Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram.
Note : je vous souhaite à toutes et tous une excellente année 2019. Qu'elle soit riche en belles lectures et en découvertes, plus toutes les bonnes choses qu'on souhaite habituellement (genre un excellent Chianti pour accompagner son foie et ses fèves au beurre).
Bonne lecture !
XXIII
Ballo del ricordo : Attaca
Lorsqu'il gara la Bentley Arnage dans son propre garage, Will eut un petit pincement au cœur. Il était si bien installé qu'il n'avait pas vraiment envie de sortir, mais les chiens les avaient entendus et ils aboyaient comme des fous. A regret, il coupa le contact et sortit.
En voyant Hannibal peiner pour s'extraire de l'habitacle, il fronça les sourcils.
« Tu vas bien ?
― Oui, souffla Hannibal sans même bouger les lèvres. Nous sommes surveillés.
― Mason ?
― FBI. »
Will hocha la tête et vint l'aider à sortir du garage. Son amant boita jusqu'à la porte d'entrée et s'adossa au mur tandis qu'il ouvrait la porte sur une marée mouvante de poils et d'aboiements. Les chiens leur firent la fête, heureux comme tout de les voir, et leur maître les empêcha de sauter sur Hannibal qui gardait une main sur sa blessure, par précaution. Au bout d'un moment, celui-ci sentit quelque chose de doux et de chaud sur sa peau et baissa les yeux sur Winston qui le regardait d'un air compatissant. Souriant, il passa sa main libre sur sa tête soyeuse et murmura :
« Merci, Winston. »
L'instant était empreint de gentillesse et Will sentit son cœur fondre comme neige au soleil. La seule chose qui comptait autant à ses yeux que le fait qu'Hannibal l'aime était qu'il aime aussi ses chiens.
Il les écarta avec douceur et vint passer une main sur la nuque d'Hannibal, glissant ses doigts entre les mèches fluides. Son amant lui sourit et lui embrassa le front.
« Viens. » murmura Will en l'invitant à entrer.
Il insista pour qu'il s'asseye et lui intima de se tenir tranquille jusqu'à ce qu'il revienne, puis sortit avec ses chiens.
Installé dans le nouveau fauteuil, près de la cheminée, Hannibal soupira et se releva. Il jeta un coup d'œil dehors pour voir Will lancer une première tournée de balles à ses chiens, puis leva les yeux vers le bois, plus loin, en se demandant qui Jack avait envoyé jouer les plantons.
Se tournant vers la cheminée, il entreprit de faire un feu un peu plus conséquent, puis traîna la patte jusqu'à la cuisine où il dénicha deux bouteilles de bière. A défaut d'avoir un Montrachet sous la main, ils avaient au moins droit à la cuvée spécialement faite pour Will avec laquelle Hannibal avait rempli une partie du réfrigérateur.
Il les posa sur le plan de travail et jeta un œil aux vivres. Il vit plusieurs steaks sous vide et reconnut sa façon de faire ; Will avait conservé certains des morceaux de viande prélevés sur Randall Tier. Hannibal sourit de toutes ses dents.
Il avait là de quoi préparer deux bons steaks et les agrémenter avec quelques légumes sautés. Plus, pourquoi pas, une portion de frites, cela ferait plaisir à Will étant donné la réserve qui occupait tout un tiroir du congélateur. Souriant, Hannibal le referma et fit l'inventaire des épices. Une fois définitivement certain de sauver la soirée, il retourna s'asseoir. Juste à temps. La porte s'ouvrit sur une armée de chiens qui s'ébrouèrent tous en même temps, puis vinrent renifler Hannibal pour lui signifier qu'ils étaient heureux de le revoir.
« Hannibal, murmura Will tout en retirant sa veste, je sais pertinemment que tu viens de te rasseoir. »
Le concerné se contenta de sourire.
.
Emmitouflé dans sa doudoune, recroquevillé derrière son volant, Jimmy Price marmonnait des obscénités à l'intention de Jack tandis qu'il observait l'écran de la caméra thermique. Son supérieur l'avait envoyé ici sans même lui demander s'il ne souhaitait pas plutôt rester auprès de Brian et il lui en voulait. Jamais il n'avait eu aussi peur qu'en voyant le docteur Lecter enserrer la gorge de son ami. Quand Brian avait cessé de se débattre, son cœur avait manqué un battement. Il avait ressenti une détresse absolue, une peur sourde et une rage terrible. Il aurait voulu se jeter sur le psychiatre et le frapper jusqu'à ce que sa face traverse l'arrière de son crâne.
