Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram.
Comme de juste, voici le chapitre de février ! Merci à vous tous qui lisez et suivez cette fiction. Je vous souhaite une bonne lecture.
XXIV
Ballo del ricordo : Coda
Assis aux côtés de son épouse, à l'hôpital, Jack tournait et retournait une enveloppe entre ses doigts devenus trop raides. Le papier grainé était doux au toucher et elle lui était adressée d'une splendide écriture déliée digne des meilleures calligraphes. Elle venait du docteur Lecter, il n'avait absolument aucun doute à ce sujet, mais ce qui l'effrayait, c'était l'avenir. Il savait qu'il se rapprochait de l'Éventreur, même si celui-ci ne tuait plus depuis un moment. Mais il craignait que ce monstre ait déjà dans l'idée de l'éliminer, de le consommer, de se faire des brochettes de ses joues, pour reprendre les termes du policier français.
Évidemment, la peur serrait les entrailles de Jack depuis des mois et il s'était habitué à cette douleur permanente. Elle était devenue une force motrice. Pourtant, depuis quelques temps – il ne saurait dire s'il s'agissait là de jours ou de semaines – Jack sentait qu'elle s'accentuait, comme un lent crescendo jusqu'à l'accord final. Il se sentait comme un animal acculé. Il avait l'impression d'avoir passé des mois dans un piège à attendre que le chasseur vienne le relever et qu'il entendait enfin des pas se rapprocher. Incapable de fuir, il attendait sans savoir s'il serait capable de mordre la main qui le saisirait, le moment venu.
Ses yeux noirs se posèrent sur Bella, sous assistance respiratoire et le teint maladif. Outre les anti-douleur qui l'assommaient, sa pauvre femme était si épuisée qu'elle ne se réveillait pratiquement plus. Il l'observa un long moment, se remémorant le jour où Hannibal Lecter l'avait appelé en urgence pour l'informer de la tentative de suicide de sa femme. Ce jour-là, Jack avait été heureux d'apprendre que le psychiatre l'avait sauvée mais, aujourd'hui, à la voir comme cela, il n'avait qu'une pensée en tête : le souhaiter était égoïste et l'acte du docteur Lecter, cruel.
Résigné, il baissa la tête vers l'enveloppe et se décida à l'ouvrir. Il en tira un petit carton ivoire couvert d'une écriture rouge sombre.
« Je serais extrêmement honoré
Si vous acceptiez de venir dîner chez moi
Vendredi en huit, à vingt-heures.
Amicalement,
Hannibal Lecter »
Jack fixa l'écriture élégante de longues secondes, puis il hocha la tête.
« Je viendrai, docteur, murmura-t-il. Soyez sûr que je viendrai. »
Il se leva pour partir mais s'attarda encore quelques secondes, caressant doucement le front de sa femme. Il l'embrassa avec révérence, lui dit au revoir, puis sortit. Il traversa les couloirs sans voir les silhouettes qui les peuplaient et n'entendit pas le médecin le saluer. Il ne se rendit compte qu'il marchait qu'une fois qu'il fut arrivé devant sa voiture. Hagard, Jack s'assit et mit le contact mais ne démarra pas.
Assis plus loin, dans sa Bentley Arnage, Hannibal Lecter l'observait de ses yeux perçant. Il vit distinctement Jack se courber et ses épaules tressauter. Il pleurait. Cela dura de longues minutes pendant lesquelles l'homme de loi laissa éclater sa détresse et sa rage.
Hannibal l'observait, impassible. Jusqu'à présent, aucun des actes de Jack Crawford ne l'avait vraiment surpris et, s'il savait que l'homme n'allait désormais plus tarder à craquer, il était tout de même satisfait que cela soit arrivé aujourd'hui. Les choses n'en seraient que plus intéressantes. Naturellement, Hannibal ne doutait pas que son invitation serait acceptée et il savait également que Jack choisirait de le tuer plutôt que de se borner à vouloir l'emprisonner. Un tel raisonnement était parfaitement logique : que ce soit l'Éventreur de Chesapeake ou l'Imitateur, aucun n'avait laissé d'indice ou de preuve susceptible d'être accepté par un tribunal. Légalement, Jack n'avait toujours aucun recours et Will était peu disposé à lui fournir des aveux dûment enregistrés et totalement irréfutables.
Hannibal savait également que même si Jack pleurait maintenant, il n'agirait pas avant que Bella soit partie ou tout comme. Cela même justifiait sa propre présence ici, car un examen visuel et olfactif restait infiniment plus pertinent que des conjectures.
