Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram.
En cette fin de week-end, voici le chapitre de mars ! Je vous souhaite une bonne lecture.
XXV
Ultimo ballo : Lo Squartatore
Quand elle avait reçu l'appel de Will, une heure plus tôt, Alana Bloom avait ressenti une rage sourde. Elle avait d'abord refusé et lui avait purement et simplement raccroché au nez, mais elle avait aussitôt reçu un message :
« S'il te plait, Alana. Si tu ne le fais pas pour moi, fais-le au moins pour eux. »
Elle s'était mordu la lèvre et avait baissé les yeux sur Compote qui la regardait avec l'intensité caractéristique du chien qui sait à quoi vous pensez et qui a décidé de la marche à suivre. Fermement, la chienne s'était dirigée vers sa laisse, l'avait prise entre ses dents et était allée s'asseoir sur le paillasson.
« C'est bon, tu as gagné. » lui avait-elle dit.
La petite croisée avait remué la queue mais ne s'était levée que lorsqu'elle avait été certaine que sa maîtresse avait décidé de sortir avec elle. Comme à son habitude, Alana l'avait laissée monter à l'avant et Compote s'était couchée sur le tapis de sol, roulée en boule comme un beignet. La jeune femme avait souri à cette vue et lui avait caressé la tête en disant :
« Tu sais toujours tout, toi, hein. Je me demande bien comment tu fais. »
Elle avait ensuite pris quelques secondes pour dire à Will qu'elle venait, puis elle avait démarré.
Lorsqu'elle arriva enfin en vue de la petite maison solitaire perdue au cœur de la forêt de Wolf Trap, sa colère, si elle s'était quelque peu atténuée, n'avait pas pour autant disparu. Comme d'habitude, sa chienne tempéra ses ardeurs en posant une patte sur sa cuisse et en dardant sur elle son regard accusateur.
« C'est bon ! Allez, sors. »
D'un bond, Compote sauta sur son siège et jaillit par la portière du conducteur. Tout heureuse de retrouver ses camarades à poils, elle jappa et tira sur sa laisse. Aussitôt, un concert d'aboiement retentit et la porte ne tarda pas à s'ouvrir sur une véritable avalanche de chiens ravis. Ils saluèrent rapidement Alana puis sautèrent sur Compote qui ne cessait de tirer pour se libérer de l'entrave de la laisse. A bout de bras, sa propriétaire parvint à la détacher et tous filèrent comme des flèches vers les arbres.
A bout de souffle, elle se redressa, persuadée d'avoir laissé fuir sa dignité, et se retrouva face à un Will très familier. Les cheveux en désordre, une barbe de quatre jours et des vêtements plus pratiques qu'esthétique, il l'accueillit avec ce sourire charmant dont il avait toujours eu le secret. Il avait l'air aussi sincère que d'ordinaire et cela la mit très mal à l'aise. Elle n'oubliait pas sa désagréable humiliation dans les couloirs du FBI après la révélation de Freddie Lounds.
« Merci d'être venue, Alana. »
Elle lui offrit un sourire pincé puis tourna la tête vers la joyeuse meute.
« Quelqu'un m'a un peu forcé la main. »
Le sourire de l'empathe s'élargit.
« Ils seront bien, avec toi. »
La jeune femme lui lança un regard à la fois courroucé et attristé.
« Will… À quoi tout cela rime ?
― C'est devenu impératif, Alana. Je dois partir.
― Avec Hannibal ? »
Malgré ses efforts, Alana ne parvint pas à étouffer l'émotion qui perçait dans sa voix et Will ressentit un plaisir presque sadique à la voir déchanter ainsi.
« Oui, avec Hannibal.
― Tu couches vraiment avec lui, alors ?
― Oui, répondit Will d'une voix douce.
― Mais… »
La voix d'Alana mourut dans sa gorge. Elle se ressaisit et plongea à nouveau son regard dans le sien.
« Sais-tu seulement ce que tu fais, Will ?
― Oh, oui, Alana. Je sais exactement ce que je fais. »
Il se tut un instant le temps de lancer la balle que trois gueules soudées lui avaient apportée, puis offrit un sourire compatissant à la jeune psychiatre. Il ne ressentait plus la moindre attirance pour elle – qu'elle soit physique ou sentimentale – et il s'arrangeait pour qu'elle le voit.
