Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram (et une petite surprise).
Ça y est, on commence la S3 revisitée. Merci d'avoir lu jusqu'ici, merci pour vos reviews/favs/follows.
J'espère que ça vous plaira. Je vous souhaite une bonne lecture.
XXVI
Nuova ballo : Adagio
Hannibal Lecter et Will Graham marchèrent plus d'une heure avant que le psychiatre s'arrête. Ils se trouvaient devant un immeuble assez étroit à l'enseigne discrète. Un vieil hôtel un peu suranné où ne descendaient que de vieux aristocrates en mal du confort que les Américains qualifiaient fièrement d'européen.
La pluie avait cessé mais les deux hommes gouttaient encore, leurs cheveux leur collaient au front et ils étaient transis de froid. De plus, Hannibal était sorti blessé de sa lutte acharnée avec Jack et Will savait que bien qu'il s'appliquât à n'en rien montrer, il était épuisé.
Les yeux dorés se levèrent brièvement vers les étages supérieurs, puis Hannibal tourna la tête vers Will.
« La place est libre, allons-y. »
Sans poser de question, l'empathe le suivit jusqu'à une porte qu'il le vit déverrouiller avec un passe-partout. Ce ne fut qu'une fois qu'ils furent à l'intérieur qu'il se permit de demander :
« Pas de caméras de surveillance ?
― Pas dans cet hôtel et celle du carrefour est coincée depuis quelques jours, elle ne balaie plus cette zone. »
Hannibal se tut le temps de retirer sa veste.
« Nous avons quitté le champ de vision de la précédente dans une section plutôt bien dotée en rues et chemins possibles. Cela nous laisse une avance confortable. »
Will hocha doucement la tête. L'air pensif, il fouillait la pièce des yeux. Rien de personnel n'y traînait mais il flottait dans l'air une odeur qu'il reconnaissait. Elle n'était pas suffisamment connue pour être qualifiée de familière et identifiée à coup sûr, mais il l'avait indubitablement déjà sentie. Comme s'il lisait dans ses pensées, Hannibal acquiesça.
« Bedelia arrivera d'ici une demi-heure, je pense.
― Tu penses ou tu es sûr ? »
Un sourire malicieux lui répondit et Will se désintéressa de la question comme si la réponse qu'il avait obtenue satisfaisait à ses interrogations. Sans allumer la moindre lumière, Hannibal déplaça quelques objets et ouvrit quelques placards pour récupérer un sac de sport noir qu'il porta dans la salle de bain. Will le tenait par le bras pour trouver son chemin sans se cogner dans le mobilier et ne le lâcha qu'une fois que le Lituanien eut appuyé sur l'interrupteur.
« Il n'y a pas de fenêtre dans la salle de bain. » expliqua-t-il.
Il se lava les mains puis sortit deux tenues pliées et complètes qu'il posa sur les bords de la vasque. S'y ajoutèrent deux paires de chaussures confortables et tous-terrains et deux paires de gants noirs.
« Prenons une douche, elle arrivera probablement pendant ce temps. »
Will accueillit le projet avec plaisir et les deux hommes se dévêtirent puis se glissèrent avec soulagement sous la pluie brûlante. Ils en profitèrent pour s'assurer qu'Hannibal n'était pas blessé et, une fois lavés, passèrent quelques minutes serrés l'un contre l'autre, sans se parler, profitant simplement de la présence de l'autre.
Lorsqu'ils émergèrent de la douche, Hannibal alla chercher la grande serviette éponge oubliée sur la commode en face de la porte. Comme il s'en doutait, Bedelia Du Maurier était là. Assise sur le lit, apparemment détendue bien qu'il sente chez elle l'odeur de la peur – elle avait un petit goût âpre. Elle pointait sur lui un neuf millimètres.
Nu, très à l'aise, Hannibal se contenta de s'éponger le visage sans chercher à se couvrir outre mesure. Derrière lui, Will se doutait de ce qui se jouait et choisit d'attendre pour se montrer. A la place de Du Maurier, se sachant dans le collimateur de l'Éventreur de Chesapeake, il aurait pris soin de s'armer d'un pistolet ; Will ne voulait pas lui laisser entrevoir qu'elle était en position d'infériorité tant qu'elle pointait possiblement ladite arme sur son amant.