Quand il avait découvert Beverly dans l'observatoire, découpée en tranches et montée dans des plaques de plexiglas, Jimmy avait été choqué, écœuré et il s'était senti horriblement mal. Cependant, cela n'avait rien à voir avec ce qu'il avait ressenti aujourd'hui. Son taux d'adrénaline était encore si élevé qu'il tremblait par intermittence et grinçait des dents. Il aurait donné n'importe quoi pour se trouver aux côtés de Brian plutôt qu'ici.
Conscient que cela n'y changerait rien, il se força à se concentrer sur la caméra et soupira en s'apercevant qu'il allait avoir droit à la douche commune. Ses souvenirs à ce sujet étaient encore bien vivaces et il n'avait pas très envie d'en ajouter d'autres à sa mémoire. Il se détendit cependant en voyant que les deux hommes se contentaient de se laver précautionneusement et de se sécher. Le docteur Lecter examina encore soigneusement Will ainsi que son propre corps, désinfecta quelques zones, puis ils se rhabillèrent.
Il vit distinctement le psychiatre clopiner quand la tension sur sa jambe devenait insupportable et jugea la boiterie non feinte. Cela n'empêchait pas Hannibal Lecter de s'affairer autour de la cuisinière pour préparer le repas, même si Will sautait visiblement d'un côté à l'autre pour l'empêcher de trop en faire. Devant ce manège plutôt touchant, Jimmy Price fit la moue.
Le docteur Lecter avait été parfaitement maître de lui les deux fois où il l'avait vu tuer quelqu'un, même ce monsieur Goldberg qu'il connaissait visiblement. Il était encore tout à fait calme lorsqu'il avait mimé le meurtre de Brian. Pourtant, quand Jimmy lui avait exprimé son soutien, par politesse, devant l'ambulance, le Lituanien lui était apparu terriblement vidé. Il avait l'air de quelqu'un qui avait été poussé dans ses derniers retranchements et cela lui avait fait un choc. Son côté trop confiant lui susurrait que rien de tout cela n'était feint et que Lecter avait simplement eu de la chance de parvenir à jouer son rôle et à mettre leur ravisseur hors d'état de nuire. L'autre, plus raisonnable, lui rappelait que ce même Lecter était le principal suspect dans l'affaire de l'Éventreur de Chesapeake – sans doute aucun quant à sa culpabilité pour la majorité des gens dans la confidence – et qu'il avait, ce jour-là, tué des gens de sang-froid.
« Ce type n'est vraiment pas croyable, marmonna-t-il pour lui-même. Une seconde, il a la tronche du parfait petit Éventreur et la seconde d'après, pouf! on lui donnerait le bon Dieu sans confession… Ce n'est tout de même pas possible qu'il sache quand on les regarde avec la thermique, il a forcément mal… Mais… »
Il jeta un coup d'œil circulaire, puis reprit son monologue.
« Mais si nos estimations étaient exactes – et c'est très probable, on ne va pas se mentir – l'Éventreur de Chesapeake est censé être un homme d'une résistance physique hors du commun. Quand on regarde ses scènes de crime – certaines d'entre-elles, du moins – il vaut mieux soit être deux, soit avoir une condition physique hors norme pour parvenir à placer les victimes et les… accessoires… comme il se doit. C'est ce qu'il avait l'air d'être quand il a bondi hors de la piscine. Mais à le voir boiter comme ça, avec sa température qui augmente lorsqu'il force trop… Oui, c'est surtout ça qui me paraît difficile à feindre. Nous n'avons pas de contrôle sur notre température corporelle… »
Il soupira comme si l'on venait de lui énoncer un argument contrariant.
« C'est vrai que certains apnéistes sont capables de ralentir leur cœur de manière incroyable. D'autres sont capables de baisser leur température corporelle, ce qui va généralement de paire avec la baisse du rythme cardiaque. Mais hausser sa température… Hum… Si je pouvais avoir son électrocardiogramme, cela m'arrangerait. »
L'air désabusé, Jimmy tendit la main vers le paquet de biscuit. Son énervement avait soudainement cédé la place à une profonde lassitude, accentuant davantage son envie d'être ailleurs. Avec Brian par exemple. Tandis qu'il croquait dans l'une des friandises, il se demanda comment se sentait son ami et si Jack lui fichait la paix.
.
Assit en face d'Hannibal, Will jouait avec ce qui lui restait de compotée d'oignons. Non qu'il n'aimât pas, mais une question – même plusieurs – lui brûlait les lèvres et il ne savait pas comment les poser. Le voyant lutter, Hannibal sourit et se pencha en avant pour accrocher son regard.
« Parle-moi, Will. »
Son compagnon lui rendit son sourire.
« Tu avais sauvé le fils de monsieur Goldberg ? »
Les yeux du blond se plissèrent brièvement en un sourire sincère.