« Nous jouons tous les deux, Alana. Hannibal joue avec moi et je joue avec Hannibal.
― Es-tu bien sûr qu'il est coupable ?
― Je n'en ai jamais douté. »
Son brushing sophistiqué oscilla quand elle secoua la tête et Will se retint de sourire.
« Hannibal est l'Éventreur de Chesapeake, Alana. Et l'Imitateur. Et sans doute d'autres aussi. Je le prouverai mais j'ai besoin de partir pour ça. Tu veilleras sur eux ? »
Les yeux un peu trop brillants, elle hocha la tête.
« Oui. Ils seront en sécurité avec moi et Compote sera contente d'avoir de la compagnie.
― Merci, Alana. Sincèrement. »
Elle ne put s'empêcher de lui rendre son sourire et celui du professeur se mua en une moue gênée.
« Fais bien attention à Winston, s'il te plait.
― Je sais où il revient toujours, affirma-t-elle.
― Oui, mais la route est longue et dangereuse.
― Je le protègerai.
― Merci. »
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Quelques heures avant le dîner chez le docteur Lecter, Jack décida de passer à son bureau pour placer deux ou trois petites choses de manière que ses hommes sachent que quelque chose ne tournait pas rond si jamais il ne revenait pas.
Il déchanta aussitôt qu'il découvrit la haute et étroite silhouette de Kade Purnell dans le couloir du département d'étude des sciences du comportement et faillit faire demi-tour. Il avait déjà suffisamment d'ennuis comme cela sans que l'inspecteur général décide de la lui mettre sur le dos. Pourtant, il continua d'avancer de son pas décidé et elle ne tarda pas à le remarquer. Son air contrarié n'augurait rien de bon mais Jack ne sortirait plus de ses gongs. Il avait atteint un stade où la colère s'était envolée, laissant la place à une résignation tenace.
Après avoir longuement conversé avec le commissaire Popil et, surtout, après avoir fait le point avec ses propres états d'âme, il avait pris sa décision. Sa seule crainte, désormais, était que Purnell lui ôte tout moyen d'agir et il savait qu'elle en était capable.
« Jack, vous êtes allé beaucoup trop loin. »
Il ne prit même pas la peine de répondre, préférant attendre de savoir de quoi elle parlait précisément. L'air de rien, il la fit entrer dans son bureau. Quitte à se faire crucifier, autant que cela soit en privé.
« Vous avez envoyé votre consultant – qui est, notons-le, connu pour son instabilité psychologique – en infiltration chez le docteur Hannibal Lecter que vous avez, semble-t-il désigné comme Éventreur de Chesapeake !
― Nous avons de très bonnes raisons de penser qu'il l'est. Et Will s'est infiltré de son plein gré.
― Il est instable, sa décision n'est pas rationnelle. »
Jack n'avait aucune envie de discuter ni même de réfuter ses allégations. Il se demandait simplement d'où venait la fuite.
« Si vous voulez bien m'excuser, je dois poursuivre cette affaire. »
Il allait la contourner pour ressortir de son bureau mais elle s'interposa.
« Non, Jack. Je suis désolée, mais je le répète : vous êtes allé trop loin. »
Son air sévère s'était mué en une moue attristée mais Jack n'était plus disposé à éprouver une quelconque empathie pour qui que ce fut, hormis sa femme. Kade Purnell tendit la main vers lui.
« Je vous prie de me remettre votre plaque et votre arme de service, Jack. Je suis navrée d'en arriver là, mais vous ne me laissez pas le choix. »
Tu parles, pensa-t-il en son for intérieur. L'air résigné et un tantinet humilié, Jack obtempéra et, lorsqu'il déposa sa plaque sur son arme, il laissa ses yeux s'y attarder une seconde ou deux. Toute son existence avait été orientée vers son travail, c'était ce qui le définissait et, quand l'Eventreur de Chesapeake s'était fait un nom, Jack avait découvert sa Némésis. Ce qu'il ignorait à cette époque, c'était que cette Némésis, son ennemi le plus tenace, serait aussi l'un de ses plus grands amis. Cela, Jack ne l'aurait jamais imaginé.
