Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram.
Rappel : ce qui se passe dans cette fic peut heurter la sensibilité des personnes... sensibles, justement. Alors si cette phrase vous inquiète, vous êtes libres de faire demi-tour.
Les mots et phrases en langue étrangère ou surtout étrangère à celle que parlent les personnages (sous-entendu, l'anglais) sont en italique.
Je vous souhaite une bonne lecture.
XVII
Innamorato ballo
Lorsqu'ils arrivèrent sur place, Will et Hannibal venaient par la route de Wolf Trap et non par celle de Baltimore ; depuis l'habitacle, ils distinguaient parfaitement Jack Crawford qui les attendait de l'autre côté. Les yeux noirs suivirent l'élégante Bentley qui se rangeait sur le bord de la route, le nez à un cheveu du parechoc du véhicule massif du FBI. Au début, le fait que Will se rapproche autant de Lecter lui avait paru utile sinon malin, mais plus les choses avançaient, plus il avait peur. C'était une peur viscérale qu'il n'arrivait pas à expliquer. Jack avait l'impression que le profiler lui filait entre les doigts, qu'il devenait aussi volatile que du brouillard. Il se disait que tout cela n'était que le fruit de son imagination, qu'il devenait trop paranoïaque, qu'il se surmenait, mais il ne pouvait s'empêcher de se faire du souci. Si jamais Will en venait à se retourner contre lui, contre le FBI… Jack avait le sentiment qu'ils ne pourraient plus rien contre l'Éventreur…
Pensif, il les regarda s'extirper du véhicule et rajuster leurs manteaux. Lorsque le commissaire Popil avait décroché son téléphone, un peu plus tôt, Crawford avait eu une décharge d'adrénaline, comme s'il venait de déterrer un indice important, mais l'homme s'était montré très… étrange. De toute évidence, il parlait assez mal l'anglais, mais Jack était néanmoins certain qu'il avait très bien compris de quoi il était question. On aurait dit qu'il craignait quelque chose, comme si le fait de répondre aux questions de cet Américain aurait lâché une bête que personne n'aurait été en mesure de maîtriser. Ou peut-être était-ce encore cette maudite paranoïa… En tout cas, ce coup de fil lui avait laissé une drôle d'impression. L'homme allait-il rappeler ? Il n'avait pas l'air de vouloir parler d'Hannibal Lecter au téléphone, ou peut-être ne voulait-il tout simplement plus en entendre parler…
« Tout va bien, Jack ? »
La voix du psychiatre lui parut lointaine tant il s'était égaré dans ses pensées. Il le dévisagea quelques secondes puis hocha vaguement la tête, l'air soucieux. Malgré ce qu'il pensait de l'Éventreur, il ne pouvait oublier le fait que le docteur Lecter avait empêché sa femme de mettre fin à ses jours et, même si cela n'avait fait que repousser l'horrible échéance, il lui en était reconnaissant. C'était sans doute cela qui était le pire, le fait qu'il soupçonne relativement ouvertement un homme qui avait toujours été là pour lui, tant professionnellement que personnellement.
Malgré son masque impénétrable, Hannibal Lecter donnait toujours l'impression de savoir précisément à quoi les gens pensaient ou ce qu'ils ressentaient lorsqu'il les regardait droit dans les yeux. C'était quelque chose qui avait beaucoup déstabilisé le chef de la BAU au début, mais il s'y était fait, se complaisant dans l'idée qu'ainsi, il n'avait pas à expliquer le fond de sa pensée puisqu'elle était claire pour le médecin. Cette même idée l'effrayait aujourd'hui. Il craignait qu'Hannibal Lecter lise purement et simplement dans ses pensées, ce qui naturellement était impossible… Évidemment…
« Jack ? »
Sa voix profonde le ramena une nouvelle fois à la réalité.
« Ça va. »
Il trouva sa réponse aussi stupide qu'inutile, mais il était incapable de dire quelque chose de plus sophistiqué. Comme il s'y attendait, son vis-à-vis hocha la tête d'un air compatissant.