Il patienta jusqu'à ce que l'agent démarre et s'en aille et ne s'apprêta à sortir de sa voiture qu'une fois qu'il fut certain qu'il n'était plus dans les parages. Il rangea les papiers qu'il examinait jusqu'à présent pour donner le change et verrouilla les portières. De son pas altier, il gagna la chambre de Bella qu'il trouva terriblement affaiblie. L'odeur du mal qui la rongeait surnageait sur les relents d'antiseptiques et de nettoyants industriels ; elle lui piquait les narines et lui laissait un goût âpre sur la langue. Il s'approcha, s'assit un instant sur la chaise, tout près d'elle, et lui prit la main.
« Je vous prie de me pardonner, Bella. Je dois vous faire un aveu : je désapprouve le suicide mais je ne pouvais pas me résoudre à choisir délibérément de vous faire endurer ce mal. J'ai tiré au sort, avec la pièce que vous m'aviez donnée. »
En tant que médecin et expert psychiatre, il savait qu'il ne lui restait plus beaucoup de jours à vivre. Une semaine, peut-être deux. Certainement pas trois et cela lui convenait. Il ne ressentait aucune animosité envers cette femme, en dehors du ressentiment vis-à-vis de sa tentative de suicide. La voyant ouvrir les yeux, il lui sourit d'un air compassé.
« Je vous pardonne. »
Hannibal ne répondit pas, se contentant de caresser la main devenue rêche. Il la sentit se rendormir, mais elle rouvrit les yeux un court instant :
« Docteur Lecter ?
― Oui, Bella ?
― Je veux que vous me fassiez une promesse. »
Sa respiration était sifflante et pénible. Sa voix, à peine audible. Hannibal se pencha vers elle.
« Je vous écoute.
― Je veux que vous sauviez Jack comme vous m'avez sauvée. Il… »
Elle prit quelques secondes pour reprendre son souffle et poursuivit :
« Il court à sa perte, docteur. Si vous ne le sauvez pas, il mourra à cause… à cause de cette affaire qui le ronge. »
L'Éventreur l'observait avec attention mais ne disait toujours rien.
« Cette affaire est son cancer à lui, docteur. Vous savez de quelle affaire je parle ?
― Oui, Bella.
― Promettez-moi. »
Les yeux d'Hannibal passèrent du visage mourant à la perfusion, puis au lit et revinrent fixer ceux, désormais caves, de Phyllis Crawford. Sans sourire, sans esquisser quelque mimique que ce soit, il répondit :
« Je vous le promet, Bella. »
Elle hocha faiblement la tête, puis ses paupières retombèrent, lourdes comme du plomb, sur ses beaux yeux de biche. Hannibal se leva et lui replaça délicatement la tête.
« Au revoir, Bella. Nous ne nous reverrons plus. »
.
Debout au milieu du couloir, Will Graham hésitait à avancer. Jimmy Price, Brian Zeller et Jack Crawford étaient rassemblés à l'entré du bureau de Jack et ils le dévisageaient avec insistance. Finalement, il inspira à fond et se mit à marcher dans leur direction.
« Will, dit simplement Jack.
― Bonjour. »
Price et Zeller lui rendirent son salut.
« Vous vous sentez bien, Brian ?
― Oui, Will. Merci. Je n'avais pas été blessé.
― Je voulais dire, psychologiquement. »
Le brun eut une moue qu'il voulait convaincue et hocha la tête.
« Ça va. J'ai eu très peur, mais ça va. »
Après quelques secondes de silence, Will prit un petit air moqueur.
« Vous faites désormais partie de la liste très select des gens qui ont échappé à l'Éventreur de Chesapeake. »
Brian lui lança un regard faussement vexé.
« Je ne suis pas certain de pouvoir me réjouir.
― Il m'a dit mot pour mot qu'il n'avait aucune raison de vous faire du mal, Brian. »
Devant l'air interloqué de ses collègues, Will sourit.
« Il commence à se dérider.
― Vous êtes sûr qu'il ne se doute de rien, Will ?
― Certain, Jimmy.
― Admettons, reprit Jack. Puis-je être certain, Will – je veux dire, de manière absolument définitive – que vous jouez bien avec Hannibal Lecter et pas avec nous ?
― Non, Jack, vous ne le pouvez pas. »
Il prit une seconde pour apprécier l'impact de sa réponse, puis tempéra :
« Je ne peux vous donner que ma parole et je sais que vous doutez. Je douterais aussi si j'étais à votre place. C'est normal, Jack. L'Éventreur nous a joué à tous de trop mauvais tours pour que nous ayons encore confiance. Toutefois, soyez sûrs que je ne dévierai pas de mon objectif. »
Il avait l'air sûr de lui mais, en même temps, les trois hommes voyaient toujours en face d'eux le professeur empathique qui excellait dans l'établissement des profils psychologiques. Cette vision les rassura inconsciemment, relâchant un peu la tension ambiante. Will le sentit et sourit de son sourire si familier, si touchant car fait avec le cœur.