Sans un mot, sans tenir compte du geste apparemment compatissant de l'inspecteur, il tourna les talons et sortit de son bureau. Jimmy Price et Brian Zeller le regardèrent passer sans intervenir ; il savait qu'ils avaient compris. D'un pas vif et fier, Jack Crawford quitta le FBI sans se retourner. Son visage n'exprimait rien et aucune parole ne pouvait le retenir.
Impuissants, ses collègues le regardèrent s'éloigner, persuadés que les choses ne pouvaient pas plus mal tourner. Ils gratifièrent Kade Purnell d'un rictus empli de reproches, puis allèrent s'enfermer dans le laboratoire, bien décidé à continuer de faire tout ce qui était en leur pouvoir pour clore cette affaire et apaiser la conscience de Jack.
De son côté, Kade Purnell n'en avait pas terminé. Elle décrocha le téléphone de Jack et obtint le lancement d'un mandat d'arrêt à l'intention de Will Graham. Il était temps de remettre ce déséquilibré sous les verrous avant qu'il ne cause la perte d'un autre bon agent ou pis.
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Évidemment, c'était Alana Bloom qui avait informé Kade Purnell du niveau d'implication de Will Graham. Elle avait insisté sur le fait que le professeur et l'agent Crawford fomentaient un complot monumental dans le but de faire tomber l'éminent psychiatre Hannibal Lecter. Pareille chose n'était pas admissible pour l'inspection générale et le docteur Bloom avait aussitôt obtenu l'appui de Kade Purnell. Elle avait également émis le souhait de voir Will Graham soigné pour son instabilité psychologique et on lui avait assuré qu'il serait mis sous la coupe d'un mandat d'arrêt. Priant pour qu'il ne fasse rien de stupide, elle l'appela pour le prévenir. Ce geste, quelque peu illogique, la confortait dans son idée qu'elle l'aidait malgré lui.
Will fut extrêmement distant au téléphone et, surtout, très bref. Elle allait insister pour lui parler quand elle entendit les sirènes et comprit qu'il avait décidé de s'enfuir. Elle hurla son nom mais le combiné pendait déjà et Will caracolait dans la forêt, priant pour que le FBI épargne ses chiens qui aboyaient comme des fous.
Tout en courant, il tendait l'oreille, guettant le moindre coup de feu, mais il n'y en eut aucun. Il courut jusqu'à la ville voisine de Reston où il prit quelques instants pour reprendre son souffle avant d'entrer dans un bar pour appeler un taxi. Il n'eut même pas besoin d'inventer une excuse pour pouvoir utiliser le téléphone car Maggie, la gérante, avait toujours eu un petit faible pour lui. Il n'eut même pas besoin de payer et elle lui offrit également un café pour le faire patienter. Soulagé et psychologiquement éreinté, Will lui sourit.
Les choses ne se passaient pas vraiment comme il les avait imaginées. Certes, il se doutait que cela risquait d'être précipité, mais il pensait au moins pouvoir embrasser ses chiens, pas devoir fuir de chez lui comme un voleur. Mortifié, il regretta d'avoir oublié son téléphone portable. Il n'avait sur lui que ses vêtements, ses lunettes, deux-cents dollars, son neuf millimètres et sa vieille montre bracelet. En y jetant un œil, il vit qu'il était presque dix-neuf heures. Le temps d'avoir son taxi et d'arriver chez Hannibal, il serait à peine en retard pour le dîner d'adieu avec Jack. En admettant que la course ne coûte pas plus de deux-cents dollars ou qu'il pourrait payer à destination…
Heureusement, le taxi ne mit qu'un quart d'heure à se montrer et l'homme écoutait une vieille cassette de jazz, totalement indifférent aux éventuelles informations qui pourraient éventuellement circuler sur les ondes. Soulagé, Will s'installa et paya avec les rares billets qui lui restaient, lui demandant de garder la monnaie.
« Je suis pressé, dit-il, je n'aurais peut-être pas le temps de vous donner ça quand on sera arrivés.
― Pas d'problème. Merci pour la monnaie, mec.
― Je vous en prie. Vous voulez bien ? demanda-t-il en lui faisant signe de démarrer.
