Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram.
XXVII
Nuova ballo : Delicato
Le vol de nuit en direction de la France se révéla être une véritable épreuve pour Will Graham. Son apparence soigneusement réétudiée par son compagnon, il était assis trois rangées derrière celui-ci et Bedelia Du Maurier. Ses cheveux avaient été disciplinés grâce à des produits aussi coûteux qu'efficaces et sa barbe avait été densifiée artificiellement au crayon brun. Seule la tenue lui convenait à peu près, mais tout cela était actuellement les derniers de ses soucis.
Faussement plongé dans son livre qu'il ne voyait pas, il ne pouvait s'empêcher de surveiller le duo devant lui. Il avait beau avoir une confiance totale en Hannibal et être sûr qu'il ne ferait rien d'inapproprié, il ne pouvait pas être certain qu'il en serait de même pour la psychiatre. À vrai dire, il la soupçonnait très sérieusement de fomenter quelque tentative de séduction, et ce, de manière parfaitement sensée. Il y avait longtemps qu'il trouvait étrange l'attitude de cette femme envers Hannibal, et il ne serait pas surpris d'apprendre qu'elle nourrissait des désirs particuliers à son égard.
Évidemment, il pouvait se rassurer en se disant qu'Hannibal était suffisamment réactif et intelligent pour tuer dans l'œuf ce genre de velléités avant même d'avoir à jouer le jeu. Mais en ce moment, dans cet avion bondé, le fait de savoir qu'une fois arrivés dans l'hexagone, lui-même les quitterait pour se rendre en Lituanie, Will en était littéralement vert.
Quelques sièges plus loin, Hannibal sentait tout le poids du regard de son amant sur sa nuque. Depuis le décollage, il s'était amusé à endormir Bedelia Du Maurier et lui laisser croire qu'elle avait bien plus qu'une once de chance de s'en sortir. Il devait reconnaître qu'il ne s'était guère préoccupé de Will, misant sur le fait que le jeune empathe était parfaitement à même de gérer pareille situation. Il avait simplement omis un détail, un sentiment très neuf pour lui mais que Will connaissait bien : la jalousie. À cette pensée, Hannibal eut un pincement au cœur. Il profita du fait que sa confrère se désintéresse de lui pour user de son téléphone prépayé afin de communiquer avec Will.
Ce dernier ignorait qu'un téléphone identique patientait dans sa poche et sursauta en le sentant vibrer. Les sourcils froncés, il le déverrouilla et un sourire illumina ses traits dès qu'il se mit à lire.
« Mon cher amour,
Ne sois pas en colère, ce n'est que temporaire.
Mon cœur t'es pleinement dévolu et pour des millénaires.
Que cet interlude acrimonieux ne soit pour nous qu'un tremplin
Destiné à nous propulser au firmament où brille l'astre lupin.
Nulle volonté ne saurait l'empêcher et sois sûr qu'il sera mal avisé
D'entendre fomenter quelque malveillance
Car les aigles veillent à leur défaillance.
Sois sûr, mon amour, de l'immensité de mes sentiments,
Moi qui t'aime ineffablement. »
Ému aux larmes, Will dut déployer des efforts colossaux pour garder contenance. Que répondre à pareille déclaration sans l'entacher de son phrasé médiocre ? Il l'ignorait mais, la vue brouillée et le cœur étreint, il tint à écrire simplement :
« Je t'aime plus que tout. »
.
Devant le pas hésitant de leur supérieur tandis qu'il s'écartait du lit médicalisé, Jimmy Price et Brian Zeller affichaient un air inquiet difficilement contenu. À côté d'eux, le commissaire Popil, éternellement imperturbable, tenait la veste de Jack. Il la lui tendit avant d'expliciter leur pensée commune :
« Êtes-vous sûr qu'il ne vaudrait pas mieux attendre que vous soyez correctement remis, agent Crawford ?