« Avez-vous l'intention de me tuer, Bedelia ? »
Elle eut un vague sourire.
« Je pense être en droit de vous retourner la question, Hannibal.
― Je ne suis pas venu pour cela. » annonça-t-il sans mentir.
Il lui rendit son regard en s'épongeant au petit bonheur.
« Puis-je m'habiller ? demanda-t-il d'un ton égal.
― Vous pouvez. »
La voix venait de droite et Will supposa qu'elle devait être assise sur le lit ou sur la chaise dans l'angle, à en juger par la direction du regard d'Hannibal. L'espace d'un instant, il fut vexé que celui-ci se montre sans aucune pudeur devant sa psychiatre, mais il se consola en se disant qu'il était le seul à ne pas avoir à se contenter de regarder. Il sourit à cette pensée en se disant que ses réflexions au sujet de l'Éventreur avaient quelque peu dévié de leur axe initial au fil des semaines. Quand Hannibal se retourna pour revenir vers lui, la voix féminine se fit à nouveau entendre.
« Restez où vous êtes, Hannibal. »
Le ton était toujours calme, mais il était clair qu'elle le soupçonnait d'avoir quelque velléité d'attraper une arme hors de vue. A son expression, Will devina qu'il retenait un sourire amusé et se tint coi tandis qu'Hannibal tendait la main pour se saisir de ses vêtements. Il les enfila sous l'œil attentif de sa psychiatre et Will fit de même en s'efforçant de n'émettre aucun bruit de frottement et de refermer sa braguette exactement au même moment qu'Hannibal.
Finalement, Hannibal prit les gants, les montra ostensiblement à sa confrère, et les mit dans les poches arrière de son pantalon. Ceci fait, il demeura debout, les bras le long du corps. Enfin, Bedelia baissa son arme et il vint s'asseoir à ses côtés.
« Que faites-vous là, Hannibal ? » demanda-t-elle en posant le pistolet sur ses genoux.
Son doit n'était plus sur la détente. Hannibal leva les yeux vers elle et sourit.
« Je vous prie de pardonner cette intrusion quelque peu impolie, mais nous avions grand besoin d'une douche. »
Alors qu'elle rouvrait la bouche et s'apprêtait à réassurer sa prise sur le glock, Hannibal la devança et se saisit très calmement de l'arme qu'il ne retourna cependant pas contre sa propriétaire.
« Vous n'aurez pas besoin de cela, Bedelia. » dit-il en sortant la balle de la chambre et en retirant le chargeur.
Will se montra alors enfin. Tout aussi calme que son compagnon, il vint s'appuyer contre le montant de la porte de la salle de bain, en face d'eux. Il sourit en découvrant la surprise sur le visage d'ordinaire si stoïque de la psychiatre.
« Bonsoir, docteur Du Maurier.
― Ainsi, dit-elle, voilà la voie que vous avez choisie, monsieur Graham. Vous êtes volontaire pour participer à la partie d'échecs lancée par Hannibal ?
― Notamment. »
L'expression du professeur était désagréablement indéfinissable et la mettait très mal à l'aise. Elle s'était habituée au talent d'acteur de son confrère mais Will Graham restait une énigme pour elle. Au départ, elle avait eu pitié de lui en se disant qu'il n'était que le nouveau jouet d'Hannibal. Elle avait même essayé de l'éloigner de lui et de dissuader Hannibal de s'accrocher à cette proie en apparence fragile. Mais quand elle l'avait revu dans les bureaux du FBI, quelques jours auparavant, elle n'était plus si sûre de sa vulnérabilité.
Quant à l'homme qui se tenait devant elle en cet instant, il n'avait plus rien du professeur enfermé à tort et victime d'une encéphalite virale brillamment manipulée par Hannibal lui-même. À vrai dire, Will Graham la terrifiait tout autant, sinon plus, que son confrère et patient.