― Bien sûr, c'est parti pour Baltimore ! »
Soulagé de constater que l'homme roulait juste à la limite de vitesse sans la dépasser, Will l'en félicita.
« Oh, j'peux pas me permettre de perdre ma licence, vous savez.
― Tant mieux, parce que moi, je ne peux pas me permettre de rallonger le temps de trajet avec un contrôle pour excès de vitesse. »
L'homme rit et sa voix rocailleuse sonna joliment aux oreilles du professeur. Il pensa furtivement qu'il aurait sans doute fait un bon chanteur de jazz. D'ailleurs, il ne tarda pas à pousser la chansonnette et cela contribua à détendre Will qui en oublia un peu la détresse qu'il ressentait. Ils venaient d'entonner en chœur What a wonderful world de Louis Armstrong quand ils arrivèrent en vue du panneau indiquant : « Bienvenue à Baltimore – 621 342 habitants – Altitude : 33 mètres ». En venant de ce côté, ils mettraient encore une vingtaine de minutes à arriver chez Hannibal. A nouveau nerveux, Will cessa brusquement de chanter et se mit à se mordiller les lèvres.
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Dans sa cuisine, Hannibal achevait de préparer le repas. Il avait prévu tout un éventail de mets plus fins les uns que les autres et avait mis un point d'honneur à sélectionner la viande. Dans la mesure où ils comptaient partir dans la nuit qui suivrait le dîner, il avait intentionnellement puisé dans sa réserve personnelle que le FBI forcerait de toute manière. Cette nuit, l'identité de l'Éventreur de Chesapeake cesserait d'être un secret et il quitterait sa maison pour ne jamais y revenir. Tout était prêt, Hannibal avait actionné chaque corde avec soin et les choses s'étaient mis en branle. Il ne manquait plus que Jack.
Justement, celui-ci apparut tandis qu'il commençait à couper les tomates. A son air grave et sa posture, Hannibal comprit qu'il n'y aurait pas de dîner. Il lui sourit et le salua en tournant les couteaux vers lui.
« Voulez-vous être mon second, Jack ? »
Naturellement, aucune réponse ne vint et Hannibal posa son couteau pour égaliser les chances. Ce fut le moment que choisit Jack pour dégainer son arme et l'Éventreur n'eut aucun mal à se saisir du couteau pour lui planter dans la main d'un lancer des plus efficaces. D'un bond, il franchit l'obstacle du plan de travail et alors seulement, la partie intéressante arriva.
Leur lutte acharnée ne dura en tout et pour tout que quatre minutes, mais Hannibal avait eu l'impression de la vivre au ralenti. Lorsque Jack le saisit à la gorge avec sa cravate et se retourna pour le soulever afin qu'il s'étouffe sous son propre poids, il sut qu'il gagnerait. Il se débattit quelques secondes puis se détendit totalement, ralentissant son cœur à un point tel qu'aucun pouls n'était perceptible. Éreinté, Jack relâcha presque aussitôt sa prise et se tourna pour le reposer en ahanant. C'était ce qu'Hannibal attendait.
Ses épaules demeurèrent aussi flasques que celles d'un cadavre mais sa main droite palpa le sol jusqu'à l'un des éclats de verre tombés du four. D'un geste aussi vif que chirurgical, il le planta dans la gorge de Jack qui se réfugia dans le sellier grand ouvert.
S'il n'avait pas l'intention de le tuer, Hannibal décida de s'amuser un peu à lui faire ressentir cette terreur qui vous tordait les tripes et qui ne survenait que lorsqu'on était acculé par notre pire cauchemar. Il voulait que Jack réalise jusqu'où allait sa maîtrise des choses.
Il prit de l'élan et se jeta une première fois contre la porte. Au bruit qu'elle fit, il devina que Jack s'appuyait contre et, en tendant l'oreille, il l'entendit composer un numéro sur son téléphone. Satisfait, Hannibal se mit à répéter son manège, encore et encore, se jetant de tout son poids sur la porte en merisier massif.
