Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram.
Je vous souhaite une bonne lecture.
XVIII
Ultimo ballo : Il Pretendente
Énervé par les fréquents coups d'œil de son collègue vers le couloir, Brian Zeller s'était mis à l'imiter et, lorsqu'il s'en rendit compte, vit son agacement monter d'un cran.
« Mais qu'est-ce que tu guettes, à la fin ?
― Jack m'a dit que le Soupirant et la taupe étaient sans doute une seule et même personne, souffla Jimmy Price en se penchant vers lui.
― Oui, ça concorde avec la théorie de Will, admit son ami. Et ça expliquerait aussi le fait que Jack m'ait dit de la fermer mieux que d'habitude. »
Ils rirent nerveusement et le blond acquiesça.
« Ça ne va pas nous aider.
― Peut-être que si, au contraire. »
Ils sursautèrent de concert lorsque la voix grave de Crawford fit vibrer leurs tympans et reprirent contenance tant bien que mal.
« Le fait qu'il s'agisse du sommet de la pyramide et pas d'un intermédiaire peut être très utile. Il y a plusieurs femmes rousses dans la section scientifique, nous allons tâcher de les garder à l'œil – le plus discrètement possible, évidemment – et surtout, nous veillerons à limiter ou plutôt arranger les informations qui leur parviendront au sujet de l'enquête.
― Une taupe, même fidèle, aurait pu vouloir servir ses propres intérêts plutôt que ceux de Byrne, mais si c'est lui qui est ici, cela sera effectivement plus simple.
― Oui, Brian. »
Les trois hommes hochèrent la tête de concert et, avec sa brusquerie habituelle qui ne choquait désormais plus personne, Jack Crawford ferma la porte.
« Vous avez l'air d'avoir envie de dire quelque chose, Jimmy. »
Mais le concerné observait toujours la porte qui était encore agitée de légères secousses résiduelles.
« Jimmy Price !
― Ah ! De quoi ? Oh, oui, oui, bien sûr. »
Sous le regard moqueur de Brian, le blond prit un dossier qu'il tendit à Jack.
« Nous avons continué à chercher des informations au sujet des débuts de l'Éventreur et nous avons trouvé quelques similitudes avec un double meurtre qui a eu lieu à Florence, quelques années après ceux de Paris.
― Florence ?
― Oui, puis-je… euh ? »
Les yeux noirs semblèrent envisager cette possibilité non formulée, aussi poursuivit-il :
« Vous connaissez le Grand Tour ? Ce voyage que faisaient les jeunes nobles majoritairement européens du XVIe au XVIIIe siècle ? Il passait presque immanquablement par l'Italie, notamment Rome et aussi Florence. Dans la mesure où Hannibal Lecter est issu d'une riche famille lituanienne et que sa mère descendait des Sforza et des Visconti, il est très probable qu'il ait fait le sien. Ce n'est pas totalement passé de mode, certains le font encore dans ce genre de familles.
― Admettons. Pourquoi ce crime aurait-il un lien avec l'Éventreur ?
― Un couple a été retrouvé mort à l'arrière d'un pick-up. L'homme et la femme étaient mis en scène comme dans un tableau de la Renaissance, Il Primavera ou Le Printemps, une œuvre de Sandro Botticelli. J'ai vu une reproduction de ce tableau chez le docteur Lecter lors de la perquisition.
― Il leur manquait des organes ?
― Pas que je sache, confessa Price, mais c'était un couple adultère. La jeune femme était mariée de son côté et le jeune homme devait bientôt l'être. Ça correspond à la victimologie de l'Éventreur… Et voyez plutôt l'œuvre… » dit-il en tendant une photographie.
A bien y regarder, on ne retrouvait pas parfaitement le trait original de Botticelli, mais les deux œuvres étaient presque identiques. C'était clairement autre chose que les meurtres français qui relevaient davantage de la vengeance, mais cela n'avait pas encore tout à fait la puissance scénique de ceux de Chesapeake.
« Il faut reconnaître que ça ressemble beaucoup à l'Éventreur.