« Oui. Il est arrivé devant moi après un très grave accident de voiture. Il avait été percuté frontalement par un homme ivre. La route était très étroite et très escarpée, il a fait une chute de dix mètres et ils ont mis près d'une heure à l'extraire de la carcasse. »
Posant ses couverts, il poursuivit :
« Il était très mal en point. Les deux autres chirurgiens ont refusé de l'opérer, prétextant qu'il n'y avait plus rien à faire.
― Mais toi, tu l'as fait.
― Oui. »
L'expression du médecin n'était plus aussi impénétrable en sa présence et Will lut une forme d'indignation dans les iris terre de Sienne. Il ne doutait pas qu'Hannibal abhorrait les injustices de ce genre.
« Jeff, le fils de monsieur Goldberg, s'est peu à peu remis de son accident. J'avais de temps en temps de ses nouvelles par le biais de collègues. Le jour où il a été capable de vivre sa vie seul, il est venu me remercier.
― Tu lui as sauvé la vie, Hannibal. Et l'homme qui l'a envoyé à l'hôpital ?
― Un alcoolique notoire et un homme très haut placé politiquement. Ce n'était pas la première fois qu'il provoquait un accident, il avait déjà renversé un enfant, quelques années avant cela. Un jeune garçon de dix ans. La police de Baltimore n'a jamais retrouvé l'auteur de ce meurtre avec délit de fuite.
― Mais toi, si.
― Oui. »
Le jeune homme ne put s'empêcher de sourire de fierté : Hannibal ne se contentait plus du « qui ne dit mot consent ».
« Je trouve admirable la façon dont tu as épargné la souffrance à monsieur Goldberg.
― Son courage l'était tout autant.
― Oui. »
Titillant du bout de sa fourchette son dernier morceau de steak, Will murmura :
« Je te remercie d'avoir épargné Brian.
― Je n'avais aucune raison de lui faire du mal, Will.
― Tu aurais pu en profiter. »
L'expression du psychiatre se fit malicieuse.
« Dans quel but, éliminer l'une des pièces de l'échiquier ?
― Par exemple. »
L'empathe grimaça en tentant d'étouffer un ricanement mais Hannibal se garda d'ajouter quoi que ce soit. Il n'avait effectivement aucune raison de prendre la vie de Brian Zeller et le faire aurait sans aucun doute rapproché le couperet de leurs gorges de plusieurs centimètres. Par ailleurs, Hannibal avait encore quelques petites choses à régler avant d'envisager ce qu'ils feraient lorsque le piège se refermera. Chacune des solutions dépendait essentiellement du facteur « Will ».
« Tu sais, commença celui-ci en resservant le vin, pour en revenir au fils Goldberg, je trouve que de manière générale, les chirurgiens ont trop tendance à se prendre pour Dieu. Je veux dire… Je suis bien conscient qu'il faut une haute idée de soi-même pour être assez confiant pour mettre ses doigts autour d'un cœur ou dans un cerveau tout en étant convaincu qu'on y arrivera. Mais… C'est leur façon de se mettre sur un piédestal qui m'insupporte.
― Je suis d'accord avec toi. Beaucoup ont tendance à juger certains cas comme étant indignes d'eux.
― Et refusent de les opérer.
― Oui. Ils refusent aussi parfois si le risque d'échouer est trop grand.
― Mais… pour quelle raison ? »
Hannibal eut un sourire narquois.
« Un échec entache la réputation. »
Évidemment, Will se doutait de ce qu'allait être la réponse, mais cela ne l'empêchait pas de trouver cela excessivement prétentieux. Révolté, il piqua rageusement dans la viande.
« De nombreux chirurgiens sont des psychopathes. » énonça Hannibal en laissant glisser ses dents sur celles de la fourchette.
Le steak était excellent, se disait-il. La sauvagerie dysphorique rehaussait indiscutablement les saveurs.
« Paradoxalement, oui.
― Paradoxalement, Will ?
― L'empathie me paraît primordiale pour exercer un tel métier.
― C'est faux. » affirma Hannibal d'une voix douce.
Le profiler le dévisagea sans comprendre.
« L'empathie n'a qu'une faible place dans la pratique de chirurgie d'urgence. Ce ne sont pas des gens en détresse, Will, ce sont des mains broyées, des embolies, des enfoncements thoraciques, et cætera. L'implication émotionnelle serait trop grande si l'on s'attardait sur la personne davantage que sur le cas. »
Sans répondre, Will hocha lentement la tête. Il savait qu'il aurait été incapable de faire ce métier et il savait aussi précisément pourquoi.
« L'empathie n'a sa place qu'une fois que tout a été tenté. Que cela soit une victoire ou un échec.
