plus grand bien… »
Un voile sombre de désir passa sur les yeux d'Hannibal, eux qui parfois étaient aussi rouges qu'un splendide coucher de soleil. Ils se mirent à papillonner et les angles se resserrèrent en un sourire aimant. Un acquiescement muet, un soupir lorsque le brun le délesta de son manteau.
Les mains déséquilibrées vinrent tendrement retirer les lunettes tachées de sang du nez fin pour les déposer sur la table. Elles prirent alors délicatement possession du visage doux afin de l'attirer vers les lèvres baltes. Ainsi, lentement, comme s'il avait peur de le briser, le psychiatre approfondit un baiser qui déversa en eux une délicieuse chaleur. Elle se répandit progressivement, comme le ferait une coulée de lave paresseuse ; elle gagna les joues, ruissela le long de leurs gorges et piqueta leurs nuques, tomba en cascade au creux de leurs reins et explosa en eux comme un geyser.
A l'aveuglette, ils chancelèrent jusqu'à la salle d'eau, se frayant un chemin entre les dos pelucheux des chiens et, lorsque la porte en chêne se referma sur le museau plat de Bonnie, cette dernière resta un court instant en faction, attentive aux bruits étranges qui s'échappaient de la salle de bain. Jugeant sans doute que son maître ne risquait rien d'immédiat, la petite chienne retourna taquiner le molossoïde plus doux qu'un agneau qu'elle adorait asticoter, bien qu'il fît plusieurs fois sa taille. De l'autre côté, inconscients des frottements des griffes sur le parquet, les deux amants s'embrassaient avec tendresse.
« Je te propose un bain aux huiles de roses enivrantes, murmura Will. Avec de vrais pétales. »
Amusé par la naïveté de la proposition, Hannibal pencha légèrement la tête en arrière, de sorte à pouvoir accrocher le regard du brun, et leva un sourcil.
« De vrais pétales ? »
Un sourire mi taquin mi charmeur lui répondit tandis que le jeune homme hochait lentement la tête.
« Tu vas voir… »
Se libérant de l'étreinte attentionnée du Lituanien, le maître des lieux s'assit sur le rebord de la baignoire qu'il entreprit de rincer rapidement, faisant disparaître les rares cheveux et poils de chiens qui avaient pu y virevolter. Tout à son affaire, il ne remarqua pas qu'Hannibal venait de retirer sa chemise et de la suspendre sur le porte-serviette. Ce ne fut qu'une fois qu'il eut placé le bouchon et rouvert l'eau sur une température plus appréciable qu'il se rendit compte que son amant ne portait plus que son pantalon et examinait son flanc dans le miroir. Assit face à lui, Will afficha d'abord une expression béate qui fit sourire le psychiatre. Cependant, lorsqu'il vit les marques rouges laissées par les dents du pistolet électrique, elle se mua en un rictus de douleur. Se mordant la lèvre, il tendit les doigts et effleura les blessures circulaires.
« Ce n'est rien, Will, ça va guérir.
― Ce sont les larbins de Mason qui t'on fait ça ?
― Oui. »
Palpant les blessures, Will en compta deux paires. Il avait fallu deux décharges pour venir à bout d'Hannibal… Soit plusieurs millions de volts. Éberlué, le profiler cligna plusieurs fois des yeux. Il avait reçu une décharge de shocker quand il avait passé les tests du FBI et cela l'avait mis K.O. pendant près d'un quart d'heure, alors deux ! Il se disait que cela aurait fait de sacrés dégâts… Mais Hannibal se tenait debout devant lui, apparemment en parfaite santé, avec quatre simples petits points rouges sur le flanc et le bas du dos. La peau n'était même pas boursouflée, simplement un peu échauffée. Comment faisait-il ? Will se posait la question. Son ancien thérapeute lui était toujours apparu comme un véritable roc, un pilier inébranlable qui le supporterait quoi qu'il arrive et c'était bien ce qu'était Hannibal Lecter. Mais comment faisait-il pour maintenir un tel niveau de contrôle sur son propre corps, sur ses propres ressentis et émotions ? Cela, l'empathe l'ignorait encore.