― Oui, Jack. Que ça soit Lecter ou pas, je pense que c'est bien l'Éventreur qui a fait ça. »
Son supérieur le jaugea un moment puis hocha la tête. Price et Zeller avaient encore quelques peines à admettre que le docteur Lecter était un tueur en série. Parce qu'il était trop courtois, trop poli et trop distingué pour arracher les poumons d'une jeune fille encore en vie… Parce qu'il était trop proche d'eux. Les raisons étaient nombreuses, mais la principale était qu'ils n'arrivaient pas à concevoir qu'un homme qu'ils fréquentaient aussi souvent puisse les saluer et les côtoyer avec un aussi innocent sourire après avoir taillé Beverly en pièce. Et à cela s'ajoutait Will Graham. Brian et Jimmy savaient que le profiler appréciait beaucoup Beverly, notamment parce qu'elle l'avait cru alors que tout le monde lui avait tourné le dos. Ils ne voulaient pas croire qu'il puisse avoir l'air aussi heureux avec l'homme qui lui avait fait tant de mal.
« Vous avez eu accès au dossier italien ?
― Non, Jack. Les formalités sont visiblement très nombreuses et très compliquées. Et je ne touche pas une bille en italien. Brian non plus, d'ailleurs. Vous voulez que je trouve un interprète ?
― Non, laissez-ça de côté pour le moment. Nous avons plusieurs Lituaniens morts, dont un au Canada, qui auraient un lien entre eux et avec les Lecter, ça, c'est du solide. On a aussi ce boucher qui était peut-être sa toute première victime. C'est déjà du bon travail. »
Éberlués, les deux hommes échangèrent un regard discret.
« Je veux que vous épluchiez tout ce que vous pouvez trouver sur ce Byrne, reprit Jack en martelant les syllabes, sur la scène de crime, sur la voiture de la scène de crime… et je veux tout ça aujourd'hui ! »
La porte claqua quand il sortit et ses subordonnés se détendirent.
« L'espace d'un instant, j'ai bien cru qu'il devenait agréable. »
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« Jimmy, viens voir ça… »
Le concerné s'extirpa avec peine de sous ce qu'il restait de la voiture pour le rejoindre près du réservoir démonté. Brian en retirait un long lambeau de chair à l'aide de pincettes.
« Will avait raison… Je crois que j'ai retrouvé les lèvres de la victime.
― Ça m'en a tout l'air. Et là, on dirait bien que tu as les joues.
― Je ne pense pas que l'Éventreur apprécierait…
― Ça m'étonnerait.
― Je déteste cette impression, tu sais, quand tu te dis que si tu places ça comme ça, tel tueur s'en prendra sûrement à tel autre. Je suis pratiquement sûr que l'Éventreur n'attend pas grand-chose pour s'attaquer au Soupirant mais j'aurais l'impression que c'est moi qui l'ait fait.
― Ouais… Mais si tu veux mon avis, il n'aura pas besoin de nous pour s'occuper de lui. »
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Debout devant sa paillasse, Joseph Byrne regardait fixement son plan de travail. Dans sa nuque, la sueur perlait. Devant lui, soigneusement posée, il y avait une enveloppe avec deux lettres calligraphiées : « J. W. ». Cela ne pouvait venir que de lui. Mais cela voulait également dire qu'il l'avait démasqué. Avait-il apprécié ses cadeaux ? Que pouvait-il bien penser de lui, de son apparence, de ses pulsions ? Il ne pourrait jamais le savoir s'il s'obstinait à rester planter ainsi devant l'enveloppe sans l'ouvrir.
Elle était cachetée à la cire mais ne portait pas le moindre sceau ; elle ne lui était pas clairement adressée pour un œil extérieur. Il avait forcément dû la déposer lui-même. A cette pensée, les battements de son cœur s'accélérèrent à tel point que le sang se mit à claquer dans ses tympans. Finalement, Joseph Byrne avança sa main tremblante et saisit l'enveloppe. Il allait l'ouvrir quand il se décida à vérifier d'abord qui l'avait déposée. Il voulait en avoir le cœur net. Sans se faire remarquer, il gagna le poste de son collègue pour jeter un œil à la vidéo de sécurité et n'eut même pas à lui faire du charme puisque ce minable était en train de faire son numéro devant la petite nouvelle.