« Hannibal ! »
Le hurlement d'Alana Bloom le cueillit en plein vol et il s'abattit une dernière fois sur la porte qui émit un craquement sinistre. Échevelé, légèrement blessé et tâché de sang, il se tourna vers elle en reprenant rapidement son souffle. Les yeux exorbités, elle pointait son pistolet vers lui ; il la vit distinctement tirer sur le chien.
« Bonsoir, Alana.
― Où est Jack ? »
La jeune femme était si secouée que la phrase n'avait été qu'un murmure à peine audible.
« Dans le sellier. »
La voix d'Hannibal, quant à elle, était désormais totalement calme. Il la fixait sans ciller, le col défait et un long couteau de cuisine en main.
« Comment ai-je pu être aveugle à ce point ? J'avais tant d'admiration pour vous ! J'avais confiance en vous !
― Ne vous flagellez pas, Alana. Je me suis donné du mal pour que rien n'y paraisse. »
Choquée au-delà des mots, elle tremblait tant de rage que de peur. Il fit un pas vers elle.
« Non ! Je n'hésiterai pas à tirer !
― Je vous donne le choix, Alana. Vous pouvez rengainer votre arme et sortir, auquel cas je vous promets que je ne vous pourchasserai pas. Mais si vous restez, je vous tuerai. »
Cette phrase heurta le fil de ses pensées comme un astéroïde, les brisant en mille morceaux ensanglantés. La jeune femme ne prit pas le temps de réfléchir et pressa la détente. Un discret déclic retentit mais aucune balle ne jaillit du canon. Désormais véritablement épouvantée, elle plongea ses yeux dans ceux Hannibal. L'espace d'un instant, elle aurait juré l'avoir vu sourire.
« J'ai retiré les balles quand vous êtes venue dîner chez moi, il y a quelques temps de cela. »
Elle n'attendit pas la fin de la phrase et se précipita dans l'escalier. Avant de la suivre, Hannibal prêta l'oreille à Jack et s'aperçut qu'il avait retiré le morceau de verre de sa gorge et perdait du sang. Il n'allait pas tarder à perdre connaissance, aussi Hannibal s'en désintéressa-t-il. Il posa le couteau et monta l'escalier en prenant soin de se faire entendre. Arrivé en haut, il s'effaça car il savait qu'elle gardait un second chargeur dans son sac ; il le lui avait laissé pour ne pas l'interpeler. Alana le vida sur la porte et Hannibal compta soigneusement les coups de feu. Quand il fut certain qu'elle n'avait plus de balles en réserve, il fit un aller-retour devant la porte pour lui faire voir qu'elle avait manqué sa cible, et laissa faire Abigail.
Celle-ci attendait dans l'ombre de la pièce où s'était réfugiée la psychiatre. Elle la regarda fouiller fébrilement les tiroirs à la recherche d'une arme et sourit en voyant sa terrible détresse. Abigail avait toujours aimé voir la peur – la vraie – saisir les gens, surtout ceux qui se croyaient hors d'atteinte. Elle espérait d'ailleurs la faire prochainement rencontrer un certain docteur Lecter, ne serait-ce que pour lui montrer de quoi elle était capable.
Se retenant de jubiler, elle s'efforça de feindre d'être bouleversée et s'avança. Alana Bloom sursauta violement en la découvrant et la peur céda aussitôt la place à l'incrédulité la plus totale.
« A… Abigail ? Je… Comment est-ce possible ? Tu devrais être morte !
― Je suis désolée, murmura-t-elle. Il m'a obligé à le faire… »
Tout en parlant, elle s'était rapprochée de la psychiatre et l'avait acculée contre la fenêtre en cristal très fin. Hannibal l'avait spécialement changée en prévision de ce moment et Abigail espérait que ce serait aussi spectaculaire qu'il le lui avait promis.
« Mais de quoi tu parles, Abigail ? »
Sans répondre, la fille de la Pie Grièche poussa de toute ses forces et, déséquilibrée, Alana bascula en arrière. Le cristal se brisa comme du sucre et la psychiatre chuta lourdement sur le sol de l'allée. Hannibal avait prévu qu'Alana survivrait et Abigail Hobbs avait également prévu de survivre, aussi s'appliqua-t-elle à jouer la malheureuse victime forcée par le tueur en série à commettre un acte qui la révulsait. Elle ne put toutefois pas s'empêcher de jeter un œil au spectacle mais prit grand soin à conserver son air horrifié.