A sa grande surprise, Will s'aperçut qu'il ressentait la peur de Bedelia, non pas à travers son filtre empathique – comme il s'amusait parfois de qualifier ce don encombrant face à Hannibal – mais grâce à son nez. Il sentait littéralement sa peur. Évidemment, il demeurait incapable de faire la différence entre un vin bouchonné et un Chianti à cinq mille dollars la bouteille rien qu'en en reniflant le liège, mais, au côté d'Hannibal, il avait développé des aptitudes surprenantes. Gêné par le goût désagréable qui tapissait désormais sa langue, il se força à saliver et déglutit. Au même moment, le docteur Du Maurier recula presque imperceptiblement sur le lit et, quand il baissa les yeux, il vit les muscles de ses jambes nues tendus sous l'effort.
Il ne se rendit compte qu'il parlait qu'une fois qu'il eut achevé sa phrase :
« Je vous en prie, docteur, détendez-vous. Nous ne vous ferons aucun mal.
― Assurément, répliqua aussitôt Hannibal. A vrai dire, nous sommes venus vous proposer de changer d'air. »
Elle prit quelques secondes pour s'assurer que sa voix ne la trahirait pas quand elle parlerait, puis haussa brièvement les sourcils.
« Et où comptez-vous m'aérer ? »
Très amusés par le choix – malencontreusement judicieux – des mots, les amants échangèrent un regard entendu.
« Que diriez-vous de l'Europe ? »
.
Jack Crawford ne se rappelait pas vraiment les événements ayant succédé à son appel. Effondré contre la porte du sellier d'Hannibal Lecter qui se jetait violemment contre son dos, il avait eu le réflexe d'appeler chez lui. Chez lui où dormait désormais sa femme qui refusait de mourir à l'hôpital, assommée par ses calmants et son cancer des poumons en phase terminale. Il l'avait appelée parce qu'il pensait qu'il allait mourir ici et maintenant et n'entendit pas quand elle décrocha.
La peur que Bella ressentit quand Jack ne lui répondit pas devint de la terreur pure quand retentit le premier coup contre la porte. A travers la ligne téléphonique, cela aurait aussi bien pu être un coup de feu et il fut suivit de quatre autres avant qu'elle n'entende une voix féminine étouffée hurler « Hannibal ! ». Les battements laborieux de son cœur malade se muèrent en brusque tachycardie et elle frôla de peu le coma. Heureusement, l'infirmier était là et sa réactivité lui permit de la stabiliser jusqu'à ce qu'arrive le médecin.
Ce fut ce même médecin qui l'informa, une heure plus tard, que son mari entrait aux urgences de Baltimore pour lacération de la veine jugulaire et de l'artère carotide. Ses propres connaissances en médecine avaient connu une amélioration presque exponentielle après l'annonce de son diagnostic et elle savait qu'une plaie ouverte sur une artère ne laissait que peu de chances de survie.
Incapable de rejoindre son époux, elle demeurait aussi froide qu'une statue de marbre et n'ouvrait la bouche que pour prendre de ses nouvelles. Un reproche perpétuel tournait devant ses yeux sans jamais être prononcé : « Vous m'aviez donné votre parole, docteur Lecter. »
Elle ne sut pas au juste combien de temps elle demeura dans la peur et le doute au point d'en oublier totalement le mal physique qui la rongeait, mais sa volonté était telle que si la mort avait voulu la faucher à cet instant, elle en aurait été incapable. Concentrée à l'extrême sur les bruits environnants, elle sursauta quand la sonnerie du téléphone retentit et le tint difficilement contre son oreille, la main froide et tremblante.
« Oui ? » souffla-t-elle.
Elle comprit alors combien elle était épuisée et dut lutter pour ne pas ciller durant le laps de temps qui précéda la réponse. Une voix aussi lasse que la sienne finit par se faire entendre.
« Bella ?
― Jack ? Jack, c'est bien toi ? »
Cette fois encore, la réponse se fit attendre, comme s'il était encore perdu dans les brumes de l'anesthésie.
« Oui, Bella. Tu vas bien ? »
Sa question lui parut futile, mais elle sourit.