« Si vous permettez, j'aimerais voir la seule personne que, je pense, nous serions tous heureux de livrer en pâture à l'Éventreur. »
Les trois hommes échangèrent simultanément un regard entendu qui se mua aussitôt en une profonde exaspération.
« Elle est dans mon ancien bureau. Au bout du couloir à gauche.
― Bonne chance, Will… » marmonna Price.
Leurs regards se croisèrent et Will ricana en lui serrant l'épaule.
« Merci, Jimmy. Je vais en avoir besoin. »
Son ami lui donna une tape amicale entre les omoplates et l'empathe s'éloigna, travaillant sa respiration pour se forcer à rester maître de lui. Dans la mesure où Freddie Lounds était l'une des rares personnes qui suscitaient en lui de furieuses envies de meurtre sanglant, ce n'était pas une mince affaire.
Il arriva devant la porte sans y être parvenu de manière convaincante mais à la seconde où il aperçut la rousse et son air supérieur, il sut qu'il n'aurait aucun mal à se maîtriser.
« Tiens. Vous avez besoin de moi, monsieur Will Lecter ? »
Loin d'être vexé par la pique, il savoura l'union de son prénom et du nom de son compagnon et ne put empêcher un sourire d'étirer ses lèvres. Le plaisir qu'il ressentit en la voyant se décomposer un bref instant devant sa réaction inattendue manqua de le faire rire. Pourtant, il demeura de marbre, gardant néanmoins son sourire malsain accroché aux commissures des lèvres.
« Pas encore, mais cela viendra, soyez tranquille.
― Tant mieux. Je suis très occupée, en ce moment.
― J'en suis sûr. »
Elle le nargua de cet air exaspérant dont elle avait le secret et se dandina un peu sur son fauteuil, mais le visage doux du profiler ne changeait pas d'expression. Déçue, elle baissa brièvement les yeux, le temps de réfléchir à sa prochaine pique, et devança Will lorsqu'il ouvrit la bouche :
« J'ai déjà tout prévu pour mon bouquin, il ne me reste plus qu'à contacter un éditeur. Naturellement, je vais attendre de ne plus être morte pour le faire.
― Évidemment.
― Je vous dédicacerai un exemplaire, dit-elle. "Pour William Lecter"… Je mets "Tueur en série" derrière ou vous trouvez ça trop pompeux ? »
Très amusé par le manège, Will fit une moue empreinte de modestie.
« Non, c'est tout à fait approprié. »
Le sourire prétentieux de la journaliste faillit s'effacer mais elle se ressaisit juste à temps. Pas assez vite, cependant, pour que cela échappe à l'œil aiguisé de son interlocuteur. L'opinion de Freddie Lounds quant à sa culpabilité était le dernier de ses soucis. Il savait pertinemment qu'elle se ferait un malin plaisir de détruire sa réputation à grand coup de best-sellers. Et il savait aussi que, si l'acte final ne se fermait pas sur la scène de Chesapeake, un recours légal serait tout à fait envisageable. Will Graham savait qu'il mettrait un jour Freddie Lounds à genoux. Les seules variables qu'il ignorait encore étaient quand et comment et tout ce qu'il pouvait imaginer à ce sujet était une importante source de satisfaction.
« La seule chose que je vous demande, Freddie, c'est de laisser Abigail Hobbs reposer en paix.
― Vous substitueriez vous à elle, monsieur Lecter ? »
Elle avait réagi au quart de tour et Will s'appliqua à ne pas faire de même. Sans se départir de son sourire, il répondit :
« Vous avez ma bénédiction pour pondre cette chose que vous ne manquerez pas de qualifier de livre sur moi et sur Hannibal. Gardez toutefois à l'esprit que nous n'hésiterons pas à vous poursuivre – pour diffamation par exemple – si vous outrepassez vos prérogatives.
― Excellent. »
Elle lissa sa jupe, puis releva la tête vers lui.
« J'avais de toute façon décidé de laisser tomber l'histoire de la petite Hobbs. L'Éventreur de Chesapeake est beaucoup plus intéressant. Plus lucratif en tout cas, sans aucun doute. »
Will avait déjà un pied dehors, il se retourna et lui sourit une dernière fois.