Alana Bloom était effectivement en vie ; sa poitrine ne se soulevait que par à-coups mais elle respirait, les yeux et la bouche grand ouverts. Satisfaite, Abigail s'écarta précipitamment de la fenêtre, comme si on l'avait saisie par le bras et, une fois hors de vue, ajouta à cela un geste de salut théâtral.
Pendant tout le temps où elle était restée enfermée – même si Hannibal préférait employer les termes « mise en sûreté » – dans la cave, elle avait eu tout le loisir d'imaginer des perspectives d'avenir et une chose demeurait constante : désormais, plus personne n'userait d'elle comme une marionnette. Son père l'avait fait, Freddie Lounds avait essayé, de même que le docteur Bloom, et Hannibal Lecter y parvenait aujourd'hui encore. Du moins le croyait-il. Ce qu'Abigail Hobbs voulait, c'était la liberté pleine et entière d'aller où elle le souhaitait quand elle le souhaitait sans être injustement qualifiée de « cannibale » par des imbéciles qui ne comprenaient rien à l'art réel de la chasse.
Elle pensait avoir une chance de prévoir les réactions et les projets d'Hannibal Lecter qui, s'il ne lui avait pas ouvertement avoué être l'Imitateur, lui avait au moins confessé avoir tué bien plus de gens que son défunt père, la Pie Grièche du Minnesota. Pour elle, ce n'était qu'un tueur en série psychopathe et curieux et Will Graham était le petit intellectuel prétentieux qui cherchait à lui faire cracher l'aveu de sa culpabilité. C'en était pathétique et la jeune fille en renifla de mépris.
Tendant l'oreille, elle prêta attention aux moindres bruits de la vieille bâtisse mais n'entendit rien d'autre. Avec prudence, elle ouvrit la porte, avisa le couloir, puis descendit en silence rejoindre son hôte. Elle n'entendait plus de bruit et craignait de tomber sur Jack Crawford ou l'un de ses hommes.
En arrivant dans la cuisine, elle vit d'abord le sang qui avait coulé sous la porte du sellier et en déduisit logiquement que l'agent du FBI n'était plus une menace. Sentant une présence dans son dos, elle se retourna, brièvement saisie par la peur de se retrouver face à Hannibal brandissant un couteau, mais c'était Will qui la regardait. Il baissa son arme et murmura :
« Abigail…
― Je suis désolée, bredouilla-t-elle en tâchant de tenir son rôle devant celui qu'elle considérait comme un facteur mineur. Je ne voulais pas… Je ne savais pas quoi faire alors… j'ai fait ce qu'il m'a dit de faire… »
Ignorant ses supplications car il connaissait la vérité, Will demanda simplement :
« Abigail, où est Hannibal ? »
Le psychiatre venait d'apparaître dans l'embrasure de la porte de la cuisine. Sans se départir de son air terrifié désormais imperceptiblement plus réel, Abigail jeta un bref coup d'œil par-dessus l'épaule du professeur, s'attendant à ce qu'Hannibal le tue ou que lui tire. Mais, au lieu de cela, les deux hommes s'enlacèrent et Will souffla, indéniablement soulagé :
« Quand j'ai vu l'état de ta cuisine, j'ai eu peur qu'il te soit arrivé malheur.
― Je vais bien, répondit Hannibal.
― On ne peut pas en dire autant du docteur Bloom, ni de l'agent Crawford… »
Abigail avait murmuré cela sans vraiment y prêter attention mais Will, lui, l'avait parfaitement entendu. L'espace d'un instant, la jeune fille avait omis de conserver son masque éploré et, soudain, elle était devenue si froide, si distante, que Will en éprouva une profonde répugnance. Écœuré, il recula sans s'en rendre compte et c'était le signal qu'Hannibal attendait.
Il contourna Will et Abigail pour aller chercher son karambit modifié dont il déplia calmement la lame. Ses yeux marmoréens se levèrent alors vers ceux d'Abigail et il y lut de la surprise. Ainsi, la jeune psychopathe s'imaginait s'en tirer. Voilà qui n'étaient que conclusions hâtives et raisonnements tronqués. Sans brusquerie, il lui tendit la main ; c'était un geste empreint d'une autorité si puissante qu'elle ne songea même pas à fuir.