La main gauche du blond se leva et les six doigts vinrent se mêler aux boucles déjà alourdies par l'humidité ambiante. Il n'en fallait pas plus pour détendre le professeur qui vérifia le niveau de l'eau. D'ordinaire, il était seul dans sa baignoire, alors mieux valait éviter qu'elle déborde à cause d'un chargement supplémentaire… Aussi procéda-t-il à un rapide calcul mental tout en s'assurant que la température était idéale. Satisfait, il tendit le bras vers un sachet de papier violet qu'il tendit à Hannibal.
« Tu aimes ? »
Le nez exercé renifla soigneusement le présent.
« Oui. Ça sent bon. »
Le sourire qui éclaira le visage de son compagnon suffit à faire disparaître les derniers élancements des flancs du chirurgien. Il le lui rendit et se pencha pour l'embrasser.
« J'imagine que tu n'as jamais utilisé de bombe de bain ? murmura Will en déballant l'objet du débat.
― Tu es dans le vrai, répondit Hannibal sans cesser de promener sa main entre les mèches aériennes.
― Alors regarde. Toi qui apprécies l'art et la science, je pense que le spectacle devrait te plaire. »
Intéressé, Hannibal se mit à masser les épaules puissantes du consultant censé mettre la main sur l'Éventreur de Chesapeake. Il le regarda déposer la boule rose dans l'eau fumante et, sitôt relâchée, celle-ci se mit à tournoyer en diffusant de minuscules bulles qui coloraient le liquide d'un rose bonbon acidulé. A cette vue, le médecin secoua machinalement la tête. C'était du Will tout craché, mais il fallait reconnaître que ce n'était pas désagréable à regarder.
Le docteur Lecter attendit ainsi patiemment que la bombe cesse de s'agiter et se fonde totalement dans l'eau, libérant une dizaine de petits pétales jaunes encore déshydratés. Il nota sur un petit billet de son palais mental de repousser à une autre fois ses projets de bain commun dans sa luxueuse baignoire où ils n'auraient pas à se contorsionner et où les pétales de roses seraient frais et variés. Il n'avait pas le droit de proposer une chose pareille à Will après ça, cela aurait été déplacé.
Le Lituanien laissa son amant se pencher et agiter l'eau pour permettre à la solution de se mélanger correctement ; il en profita pour allumer une bougie qu'il déposa suffisamment loin de la baignoire pour ne pas risquer de la souffler avec une gerbe d'eau malencontreuse, puis éteignit le néon. Quand il se retourna, il vit les iris de son compagnon s'assombrir au fur et à mesure que le désir croissait en lui.
Ceux d'Hannibal semblaient danser, comme si la flamme ne brillait non pas au bout de la mèche mais directement dans ses yeux. Alors, lentement, en prenant grand soin de ne pas accentuer les élancements dans les zones meurtries, Will déboucla la ceinture et le pantalon du cannibale qu'il laissa choir sur ses chevilles. En baissant les yeux, il fut pris d'une brusque envie de s'agenouiller à ses pieds pour baisser son sous-vêtement et le prendre en bouche, mais il se retint. L'eau fumante ferait plus de bien à son amant que cette posture raide contre le lavabo glacé. Il se baissa cependant pour délester Hannibal du peu de vêtements qu'il portait encore, puis rétablit l'équilibre entre leurs deux corps afin qu'ils puissent tous deux se plonger dans le liquide parfumé.
Il l'invita à le suivre et, avec précautions, les deux hommes manœuvrèrent pour prendre place dans la baignoire. Graham se tassa délibérément contre la paroi pour permettre au thérapeute de descendre plus loin dans l'eau et ainsi soulager son dos blessé. Un soupir d'aise lui échappa lorsque, enfin, il se détendit et Will sourit. Se redressant, il fit courir ses paumes légères sur la peau dorée.
« Là, mon amour, détends-toi… Laisse-toi aller. »
La nuque d'Hannibal reposait sur le bord arrondi de la baignoire et un petit sourire étira ses lèvres quand il sentit que les jambes du brun se frottaient contre les siennes en remontant jusqu'à ses hanches. Il avait l'air tellement épuisé que l'empathe en ressentait presque de la peur. L'Éventreur avait-il approché ses limites, aujourd'hui ? C'était fort possible. Son compagnon ne voulait pas qu'il eut encore la moindre douleur après les deux coups de shocker ; il ne le possèderait pas comme il l'avait possédé dans la douche, le jour où il l'avait pris par surprise et volontairement dominé. Non, il s'offrirait plutôt et, en cela, lui ferait un cadeau à la fois doux et exquis.