― Je comprends. Est-ce pour cette raison que tu as arrêté la chirurgie ? Car tu n'aurais pas été capable de sauver un patient ? »
Hannibal, qui s'était remit à manger, suspendit son geste, puis redescendit sa fourchette et posa le poignet sur la table. L'espace d'un instant, il sembla réfléchir, puis soupira doucement.
« Il s'agissait d'une petite fille de trois ans. Blonde aux yeux bleus. Elle avait été renversée par une voiture juste devant la maison de ses parents alors qu'elle tenait la main de sa mère.
― Elle te rappelait Mischa ?
― Oui. »
Le Lituanien se tut, la gorge nouée. Will tendit la main vers lui et vint caresser la sienne avec douceur.
« Tu n'as pas tué Mischa, Hannibal. Et tu n'as pas tué cette autre petite.
― Non, en effet. Cependant, je n'ai pas été en mesure de les sauver. Ni Mischa, ni Rachel.
― Tu as fait tout ce qui était en ton pouvoir pour sauver Rachel, poursuivit-il. Si tu n'as pas pu la sauver, c'est parce que personne ne le pouvait. »
Il se tut un instant, puis sourit avec tendresse et compassion.
« Tu avais huit ans quand Mischa a été tuée, Hannibal. Tu étais affamé, déshydraté, frigorifié et seul face à toute une meute de monstres. Tu ne pouvais rien faire. A part tenter de sauver ta propre vie.
― Je le sais, Will, mais cela ne signifie pas que je l'accepte.
― J'en suis conscient. Mischa vivra à jamais heureuse dans les pièces sûres de ton palais mental, Hannibal. Et, si un jour il te prend l'envie de me parler d'elle, de me la décrire, de me laisser la voir comme tu t'es révélé à moi, elle aura tout autant de place dans le mien. »
Hannibal ne répondit pas mais il était évident que les mots de Will l'avaient atteint en plein cœur. Ses yeux brillaient plus que de coutume et son sourire était d'une sincérité désarmante. L'empathe le lui rendit avec tendresse sans cesser de caresser le dos de la main polydactyle du bout des doigts.
« Je suis sûr qu'elle aimerait jouer avec mes chiens. Et il y en a bien plus dans ma tête que dans ma maison, ça, tu peux me croire. »
Cette fois, Hannibal sembla se détendre pour de bon. Il lui sourit et hocha la tête.
« Mischa aimait énormément les chiens.
― Nous saurons honorer sa mémoire, Hannibal. Elle repose désormais en paix grâce à toi. Il ne tient qu'à nous de pérenniser son souvenir. »
Will fut interrompu par Winston qui venait de poser sa tête sur sa cuisse. Il le caressa doucement et entendit Hannibal murmurer :
« Merci pour tout, Will. »
Ces quelques mots avaient été soufflés si bas qu'il crut d'abord avoir rêvé, mais Hannibal le couvait de ses yeux emplis de fierté et d'un amour si puissant qu'aucune volonté extérieure ne pourrait jamais le briser. Ignorant soudain Winston qui s'écarta juste avant que sa tête soit comprimée contre la table, Will se tendit au-dessus des assiettes pour venir embrasser son compagnon. D'abord surpris, Hannibal leva sa main libre et caressa tendrement la nuque de son empathe.
« Excuse-moi, souffla ce dernier d'un air presque gêné tandis qu'il se rasseyait en redressant le saladier bousculé.
― Ne t'excuse jamais de ces gestes, Will. Ils te sont dus autant qu'ils sont chéris. »
Surpris par la tendresse de la remarque, Will rougit et Hannibal sourit, couvrant sa main de la sienne.
« N'en doutes jamais.
― Tu sais… Personne ne m'a jamais accordé autant d'importance que toi. En cela, j'ai parfois peur de trop en exiger. De ne pas savoir offrir autant que tu m'offres.
― Je ne puis rêver mieux que ce que tu m'offres, Will. Tu es l'être que j'attendais sans oser le reconnaître. »
Jamais phrase n'avait eu plus grand impact sur le profiler. Les larmes aux yeux, il n'y tint plus et se leva pour venir enlacer Hannibal. Courbé en deux pour ne pas peser sur sa blessure, il le tint contre lui de longues secondes tandis que les mains larges lui caressaient le dos et les bras.
.
Quand Jimmy Price avait pris son poste non loin de la maison de Will, à Wolf Trap, il n'espérait qu'une chose, c'était que Jack le rappelle et l'autorise à rentrer. Mais quand cet appel arriva, le lendemain, aux alentours de midi, le scientifique soupira. Il jeta un dernier coup d'œil à la caméra thermique mais le couple était toujours au lit. Visiblement réveillé, mais indiscutablement tranquille.
Price coupa l'enregistrement et rangea son matériel, puis démarra et rejoignit la route principale en direction de Baltimore.