L'incompréhension qui habitait les yeux de la jeune fille ne s'estompa pas, bien qu'elle lui prît la main. D'un mouvement ferme quoiqu'aucunement brutal, Hannibal l'attira à lui et la retourna pour passer son bras gauche sur sa poitrine et la maintenir. Il leva la tête vers Will et constata avec plaisir qu'il restait de marbre. Ses yeux bleus demeuraient fixés sur Abigail et son expression était plus sévère que résignée. Finalement, il les leva vers Hannibal et comprit que celui-ci recherchait son assentiment.
Tu as vraiment décidé de me faire purement et simplement assassiner mon passé, pensa Will sans le dire à haute voix. Puis, lentement, sans quitter Hannibal des yeux, il hocha la tête et l'expression de la jeune fille changea du tout au tout. Elle avait soudain l'air bien moins fragile et sa vraie nature se manifesta violemment quand elle décida de se battre pour tenter de se libérer. Pareil acte restait dérisoire face à la poigne de fer de l'Éventreur de Chesapeake. Il la maintint sans effort et plaqua la lame de son couteau contre sa jugulaire. Elle s'immobilisa aussitôt et cracha :
« Vous vous prenez vraiment pour mon père, hein ? Jusque dans les détails !
― Non, Abigail. Je ne me prends pour personne. Dans une autre vie, qui sait… peut-être aurions-nous pu nous entendre.
― Mais pas dans celle-là, murmura-t-elle d'un ton totalement dénué d'émotion.
― Non, pas dans celle-là. » répondit simplement Hannibal.
Sans attendre de réponse, il exerça une légère pression sur la lame terriblement affutée qui pénétra les chairs avec une si grande facilité que la jeune femme ne ressentit aucune douleur. Le sang jaillit et atteignit Will au torse et au visage sans qu'il ne cille ; au contraire, il avança et s'écarta pour permettre à Hannibal d'allonger Abigail contre l'un des placards de la cuisine, à l'endroit exact où elle serait s'ils étaient chez les Hobbs.
Ceci fait, il se redressa et se tourna vers Will.
« Allons nous en. » fit celui-ci.
L'Éventreur rangea son couteau dans sa poche et se rendit dans hall d'entrée. Là, il prit sa veste et sortit sans attendre Will. Une pluie forte l'accueillit et il leva la tête vers le ciel, appréciant la caresse froide qu'elle lui offrait tandis qu'elle le lavait du sang de Jack et de celui d'Abigail.
À ses pieds, Alana sentit renaître en elle l'effroi mais elle avait beau souhaiter bouger de toute la force de sa volonté, elle n'y parvenait pas. Le visage affreusement marmoréen se baissa vers elle et Hannibal l'observa quelques secondes. Il avait l'air si désintéressé, si calme après tout ce qui s'était passé ! La malheureuse psychiatre n'arrivait même plus à pleurer tant la douleur vrillait chaque cellule de son corps meurtri.
Tandis qu'elle se disait que rien ne pouvait être pire, des pas se firent entendre derrière Hannibal. Le son mat devint mouillé quand l'individu gagna l'allée et, enfin, elle le vit. Will Graham se tenait désormais de l'autre côté de son corps inerte. Il baissa la tête s'agenouilla brièvement auprès d'elle pour reprendre la veste dont il l'avait couverte en arrivant puis, sans un mot, se releva et l'enfila. Alors, enfin, il plongea ses yeux dans les siens et elle comprit. À cet instant, Alana comprit que Will avait changé. Elle comprit que l'homme qui se tenait au-dessus d'elle n'hésiterait pas une seule seconde avant de la tuer si l'occasion se présentait. Elle se mit à trembler et sentit les larmes rouler sur ses joues et se mêler à la pluie glaciale sans qu'elle puisse faire un geste pour les essuyer.
Toujours sans prononcer un seul mot, Will et Hannibal levèrent ensemble leurs mains au-dessus d'elle et nouèrent leurs doigts dans une union sinistre juste avant de partir. Les renforts qu'elle avait appelés en arrivant se montraient enfin, elle entendait hurler leurs sirènes, mais les monstrueux amants s'éloignaient déjà.