Il chercha un moment, puis ouvrit des yeux ronds de fureur. Il y avait bien un homme dans le couloir ; cet homme entrait dans le laboratoire et se penchait pour déposer l'enveloppe sur la paillasse, mais ce n'était pas le docteur Lecter, c'était ce misérable de Will Graham, lui qui se pavanait en chantant à qui voulait l'entendre qu'il se tapait l'Éventreur de Chesapeake ! Excédé, Byrne serra les dents si fort qu'il sentit un petit bout d'émail se détacher d'une de ses incisives. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Quelle mascarade !
Ou bien… Il se calma d'un coup et posa sa tête dans l'une de ses jolies mains manucurées. Ou bien le docteur Lecter s'amusait avec Will Graham. Oui, c'était peut-être ça… Peut-être bien qu'il l'avait chargé de porter cette enveloppe pour lui rappeler que sa place à ses côtés n'était pas encore acquise. Un léger ricanement lui échappa et il se tortilla sur la chaise mobile. Cependant, un claquement sec le tira de ses réflexions et il eut tout juste le temps de quitter l'ordinateur avant que l'autre Dom Juan raté ne rebrousse chemin en se massant la joue.
L'enveloppe entre les doigts, Byrne se rassit à sa place et veilla à ce que personne ne puisse lire par-dessus son épaule avant de l'ouvrir. Il en extirpa une feuille de vélin véritable qu'il trouva très douce au toucher et retint son souffle tandis qu'il la dépliait. Le recto était couvert d'une splendide écriture qui semblait sortir d'un autre temps.
« Je constate que vous vous dressez face à votre nature profonde.
Vous ne pouvez pas devenir quelqu'un d'autre.
Vous n'êtes pas un copiste, vous n'avez pas vocation à imiter les œuvres d'autres personnes.
Vous devez vous forger votre propre nom, vous devez créer vos propres œuvres.
Libérez celui que vous détenez au cœur de vos entrailles.
Sentez comme il se débat, pourquoi le retenir davantage ?
Libérez-le, Joseph. Libérez-vous.
Alors, nous nous rencontrerons. »
La lettre n'était pas signée, mais elle ne pouvait venir que de l'Éventreur. Byrne avait lu des rapports rédigés par Will Graham et son écriture était sensiblement différente. De plus, le vélin n'était pas dans ses moyens. Le veau mort-né duquel il provenait avait produit une peau d'une extraordinaire qualité et l'encre était d'un rouge profond presque noir. Rien à voir avec ce fermier de Graham.
Joseph Byrne lut et relut la missive plusieurs fois. Ses mains s'étaient remises à trembler. « Libérez-vous » ; ces mots sautaient sans arrêt devant ses yeux, comme s'il n'y avait qu'eux sur la feuille. L'Éventreur l'autorisait à être lui-même… l'y encourageait… Oh, bien sûr, Joseph avait noté la remarque à peine voilée quant à ses œuvres ratées, mais il n'y accordait guère d'importance : l'Éventreur de Chesapeake lui donnait une chance d'être lui-même. Il voulait voir Joseph Byrne, pas le Soupirant. A cette pensée, le tueur frémit. S'il avait d'abord haï ce surnom parce qu'il venait de Graham, il s'était mis à l'apprécier, car c'était bien ce qu'il était, mais plus pour très longtemps…
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« Qu'est-ce que c'est encore que ce bordel ?
― C'est le troisième corps qu'on retrouve dans cet état cette semaine. Ils sont tous morts roués de coups, intervint le chérif.
― Vous pensez que Byrne n'arrive plus à se retenir ? demanda Crawford en l'ignorant.
― On l'ignore Jack, a priori rien ne laisse penser qu'il s'agit de lui. Je n'ai pas trouvé de cheveux roux. En revanche, le légiste a relevé de l'ADN sous les ongles des malheureux et parfois sur leurs dents, mais je ne peux pas en dire plus pour le moment. Celui-ci aussi a l'air de s'être défendu.
― J'ai trouvé des particules bleues sur deux des trois victimes, on dirait de petites paillettes, c'est assez étrange, ajouta Brian Zeller. Je vais les faire analyser.
― Sur deux seulement ?
― Oui, Jack. Celle-là n'est pas dans le même secteur que les deux autres. Le quartier est moins glauque et la victime a l'air d'être d'une classe plus haute.
― Je pense que l'avis de Will ne serait pas de trop.