« Oui, Jack. Je vais bien. »
Il n'ajouta rien mais elle le connaissait suffisamment pour deviner qu'il venait de hocher la tête.
« Dis-moi comment tu vas, Jack. » murmura-t-elle d'un ton suppliant.
Elle l'entendit grogner comme s'il essayait de trouver une posture plus confortable, puis les mots prirent forme :
« Je suis hors de danger, Bella. Mais… mais le docteur Lecter est parti… avec Will… Je voulais… »
Il s'arrêta et elle l'entendit respirer quelques secondes.
« Je voulais le tuer, Bella. On ne pourra jamais l'arrêter, il… il est beaucoup trop intelligent… Mais… je… il s'est battu comme un tigre… J'ai cru l'avoir eu, je l'ai étranglé… mais il a fait le mort… Il m'a eu par surprise…
― Tu es sauf. » dit-elle simplement.
Elle se souvenait très clairement de l'aveu que lui avait fait le psychiatre quant à sa tentative de suicide. Il avait joué sa vie à pile ou face, littéralement, mais elle comprenait les raisons qu'il avait énoncées. Il ne lui était alors pas apparu comme un monstre cruel en lui disant : « Je vous prie de me pardonner, Bella. Je dois vous faire un aveu : je désapprouve le suicide mais je ne pouvais pas me résoudre à choisir délibérément de vous faire endurer ce mal comme le voudrait Jack – bien que vous faire souffrir soit la dernière chose qu'il souhaiterait. J'ai tiré au sort le vôtre, avec la pièce que vous m'aviez donnée. » Elle avait accédé à sa requête et il avait accédé à la sienne en lui promettant de sauver Jack comme il l'avait sauvée, elle.
Ensuite, il s'était levé pour partir. A cet instant, elle s'était brièvement assoupie, mais pas suffisamment pour que l'ultime phrase du docteur Lecter lui échappe. Il lui avait dit au revoir car ils ne se reverraient plus. Elle avait cru d'abord qu'il parlait de sa maladie, mais elle comprenait aujourd'hui qu'il avait l'intention de partir avant elle, quoique pas de la même manière.
« Oui. Il m'a laissé vivre. »
La réponse de Jack mit quelques secondes à l'atteindre et son visage s'assombrit.
« Tu l'as touché ?
― Je n'ai pas pu tirer. Juste le frapper.
― Mais… les coups de feu…
― Il n'y a pas eu de coups de feu… »
Jack n'en était pas sûr, cependant, et il fit un effort conséquent pour se rappeler. Les sourcils froncés et mieux réveillé qu'auparavant, il secoua lentement la tête.
« Non, pas de coups de feu. Pas quand j'étais conscient.
― J'en ai entendu quand tu as téléphoné. »
Jack se rendit alors compte de la bêtise qu'il avait faite en appelant chez lui. Si Hannibal avait réussi à briser cette porte, il l'aurait sans doute tué et sa femme aurait entendu son mari mourir. C'était parti d'un simple geste égoïste : il voulait entendre sa voix une dernière fois avant de partir. Choqué par son propre comportement et totalement à bout de nerfs, il sentit les larmes lui monter aux yeux mais les refoula de toute la force de son courage, si vestigial soit-il.
« Je me suis enfermé dans son sellier. Ce que tu as entendu, c'était ce salaud qui se jetait contre la porte. Il se jetait contre de tout son poids, Bella. La porte allait céder… je ne sais pas pourquoi il a arrêté. Je devrais être mort.
― Tu ne l'es pas. C'est tout ce qui compte.
― Oui… »
Il se tut quelques secondes, puis souffla d'une voix douce :
« J'aimerais être avec toi… Oh, Bella, j'aimerais tant être avec toi… »
Elle sourit tant de tristesse que par tendresse.
« Tu es toujours auprès de moi, Jack. A chaque instant. »
Les larmes roulaient désormais sur ses joues sans qu'il soit capable d'émettre le moindre son. Ils ne dirent d'ailleurs plus rien à partir de cet instant, se contentant de s'écouter respirer, rassuré par le souffle familier de l'autre.