Impuissante, humiliée et, pis, déshumanisée, Alana demeurait étendue sur la dalle qu'elle ne se représentait plus. L'eau glacée pénétrait ses chairs et ses os mais elle ne sentait rien d'autre qu'une douleur immensurable, comme si la totalité de son corps avait été précipité dans la gueule d'un volcan. L'image de Will et d'Hannibal penchés sur elle ne cessait d'apparaître et de disparaître devant ses yeux désormais voilés, à la manière d'une image rémanente, et elle ne savait plus vraiment s'ils étaient bien là ou si elle délirait.
Elle n'entendit pas les secours quand ils tentèrent de la maintenir ancrée dans le réel, mais elle crut voir passer une civière portant quelque chose d'imposant et elle se demanda vaguement si c'était Jack et s'il était toujours en vie. Bercée par le martellement de la pluie sur le toit métallique de l'ambulance, elle finit par perdre totalement connaissance.
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Leur pas vif les avait portés à plusieurs pâtés de maisons de là et Hannibal savait parfaitement où il allait. Il ne boitait pas mais son entrevue quelque peu musclée avec Jack Crawford ne l'avait pas épargné et Will fut surpris de constater – encore une fois – à quel point cet homme pouvait être à même de conserver une dignité impressionnante après avoir regardé la Mort dans le fond de ses orbites caves.
Il songea à nouveau au fait qu'ils laissaient toute une vie derrière eux. Il pensa à sa petite maison qui resterait sans doute à l'abandon. Il se consolait un peu en se disant qu'Alana, même dans un état grave, s'assurerait qu'il n'arrive rien à ses chiens. Au-delà de tout le ressentiment qu'elle pouvait éprouver envers lui, il savait qu'elle ne pourrait en tenir rigueur à ses compagnons à quatre pattes, ne serait-ce que par égard pour Compote et vis-à-vis de sa propre conscience.
Will pensa également à la somptueuse demeure d'Hannibal, à ses œuvres d'art, ses livres et ses partitions. Il pensa au clavecin et au thérémine que la main polydactyle ne ferait plus jamais chanter. Toutes ces choses auxquelles il s'attachait si facilement et auxquelles ils se devaient de tourner le dos sans le regretter.
Malgré toute sa volonté, Will n'y parvenait pas. Est-ce qu'Hannibal le comprenait ? Il s'interrogeait. Soudain, celui-ci s'arrêta, l'attira doucement à l'abri d'une haie et l'enlaça tendrement.
« Je regrette, Will, de t'avoir poussé à renoncer à tout ce à quoi tu tiens. »
Les yeux clos et le visage enfoui dans le cou frais, l'empathe sourit. Évidemment qu'Hannibal le comprenait. Il l'avait déjà vécu de manière autrement plus violente.
« Cela me fait drôle de quitter ma vie, au sens littéral. De laisser derrière moi le peu que j'ai construit jusqu'alors.
― Ne te dénigres pas, Will. » murmura Hannibal d'une voix douce.
Ils se turent un instant dans un accord muet, puis le psychiatre ajouta, sur le même ton :
« Alana survivra sans peine ; sa convalescence pourra être brève comme longue mais elle sera parfaitement à même de veiller au bien-être de ta famille. »
Touché au plus profond de son être par le choix de ce terme qui leur était si précieux, Will sourit.
« Notre famille, Hannibal. La nôtre, à tous les deux. »
Cette fois, ce fut à l'Éventreur de sourire et son amant le sentit distinctement contre son front.
« Oui, Will, notre famille. »
Ici prend officiellement fin la saison 2 alternative. Peut-être êtes vous surpris, peut-être pas. Déçus, peut-être ? J'espère que non, mais c'est votre droit. La saison 3 s'enclenchera le mois prochain, comme prévu.
En attendant : merci à vous qui lisez et suivez cette fanfiction, vous n'imaginez pas à quel point ces simples choses me font plaisir.
Comme c'est pas tous les jours que je finis une saison, je sors le champagne et le Champomy. Servez-vous et asseyez-vous donc à côté de Modération, là-bas.
Maeglin