Comme il s'y attendait, il fut réquisitionné par Jack à la seconde où il posa le pied dans le département d'étude des sciences du comportement.
« Alors, Jimmy ?
― Le docteur Lecter boite de manière parfaitement logique, rien ne me laisse penser qu'il puisse le feindre. Will et lui se sont douché, ont dîné, puis ont passé un moment dans le canapé avant d'aller se coucher. Quand je suis parti, ils étaient toujours au lit.
― Hum…
― J'aimerais voir Brian, Jack. »
Son supérieur le jaugea sans répondre pendant de longues secondes et Jimmy dû se retenir pour s'empêcher de le secouer. Certes, Jack était en train de perdre sa femme, mais lui-même avait bien failli perdre Brian ! A cette pensée, le scientifique prit une grande inspiration. Ce n'était tout de même pas le même attachement… mais il reconnaissait sans honte qu'il avait eu la plus grande peur de sa vie.
« Il est à son poste. »
Sans attendre une quelconque autorisation, le blond se faufila entre Jack Crawford et le mur pour s'éloigner avant qu'un contrordre ne parvienne à ses oreilles.
.
.
« Vous vouliez me voir, Jack ? »
Le chef de la BAU fit un signe de tête vers la vitre sans tain et Will découvrit Bedelia Du Maurier, la psychiatre d'Hannibal. Les bras croisés, elle donnait l'impression d'être contrariée. Il se doutait qu'Hannibal avait l'intention de l'éliminer. Elle ne l'avait pas totalement percé à jour, mais elle savait qu'il représentait un immense danger. Par Hannibal, Will savait qu'elle avait disparu depuis quelques temps ; il le soupçonnait d'être passé chez elle l'inviter à dîner et y avoir fait chou blanc.
« Que fait-elle ici ?
― Elle est la psychiatre du docteur Lecter, Will. Cela me paraît évident.
― Hum…
― Je veux que vous alliez lui parler, Will. »
Sans répondre, le profiler le quitta pour la rejoindre et se planta devant elle, affichant un air au moins aussi contrarié que le sien. Elle jeta un coup d'œil à la vitre, puis reporta son attention sur lui.
« Je suis très contrariée que vous m'ayez conduite ici.
― Je n'ai rien à voir là-dedans, rétorqua-t-il. J'imagine que vous vous cachiez ? »
Elle ne releva pas mais, en l'occurrence, c'était inutile.
« Je sais que nous avons atteint un stade où il n'existe plus d'autre choix. Je tiens à me préserver.
― Que savez-vous du danger que représente Hannibal ?
― N'en avez-vous pas eu un bon exemple lors de votre emprisonnement ? »
Will sourit mais cela ressemblait davantage à une grimace.
« J'aimerais avoir un avis extérieur, docteur. »
La blonde le toisa quelques secondes, puis répondit :
« Je pense qu'Hannibal représente un grand danger. Je pense qu'il est excessivement intelligent et je pense qu'il aime jouer. Au moins autant que le chat qui attend devant la souris pour voir si elle va réussir à se relever, dans quel sens elle fuira, s'il lui suffira d'ouvrir la gueule pour l'avaler ou s'il devra chasser. »
Tournant les yeux vers la vitre, elle poursuivit :
« Je pense que le niveau de contrôle que peut exercer Hannibal sur une tierce personne est dangereusement élevé. Vous n'êtes qu'une marionnette entre ses mains. »
Elle s'approcha de lui et haussa brièvement les sourcils.
« Il joue avec vous, monsieur Graham. Je vous suggère d'y mettre fin avant qu'il ne vous pousse à commettre un acte que vous regretterez toute votre vie.
― Quel acte vous a-t-il poussée à commettre ? »
Les yeux graves de la psychiatre semblèrent lancer des éclairs et la réponse tarda à venir.
« Un jour, j'ai accepté un patient qu'Hannibal m'avait recommandé. Ce… patient a tenté de me tuer lors d'une séance. J'ai pris sa vie. J'ai la conviction qu'Hannibal a soigneusement placé les événements menant à cet acte en attendant que je les provoque. Il voulait que je tue ce patient. Et il savait que ça serait lui que je contacterais en premier. »
Jack entra à cet instant et elle se tut le temps de le gratifier d'un regard condescendant.
« Prenez garde, monsieur Graham. Vous êtes entré dans l'antre du monstre. Un jour, il vous persuadera de tuer quelqu'un, et ce sera forcément quelqu'un que vous aimez. »
L'empathe ne répondit pas, se contentant de darder sur elle un regard irrité. Jack, quant à lui, fut plus téméraire.
« Nous l'arrêterons avant.