Il vint donc contre lui, s'assit entre les cuisses écartées du Lituanien, ses propres jambes reposant contre les hanches halées, et se pencha vers le visage altier aux yeux clos. Il embrassa le menton, la gorge offerte, s'approcha encore et mordilla délicatement le lobe de l'oreille, ce qui soutira un soupir de contentement à la bouche entrouverte. Galvanisé par ce son et la vue qui s'offrait à lui, le profiler glissa des doigts mouillés entre les mèches alourdies et les tirailla comme il savait qu'Hannibal l'aimait, entre la douceur et la brusquerie, de ce dosage qu'il maîtrisait si bien. Sa main libre plongea dans l'eau entre leurs deux corps et un frisson commun les surprit lorsqu'elle rencontra leurs peaux fines et tendues. Ce fut avec une lenteur à la fois délicieuse et carnassière que Will se mit à caresser le corps abandonné du psychiatre. Il descendit bas, très bas et très loin, puis remonta vers les bourses qu'il malaxa un moment avant d'achever son périple sur le membre qui se redressait. Un léger sursaut souleva alors Lecter et le brun en profita pour prendre possession de ses lèvres si désirables, les goûtant avec avidité, les mordillant même pour le retenir contre lui. Les mains du blond enserrèrent sa nuque et les doigts longs et fins agrippèrent ses boucles tandis qu'un premier vrai gémissement lui échappait. Un son ô combien impudique, diablement sexy, que Will savait réservé à lui seul, tout comme cette vision de l'homme offert, tout prêt à le suivre dans un nouveau voyage empli de volupté et de plaisirs qui n'avaient plus rien de licencieux.
Concentré sur les sensations de son compagnon, il se prépara lui-même, passant d'un corps à l'autre dans des caresses amples et savantes qui leur soutirait des plaintes concupiscentes à tous les deux. Attiré en arrière par la poigne de l'Éventreur, le visage de l'empathe se para d'une grimace de douleur tintée de plaisir et un grognement étouffé lui échappa, ce qui poussa Hannibal à relâcher son étreinte. Ses six doigts glissèrent alors le long de la nuque nue avec délicatesse, comme s'il avait voulu se faire pardonner, puis parcoururent l'épaule musclée qui se contractait au rythme des manœuvres de son propriétaire. Il apprécia le jeu des muscles à la lumière dansante et rougeoyante de la bougie, il les redessina du bout des doigts, se laissant aller au plaisir que lui procurait Will. Sa tête reposant contre celle de son amant, il ferma les yeux. Ses gémissements se faisaient plus fréquents et plus rapprochés, si bien qu'il ne scellait plus ses lèvres, ne voulant pas les retenir car il savait que Will adorait les entendre.
Ce dernier sentit entre ses doigts qu'Hannibal était prêt, son corps se contractait contre le sien pour suivre le tempo de ses caresses et son souffle se faisait de plus en plus erratique. Libérant les mèches blondes du traitement cruel qu'il leur infligeait, il prit appui sur la fonte émaillée et souleva ses hanches. La contraction requise par le mouvement rendit la pénétration douloureuse mais le gémissement qui retentit dans son oreille le poussa à se laisser aller jusqu'à ce que leurs courbes s'épousent parfaitement. Une autre complainte franchit alors les lèvres baltes gonflées par les baisers et les mordillements. Au cœur de cette brume enchanteresse où vacillait la flamme de la bougie, Will voyait le visage abandonné d'Hannibal comme s'il était constellé de minuscules diamants scintillants. Il l'embrassa, transcendé par cette vision ensorcelante et, sans cesser de caresser de ses lèvres et de sa langue cette peau sucrée au goût de rose, Will se mit à bouger.