« Félicitations, Freddie, vous allez devenir riche. »
Il referma la porte avant qu'elle ne blesse ses oreilles d'une dernière pique et se retrouva nez à nez avec Jack. Sursautant violemment, il recula de plusieurs pas afin de remettre une distance acceptable entre sa bulle personnelle et la personnalité envahissante en face de lui. Jack le suivit cependant jusqu'au milieu du couloir où Will s'arrêta, le bras tendu devant lui pour le maintenir à distance.
« Jack… Je vous serais reconnaissant de ne plus faire ça…
― Qu'avez-vous dit à Lounds ?
― Je lui ai simplement demandé de laisser Abigail Hobbs reposer en paix, Jack. »
Son imposant vis-à-vis hocha gravement la tête. Il pensait toujours que la fille de la Pie Grièche n'avait pas été en reste pour ce qui était de participer aux crimes de son père, mais comprenait le besoin du professeur de la protéger.
« J'imagine qu'elle a refusé ?
― Non, Jimmy, dit Will en se tournant vers le blond qui venait d'arriver. Elle était tout heureuse de pouvoir me crucifier dans son premier best-seller.
― Vous êtes conscient qu'elle va se faire un plaisir de vous faire passer pour un monstre ?
― Absolument. Je n'attends que ça pour lui rendre la monnaie de sa pièce au tribunal. Elle n'a pas le droit de proférer des accusations aussi graves et je me ferai un plaisir de le lui rappeler.
― Soyez gentil de nous appeler, fit Jimmy en souriant, on adorerait voir ça. »
Will sourit et lui rendit son accolade.
« Je dois y aller, si vous n'avez plus besoin de moi.
― Vous pouvez y aller. »
Après un bref signe de tête à l'intention de Jack, Will sourit à Jimmy et tourna les talons, pressé de sortir de cet endroit qu'il avait toujours trouvé étouffant. Il ne craignait pas d'être enfermé, il savait que cela n'arriverait plus ici, mais il ressentait une sorte d'excitation difficile à contenir et il ne se sentait pas encore capable de rester de marbre en toutes circonstances.
Dans le couloir, Jack Crawford gardait les yeux fixés sur la porte qu'avait empruntée son profiler pour partir. Inquiet, Jimmy se pencha vers lui sans oser le toucher, de peur d'essuyer une réaction violente.
« Jack ? souffla-t-il doucement. Tout va bien ?
― Non, Jimmy. Rien ne va. »
L'air compatissant, le blond hocha la tête et attendit, soutenant sans défi le regard de son supérieur.
« Je n'ai plus confiance en Will, Jimmy. »
Il s'attendait à ce genre d'aveu mais il le redoutait tout autant. Incapable de savoir ce que lui-même en pensait, il secoua la tête dans un geste d'impuissance.
« Je ne sais pas, Jack. Je…
― Soyez franc, Jimmy. La franchise est devenue rare.
― J'apprécie beaucoup Will.
― Je sais, je veux un avis honnête sur ce que vous pensez de la situation en fonction de ce que vous savez. »
Jimmy Price inspira profondément, puis répondit :
« De ce que j'ai vu sur la caméra thermique, je pense que Will et le docteur Lecter sont réellement amoureux. Outre les expressions charnelles de leurs sentiments, il y a une foule de petits détails, Jack, qui illustrent de manière très sincère leur attachement. Que ce soit de la part de Will ou du docteur Lecter, mais davantage de Will. »
Devant l'air encore plus grave de son supérieur, il fit la moue.
« C'est l'impression que j'ai eue, Jack. Ils n'avaient pas l'air de jouer la comédie.
― C'est ce que je craignais…
― Dites, Jack… Ce n'est pas possible qu'ils aient su que nous les observions avec cette technologie, n'est-ce pas ? »
Les yeux noirs dardèrent sur lui un regard qu'il jugea plus triste qu'intimidant et cela l'effraya d'autant plus.
« Je n'en suis plus sûr, Jimmy.
― Bon… En admettant qu'ils l'ignoraient, je dois vous informer qu'il semble relativement improbable que le docteur Lecter ait la condition physique requise pour perpétrer les meurtres de l'Éventreur et mettre en place ses tableaux.
― Très bien.
― Mais, poursuivit Price, si l'on admet qu'ils le savaient, nous devons envisager le fait qu'il mimait sa boiterie et les autres éventuelles faiblesses dont il a gratifié nos yeux.
― D'accord. »
L'air inquiet du scientifique engendra sur le visage de Jack une mimique qui était presque un sourire et il hocha la tête.
« Partons sur cette seconde affirmation, voulez-vous ?
― Oui, Jack.
― Merci, Jimmy. »
La main de son supérieur serrait son épaule et Jimmy ne put retenir un geste similaire envers lui. Contre toute attente, cela sembla faire plaisir à Jack et le blond lui sourit.