― Agent Crawford, commença-t-elle, vous avez soupçonné Hannibal parce qu'il l'a bien voulu. Vous avez découvert certaines choses uniquement car il l'a voulu. Vous n'avez aucun contrôle sur la situation. Hannibal était et demeure seul maître à bord. »
De l'autre côté de la vitre, le commissaire Popil hochait machinalement la tête. Cette femme avait une idée très correcte du personnage, mais elle l'intriguait. Il avait l'impression qu'elle avait un plan, au sujet d'Hannibal. C'était certainement une femme très intelligente, mais Pascal doutait qu'elle ait la moindre chance face au génie du Lituanien.
« Si vous n'avez plus besoin de moi, j'apprécierai grandement que vous m'oubliiez. Je tiens à éviter de revoir la mort.
― Vous pouvez y aller, docteur. Des hommes vont vous raccompagner.
― C'est inutile. »
Elle s'arrêta dans l'embrasure de la porte et jeta un dernier regard vers Will. Dans ses yeux presque larmoyants, il lut de la pitié et cela le vexa profondément. Les bras croisés, il la regarda sortir sans rien dire, croisant de fait le regard de Jack.
« Vous avez entendu, Will ? Si vous persistez à vous accrocher au docteur Lecter, vous risquer de faire des choses que vous regretterez.
― Je sais très bien ce que je fais, Jack. C'est trop tôt.
― J'ai peur que nous ne nous apercevions qu'il est l'heure qu'une fois qu'il sera trop tard. Vous saisissez, Will ?
― Cela n'arrivera pas. »
Depuis qu'il avait atteint ce niveau de complicité avec Hannibal, Will était bien plus sûr de lui et il supportait bien mieux les échanges de regard, au point que cela pouvait devenir déstabilisant pour son vis-à-vis. Il se reprit juste avant que Jack s'en aperçoive et s'en félicita. Il était hors de question de laisser planer le moindre doute quant à sa loyauté pour le FBI. Du moins, pas plus que nécessaire.
« Jack, Hannibal est extrêmement intelligent, mais c'est aussi un grand sentimental. Je maintiens qu'il n'a rien d'un psychopathe, ni même d'un sociopathe. Il est… unique… et le seul moyen pour nous de parvenir à le coincer est de percer ses défenses. J'ai touché son cœur, Jack.
― S'il s'aperçoit que vous jouez avec lui, Will… Il vous tuera.
― Sans doute. Ou peut-être pas. Après tout, comme il s'est déjà plu à me le dire, l'être humain peut pardonner. Il ne se considère pas comme un dieu.
― Il se considère comme supérieur aux autres, insista Jack.
― Non, il se considère supérieur à ceux qu'il mange. Comme nous nous considérons supérieurs aux vaches ou aux cochons. Pour lui, ses victimes ne sont rien d'autre que des porcs, de la viande. Quand vous achetez un steak à la boucherie, Jack, vous ne demandez pas au boucher si la bête a souffert ou si elle était de bonne nature. »
Les yeux noirs et impénétrables le fixaient sans ciller et Will se força à détourner les yeux.
Le commissaire Popil frappa puis entra en le saluant.
« Bonjour, monsieur Graham.
― Bonjour, commissaire. Je me doutais que vous seriez derrière la vitre.
― Si je puis me permettre, monsieur Graham, prenez garde à Hannibal. Il y a des années que nous ne nous étions pas vus, mais le temps ne l'a pas assagi. Il ne l'a rendu que plus maître de son art et donc, plus dangereux.
― J'en ai parfaitement conscience. »
Le policier s'approcha de lui et souffla, dans un français à peine audible qu'il eut du mal à saisir :
« Si vraiment vous n'êtes pas amoureux d'Hannibal, Will, gardez-vous de lui. »
L'empathe hocha imperceptiblement la tête sans répondre. Il trouvait cet homme intéressant et sympathique mais tâchait de garder à l'esprit que son but était d'arrêter Hannibal, pas de l'aider. Il serait fâcheux de lui apprendre la vérité, bien que Will se doutât que Popil eut sa propre opinion.
Si Hannibal et lui ne parlaient jamais de l'éventualité d'une fuite, Will sentait irrémédiablement l'échéance se rapprocher. Il n'aurait pas été capable d'expliquer pourquoi, mais il le sentait. Le piège se refermait, tant autour d'Hannibal que de lui, et il y avait travaillé avec brio. Il était parvenu à faire comprendre à Jack, Brian et Jimmy qu'Hannibal Lecter et l'Éventreur de Chesapeake ne faisaient qu'un et maintenant que c'était fait, Jack se rapprochait peu à peu.