― Je l'ai appelé. »
Au même moment, l'antique Volvo de Graham tourna à l'angle de la rue et vint se garer contre le ruban jaune.
« Bonsoir, lancèrent Price et Zeller en chœur.
― Bonsoir. Encore le Soupirant ?
― D'après vous ? »
La remarque de Jack blessa les oreilles du professeur mais il ne dit rien. Il s'approcha et observa le corps sous toutes les coutures.
« C'est possible que ce soit lui.
― Il aurait abandonné la mise en scène ? Pourquoi ?
― L'Éventreur ne lui plait plus, finalement ? intervint Jimmy.
― Oh, si, bien sûr qu'il lui plait, mais les mises en scène ne sont pas dans sa nature et l'Éventreur déteste les faux-semblants.
― Vous croyez que l'un a contacté l'autre ?
― C'est probable, Brian. Hautement probable, même. Le Soupirant n'a pas assez d'audace pour contacter l'Éventreur. Mais il est possible que l'Éventreur lui ait envoyé un message, peut-être une lettre qu'il aura placé là où il aurait été sûr que Byrne la trouverait.
― Et que lui aurait écrit l'Éventreur ? insista Jack.
― Rien de tendre, à mon avis, lâcha malgré lui Will avec un rictus narquois. Vous pouvez être sûrs qu'il l'encourage à ne plus se retenir. Là, ça risque enfin de l'amuser parce que jusqu'à présent, l'Éventreur s'ennuyait ferme.
― Que pensez-vous qu'il fera, Will ?
― L'Éventreur ? Je pense qu'il va tranquillement s'installer avec un verre de rouge pendant que le Soupirant s'emballera au bout de ses doigts de marionnettiste. »
Après un silence quelque peu gêné, Price se pencha vers l'empathe.
« Il faut qu'on vous dise, Will, deux autres corps ont été retrouvés roués de coups il y a quelques jours. Ils n'avaient pas fait de lien jusqu'à cette victime-ci, ce qui explique qu'ils nous aient contactés tard. Mais nous avons eu l'occasion d'examiner les corps et nous ne pensons pas que cet homme ait un rapport avec les deux autres.
― Nous ?
― Brian et moi.
― Pourquoi ne le pensez-vous pas ?
― On a retrouvé des particules bleues sur les deux premières victimes, comme de minuscules éclats de peinture ou d'un quelconque revêtement. Il n'y a rien de ce genre sur celle-là. »
Will ne répondit plus et se pencha vers le cadavre. Les autres fois, Joseph Byrne avait laissé des photographies de ses œuvres, leur titre était sa signature. Il y en avait sûrement un ici aussi…
« Vous l'avez déjà examiné ?
― Superficiellement. Nous voulions que vous puissiez le voir tel qu'il avait été trouvé. »
A genoux devant la victime, Will tendit ses mains gantées et écarta la chemise tachée de sang. Sur le torse du malheureux était gravé un simple mot en lettres capitales : « MONSTRE ».
« Y avait-il quelque chose de semblable sur les autres corps ?
― Non, absolument pas.
― C'est le Soupirant qui a fait ça. On sait qui est la victime ?
― Il s'appelle Mark Willis. Il était employé dans un restaurant à quelques pâtés de maisons. C'est tout ce qu'on a pour le moment.
― Pourquoi le qualifier de monstre ? »
La question de Jack flotta quelques instants devant les yeux de Graham et il ne répondit pas. Devinant sa requête désormais habituelle, Crawford fit s'éloigner ses agents et ils le laissèrent seul.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, Will les vit. Cette fois, Byrne avait vraiment flirté avec la victime, il ne s'était pas contenté de lui faire miroiter de folles étreintes ; le profiler était certain qu'ils s'étaient embrassés – peut-être même étaient-ils allés plus loin – sinon, il n'aurait eu aucune raison de le qualifier de monstre. C'était bien plus personnel qu'avec le précédent et son Cri de l'expiation…
« Toi, tu savais que cette femme n'en était pas une… et ça ne te dérangeait pas, pas vrai ? Au contraire, tu adorais ça. » dit-il tout haut en penchant la tête sur le côté.