« Nous avons une chance, Jack. Il faut tenir bon. »
Jack ne répondit pas, ses yeux trop brillant trahissant un besoin de s'isoler immédiatement, mais il gratifia tout de même son collègue d'un vague sourire et d'une dernière accolade. Soudain terriblement inquiet, Jimmy l'observa tandis qu'il s'éloignait. Si même Jack n'y croyait plus, quelle chance pouvaient-ils avoir ?
.
Le commissaire Popil sursauta lorsque Jack Crawford ouvrit la porte. Il était encore penché sur les photographies des scènes de crime de l'Imitateur et de l'Éventreur. Les yeux noirs semblèrent encore plus foncés quand ils se posèrent sur les corps sans vie.
« Vous avez repéré des éléments intéressants, commissaire ?
― Non, pas vraiment, agent Crawford. Si ce n'est que je suis certain que le Juge, l'Imitateur et l'Éventreur de Chesapeake sont une seule et même personne. L'amour immodéré d'Hannibal pour l'art le suivra toute sa vie, je crois. »
Il se tut le temps que son nouveau collègue s'asseye en face de lui, puis reprit :
« Avez-vous entendu parler d'un tueur surnommé Il Mostro ? C'est de l'italien, expliqua-t-il, cela signifie Le Monstre.
― Oui, mais nous n'avons pas donné la priorité aux formalités administratives.
― J'en conviens, mais regardez ça. »
Il sortit une photographie argentique d'une pochette plastifiée. Elle était prise en plongée, à deux ou trois mètres du sol, apparemment, et montrait un jeune couple qui semblait dormir sur un lit de belles fleurs fraîches. Ils étaient disposés de façon très esthétique, avec des postures qui n'étaient pas sans rappeler quelque chose à Jack sans qu'il parvienne à savoir quoi.
« Enzo Autieri et Tania Matteotti. Lui vivait à Florence et allait s'y marier avec une certaine Sara Paludi. Elle venait de Rome allait y épouser Mario Da Valle, quatrième du nom. Un couple adultère, donc, mis en scène d'une manière très subtile.
― Très familière, surtout, marmonna Jack d'un ton lugubre. Comment avez-vous eu accès à ces documents ? »
Popil eut une moue presque coupable.
« Cela fait quelques années que je harcèle la police de Florence pour qu'ils me transmettent tout ce qu'ils ont sur Il Mostro, mais ils s'y agrippent comme un chien à son os. L'inspecteur Rinaldo Pazzi, qui était chargé de l'affaire, a toutefois daigné se fendre de cette photographie en me faisant plus ou moins comprendre que je n'obtiendrai rien de plus. »
Il se pencha légèrement vers son confrère.
« Entre nous, je pense que c'est largement suffisant pour l'instant.
― Je suis d'accord. »
Jack se frotta les yeux, puis les fixa à nouveau sur le Français.
« Un couple adultère, donc. Cela correspond à la victimologie de l'Éventreur. Savez-vous s'il a pris quelque chose d'organique ?
― Rien de tel n'est mentionné dans ce que j'ai pu obtenir. Toutefois, pour se faire gratifier du surnom d'Il Mostro avec un seul double meurtre, ce tueur a dû faire quelque chose de particulièrement difficile à comprendre. Pazzi m'a dit qu'ils avaient été mutilés, enfin, il a dit, je cite… »
Il sortit une feuille et lut avec application :
« "I corpi avevano mutilazioni". J'ai traduit cela par "les corps présentaient des mutilations", mais mes bases en italien sont particulièrement instables. Peut-être avez-vous de meilleures compétences en la matière ?
― Pas du tout.
― En ce cas, nous nous contenterons de cela. J'attire particulièrement votre attention sur la mise en scène. Cela vous évoque-t-il quelque chose ?
― Oui, mais je ne parviens pas à me rappeler quoi.
― Il Primavera, ou Le Printemps, un tableau de Sandro Botticelli. L'œuvre est conservée au Musée des Offices de Florence. Le couple représente deux personnages de ce tableau. »
Après quelques secondes de réflexion, Jack hocha la tête d'un air entendu.
« Hannibal Lecter a une reproduction de cette œuvre chez lui.
― Cela ne m'étonne guère. J'en avais trouvé une dans sa chambre d'étudiant à Paris lors de la perquisition, à l'époque. C'est pour cela que je pense qu'Il Mostro n'est que l'un de ses surnoms et Dieu sait combien il en totalise.
― Ce meurtre date de plusieurs années, je crois.