« Vous n'avez pas besoin de vous infliger cela, Jack. Vous avez le droit de préférer passer du temps auprès de votre femme. Vos agents peuvent s'en sortir seuls. »
A ses côtés, Will acquiesçait. Ils avaient raison, mais quelque chose l'en empêchait. Une force invisible le clouait à ces enquêtes. L'Éventreur de Chesapeake lui avait si souvent filé entre les doigts qu'il était devenu sa Némésis, son but ultime. Il savait qu'il n'aurait aucun répit tant que ce tueur serait dans la nature. Il se disait que s'il se détournait un tant soit peu de ce but, l'Éventreur l'aurait, lui.
« J'ai besoin de travailler, docteur.
― Je comprends. »
Jack Crawford fit une nouvelle pause et tourna la tête vers la scène de crime.
« Le Soupirant a récidivé, marmonna-t-il.
― Sur la route de Wolf Trap, souligna Hannibal. Voilà qui est curieux.
― Il sait vraisemblablement que vous avez fait partie de la liste des suspects, docteur. »
Le concerné eut un vague sourire.
« Ce n'est plus le cas ?
― Je suis navré d'avoir été aussi insistant, mentit Jack.
― C'était compréhensible.
― Malheureusement, le fait qu'il pense que le docteur Lecter puisse être l'Éventreur de Chesapeake est une très mauvaise nouvelle, intervint Brian Zeller. Cela fait de vous son principal rival, Will. Il pourrait s'en prendre à vous. »
L'expression du psychiatre devint soucieuse tandis que Jack hochait la tête et que Graham haussait les épaules.
« Comment pourrait-il savoir que vous m'avez soupçonné ? demanda innocemment Hannibal.
― Il y a de fortes chances pour qu'il y ait une taupe dans le service de Jack. » répondit Will.
Le concerné acquiesça.
« Nous ne savons malheureusement pas de qui il s'agit. Pour le moment, je vous demande d'être prudents, tous les deux. Il se peut qu'il s'en prenne à vous, Will, mais vous n'êtes pas non plus hors de danger, docteur.
― S'il pense que je suis l'Éventreur, tempéra Lecter, il est peu probable pour qu'il tente quelque chose contre moi. Je m'inquiète bien plus pour Will.
― Je suis d'accord, renchérit Will, il est trop intimidé pour oser l'aborder directement, c'est pour ça qu'il procède ainsi. Il lui offre des fleurs, d'une certaine façon. C'est un amoureux transi, pas un prétendant affiché, il est… timide. Il se pense peut-être indigne de se montrer devant l'Éventreur, alors il lui envoie ces cadeaux pour lui prouver son intérêt et espérer susciter le sien. Je pense qu'il ne croit pas qu'Hannibal ait accès aux éléments clefs de l'enquête tels que l'ADN. Je pense qu'il croit toujours être anonyme pour lui, alors il fait le beau. »
Tandis qu'il parlait, il avait tourné la tête vers le nouveau tableau du Soupirant. Ses yeux doux semblaient perdus dans un univers lointain alors qu'il analysait l'œuvre. Désormais sourd aux paroles de ses collègues, il avança au milieu des agents de la scientifique et s'arrêta à un cheveu de la première trace de sang. La tête penchée sur le côté et la bouche entrouverte, il détailla la scène.
L'hémoglobine coagulée s'étendait en un tapis noirâtre autour du corps. L'homme d'environ quarante ans était littéralement cloué à l'arbre au moyen d'une longue pointe rouillée qui lui sortait du torse en déformant sa veste de costume. Ses mains étaient plaquées sur ses joues évidées et sa mâchoire décrochée béait dans un hurlement silencieux accentué par l'absence de lèvres. Un cri. Un cri très connu, même. Will n'eut pas besoin du savoir de son compagnon pour identifier Le Cri de l'artiste norvégien Edvard Munch. A cette pensée, l'empathe secoua la tête. Le tueur était remonté dans le temps pour tenter de se rapprocher des goûts d'Hannibal et, cette fois-ci, il n'avait pas totalement manqué son coup. Un souffle d'air dans son dos lui indiqua que son amant s'était approché et que les autres avaient reculé. Confiant, Graham ferma les yeux et se laissa envahir par le dessin du Soupirant.