« Agent Crawford ? Vous avez de la visite. »
Jack regarda l'infirmier comme s'il s'était agi d'un fantôme et celui-ci disparut aussitôt, vite remplacé par les visages familiers de Brian Zeller et de Jimmy Price. Ils lui sourirent avec compassion en entrant dans la froide chambre d'hôpital.
« Bonjour, Jack, dit Brian.
― Comment vous sentez-vous ? » risqua Jimmy.
Il ne répondit pas immédiatement, concentré sur la voix de sa femme qui, soulagée et épuisée, lui intimait de ne pas s'inquiéter à son sujet et qu'elle attendait son retour avec patience. Ce ne fut qu'une fois qu'elle eut raccroché qu'il ouvrit la bouche :
« Mal, Jimmy. Très mal. Je voulais le tuer, vous savez. »
Sa voix était monotone et lointaine, presque comme celle d'un antique enregistrement si rongé par le temps qu'il n'exprimait plus la moindre intonation humaine.
« Nous comprenons, fit la voix un peu trop haute de Jimmy Price.
― Le coup qu'il vous a porté n'était pas mortel… Les médecins disent qu'il a forcément fait exprès, que le geste était trop précis. »
Jack secoua vaguement la tête ; son mouvement était entravé par la douleur qui irradiait dans son cou.
« Il me tournait le dos… Je venais de l'étrangler avec ma cravate… J'étais sûr d'avoir réussi, je l'ai soulevé, il s'est débattu et quelque chose a craqué. Je pensais que c'était sa nuque… Je l'ai posé. Il était aussi inerte qu'un mort… Je me suis appuyé contre lui pour reprendre mon souffle et c'est là qu'il a planté l'éclat dans ma gorge. »
Ses collègues l'écoutaient avec un silence respectueux, l'air profondément compatissant.
« J'ai tout juste eu le temps de m'enfermer dans le sellier avant qu'il ne commence à se jeter contre la porte…
― Jack…
― Pourquoi ne m'a-t-il pas tué ? » souffla-t-il, peut-être plus pour lui-même que pour eux.
Ils secouèrent la tête de conserve.
« Nous l'ignorons, Jack.
― Mais… »
Jimmy s'arrêta et chercha l'approbation de Brian qui semblait tout aussi ennuyé que lui.
« Mais quoi, Jimmy ? s'impatienta Jack.
― Nous avons trouvé le docteur Alana Bloom allongée dans l'allée devant la maison. De toute évidence, elle a été poussée de la fenêtre du deuxième étage. Elle est en vie, précisa-t-il en voyant la bouche de son supérieur s'ouvrir. Elle vit, mais elle est gravement blessée. Cela fait près de huit heures qu'elle est au bloc. »
Ils le laissèrent encaisser la nouvelle, puis Brian prit le relais en se raclant la gorge.
« Ce n'est pas tout, Jack. Il y avait un corps dans la cuisine de Lecter. Celui d'Abigail Hobbs. »
Les yeux de leur supérieur s'élargirent sous la surprise. La gamine était censée être morte depuis plusieurs semaines ! Il se rappela soudain un détail primordial : l'Éventreur de Chesapeake laissait toujours les corps derrière lui – du moins, jusqu'à preuve du contraire. La seule fois où il n'y avait eu aucun corps, aucune mise en scène, c'était avec Miriam Lass et c'était tout bêtement parce que la jeune femme était toujours en vie. Il lui manquait simplement un bras dont Lecter s'était servi pour manipuler Jack. Il avait fait exactement la même chose avec l'oreille d'Abigail lors du procès de Will Graham.
« Elle était bien portante, indubitablement en bonne santé. Il ne lui avait fait aucun mal… Je veux dire, se reprit Brian, en dehors de l'entaille de vingt-cinq centimètres qu'elle avait en travers de la gorge.
― Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de la tuer ?
― On l'ignore. On n'a pas encore eu l'occasion de fouiller sa baraque, on a préféré rester auprès de vous. »
La confession de Jimmy lui fit chaud au cœur et il aurait sourit s'il n'avait pas été si faible et surtout si las.