Will le savait brillant mais il le savait également au bord du gouffre. Il n'était pas nécessaire d'être extrêmement empathique pour deviner l'état d'esprit dans lequel se trouvait le chef de la BAU : sa femme se mourait à l'hôpital et le plus grand tueur en série de l'histoire des États-Unis lui filait perpétuellement entre les doigts. Et, pour couronner le tout, son profiler avait atterri dans le lit dudit tueur en série. A cette pensée, Will réprima difficilement un ricanement et se retrouva à grimacer face à Jack et au commissaire Popil.
Il lui fallut quelques secondes pour toucher terre et se rappeler ce qu'il faisait là, puis sa grimace se mua en un sourire compatissant.
« Écoutez, je sais que je n'en ai pas l'air, mais je sais ce que je fais. Je ne suis peut-être pas aussi intelligent qu'Hannibal Lecter, mais je n'en suis pas pour autant beaucoup plus stupide.
― Pourriez-vous, je vous prie, monsieur Graham, m'éclairer sur ce que vous comptez faire ?
― L'Éventreur de Chesapeake ne commet jamais d'erreurs. Il ne laisse des indices que lorsqu'il a décidé que cela pourrait être amusant ou au moins intéressant. Je n'arriverai pas à lui en faire commettre. En revanche, je pense pouvoir l'amener à se rendre. »
Son affirmation laissa les deux hommes interdits.
« Se rendre ? Hannibal ? Vous plaisantez ?
― Non, absolument pas, commissaire. Voyez-vous, Hannibal a deux grandes faiblesses : sa curiosité sans bornes et moi. Il est, je pense, parfaitement capable de se rendre dans le seul but de voir si son emprisonnement pourrait se révéler divertissant. Par ailleurs, il est également capable de se substituer à moi. »
L'idée du profiler gagnait en netteté dans les esprits des deux hommes. Ils échangèrent un regard inquiet.
« Vous voulez dire que vous comptez vous… comment dire… vous afficher comme un complice de l'Éventreur ?
― Oui, vous avez tout compris, commissaire.
― Will, vous êtes conscient que vous risquez d'être mêlé à des meurtres dont il nous sera autrement plus difficile de vous disculper que celui de Randall Tier ?
― Pour Randall, c'était de la légitime défense.
― Le smilodon aussi ?
― Faites-moi confiance, Jack. Je suis le seul qui puisse véritablement faire quelque chose. Comprenez aussi que je me dois d'être crédible dans mon rôle auprès d'Hannibal. S'il a le moindre doute, tout sera fichu. »
Il se tut quelques secondes, puis sourit tristement.
« Je suis prêt à tout pour le confondre, Jack. Même à mourir. Mais j'aimerais autant l'éviter. »
Le visage grave oscilla lentement lorsque Jack acquiesça et le Français s'écarta quand Will décida de sortir. Ni l'un, ni l'autre ne fit un geste pour le retenir et, dans le couloir, Will se passa les mains sur le visage. Son cœur battait la chamade et ses doigts tremblaient. L'espace d'un instant, il était redevenu le profiler fébrile si habitué à exacerber son syndrome d'Asperger qu'il en ressentait un stress authentique. Tant de choses s'étaient passées depuis, tant de vérités s'étaient révélées… que lorsqu'il avait franchi la porte de la salle d'interrogatoire, il avait senti son sang refluer vers le cœur. Le malaise passa mais la désagréable impression d'avoir incarné un imposteur ne le quitta pas avant qu'il ne démarre sa voiture. Conduire le détendit et il soupira. Quelle ironie, se dit-il, que l'homme qu'il avait pris tant de soin à créer et derrière lequel il se cachait il n'y a pourtant pas si longtemps ne soit plus pour lui qu'un étranger, un intrus qui l'effrayait du fait de son instabilité.
Un ricanement lui échappa.
« Alana avait raison, finalement. J'étais beaucoup trop instable. »
La radio lui répondit en grésillant puis accrocha une station et se mit à hurler le Bohemian Rhapsody de Queen. Will sursauta puis rit, monta le son et se mit à chanter, battant la mesure sur son volant.
« Is this the real life?
Is this just fantasy?
Caught in a landslide,
No escape from reality.
Open your eyes,
Look up to the skies and see. »
Le volume poussé à fond et les fenêtres ouvertes, Will laissa dans son sillage une longue ligne de visages surpris qui le suivaient des yeux.
.
Hannibal entendit venir Will bien avant de le voir. Debout à sa fenêtre, il retirait les fleurs mortes de sa balconnière et tourna des yeux mi amusés mi effarés vers l'antique Volvo qui ralentissait pour venir s'échouer devant la porte de son garage. Le brun coupa la radio juste avant de sortir et offrit l'un de ses plus beaux sourires à Hannibal.
« Tu m'as l'air d'excellente humeur, observa celui-ci.
― Je le suis. Je reviens du FBI. J'ai parlé avec ta psychiatre. »
L'Éventreur eut un vague sourire malicieux puis retourna à son ouvrage.