Il savait qu'Hannibal et lui ne tarderaient pas à s'élever sur cet autre plan d'existence qui n'appartenait qu'à eux et qu'ils ne pouvaient atteindre qu'ensemble. Il ne voulait pas retarder l'issue finale car il savait qu'ils en avaient autant besoin l'un que l'autre. Entre ses lèvres, comme un acquiescement, il sentit le souffle du Lituanien se couper brusquement et être aussitôt remplacé par un long gémissement étouffé par la bouche rivée à la sienne et, surtout, par l'autre plainte qui échappait à l'empathe. Il vinrent quasiment en même temps cette nuit-là et l'orgasme les faucha aussi sûrement qu'un raz-de-marée ravagerait la côte, les laissant hors d'haleine, avachis l'un contre l'autre et incapables d'esquisser le moindre geste.
Quand leurs souffles s'apaisèrent enfin, Will redressa la tête et étira légèrement son dos fatigué par l'effort, faisant gémir Hannibal qu'il enserrait toujours de ses chairs. Dans une ultime poussée, il libéra le membre de son étreinte et se réinstalla sur l'émail devenu aussi brûlant que leurs corps. Terrassé par ce simple geste, il retrouva la sécurité des bras de son amant qui, refermés sur lui, le protègeraient quoi qu'il arrive. Bercé par le souffle profond et régulier d'un blond qu'il sentait sombrer dans le sommeil, le jeune professeur ferma les yeux, oubliant l'eau répandue sur le carrelage, profitant de cet instant de bien-être total, son cœur contre celui de son aimé.
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Lorsqu'ils s'éveillèrent tous deux voutés et courbaturés dans une eau froide, ils se demandèrent brièvement combien de temps ils avaient pu s'assoupir. S'extraire de la baignoire exigea d'eux un effort conséquent et ils fixèrent d'un œil dubitatif le nuage rose où surnageait de l'eau claire parsemée de gouttelettes crème. L'ensemble qui les avait tant émoustillés quelques temps auparavant n'éveillait plus en eux qu'une vive envie de le faire disparaître. Will évacua le liquide et rinça l'émail écaillé, se retenant parfois de grimacer quand sa posture ne s'y prêtait pas. Soutenu par Hannibal, il se releva et, après s'être douchés et séchés, ils éteignirent la bougie presque entièrement consumée. Traversant le séjour sans déranger les chiens, ils allèrent s'étendre au sein des draps glacés. La douce caresse de la flanelle détendit leurs corps endoloris et leur étreinte leur rendit la chaleur perdue.
Ils demeurèrent ainsi longtemps, peut-être même s'endormirent-ils à nouveau, mais quand Will rouvrit les yeux, il découvrit deux iris moirés qui le couvaient avec amour et tendresse. Une main s'égarait dans ses boucles aériennes tandis que l'autre reposait sur sa hanche. Ils se sourirent sans se parler et leurs fronts se rencontrèrent avec douceur. Finalement, le rossignol qui avait élu domicile dans l'un des arbres en face de la maison vint se poser sur le rebord de la fenêtre pour donner son dernier chant avant le lever du soleil. Les yeux bleus de l'empathe se rouvrirent alors et ses pupilles s'arrimèrent à celles de son compagnon. Après un baiser léger, il s'autorisa à rompre la magie de l'instant.
« Ton Soupirant vient d'Irlande. Un homme roux, d'une trentaine d'années, l'air peu avenant, des taches de rousseur… Cela ne te dit vraiment rien ? Il a l'air bien mordu. »
Amusé par le surnom qu'il savait venir de Will, Hannibal entortilla une mèche entre ses doigts.
« Rien du tout.
― Il a déjà tué dans les environs de Dublin, mais c'était un déchaînement de rage, rien à voir avec le meurtre propre qu'il a commis à Baltimore. On dirait qu'il fait de gros efforts pour te plaire, le taquina-t-il.
― Cela reste malheureux.
― Hum, hum. Je pense qu'il va bientôt commettre ou a déjà commis un nouveau meurtre et je pense qu'il a dû s'appliquer pour que tu le trouves, cette fois. Que comptes-tu faire ?
― Rien. Pourquoi ferais-je quelque chose ? mentit Lecter.