Lentement, la lumière du métronome psychique dont il usait pour s'hypnotiser fit son effet et sa personnalité se dissocia. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il était seul et la victime était encore en vie, mais pas près de l'arbre, non. Elle se trouvait à quelques mètres de là, à côté d'une voiture de sport garée entre les troncs droits des cornouillers. Il la rejoignit et la toisa comme la misérable bête qu'elle était.
« Tu es répugnant, dit-il tout haut, tu n'es qu'un animal. Ce que tu as fait est mal, ce n'est pas naturel. Tu n'aurais jamais dû faire ça. Tu me dégoûtes ! Regarde-toi ! »
Debout à l'orée de la forêt, Hannibal l'observait s'adresser au vide. A côté de lui, Jimmy Price murmura :
« De quoi parle-t-il ? »
Le psychiatre ne répondit pas. Les yeux rivés sur Will, il commençait à comprendre l'idée de son amant. Ce Soupirant était plutôt intéressant, finalement. Il retint un sourire. Devant eux, le profiler mimait les gestes violents de Joseph Byrne comme s'il était lui-même en train de massacrer sa victime. Son manège dura un bon quart d'heure et il ne revint sur Terre qu'une fois qu'il eut repris sa place devant Le Cri sauce Soupirant.
« Où a-t-il mis la photo ? C'est l'élément le plus important de ses crimes, il y a forcément le tableau d'origine quelque part.
― Nous ne l'avons pas encore trouvée, répondit Brian. En fait, on vous attendait pour toucher au corps. Comment ça, le tableau d'origine ?
― Oui, le tableau tel qu'il veut que l'Éventreur le voie. C'est la seule raison valable qui l'oblige à prendre une photographie de sa création. C'est du polaroid, elle sort en un exemplaire unique et, dans la mesure où il prend a priori des trophées matériels sur ses victimes, on peut supposer qu'il n'emporte pas d'épreuve de la scène chez lui. Qui l'a découvert ?
― Votre facteur. Ne vous étonnez pas si vous ne recevez pas votre courrier du jour. »
L'agent eut un pauvre sourire auquel Graham répondit par un haussement de sourcils additionné d'un soupir. Cela faisait toujours des factures de moins… et puis ce nigaud avait trouvé le moyen de se plaindre de l'accueil que lui réservaient les chiens… Il devrait s'estimer heureux d'être attendu tous les matins par sept boules de poils débordantes d'affection, mais non. A chaque fois, cet abruti repartait en hurlant vers sa voiture et les chiens l'entouraient en remuant la queue et en attendant qu'il ressorte… Et à chaque fois, Will se trouvait obligé de traverser son allée sur toute sa longueur pour pouvoir récupérer son courrier. Il n'osait même pas imaginer sa réaction lorsqu'il avait découvert le corps. A cette pensée, un discret ricanement narquois lui échappa.
« Qu'a-t-il fait de mal, Will ? intervint Jack.
― Il n'aurait pas dû le toucher. Il n'aurait pas dû avoir envie de le toucher. Ces choses-là sont contre nature. »
Incrédule, le gourou risqua un coup d'œil en direction de Lecter mais celui-ci demeurait impassible. Le visage tourné vers la forêt, il semblait observer la voiture.
« Que voulez-vous dire ?
― Vous nous aviez dit que Byrne était probablement un homosexuel refoulé, risqua Price.
― Oui, je pense que ça ne fait plus aucun doute, à présent. Et je pense qu'on lui a assené le fait que c'était mal à coups de poings dans la figure.
― Cela expliquerait pourquoi il a trop d'œstrogènes dans le sang, peut-être qu'il s'est dit qu'en femme, il aurait moins de scrupules à aimer les hommes ? Que s'il devenait une femme, ça deviendrait normal ? » tenta à son tour Brian.
A cette affirmation, le jeune homme redressa la tête.
« Comment ça, trop d'œstrogènes ?
― Oui, on a analysé plus avant le poil trouvé sur les deux femmes de la ruelle. Il contient une dose d'œstrogène anormalement élevée mais il appartient bien à Joseph Byrne.