― Oui, chronologiquement, il se situe entre ceux du Juge en France et celui de Grentz au Canada. Il était encore tout jeune, mais pas encore connu comme l'Éventreur de Chesapeake.
― Hum, hum. Des vacances ?
― Je pensais au Grand Tour. Vous en avez entendu parler ? »
Crawford hocha la tête. Ses hommes avaient eu de bonnes intuitions.
« Pensez-vous qu'il soit possible qu'il ait commis des meurtres dans toutes les villes qu'il a visitées ?
― C'est envisageable si…
― Oui, commissaire ? »
Gêné, Pascal changea brièvement de posture pour revenir à la première, pas plus confortable.
« Cela serait envisageable si l'on admettait que ces meurtres ont tout simplement une visée alimentaire. »
Il reprit, l'air grave :
« Nous pouvons imaginer qu'il ait eu… qu'il ait envie de tester les… spécialités locales… vous me comprenez ?
― Je vois ce que vous voulez dire.
― Hannibal a toujours été un fin gourmet, enchaîna le commissaire. S'il a tué ailleurs, nous le découvrirons grâce à la finesse de la mise en scène et au prélèvement d'organes à condition que les autorités locales n'aient pas purement et simplement fait disparaître ces expressions diaboliques. »
Jack hocha à nouveau la tête sans répondre. Certains pays d'Europe étaient particulièrement superstitieux et les pratiques de Lecter révulseraient n'importe qui. D'Europe ou d'ailleurs, se corrigea Jack en revoyant le corps empaillé de Bronys Grentz surmonté par la tête de sanglier dans un coin du Canada. Si L'Éventreur avait commis d'autres crimes, ils étaient très probablement enfouis sous une épaisse couche de déni. Ils ne les trouveraient sûrement pas avant plusieurs années et au compte-gouttes.
Pour l'heure, ils avaient encore Hannibal Lecter à portée de main et Jack décida qu'ils s'occuperaient de ses autres éventuels forfaits s'il venait à disparaître, ce que le Français accepta sans détour.
« Commissaire… Pensez-vous qu'Hannibal s'apprête à fuir ?
― Je l'ignore, agent Crawford. Je ne vous apprends rien en vous disant que nous ne le remarqueront sans doute pas avant qu'il soit loin.
― J'en suis conscient, mais vous le connaissez bien mieux que nous. »
Pascal Popil secoua négativement la tête.
« Il m'a filé entre les doigts quand il n'était qu'un adolescent.
― Mais vous saviez.
― Et après ? Vous savez aussi, il me semble. »
Il avait malgré lui employé un ton agressif mais le visage las de son camarade d'infortune n'exprima aucun ressentiment.
« Will Graham s'échine depuis le début à nous faire admettre qu'Hannibal Lecter est l'Éventreur et l'Imitateur, dit Jack. Lecter s'était arrangé pour le faire enfermer à sa place à l'asile du docteur Chilton. Là encore, Will répétait que le coupable était Hannibal. Il a continué quand il est sorti après avoir été innocenté par Hannibal lui-même qui venait de commettre un nouveau meurtre. C'est à ce moment-là qu'il a commencé à se rapprocher de lui et il continue aujourd'hui encore, avec le niveau d'implication qui est le sien, à nous dire que le coupable est Hannibal Lecter. »
Jack se tut un instant, puis reprit :
« J'ai oublié de vous préciser que Lecter avait depuis fait enfermer le docteur Chilton. Il croupit dans une prison sécurisée avec un trou de cinq centimètres dans la mâchoire.
― Je vois. Will Graham qui est possiblement amoureux d'Hannibal.
― Il semble que cela soit hautement probable, oui.
― C'est très embêtant.
― Je ne vous le fait pas dire. Si Will bascule, nous auront deux Éventreurs. Un duo diaboliquement efficace.
― Je le crains. »
.
Tandis qu'il lançait ses carnets à Will, Hannibal lui exposait une partie de ses projets.
« Avant de partir, Will, il faudra que nous passions voir ma psychiatre.
― Tu comptes l'écarter de l'équation ? »
Devant l'effort de son compagnon pour éviter d'employer le mot « tuer », Hannibal sourit.
« Pas vraiment, au contraire. Nous allons avoir besoin d'elle.
― Pourquoi ? rétorqua sèchement l'empathe en ouvrant l'un des cahiers.
― Nous serons bien plus discrets à trois. »
Cette fois, Will ignora totalement le carnet que lui lançait Hannibal et l'objet chuta à ses pieds avec un bruit mat. Interpellé, le thérapeute se pencha sur la balustrade.
« N'y vois rien de malsain, Will, il s'agit là d'une simple couverture.