― Quoi ? Tu n'es pas sous le charme ? »
Le Lituanien réprima difficilement un soupir, ce qui fit rire le profiler. Les yeux mi-clos, il se réinstalla contre lui et s'amusa à ébouriffer la chevelure blond cendré d'ordinaire si bien ordonnée. L'expression agacée d'Hannibal céda la place à un sourire. Will s'était rapidement rendu compte que son amant appréciait grandement les caresses de ses doigts sur son cuir chevelu, surtout quand ils dessinaient des arabesques et tiraillaient les mèches aériennes. Il se plut donc à le torturer de la façon la plus douce qui soit.
Tout à ses caresses, il ne s'aperçut pas immédiatement que les yeux slaves brillaient de l'éclat désormais familier qui lui disait que, là, derrière, se cachait une autre information qui n'était pas encore sortie mais qui ferait son effet le moment voulu. Frustré, Will lui vola un baiser lent et passionné qui leur soutira un gémissement de contentement, puis planta fermement ses coudes dans le matelas et plongea ses yeux dans ceux d'Hannibal. Pendant de longues secondes, aucun ne cilla. Finalement, la vue du profiler se brouilla et sa tête retomba mollement sur le torse de son compagnon. Celui-ci leva sa main polydactyle pour lui rendre ses caresses.
« J'ai vu une chose curieuse, sur la route, cette nuit. » confessa-t-il finalement.
Un grognement inintelligible lui parvint. Le visage de son brun était enfoui entre ses pectoraux et, l'espace d'un instant, il se demanda vaguement comment il faisait pour respirer, ainsi encastré, puis sourit.
« Une bien drôle de scène, reprit-il, cela ressemblait fortement à un présent de celui que tu nommes Soupirant. »
Cette fois, le visage ensommeillé émergea des reliefs de chair et les orbes bleus plongèrent dans les dorés.
« On dirait bien que j'avais raison.
― On dirait aussi qu'il sait que toi et moi sommes ensemble. »
Cette phrase pourtant toute simple déclencha une vague de chaleur et de bien-être dans le corps de Graham. Il fut ramené sur Terre par l'expression contrite de son compagnon.
« Je veux que tu sois prudent, Will.
― Tu crains qu'il s'en prenne à moi ?
― C'est à prévoir. Il a installé son nouveau cadeau sur la route qui mène vers ta maison. Cela peut signifier deux choses. En premier lieu, il sait que Jack me soupçonne d'être l'Éventreur de Chesapeake, peut-être même en est-il lui-même intimement convaincu. Ensuite, il sait aussi que tu fais partie de ma vie à un point qu'il ne souhaiterait admettre en aucun cas.
― Je peux me défendre contre cet homme, assura Will. Et puis… je sais que tu me protègera. »
Mais le visage d'Hannibal demeurait grave.
« Oui, Will, je te protègerai, mais j'aimerais autant ne pas en arriver là. »
Ce n'était pas un aveu, mais presque. En faisant une telle promesse, le chirurgien laissait entendre qu'il le ferait quoi qu'il lui en coûte et que peu importaient les moyens que cela nécessiterait. L'empathe le savait, il le lisait sans peine dans les yeux d'ambre.
« Que suggères-tu ? Mettre un terme à ses agissements ?
― Oui.
― Comment ?
― A vrai dire, je crois qu'il le fera lui-même… »
A la fois intrigué par les projets de son thérapeute – qui lui paraissaient punaisés derrière un épais brouillard – et curieux de voir comment on pouvait amener quelqu'un du genre de Joseph Byrne à rendre les armes, Will hocha la tête. Détendu, il laissa reposer son visage sur le torse chaud d'Hannibal qui s'amusa à faire courir ses mains sur la peau nue de son dos. En le voyant ainsi abandonné à ses bons soins, il se sentit fier. Même si le professeur ne le savait pas, il l'admirait. Il admirait ses dons d'empathe, lui qui n'en éprouvait que pour un très petit nombre car il considérait rarement quelqu'un digne de son intérêt. Il admirait sa volonté farouche de suivre ses principes. Il admirait son dévouement à ses chiens et la tendresse qu'il leur portait. Il admirait son esprit brillant. Il admirait son physique jeune et frais aux traits si réguliers, avec son visage en forme de cœur et ses yeux qui irradiaient de douceur. Tout en Will Graham lui plaisait, absolument tout, et le voir allongé contre lui en pleine confiance alors qu'il savait pertinemment de quoi le cannibale était capable… c'était quelque chose qui l'exaltait.