Ses yeux étaient légèrement voilés par la douleur ou les médicaments – il ne savait pas très bien – mais il avait l'impression que les deux hommes se tenaient la main.
« Les agents ont mis la maison sous quarantaine, Jack. Personne ne touchera à quoi que ce soit tant qu'on ne l'aura pas autorisé, précisa Brian.
― Mais le garage a été ouvert et il n'y a plus qu'une seule voiture à l'intérieur. La Bentley a disparu.
― Une Bentley, ça ne passe pas inaperçu, fit remarquer Jack.
― Non, en effet, surtout un modèle comme celui-ci. Mais aucune voiture de ce type n'a été signalé dans le secteur, ou plus loin, jusqu'à présent.
― C'est très curieux…
― Oui, Jack.
― Et Will ?
― Il a disparu. Nous pensons… »
A nouveau, ils échangèrent un regard pour se donner du courage et Jack n'eut plus aucun doute quant au fait qu'ils se tenaient bel et bien la main.
« Nous pensons qu'il est parti avec lui.
― C'est très probable, Jimmy, fit Crawford. Il avait dit qu'il devrait sans doute fuir avec lui, mais je pense… »
Il prit une profonde inspiration car ce qu'il allait dire pesait très lourdement sur sa poitrine.
« Je pense qu'ils nous baladent depuis longtemps, ces deux-là.
― Oui… »
Les deux hommes semblaient avoir beaucoup de mal à l'accepter mais ne le réfutaient pas pour autant. L'air grave, Brian tira les deux chaises rangées dans le coin et ils s'assirent près de lui. Ce simple geste représentait tant pour Jack qu'il sentit l'émotion refaire sournoisement surface. Il se fit violence pour n'en rien montrer.
« Nous avons longuement discuté à ce propos avec le commissaire Popil.
― Ouais, ajouta Brian. Et vous savez quoi ? Je me sens complètement largué. »
Tous trois gardèrent le silence un court instant. Ils pensaient tous la même chose et cela n'était pas pour les rassurer. Quoi d'autre avait bien pu leur échapper ? Toutes ces heures de surveillance à la caméra thermique, cette perquisition, les airs sincères d'Hannibal comme de Will… Ils n'avaient rien vu. Ils n'avaient rien prévu. Rien du tout.
« Vous fouillerez chaque millimètre carré de cette saloperie de baraque.
― Oui, Jack. Et son cabinet. Et la maison de Will, ajouta Jimmy.
― Et tout ce qui leur est lié de près ou de loin… » compléta Brian.
Jack hocha lentement la tête, vaguement rassuré. En fuyant, Lecter leur avait offert quelque chose : l'accès à ses possessions. Jack espérait qu'ils trouveraient chez lui – ou même chez Will – des indices quant à leur destination ou une preuve, même petite, de la culpabilité de Lecter.
Quelqu'un frappa à la porte et elle s'entrouvrit sur un visage désormais familier. L'air sombre et les traits tirés, le commissaire Popil les rejoignit sans attendre d'y être invité et eut la politesse de s'abstenir de questionner Jack sur son état d'esprit.
« Dites-moi, commissaire… Pensez-vous que nous trouverons quelque chose de concluant chez Hannibal ? Ou même chez Will ? »
Le Français s'approcha un peu et se tint debout de l'autre côté du lit, en face de Brian et Jimmy.
« Je pense que nous trouverons des choses, oui. Sans doute du même acabit que ce qui vous a permis d'enfermer Will Graham, puis le docteur Frederick Chilton, à la place d'Hannibal.
― Ce qui veut dire ? l'interrogea Brian.
― Que nous trouverons sans doute de quoi le condamner pour les meurtres de l'Éventreur de Chesapeake, mais qu'il restera tout à fait à même de faire gober à un tribunal qu'il a, lui aussi, été piégé.
― Ben voyons, soupira Jimmy.
― Vous savez… même si j'étais d'accord sur le fait qu'Hannibal Lecter était notre principal suspect, commença Jack, les yeux perdus dans le vague, je gardais bizarrement un petit espoir que cela soit faux.