― Rien de plus ? »
Le ton était sec, l'homme était jaloux. Hannibal sourit à nouveau.
« Vois cela comme un placement sur le long terme. »
Le professeur mit quelques secondes pour comprendre où il voulait en venir, puis eut un petit rire nerveux.
« Tu la trouve moins encombrante qu'un panier de provisions ?
― Elle présente mieux. »
Cette fois, Will rit pour de bon et Hannibal sourit du haut de sa bibliothèque. Il avait des projets véritablement gastronomiques pour Bedelia Du Maurier et il espérait que Will voudrait en profiter avec lui.
« Alors, c'est d'accord. Comment fera-t-on, ensuite ?
― La suite te plaira moins.
― Je t'écoute. »
Le psychiatre lui lança encore quelques carnets, puis descendit avec les derniers.
« Je compte emprunter le nom de Roman Fell. C'est un conservateur. »
Will hocha lentement la tête puis leva les yeux vers son amant qui s'attendait visiblement à ce qu'il lui montre les dents.
« Laisse-moi deviner, il est marié ?
― Oui. »
Le brun encaissa le fait que son compagnon allait jouer les hommes mariés avec leur repas. A cette pensée, il eut un rire nerveux et grimaça. Hannibal lui caressa tendrement la joue.
« Cela sera simplement pour l'officiel, Will. Il n'y aura ni contact déplacé, ni fausse marque d'affection quelconque. Je te le promets.
― D'accord. Et moi, j'emprunterai qui ?
― Roman a longtemps eu un assistant, un homme à tout faire qui le suivait partout.
― Oh, c'est tout à fait moi. »
Les yeux d'ambre se firent doux et désolés.
« Ne te vexe pas, Will, c'est vraiment temporaire. J'aimerais te montrer Florence.
― Excuse-moi, c'est juste que je suis…
― Amoureux ? »
Will sourit.
« Oui, Hannibal. Je suis amoureux. Et jaloux. »
Son compagnon se pencha pour poser son front contre le sien.
« Je t'aime, Will. Et j'aime que tu sois jaloux. Mais j'aimerais aussi que tu prennes sur toi pour le voyage. Une fois là-bas, il faudra composer avec sa présence mais tu n'aura pas à être conciliant sur quoi que ce soit.
― Très bien. Quel est le programme ? »
Hannibal sourit en déchirant quelques pages qu'il jeta dans la cheminée.
« Nous irons d'abord à Paris afin d'être certains de ne pas croiser le couple homonyme par inadvertance. De là, nous prendront l'avion pour Florence.
― Et l'assistant ?
― Il est à New York.
― Tu trouves sa variable intéressante, n'est-ce pas ? »
Le regard de l'Éventreur se fit malicieux ; Will savait qu'il aimait jouer.
« Précisément. Qu'en dis-tu ?
― J'aimerais aller en Lituanie. »
Sa phrase laissa planer un silence bien qu'Hannibal n'ait pas changé d'expression. Il acheva de brûler le carnet, puis souffla :
« Je ne peux pas y aller, Will.
― En ce cas, j'irai seul. »
Pour la première fois depuis longtemps, l'empathe vit de la crainte dans les yeux dorés.
« Il ne m'arrivera rien, je te le promets. En échange de cette promesse, Hannibal, je veux que tu me donne ta parole que tu n'en feras pas trop avec ta psychiatre. »
Cette fois, le médecin sourit.
« Sois-en sûr, Will. »
Il se pencha vers le feu pour déplacer les buches et ajouta, tout bas, sur le ton de la plaisanterie :
« Il ne faut pas jouer avec la nourriture.
― Pas trop longtemps, non, concéda Will en souriant. Et j'ai juré à Jack que tu n'étais pas zoophile. »
Cette fois, ce fut Hannibal qui rit et, tandis qu'il déchirait le carnet concernant Randall Tier et la famille Froideveaux, ajouta :
« Je t'en remercie. »
Le visage de son amant rayonnait à nouveau et cela fit plaisir à Hannibal. Il avait appréhendé le moment de la mise au point de leur fuite prochaine et il était soulagé que Will ait compris que la présence de Bedelia n'était que pure précaution. Dans tous les sens du terme.
« Viendras-tu à la maison, ce soir, Will ?
― Si tu le permets, j'aimerais plutôt retourner à Wolf Trap… »
Hannibal hocha doucement la tête. Cela allait être dur pour Will de laisser ses chiens derrière lui, mais il voulait être sûr que l'empathe comprenne qu'il n'avait pas l'intention de les abandonner. Dans la mesure du possible, Hannibal comptait revenir les chercher si la fuite s'avérait permanente. Il savait déjà où ils iraient pour échapper au FBI et à Interpol et il savait également comment faire pour assurer le transfert des canidés.