Il poursuivit sa réflexion à l'abri des barrières de son esprit : un homme à l'apparence de femme… Pour un homosexuel qui s'efforçait de ne pas en avoir l'air, c'était du pain béni. Aux yeux de tous, il sortait avec une jolie femme mais en privé, c'était avec un homme qu'il passait ses nuits. D'ailleurs, peut-être était-ce son petit ami officiel… Sentant la présence envahissante de Jack Crawford dans son dos, Will le prit de vitesse :
« Il est possible que cet homme ait été le compagnon du Soupirant.
― Son compagnon officiel, vous voulez dire ?
― Oui, Jack. Lui savait qu'il y avait un homme sous ses traits de femme et c'était probablement ce qui lui plaisait chez Byrne.
― Alors pourquoi "monstre" ?
― Pour ça, justement. Il voulait l'homme et pas la femme. Et ça, c'est contre nature, il n'a pas le droit d'aimer ça. Seuls les monstres aiment ça.
― Mais l'Éventreur est un homme, non ? risqua Jimmy.
― Oui, mais pas aux yeux du Soupirant. Pour lui, l'Éventreur est un être supérieur. L'aimer n'est pas tabou, c'est de l'adoration, de la révérence. Joseph Byrne a dû subir des violences d'un parent qui le trouvait monstrueux en raison de son orientation sexuelle, c'est quelque chose qui est resté profondément ancré dans son cœur. Il ne peut pas admettre qu'il soit homosexuel. Et sortir avec un homme qui le voyait comme tel était au-dessus de ses forces. C'est pour ça que Mark Willis était un monstre. » acheva-t-il.
Pensif, le gourou hocha longuement la tête.
« Il gagne en puissance ?
― Je dirais plutôt qu'il perd ses moyens, le corrigea Will. Il s'en est pris à quelqu'un qui lui était proche, et en cela, il a pris de gros risques. Même si Byrne n'était pas amoureux de cet homme – mais je pense qu'il l'était avant d'entendre parler de l'Éventreur – Mark Willis, lui, devait l'être et il y a forcément quelque chose dans ses effets personnels qui serait susceptible de le lier à Byrne. Au Byrne d'aujourd'hui, je veux dire.
― Vous pensez à des photographies ?
― Oui, Brian. Tout le monde fait des selfies, de nos jours.
― Vous en faites ? le taquina Price.
― Qu'y a-t-il dans son portefeuille ? » rétorqua aussitôt le profiler.
A peine refroidit par son regard équivoque, le blond ouvrit l'objet devant lui.
« Pas grand-chose, s'il y avait une photo, le Soupirant est parti avec.
― Il en reste sûrement une quelque part. Cet homme a une tête à fréquenter les réseaux sociaux.
― Je m'en occupe, promis Jimmy.
― Bien. Vous ferez tout de même une comparaison ADN entre les éléments retrouvés sous les ongles des trois victimes, même si je maintiens que les deux autres ne sont pas tombées sous les coups du Soupirant.
― Qu'est-ce que c'est, dans ce cas ? intervint Jack. Les gangs ? Des bagarres qui ont mal tourné ? Un nouveau tueur ?
― Oui, vous avez des pistes intéressantes. »
Le ton de Will n'était pas des plus respectueux et il n'était pas connu pour se coucher devant le chef de la BAU. Tout comme celui-ci n'était pas connu pour apprécier le comportement de son profiler… Jack se renfrogna mais ne releva pas, il pourrait toujours lui agiter les autres scènes de crime sous le nez une autre fois, mais pour le moment, il avait d'autres chats à fouetter.
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« Vous venez avec nous au FBI ?
― Plus tard, Brian. J'ai une petite chose à régler avant. »
Sans plus d'explications, Graham tourna les talons et s'éloigna vers sa voiture en faisant mine de chercher ses clefs. Lorsque le dernier SUV noir eut disparu au coin de la rue, il s'adossa à la vieille carrosserie et étira son cou endolori. Ses yeux bleu clair divaguèrent jusqu'à la tache de sang puis restèrent fixés sur elle sans qu'il l'observe pour autant.
Il n'eut pas à attendre très longtemps. Quelqu'un s'approchait derrière lui, à gauche, le long du mur. Il ne voyait pas encore son ombre portée mais il entendait très distinctement le claquement des talons sur le macadam. Ce ne fut que lorsque le bruit cessa qu'il se retourna. A environ trois mètres de lui se tenait une jeune femme rousse aux cheveux relevés en queue de cheval, elle portait un jean sombre et une veste de cuir.