― Hum. Sur le moment, je m'étais demandé s'il n'avait pas attiré l'homme en lançant un appât féminin, mais peut-être qu'il y est effectivement allé lui-même. C'est plus logique… Ce serait donc bien une femme qui aurait intéressé sa proie. Votre théorie est très intéressante, Brian. »
Le suspect que Will avait jusqu'alors en tête revint danser devant ses yeux avec un sourire particulièrement insolent. Il avait sa propre idée sur la taupe du FBI et sur le Soupirant dont les lignes respectives s'étaient mises à converger et cette nouvelle information le confortait dans ses déductions.
« Joseph Byrne serait donc devenu une femme ?
― C'est possible, Jack. Même très probable. Ça expliquerait les sautes d'humeur et les déchainements de violence. L'approche est de toute évidence réfléchie, il sélectionne ses victimes et les attire en gagnant leur confiance. Ça demande du travail et une certaine dose de minutie. C'est après que ça dérape et ça n'a dérapé qu'avec cet homme. C'était beaucoup plus propre avec les deux femmes. Ici, il a clairement perdu le contrôle, il est littéralement devenu fou de rage. Peut-être que cet homme a découvert qu'il n'était pas une vraie femme et le lui a fait remarquer… On a son identité ? Est-ce qu'il est du genre à sortir avec des hommes ?
― Il s'appelle Jonathan Sitbon, il est cadre dans une entreprise de téléphonie. Si on en juge par sa voiture, il gagnait bien sa vie. En revanche, on ne sait encore rien de sa vie privée.
― Il essaye de faire correspondre sa victimologie avec celle de l'Éventreur, alors si l'on garde ça en tête en regardant ses meurtres, on peut en déduire que Jonathan Sitbon avait un vilain travers, au même titre que les pseudo-prostituées du premier meurtre. Et quelque chose me dit que ce monsieur était marié et que le travers en question relevait de l'adultère, mais que peut-être, ça n'en était pas dans le sens commun.
― Hum, hum, il semblerait, dit Jimmy pourtant légèrement incrédule. Il y a une photo de lui aux côtés d'une femme et de deux enfants dans son portefeuille et il a une marque d'alliance. S'il a suivi une inconnue jusqu'ici, ça m'étonnerait que ce soit pour visiter…
― Juste une marque ?
― Oui, Will, encore un trophée. A moins que Sitbon l'ait retirée avant d'aller à son rendez-vous… Mais à mon avis c'est peu probable, je n'ai pas l'impression qu'il manque autre chose que l'alliance.
― Comment le tueur est-il reparti ? glissa Hannibal. Sommes-nous certains qu'il ne rôde pas dans les environs de la maison de Will ? »
Subitement inquiètes, les personnes présentes s'entreregardèrent.
« Il semble qu'il soit parti à vélo, docteur. » intervint une voix venant de l'orée de la forêt.
Ils se retournèrent pour faire face à Jean Wright qui refermait soigneusement un sachet d'échantillon. A cet instant, Brian Zeller ne put s'empêcher de trouver ses mains fines et claires particulièrement ravissantes malgré les gants disgracieux qui les recouvraient. Au souvenir de sa mésaventure avec Freddie Lounds, il chassa cette idée de son esprit en se morigénant puisqu'il avait décrété qu'il en avait assez des rousses. Devant le silence interrogateur que sa remarque avait suscité, la jeune femme s'expliqua :
« Nous avons relevé des traces de pneus près de la voiture. Elles sont trop fines pour appartenir à une moto ou à un scooter ; Joey est en train de faire une recherche pour le modèle, en espérant qu'il ne soit pas trop courant.
― Savez-vous dans quelle direction il a pu partir ? demanda son supérieur.
― Oui, Monsieur. Sur la jonction entre la terre meuble et le macadam, il a tourné vers Baltimore. Cela reste de l'ordre de l'hypothèse, bien sûr, mais étant donné l'espace dont il disposait, la manœuvre aurait été inutile s'il avait voulu se rendre à Wolf Trap.
― Très bien. » fit Jack en hochant la tête.
Sentant qu'elle n'obtiendrait rien de plus et surtout pas un remerciement, Wright tourna fièrement les talons et repartit vers la voiture. Dans son dos, une voix grave posa une question qui la fit tressaillir. Les joues rosies, elle tenta de masquer sa gêne face à ses collègues, mais elle ne pouvait s'empêcher de penser que cette voix profonde était terriblement sexy.