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La voix de Brian Zeller parut lointaine au chef de la BAU, mais le visage cerné se dessina lentement dans la brume qui troublait sa vue. Épuisé, Jack dormait pourtant très peu ces derniers temps. Il savait qu'il était en train de perdre sa femme adorée, que chaque seconde l'approchait de l'instant épouvantable où elle s'en irait et lui pas. Arraché à ses pensées tragiques, il prit quelques secondes pour assembler les mots qui erraient devant ses yeux tandis que le scientifique répétait obligeamment.
« Vous avez pu parler aux deux hommes ?
― Oui, répondit-il finalement, le mari m'a avoué qu'il trouvait que sa femme s'était un peu refermée sur elle-même, ces dernières semaines. Il croit qu'elle avait un amant ; même s'il ne me l'a pas dit, je l'ai lu dans ses yeux… Mais il n'y avait pas trace de relation sexuelle récente, si ?
― Non, en effet. Vous croyez qu'elle serait allée rejoindre un amant dans ce coin tordu ? »
Jack haussa les épaules.
« Au moins, il est sûr que ni lui, si sa femme ne connaissait l'autre fille. Toutefois, elles prenaient la même ligne de bus deux fois par semaine, alors peut-être qu'elles se connaissaient de vue. En tout cas, elles se sont sûrement croisées.
― Hum… C'est peut-être sur cette ligne que le tueur les a repérées. Peut-être discutaient-elles parfois ensemble…
― C'est possible.
― Et l'autre ? Le type qu'on voit partout sur le blog de Samantha Faith ?
― Il s'avère que ce n'est pas son petit ami, mais son ami d'enfance. Il est homosexuel et vit avec son compagnon dans un quartier modeste de Baltimore. Il ne comprend pas ce qu'elle pouvait bien faire dans cette ruelle et m'a juré devant Dieu qu'elle n'était pas du genre à arrondir ses fins de mois en tapinant. Au bout d'un moment, il m'a aussi avoué que Samantha était homosexuelle et que les seuls hommes qu'elle tolérait dans sa vie, c'étaient lui et son compagnon. »
Les deux agents hochèrent la tête en silence.
« Ouais, repris sombrement Zeller. En d'autres termes, elle n'aurait jamais suivi un homme, surtout pas dans un coin aussi glauque… C'est vraiment bizarre.
― Vous savez quoi ? intervint Jimmy Price, debout derrière Brian qui sursauta. Il y a un truc encore plus bizarre. L'ADN que nous avons trouvé en analysant le poil est masculin, mais ledit poil contient également beaucoup trop d'œstrogènes pour appartenir à un homme comme vous et moi.
― Comment ça ? s'étonna Crawford. Vous voulez dire que c'est une femme ?
― Non, c'est bien un homme, mais la quantité d'œstrogènes n'a rien de masculine. »
Ses deux collègues échangèrent un regard perdu.
« Un transsexuel ? »
Les épaules du brun se haussèrent. Les tueurs transgenres, ce n'était pas commun.
« Ce n'est pas parce qu'un homme prend des œstrogènes qu'il cherche à devenir une femme, tempéra Jimmy. D'ailleurs, il ne les prend peut-être même pas. Un excès de poids peut engendrer une surproduction d'œstrogènes. Cela peut aussi venir de la prise de testostérone, pour la gonflette, voyez, expliqua-t-il à Jack. A force de bombarder l'organisme de testostérone, celui-ci se met à la transformer en estradiol, l'un des principaux œstrogènes. D'où la hausse.
― Est-ce que ça se voit ? »
Un soupir doublé d'une moue pensive lui répondit.
« Cela peut engendrer une gynécomastie, soit un développement anormal du tissu mammaire. Trop d'œstrogènes peut aussi donner des soucis d'ordre prostatiques… Et, bien entendu, ces hormones se remarquent dans les analyses sanguines. Alors, oui, cela peut se voir, mais avant que vous ne me le demandiez, aucune personne ressemblant de près ou de loin à Joseph Byrne n'est soignée pour un cancer de la prostate à Baltimore ou dans ses environs. »
Déçu, Jack resta silencieux. Pour lui, un homme avec de la poitrine, ce devait être quelque chose de très voyant, surtout s'il n'était pas en surpoids et cela même s'il avait des muscles très développés.