« Bonsoir. » la salua Will.
Elle ne prit même pas la peine de répondre et le gratifia d'un sourire condescendant.
« Est-ce que vous vous sentez mieux ainsi, Joseph ? »
La question le prit tellement de court qu'elle manqua de fendre son masque assuré.
« Qu'espérez-vous comprendre à tout cela ? »
Un sourire discret mais cynique étira les lèvres de l'empathe. Byrne s'appliquait à soigner son langage, maintenant. Voilà qui était particulièrement touchant.
« N'est-ce pas mieux maintenant que vous l'avez laissé sortir ? Maintenant que vous vous êtes libéré ? »
Cette fois, le visage constellé de taches de rousseur se décomposa. Comment ce misérable pouvait-il savoir ce qu'il y avait dans la lettre ? Ce n'était pas possible… Un doute plana dans l'esprit de Joseph Byrne mais il le chassa bien vite. Cet idiot ne pouvait pas être l'Éventreur, il n'avait pas assez de classe.
« Vous n'avez pas lu la lettre ? » reprit Will.
Son ton doucereux laissait entendre qu'il n'hésiterait pas une seule seconde à prendre la vie misérable qui s'offrait à lui et qu'il en tirerait sans doute même un certain plaisir. Le Soupirant se raidit. C'était tout à fait le genre de ton que pouvait prendre l'Éventreur… mais ce tueur, c'était le docteur Lecter, pas ce fermier de seconde zone…
« Je trouve votre mutisme particulièrement discourtois.
― A quoi jouez-vous ? Vous n'êtes pas l'Éventreur de Chesapeake.
― Que suis-je, dites-moi ?
― Répétez-moi le contenu de la lettre, au mot et à la virgule près.
― Je constate que vous vous dressez face à votre nature profonde. Vous ne pouvez pas devenir quelqu'un d'autre. Vous n'êtes pas un copiste, vous n'avez pas vocation à imiter les œuvres d'autres personnes. Vous devez vous forger votre propre nom, vous devez créer vos propres œuvres. Libérez celui que vous détenez au cœur de vos entrailles. Sentez comme il se débat, pourquoi le retenir davantage ? Libérez-le, Joseph. Libérez-vous. Alors, nous nous rencontrerons. »
Will s'était exécuté sans le quitter des yeux. A aucun moment, il n'avait détourné ses yeux de ceux de Joseph Byrne, à aucun moment, il n'avait cligné. Quand il se tut enfin, le Soupirant sembla perdre un peu de sa stature.
« Vous n'aimiez plus votre petit ami ? »
Au prix d'un énorme effort, Byrne reprit contenance.
« J'ai trouvé bien mieux.
― Vous trouvez que votre surnom vous sied ? Le Soupirant… Je trouve cela un tantinet sarcastique.
― C'est vous qui m'avez nommé ainsi.
― Moi ?
― Oui !
― Qu'en pensez-vous ? »
Une fois encore, le tueur prit quelques instants pour ordonner la réponse sous le regard parfaitement indéfinissable du profiler.
« Le terme même est ironique.
― Bien. »
Jusque là adossé à sa portière, Will s'écarta quelque peu de sa voiture pour faire face à son interlocuteur et entrer dans la lumière du réverbère. Détendu, les mains dans les poches, il laissa Joseph Byrne le détailler. Si Brian et Jimmy l'avaient regardé un peu bizarrement, Jack lui n'avait rien relevé, mais aujourd'hui, le professeur avait laissé les commandes de son style à Hannibal. Ses cheveux bouclés d'ordinaire si rebelles étaient savamment coiffés, sa barbe était impeccablement taillée, la veste qu'il portait coûtait facilement plus de mille dollars et le pantalon était fait de soie sauvage. Ses chaussures de cuir étaient parfaitement vernies et même ses lunettes étaient différentes ; elles soulignaient à merveille le bleu de ses yeux et le brun de ses cheveux, et leur forme épousait son visage sans l'écraser.