― Je comprends, agent Crawford. Croyez-moi.
― Je sais, commissaire. »
Il leva à nouveau les yeux vers le policier étranger.
« Je me sens profondément trahi. Hannibal a souvent été un appui salvateur pour moi… Il a sauvé la vie de ma femme… mais… même ce geste-là, non. Surtout ce geste-là, je pense que tout était calculé et fait dans un but précis. Absolument tout. »
Pascal Popil hocha la tête sans rien dire. Brian resserra sa prise sur la main de Jimmy qui posa l'autre par-dessus celle de son collègue.
« Vous avez raison de le penser, dit finalement le commissaire. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Hannibal n'est pas foncièrement mauvais, ni même cruel. C'est mon point de vue, bien entendu, et vous êtes en droit de penser différemment, mais j'y crois fermement. Il n'a jamais blessé pour blesser ou tué pour tuer, il y avait toujours une raison profonde à ses actes. Je ne le crois pas, sauf votre respect, suffisamment tordu pour avoir sauvé votre femme dans le seul but de vous voir tomber en morceaux en la regardant mourir. »
Il se tut, conscient d'avoir touché un point sensible, mais le visage de Jack Crawford demeurait impassible.
« Pourquoi l'aurait-il fait, dans ce cas ? »
Sa question resta en suspens. Popil avait bien des idées mais elles seraient sans doute encore moins digestes pour le chef de la BAU déjà grandement secoué. Aussi les garda-t-il pour lui.
« Nous lui poserons la question lorsque nous l'arrêterons.
― Vous, commença Jimmy en étouffant un rire nerveux, vous pensez vraiment qu'on a une chance de l'attraper ? »
Les yeux glacier du Français le transpercèrent quelques secondes avant que n'arrive la réponse.
« Non, sauf s'il le veut bien. À nous de l'amener à le vouloir. »
Devant leurs airs incrédules, il eut un sourire dépourvu de toute bonne humeur.
« Quel est le seul point faible d'Hannibal ?
― Will, répondit aussitôt Price.
― Will, approuva Popil en hochant la tête.
― Je doute qu'il soit plus simple à coincer que l'Éventreur en personne, souffla Brian entre ses dents serrées.
― Moi aussi, fit le commissaire. Nous n'aurons peut-être pas besoin de le coincer, mais simplement de nous rapprocher suffisamment de lui pour qu'Hannibal estime préférable de ramener l'attention sur lui afin de protéger Will Graham.
― Encore faudra-t-il y parvenir.
― Oui, agent Zeller. Mais cela ne me paraît pas irréalisable. J'aurais néanmoins besoin de mieux connaître ce Will Graham. Je n'ai pas la prétention d'être capable d'analyse de profiler, mais j'aimerais au moins savoir à qui j'ai affaire.
― Vous êtes parfaitement capable, commissaire, le reprit Jack. Vous aviez compris depuis longtemps quel genre d'homme était Hannibal Lecter. Vous remarquerez sûrement des détails chez Will qui nous auront échappé. »
Malgré la confiance qu'il éprouvait désormais pour les agents du FBI qui se trouvaient ici avec lui, Pascal Popil n'était pas disposé à leur parler de sa visite surprise chez Hannibal le soir de son arrivée aux États-Unis. Et certainement pas de ce qu'il avait vu entre le fils Lecter et leur profiler.
« Peut-être que tout n'est pas perdu avec Will, glissa Jimmy.
― Comment cela ? l'interrogea Popil.
― Eh bien, si Jack et le docteur Bloom sont toujours en vie, c'est peut-être dû à l'intervention de Will. Ce qu'il pense a un grand intérêt pour Lecter. Du moins, je le crois.
― Je suis d'accord, admit le Français. Mais permettez-moi de douter de l'intégrité de Will Graham.
― Naturellement, mais admettons, fit Jimmy. Si c'est bien Will qui l'a empêché de vous tuer, tous les deux, il est peut-être vraiment décidé à arrêter l'Éventreur. Enfin, je veux dire, Hannibal Lecter.