« Qu'a-t-il fait des lèvres et des joues ?
― Euh… »
Jimmy et Brian s'entreregardèrent.
« Nous ne les avons pas trouvées.
― Vous ne jugez pas cela curieux ?
― Si, docteur. Vous pensez qu'il les a emmenées ?
― Je l'ignore, Jack.
― Qui est au courant que l'Éventreur prélève des organes ? demanda encore le chirurgien.
― Presque tous ceux qui travaillent sur l'enquête, je crois, dit Zeller. Mais personne ne sait vraiment ce qu'il en fait, ajouta-t-il judicieusement. Et le Soupirant n'avait rien pris de charnel aux filles de la ruelle.
― Les morceaux sont toujours là, affirma Will. Je vous garantis qu'il ne les a pas emmenés.
― Nous allons chercher. »
Avec précautions, Jimmy Price ouvrit la veste de Sitbon et exposa les multiples coups de couteau. Du bout des doigts, il tâta les plaies à la recherche d'un éventuel bout de lame qui serait resté coincé. En passant sur le ventre, il sentit une petite arête.
« J'ai trouvé sa photo. » annonça-t-il en la tendant au professeur.
Celui-ci enfila une paire de gants et extirpa le bout de papier de son emballage. En le dépliant, il découvrit l'œuvre telle que le tueur avait voulu qu'Hannibal la voit, éclairée par la lune dans une lueur si ténue qu'on en voyait nettement le grain sur le tirage. L'ensemble n'était pas dépourvu d'une certaine dose d'esthétisme macabre.
« Le cri de l'expiation… Nous avons son titre. Hannibal ? Est-ce que l'œuvre est fidèle ? J'ai déjà vu ce tableau et ça m'a l'air plutôt approchant.
― Je pense qu'on peut considérer qu'elle l'est. Si ce n'est que le personnage peint par Edvard Munch est chauve, contrairement à Monsieur Sitbon, et qu'il est debout près d'une clôture de bois, pas assis contre un arbre.
― Il n'aurait pas réussi à le raser ? fit Brian.
― Je n'ai aucune marque de coupure de ce genre près du cuir chevelu, souligna son collègue.
― Je pense qu'il a oublié, répondit Graham, il s'est laissé emporter par son élan. Ou bien cela n'avait pas d'importance pour lui. Quant au décor, je pense que celui-ci est suffisamment équivoque : il pense qu'Hannibal est l'Éventreur de Chesapeake et il sait que nous nous fréquentons intimement. C'est pour ça qu'il a placé l'œuvre ici, pour être certain que l'Éventreur la trouve, cette-fois. Et moi aussi. Il a retenu la leçon de la ruelle mal choisie et il en profite pour me souligner que je ne suis plus le seul en lice.
― Vous avez un sacré taré pour rival, marmonna Brian. Il y a près de quarante marques de couteau et ils se sont battus à mains nues avant que Byrne commence à poignarder Sitbon. La bonne nouvelle, c'est que le malheureux ne s'est pas laissé faire. Il y a du sang sous ses ongles. Je ne m'attends pas à un ADN inconnu, mais ça nous permet de croire que le Soupirant arbore désormais de jolies marques de griffures.
― C'est effectivement une bonne nouvelle. » confirma l'empathe en pensant à son suspect.
Il avait l'intention de pousser Joseph Byrne à se dévoiler et il n'aurait peut-être même pas besoin d'Hannibal pour ça. En réalité, la vérité était qu'il ne voulait pas voir Hannibal flirter avec ce tueur pour la simple et bonne raison qu'il était jaloux, mais cela, Will refusait de l'admettre.
« On est très loin des scènes de crimes impeccables de l'Éventreur, commenta Price.
― C'est sûr, renchérit Brian. Il y a un désordre pas possible autour de la voiture. De toute évidence, c'est là qu'il l'a tué, c'est un vrai capharnaüm. On a des bouts de vêtements, des bouts de chair éparpillés au petit bonheur et une quantité effarante de sang. A tel point qu'on ne sait même plus où poser les pieds…
― Vérifiez le réservoir de la voiture. »
L'ordre de Will Graham les prit de court et ils froncèrent les sourcils.
« Pourquoi ça ?