Ébranlé par un tel charisme, Byrne fit un pas en arrière, les yeux écarquillés. Ce n'était pas possible, cela ne pouvait pas être le même homme. Will Graham n'avait pas une once de charme, mais celui qui se tenait devant lui ce soir… Cet homme jouait dans un tout autre registre. Bon sang, se disait-il, et s'il nous bananait tous depuis le début ? Le docteur Lecter avait clairement le profil de l'Éventreur de Chesapeake, mais c'était trop évident… Will Graham avait été suffisamment intelligent pour diriger les accusations vers le psychiatre… Il pouvait très bien être celui qui tirait les ficelles depuis le début…
« Qui vous attendiez-vous à rencontrer, Joseph ? reprit Will, le tirant de ses réflexions.
― Je… Vous ne… »
Il prit une profonde inspiration mais l'autre le devança.
« Je ne ressemble plus à Will Graham ?
― Non, répondit Byrne dans un souffle.
― Qui vous attendiez-vous à voir, ce soir, Joseph ? Hannibal Lecter ? »
Un hochement de tête silencieux lui répondit. Will sourit.
« Oui, je pense que nous pouvons dire qu'Hannibal a le physique de l'emploi.
― Mais il est…
― Tout désigné ?
― Oui… »
Les yeux bleus du profiler ne quittaient pas ceux très assombris du tueur et Will voyait bien que ce dernier commençait à perdre pied.
« Êtes-vous déçu, Joseph ?
― Comment ? Non, non, je ne suis pas déçu, je suis… surpris.
― Est-ce là tout ce dont vous êtes capable ? » demanda Graham en désignant l'espace qu'avait occupé sa dernière victime.
Celui-ci secoua la tête.
« Je commence tout juste à me réaliser. »
Cette fois, le sourire de Will était dépourvu de sarcasme. Son interlocuteur avait bien choisi sa phrase ; il s'en rendit compte et retrouva sa posture altière.
« Je serais curieux de voir ce que vous pouvez devenir. »
Voyant que le professeur avait l'intention de regagner sa voiture, Joseph se risqua à poser une question qui lui brûlait les lèvres depuis longtemps.
« Puis-je vous demander… avant que vous ne partiez…
― Oui ?
― Pourquoi prélever des organes ? »
A peine eut-il terminé sa phrase qu'il la regretta car les yeux de Will Graham semblèrent s'embraser.
Les agents qui travaillaient sur l'affaire de l'Éventreur avaient parlé de trafic d'organes, mais l'Éventreur avait aussi prélevé des rates et des intestins… Or, ces organes-là ne faisaient pas fureur sur le marché noir… Joseph se souvint soudain que Graham avait un jour sous-entendu que l'Éventreur était probablement un cannibale. Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas tout de suite que son vis-à-vis sembla trouver sa réflexion trop longue et coupait court à la conversation en montant dans sa voiture. Pris d'une brusque panique, il fit quelques pas pour le retenir mais la lumière crue qui apparut subitement devant eux l'éblouit tant qu'elle l'obligea à reculer. Une main levée pour s'en protéger, il pencha la tête pour tenter de discerner quelque chose, sans succès.
Il crut d'abord avoir rêvé, mais finalement, il en fut certain : de la musique s'élevait de la voiture d'en face. Après quelques secondes, il reconnut l'Aria des Variations Goldberg de Bach et déglutit. Lentement, une silhouette apparut entre les phares et avança jusqu'à être presque totalement visible et, alors, Joseph Byrne laissa ses épaules s'affaisser. Foudroyé par le regard de jais qu'il haïssait depuis son premier jour ici, il se sentit trahi jusqu'au plus profond de son âme. Trahi, bafoué, traîné dans la boue par celui qu'il admirait tant. Jetant un regard plein de rage vers la Volvo, il croisa celui de Graham. Il avait un air si suffisant, si supérieur… Comment pouvait-il le regarder ainsi ? De quel droit s'était-il ainsi joué de lui, après tout ce qu'il avait fait ?
Assit au volant de sa Bentley plein phares, Hannibal observait la scène d'un œil intéressé. Le jeune Irlandais devait se sentir bien moqué. L'air de rien, il monta légèrement le son des Variations et s'offrit un praliné.
« Joseph Byrne, je vous arrête pour les meurtres de Samantha Faith, Judith Poe, Jonathan Sitbon et Mark Willis. Vous avez le droit de garder le silence, tout ce que vous direz pourra et sera utiliser contre vous devant un tribunal.