« Elle se cachait, souffla Will.
― Je sais. »
Will ne lui demanda pas s'il avait déjà tenté de la tuer, c'eut été discourtois.
« Je pense qu'elle va continuer, ajouta-t-il.
― C'est probable. »
Il le regarda terminer d'arranger ses plantes et se mit à fredonner Nothing else matter. Hannibal le laissa faire puis, son travail achevé, rangea sécateur et gants dans une petite boîte et se tourna vers lui.
« Sans vouloir manquer de respect à Metallica, j'apprécierai que tu rentres. J'ai une surprise pour toi. »
L'empathe cligna plusieurs fois des yeux.
« Tu as reconnu Metallica ? »
Feignant d'être vexé, Hannibal leva un sourcil.
« La qualité musicale de ce groupe est incontestable. Par ailleurs, le chanteur est très talentueux. »
Émerveillé, Will le regardait d'un air béat qui manqua de lui faire lever les yeux au ciel. D'un geste, il l'invita à franchir la porte et ce fut un Will automatisé qui s'exécuta. Il rejoignit la cuisine et salua par réflexe la personne qui s'y trouvait. Quand la réponse lui parvint, il revint brutalement sur terre.
« Abigail !
― Vous vous sentez bien, monsieur Graham ? »
Elle s'était amusée à prendre le ton de Freddie Lounds et Will sentit les poils de sa nuque se hérisser juste avant qu'elle ne vienne l'enlacer.
« Je l'imite bien, hein ?
― Oh, beaucoup trop bien. Tu m'as mis mal à l'aise.
― Je me suis entraînée, j'avais le temps. En bas. »
Elle baissa les yeux d'un air mystérieux puis sourit avec malice. Will lui rendit sa mimique de bon cœur et Hannibal les rejoignit.
« Abigail, peux-tu ressortir le saladier ?
― Chef, tout de suite, chef ! » s'exclama-t-elle en le gratifiant d'un salut militaire.
Le profiler fronça les sourcils mais finit par sourire en croisant le regard amusé de son amant. Il était soulagé que la planque ait été levée et qu'Abigail ait enfin pu remonter, mais bien qu'il ait toujours pour elle cet étrange élan d'affection, il ressentait également une sorte de malaise. Comme s'il y avait quelque chose de faux, dans ce qu'il vivait à cet instant.
Dans son égarement, il chercha à se rapprocher d'Hannibal mais la jeune fille releva la tête, comme surprise, et le dévisagea du coin de l'œil. Peut-être n'était-elle pas au courant pour eux deux. Ou peut-être faisait-elle une sorte de transfert entre son père mort – ou, plutôt, la Pie Grièche du Minnesota – et l'Imitateur qu'elle savait être Hannibal.
Elle était déjà distante avec lui quand elle était internée, mais cette fois, c'était un peu plus marqué sans que cela détonne particulièrement. Abigail paraissait plus détendue qu'autrefois. Elle ne portait pas de foulard, ce qui laissait voir sa cicatrice, et ses gestes comme sa démarche étaient bien plus affirmés.
Tandis qu'il se demandait si Hannibal ne l'avait pas modelée suivant son bon plaisir, la voix de celui-ci retentit contre les parois de son crâne :
« Abigail a une forme de psychopathie. »
Ses yeux n'avaient pas quitté les lèvres de son compagnon et il était certain qu'il n'avait rien dit. L'espace d'un instant, il avait eu l'impression d'être dans le cabinet d'Hannibal, plusieurs semaines auparavant. Will n'avait aucune raison de douter du diagnostique de son psychiatre et amant, la froideur d'Abigail venant l'appuyer.
« Comment ça se passe, dans l'affaire de l'Éventreur ? demanda-t-elle en se servant un verre d'eau.
― Pas trop mal. Nous nous rapprochons. »
Il ne précisa pas de quoi. Abigail lui sourit mais ses yeux furent attirés par un autre sourire, celui d'Hannibal, debout juste derrière la jeune fille. Il avait un air de prédateur que Will n'avait pas encore vu sur son visage. Pas comme ça. Un frisson lui parcourut l'échine lorsqu'il comprit qu'Hannibal n'avait nullement l'intention de s'encombrer d'Abigail. Il l'avait laissé ressortir pour montrer à Will la chasseresse sous la jeune orpheline et le laisser arriver lui-même à la conclusion qu'il n'existait qu'une issue envisageable. Une seule.
Quiiii veut une bolée de cidre ? Une flute de champagne peut-être ? C'est cadeau, vous l'avez largement mérité. Vos reviews, favs et autres follows illuminent mes journées.
J'espère que ce premier chapitre de l'année vous a plu.
N'hésitez pas à m'en parler dans une review.
Maeglin