― C'est le seul endroit propre de cette scène de crime. La seule zone qu'il a pris soin de nettoyer. »
Les agents échangèrent un regard gêné. Ils n'avaient pas remarqué ce détail, bien qu'ils soient sur le coup depuis plus d'une heure. Brian se leva pour aller inspecter la voiture et, effectivement, les environs du réservoir à carburant étaient rutilants. Approchant son nez, il renifla une odeur familière.
« Il s'est servi d'un nettoyant du FBI. Je reconnais l'odeur, c'est ce produit-là que nous utilisons.
― Votre taupe m'a tout l'air de travailler dans la section scientifique, Jack, souligna le profiler à voix basse. Ça semble sérieusement restreindre les possibilités.
― Hum… »
Le chef du département se contenta d'une onomatopée. Sa paranoïa approchait son paroxysme et en passant les dossiers en revue dans sa mémoire tourmentée, il voyait le visage de Byrne partout. Il lui prêtait toutes sortes de traits plus ou moins féminins sans jamais approcher de quelque chose de plausible. Il semblait toujours inaccessible… Non. Perdu dans ses pensées, Jack redressa la tête dans une expression de stupeur. Il le voyait, maintenant, il en était sûr. Il était là depuis le début, attrayant et repoussant à la fois. Oui, c'était forcément lui. Il s'était fait avoir comme un imbécile.
« C'est drôle, il s'est vraiment déchaîné contre ce type et il s'est ensuite repris pour faire sa mise en scène.
― Oui, Jimmy. C'est très important pour lui de plaire à l'Éventreur.
― Un vrai coup de foudre, lâcha Brian d'un ton cynique tandis qu'il revenait parmi eux.
― C'est bien ce que c'est, affirma Will. Je pense qu'il a déjà croisé Hannibal ou au moins qu'il l'a vu sur des photographies. Il a été très impressionné par les œuvres de l'Éventreur mais c'est du personnage qu'il s'est forgé qu'il est tombé amoureux. Il a associé Hannibal avec l'Éventreur et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est bien mordu. »
Le docteur Lecter retint un sourire à l'entente du discret jeu de mot de son amant et fit mine d'être particulièrement contrarié par la situation présente.
« Faire de belles scènes de crime toutes propres n'est pas dans sa nature, reprit le professeur. Lui, ce qu'il aime, c'est frapper, découper, hacher menu. Quand il commence, il a du mal à s'arrêter mais il se rend bien compte que ce n'est pas "la bonne méthode" s'il veut plaire à l'Éventreur. Alors, il se reprend et fait des efforts pour fignoler. Je pense que la photographie est là pour l'aider à se convaincre que "ça rend bien" et montrer à l'Éventreur que oui, ça rend bien.
― Oh ! s'exclama Zeller, j'ai failli oublier. Docteur Lecter, reprit-il en baissant la voix, j'ai apporté un portrait de Joseph Byrne, nous aimerions savoir s'il vous dit quelque chose. La photographie date un peu et en admettant qu'il ait perdu du poids et qu'il se soit féminisé, il faut reconnaître que c'est assez mince, mais c'est tout ce que nous avons. Si jamais vous l'avez déjà croisé, peut-être qu'un détail vous sautera aux yeux. »
Obligeamment, Hannibal prit la feuille et détailla le visage qui se présentait à lui. Bien sûr qu'il lui disait quelque chose. Il retint un sourire ; Joseph Byrne était bien plus intéressant depuis qu'il avait changé d'initiales.
« Docteur ? » s'enquit Crawford.
Il était sûr que c'était lui, il n'attendait qu'un signe de l'Éventreur qui lui indiquerait qu'il n'était pas simplement paranoïaque. Un tressaillement de paupière, le souffle qui change de rythme, les doigts qui se crispent sur la feuille… Mais rien de ce genre ne se produisit.
« Son visage ne me dit rien. Mais je n'ai pas rencontré toutes les personnes de votre service.
― Non, bien sûr que non…
― Je suis sûr que vous l'arrêterez, Jack. Il est vraisemblablement intelligent, mais il est maladroit et il se précipite. Il fait des erreurs. Vous réussirez à le percer à jour. » l'encouragea Hannibal.