― Vous avez droit à un avocat, poursuivit Zeller en lui passant les menottes, si vous n'en avez pas les moyens, il vous en sera commis un d'office.
― Sur quelles preuves m'arrêtez-vous ? »
Après quelques secondes de silence, Joseph Byrne reconnut sa propre voix. Elle provenait de derrière Jack Crawford. L'enregistrement se coupa dans un clic! sonore et reprit un peu plus loin sur une autre phrase accablante. Il écarquilla les yeux et sa bouche s'ouvrit sans qu'aucun son n'en sorte. Ses pupilles allaient sans cesse de Jack à Will et à l'ombre au-dessus des phares. Les agents durent s'y mettre à trois pour parvenir à le faire entrer dans la voiture de police et des attaches supplémentaires furent nécessaires pour le maîtriser.
Lorsqu'il fut enfin parti, Will ressortit de sa voiture et s'y adossa avant de sourire à Jack.
« Quel sens de l'entrée en scène, lui souffla-t-il.
― Il aurait très bien pu s'en prendre à vous, Will, le morigéna son supérieur sans relever.
― Oui, mais dans la mesure où Hannibal devait vous mettre au courant et vous ramener ici, je ne risquais rien. »
Il fit un nouveau sourire au deuxième homme qui apparut aux côtés de Crawford, sourire qu'on lui rendit en même temps que le dictaphone.
« Je suis tout de même soulagé qu'il n'ait rien tenté contre toi, fit Hannibal.
― Moi aussi, dit Will en remettant en marche l'appareil.
― J'ai l'impression qu'il manque un passage, mais j'ai eu quelques peines à le faire fonctionner, se lamenta le psychiatre.
― Nous avons l'essentiel. Et de toute manière, il nous a laissé suffisamment d'ADN sur ses scènes de crime. Tu as bien travaillé. » ajouta-t-il avec un nouveau sourire.
Interdit, Jack observa un moment le docteur Lecter qui semblait très touché par le compliment avant de reporter son attention sur son profiler qui lui tendait la principale pièce à conviction.
« Un tueur de moins, murmura Will.
― Oui, Will, un tueur de moins. Merci, Messieurs, vous pouvez rentrer chez vous. Docteur Lecter ? Vous avez été très bien. »
Le Lituanien ne répondit pas mais l'en remercia d'un signe de tête tout en se rapprochant de l'empathe. Ils regardèrent le gourou regagner sa propre voiture où l'attendait Jimmy Price, puis échangèrent un regard complice.
« Tu as été très bien, répéta Will pour le taquiner.
― Moi ? »
Un sourcil presque invisible se souleva et le professeur étouffa un rire qu'il trouva lui-même un peu jaune. Il n'aurait pas imaginé qu'il prendrait autant de plaisir à jouer le rôle de l'Éventreur de Chesapeake, pourtant… il avait savouré chaque seconde de son échange avec le Soupirant et il était presque déçu qu'ils en soient restés là. Ce qu'il lut dans les yeux mordorés d'Hannibal lui indiqua que ce dernier le savait et il était évident que ça lui plaisait. Il avait l'air… fier de lui.
Souriant, Lecter passa une main dans la nuque de son amant pour l'attirer à lui et lui embrasser le front.
« J'apprécierais que tu conserves ces vêtements.
― Ils sont très chers…
― Ils te vont à merveille.
― Je…
― C'était un cadeau.
― Merci. »
Le visage enfoui dans le cou du véritable Éventreur de Chesapeake, Will Graham ferma les yeux et se détendit. C'était drôle… Si cet homme qu'il avait nommé le Soupirant n'en avait pas eu après Hannibal, il se serait senti triste. Sans arrêt dénigré, Joseph Byrne, Jean Wright ou peu importait comment il se faisait appeler, avait passé sa vie à refouler tout au fond de lui qui il était vraiment. En considérant combien lui-même avait changé au contact d'Hannibal, Will fit sans peine le parallèle. Il n'avait nul besoin de fournir un effort d'imagination pour comprendre ce que ressentait le Soupirant, bien au contraire. Mais là, blotti contre le cœur du psychiatre, il n'avait aucune envie de le plaindre.
Est-ce qu'elle vous a plu ?
A bientôt dans le prochain.
Maeglin