― Tu oublies Abigail Hobbs, dit Brian d'une voix douce.
― J'avoue que je ne comprends pas son rôle, ni le sort qui lui a été réservé.
― Nous trouverons peut-être quelque chose chez Hannibal, tempéra Popil. Je pense que nous pouvons garder votre suggestion à l'esprit. Qu'en dites-vous, Jack ? »
L'homme noir semblait perdu dans ses pensées ; il ne répondit pas immédiatement. Mais quand il hocha la tête, une lueur décidée brillait dans ses yeux d'ébène.
« Oui, faisons cela. »
Puis, se tournant vers ses hommes :
« On y arrivera, Jimmy, Brian. On l'aura. »
L'un après l'autre, ils acquiescèrent.
« Oui, Jack.
― Oui, on y arrivera.
― C'est bien, dit Popil de sa voix chaude. »
Il leur sourit, sincèrement cette fois.
« Il n'a pas encore gagné.
― Non, ça, c'est clair, rétorqua aussitôt Brian.
― Remettez-vous vite, agent Crawford, ajouta le Français sans perdre son sourire. Nous aurons besoin de vous pour chercher les preuves. »
Ce fut seulement à ce moment là qu'il montra ses mains, jusqu'alors jointes dans son dos. Il tenait l'arme de Jack ainsi que sa plaque.
« Une certaine Kade Purnell souhaitait vous remettre ceci. Avec ses excuses. Vos hommes et moi lui avons dit que vous n'étiez pas en état de la recevoir. Elle vous transmet ses plus prompts souhaits de rétablissement. »
Cette fois, Jack sourit tandis qu'il réceptionnait ses effets et cela donna une nouvelle vigueur à ses hommes qui se redressèrent sur leurs chaises, une expression déterminée accrochée au visage. Il leur était reconnaissant d'avoir intercepté Purnell car il était certain d'être totalement incapable de rester poli avec elle. Cela aurait été dommage de voir aussitôt repartir sa plaque et son arme d'un pas conquérant.
.
Si Bedelia Du Maurier s'attendait à voir arriver Hannibal, elle ne pensait pas que Will Graham l'accompagnerait. Elle s'était imaginé que le psychiatre laisserait le profiler derrière lui, sans doute blessé, sûrement dans l'incapacité de le poursuivre immédiatement. Au lieu de cela, les deux hommes se comportaient devant elle comme des amants et, devina-t-elle, c'était bien ce qu'ils étaient. Ils agissaient comme si elle n'était qu'un élément du mobilier et cela la terrifia. S'ils n'avaient pas l'intention de la tuer, c'était sans nul doute qu'ils voulaient l'utiliser pour disparaître.
Elle avait constaté avec répugnance qu'Hannibal avait dissimulé quelques petites choses dans ses propres affaires, à l'abri des attentions des femmes de chambre. Cela l'aurait mis hors d'elle si elle n'avait pas acquis une si grande maîtrise à son contact.
Depuis qu'Hannibal lui avait pris son arme et l'avait fait disparaître elle ne savait où, Bedelia se sentait plus détendue. Naturellement, elle se doutait qu'elle était loin de partir vainqueur, mais ce sursis n'en était pas moins appréciable. Elle avait déjà voyagé plusieurs fois en Europe et ne serait pas totalement perdue si elle devait s'éloigner rapidement d'eux pour se mettre à l'abri. Elle n'omettait pas le fait que l'Europe était vaste, mais connaissant les goûts d'Hannibal, elle pensait qu'il opterait pour la France ou l'Italie et espérait qu'il ne déciderait pas d'atterrir au beau milieu des pays de l'Est.
« Quand partons-nous ? » demanda-t-elle de sa voix la plus calme.
Hannibal tourna la tête vers elle mais ne répondit pas immédiatement. Il avait encore cet espèce de sourire aux coins des yeux et qu'elle ne parvenait pas à interpréter.
« Maintenant. » dit-il simplement.
En espérant que vous aimez toujours lire Balliamo. La suite dans un mois.
Portez-vous bien.
Au plaisir,
Maeglin