Du coin de l'œil, il observait les agents de la scientifique relever les indices et ses iris moirés s'arrêtèrent un instant sur un dos étroit qui frissonna sous le poids de son regard.
.
« Souhaitez-vous que je prenne un message ?
― Non, ce ne fe… ça ne fait rien. Merci. Au revoir. »
Frustré, Jack Crawford referma son dictionnaire anglais-français dans un geste rageur et raccrocha le combiné. Ce foutu commissaire était à nouveau indisponible. Cela aurait été trop beau que Popil soit parfaitement bilingue et particulièrement motivé pour exposer tout ce qu'il savait sur Hannibal Lecter… Un soupir déçu échappa au policier et il leva des yeux fatigués vers Jimmy Price.
« Nous en savons un peu plus sur Jonathan Sitbon, Jack. »
Sans attendre, il entra et lui tendit quelques feuilles agrafées.
« Notre bonhomme était bien marié, depuis douze ans, même. A priori, c'est la famille américaine exemplaire : il est cadre dans une grosse boîte, elle est à la maison pour élever les enfants, ils ont l'air heureux, très appréciés dans leur quartier et ils font beaucoup pour leur communauté. J'ai dit a priori parce que ce sont surtout des apparences. Sa femme nous a dit qu'il avait toujours été très volage et que c'était même un élément officieux de leur contrat de mariage. Si vous voulez, il faisait comme bon lui semblait, elle l'acceptait et tout le monde était content. Pour reprendre ses termes : "Je sais qu'il n'a toujours aimé que moi et que j'étais la seule qui comptait vraiment, il revenait toujours vers moi", fin de citation.
― Oui, c'était donc bien un mari adultère.
― Oui, Jack, mais ce qui est marrant – enfin, marrant dans le sens bizarre – c'est que cette fois encore, le Soupirant a un peu cafouillé… C'était un mari adultère, certes, mais sa femme était au courant et, quoi que nous en pensions, elle s'en accommodait semble-t-il très bien depuis plus de dix ans. Ce n'est donc pas vraiment… Enfin, ce que je veux dire, c'est que ce n'est pas comme s'il lui faisait ouvertement du mal. Elle avait l'air de ne pas trop s'en émouvoir.
― Hum. Il est assez paradoxal, ce tueur. D'un côté, il se donne du mal pour traquer, choisir et piéger ses victimes, mais de l'autre, il se laisse emporter, se mélange les pinceaux et oublie des éléments fondamentaux.
― Oui, Jack. Mais il n'est pas stupide, je pense qu'il sait parfaitement qu'il laisse son ADN un peu partout et qu'il s'en contrefiche. Si vous voulez mon avis, il avait prévu qu'on se casserait les dents sur le mélange Byrne-œstrogènes et que cela nous empêcherait de remonter jusqu'à lui.
― Pensez-vous… »
La phrase de son supérieur demeura en suspens. Intrigué, le blond eut un mouvement de tête encourageant.
« Comment, Jack ?
― Pensez-vous que la taupe et le Soupirant puisse être une seule et même personne ? »
Stupéfait, Jimmy le dévisagea avant de jeter un coup d'œil machinal par-dessus son épaule.
« Vous croyez qu'il bosse avec nous depuis le début ?
― Je n'en suis pas vraiment sûr… Mais c'est à envisager, non ? »
Quelque peu déboussolé par l'évidente incertitude du chef de la BAU, Jimmy Price eut lui aussi quelques secondes d'hésitation.
« Certainement… Mais c'est… euh, c'est très embêtant.
― Tâchez de ne pas avoir l'air de savoir quelque chose de ce genre, Jimmy, se reprit Crawford, mais arrangez-vous pour restreindre les informations que vous transmettez à des personnes autres que Brian, Will, moi ou même Lecter.
― Bien sûr. »
« Facile à dire… » pensa toutefois Price en zyeutant à nouveau dans le couloir.
*ricanement diabolique* ahem, pardon.
Merci à vous tous qui suivez cette fiction ! Qui veut un verre de Chianti pour accompagner son foie aux fèves beurrées ? :D
Le 18e chapitre arrivera avant la fin avril, promis :)
N'hésitez pas à me faire part de votre avis à travers une review !
Maeglin