« Jack ? Vous… »
Brian et Jimmy échangèrent un coup d'œil gêné.
« Vous voulez qu'on retourne surveiller le docteur Lecter ?
― Non, répondit-il après un moment de réflexion, j'ai le sentiment qu'il ne se passera jamais rien d'utile devant cette caméra. »
En son for intérieur, il s'était mis à croire que le docteur Lecter était au courant depuis le début et s'appliquait, de fait, à ne rien montrer ou faire de suspect. Cela paraissait invraisemblable, mais à ce niveau de désespoir, Jack Crawford était prêt à croire à n'importe quoi, même à un don de double vue. Soulagés, les deux hommes sourirent de concert. Ils n'en avaient que trop vu derrière cette caméra. Même s'il s'avérait que l'empathe avait raison et que le psychiatre était bel et bien l'Éventreur de Chesapeake, Will Graham, lui, n'avait rien d'un monstre et ils s'en voulaient de violer ainsi sa vie privée… Aussi fausse ou surréaliste fut-elle.
Jack les congédia en leur demandant de laisser la porte ouverte. Il se sentait trop à l'étroit partout, ces derniers temps. Sa cravate l'étouffait, sa chambre l'étouffait, même les murs de son bureau semblaient vouloir se refermer sur lui. Livide, il ne remarqua pas les yeux qui le guettaient intensément depuis l'autre bout du couloir. Le visage baissé vers son bureau, il découvrit le papier froissé d'avoir été trop manipulé sur lequel était écrit le numéro de ce fameux Popil. Cet homme savait peut-être quelle était l'origine du monstre, il était peut-être la clef qui leur permettrait de le mettre en cage. Peut-être qu'enfin, grâce à lui, tout s'arrêterait. Il voulait y croire. Il le voulait de toutes ses forces.
Il avança une main raide et composa les chiffres avec difficulté. Voilà qu'il se remettait à trembler ! Cette peur sourde qui le prenait sans cesse aux tripes depuis que sa femme lui avait annoncé son cancer en phase 4 ! Depuis, il se sentait chaque jour plus vulnérable, plus faible ; il voyait arriver un destin qui le terrifiait. Il se disait que cette fois, au lieu de disparaître, l'Éventreur le tuerait et gagnerait la guerre. Il en était même arrivé à se demander si la maladie de Bella n'était pas elle aussi le fait de l'Éventreur. Évidemment que non, se morigénait-il. Toujours était-il qu'il ne pouvait s'empêcher de le penser.
Soudain, un clic ténu se fit entendre dans son oreille.
« Poste du commissaire Popil, annonça la voix, qui est à l'appareil ? »
Note de l'auteur :
Alooors, d'après le Twitter de Fuller, les chiens de Will s'appelleraient Winston, Max (le border collie), Jack (l'espèce de berger pie aux oreilles pointues), Zoe (la petite prognathe), Ellie (le caniche/bichon), Buster et Harley (le grand brun molossoïde). Le seul nom que j'ai vraiment changé est Zoe parce que je trouve que Bonnie lui va mieux (physiquement) :3
Ce qui est marrant, c'est qu'avant de connaître leurs noms (d'acteurs canins ou IRL, ça, je ne sais pas), j'avais envie de nommer Topper celui qui s'appelle Harley... Topper Harley... Comme dans "Hot Shots!" :3 Sachant que c'est pour cette référence hautement culturelle que j'avais envie de lui donner ce nom, j'ai ricané un moment tout seul derrière mon écran XD bref. Notre bon toutou s'appellera donc Topper Harley. Là.
*sort sa liste de trucs chelous à faire faire à Hannibal*
- Lui faire utiliser un bombe de bain. Fait ! :D
*content Maeglin*
Voici donc enfin le dernier de la série Ballare con la Bestia ! Il est un peu plus long que les autres... Je me suis laissé emporter x) J'espère que vous avez aimé !
Et si on sabrait quelque chose, pour l'occasion ? Un Champomy vieilli en fût de chêne (admettons que ça existe) et un Sauternes, ça roule ?
A bientôt dans le prochain ?
Maeglin