« Tu es naturellement libre de passer autant de temps que tu le souhaitera avec eux, Will.
― Tu sais, ce sont tous des chiens abandonnés…
― Je sais, Will. Je sais. »
Son bras vint entourer les épaules tremblantes du brun qui se serra contre lui, bouleversé par la perte prochaine de ses compagnons à quatre pattes. Hannibal lui massa tendrement la nuque.
« Ce n'est pas un abandon, Will.
― Même si je les confie à quelqu'un, ça en sera quand même un pour eux. »
Et pour moi, ajouta-t-il pour lui-même mais il ne doutait pas qu'Hannibal le savait.
« Tu les reverra. Je te le promets. Mais pour l'heure, nous ne pouvons pas les emmener, cela serait trop dangereux pour eux. Ceux qui chercheront à nous arrêter n'auront aucun état d'âme à l'idée de les abattre, au contraire.
― Je sais… » murmura Will.
A qui je vais bien pouvoir les confier ? se demandait-il tandis que les bras puissants de l'Éventreur de Chesapeake le berçaient avec douceur. Encore une fois, celui-ci sembla lire dans ses pensées.
« Alana ferait une nounou acceptable, qu'en dis-tu ? Je crois que tes chiens apprécient Compote. »
Will sourit comme il le faisait toujours quand Hannibal employait le nom d'un chien au lieu de simplement dire « le chien » et hocha la tête tout contre le torse de son amant.
« Oui, je suis d'accord. Elle prendra soin d'eux. Peu importe ce qu'elle pense de moi, je sais qu'elle prendra soin d'eux.
― Alors, je suis rassuré, murmura Hannibal. L'es-tu, Will ? »
Quelques secondes s'écoulèrent avant que n'arrive la réponse, mais le sourire n'avait pas quitté les lèvres duveteuses du professeur.
« Oui, je le suis.
― Très bien.
― J'appellerai Alana tout à l'heure. Je veux la voir avant de partir, il est important qu'elle pense que le plan tient toujours et que je cherche bien à t'arrêter, que la fuite n'est qu'un élément indispensable de mon dessein. »
Hannibal hocha la tête et lui caressa le front de sa joue, inspirant avec délice l'odeur suave de ses cheveux sauvages.
« Quand partirons-nous ? »
Le psychiatre avait appréhendé cette question car sa réponse rendrait tout plus réel pour son compagnon. Il s'écarta légèrement de lui pour poursuivre le démembrement et la destruction des manuscrits et brûla plusieurs liasses avant de répondre.
« J'ai invité Jack à dîner vendredi prochain.
― Une semaine…
― Oui. »
Les yeux bleus qu'il aimait tant se levèrent vers lui, teintés de pitié et de curiosité. Le cannibale devina la question bien avant qu'elle n'arrive mais n'empêcha pas Will de la poser.
« Est-ce nécessaire qu'il meure pour que nous nous réalisions ? »
Hannibal s'approcha si près que Will sentit ses lèvres sur les siennes lorsqu'il répondit.
« J'ai fait une promesse à Bella, dit-il dans un souffle. Je la tiendrai. »
Désormais habitué aux réponses ambigües, le brun sourit et hocha la tête, se remettant à l'ouvrage sans discuter. Ils avaient déjà brûlé les trois quarts des carnets du thérapeute ; non qu'ils continssent des indices l'incriminant, mais il était hors de question qu'un autre praticien tire profit des analyses excessivement précise du docteur Hannibal Lecter. En particulier un certain Frederick Chilton qui, à n'en pas douter, s'empresserait sitôt libéré de se jeter sur le cabinet et la maison de son « confrère » pour ramasser jusqu'à la dernière miette gratifiante et vendeuse.
Laissant à Will le soin de briser les rêves de Frederick, Hannibal ouvrit sa luxueuse armoire pour sortir deux verres à vin et une bouteille. Comme à son habitude, il porta le bouchon à ses narines pour inspirer le bouquet et sourit en constatant que le sommelier avait raison : c'était effectivement un très grand cru. Il remplit les verres et en tendit un à Will qui venait de jeter ses dernières liasses dans l'âtre.
« Merci. »
Le Lituanien leva son verre, élégamment posé entre son index et son majeur, et porta un toast :
« A la vérité. Et à toutes ses conséquences. »
Will hocha la tête et ils trinquèrent.
J'espère que ça vous plait toujours.
N'hésitez pas à me faire part de vos ressentis.
Et... à dans un mois !
Maeglin