― Certain, commissaire. Inutile de creuser davantage l'écart qui nous sépare de l'Éventreur. »
Le Français hocha la tête comme s'il n'y avait rien de plus sage à faire.
« Le docteur Bloom a repris connaissance ?
― Non, Jack, toujours pas, répondit Jimmy. Cependant, les médecins sont confiants. Les lésions sont importantes, mais avec la rééducation appropriée, elle devrait pouvoir remarcher, et avec de la chance, elle ne gardera pas de séquelle. Pour ce dernier détail, en revanche, ils sont plus mitigés… »
Sans se départir de son air grave, Crawford hocha la tête. Une compresse immaculée avait été placée sur son cou et le tissu blanc contrastait fortement avec sa peau foncée. Levant la main pour l'effleurer, il se souvint d'Abigail Hobbs, ainsi que des photographies que lui avaient montré ses collègues, et un frisson le secoua. C'était d'avantage dû à la peur qu'au froid mais il donna le change en enfilant sa veste.
« Allez, on y va. Chez Lecter d'abord. »
Personne ne protesta et chacun lui emboita le pas en direction du SUV qui trônait sur le parking. Aucun de ses camarades d'infortune n'osa lui parler de sa femme en lui disant qu'il était en droit de souhaiter la rejoindre plutôt que de s'obliger à fouiller chez le docteur Lecter. Ils savaient tous ce qu'ils obtiendraient comme réponse.
Nul ne souffla mot non plus durant toute la durée du trajet. Ils espéraient que personne n'avait touché aux scellés et qu'ils trouveraient effectivement la demeure telle qu'Hannibal et Will l'avaient laissée. Heureusement, les rubans colorés étaient toujours comme Brian et Jimmy les avaient posés. D'une main tremblante, Jack les sectionna et poussa la porte.
L'immense maison était sombre et silencieuse, avec une légère odeur âcre de sang rance. Soudain, elle n'avait plus aucun charme. Fini, les effluves de cèdre du Liban, les arômes de cannelle ou d'orange. Fini, les repas gastronomiques chez cet extraordinaire cuisinier. À cette pensée, Jack sentit la nausée le gagner ; il préférait ne pas savoir s'il avait consommé de la chair humaine en ces lieux. Ou, plutôt, il aimerait le savoir mais il savait qu'il ne serait pas capable d'assumer pareille nouvelle en ce moment. Il déglutit avec peine et actionna l'interrupteur, s'attendant presque à découvrir Hannibal Lecter et Will Graham en chair et en os devant lui, prêt à les assassiner tous les quatre. Rien dans le hall d'entrée luxueux ne laissait deviner ce qui s'était joué quelques mètres plus loin, sinon quelques traces de pas ensanglantées ressortant sur les motifs clairs du grand tapis d'Orient.
Les trois hommes les suivirent prudemment jusqu'à la cuisine. Une fois encore, ils éprouvaient une peur viscérale qui les rendait particulièrement enclins à imaginer des scenarii tous plus terrifiants les uns que les autres. Soulagés de ne pas tomber nez à nez avec Hannibal Lecter en train de préparer quelque macabre banquet, ils laissèrent échapper un soupir de soulagement synchronisé. Le sol, jonché d'éclats de verre dont un avait terminé dans la carotide de Jack, portait des traces confuses de sang séché. Une large tache recouvrait le plancher du sellier là où l'agent s'était réfugié. Une autre, beaucoup plus imposante, indiquait l'endroit où la jeune Abigail Hobbs était morte.
« Il y a quelques traces de sang artériel sur les meubles, observa Brian par réflexe.
― Oui, il a égorgé Abigail Hobbs. » fit simplement Jack.
Sans rien dire, les autres hochèrent la tête en s'appliquant à ne pas poser le pied sur les marques sombres. Les mets préparés par le psychiatre le soir de la fuite étaient toujours sur le plan de travail et la puanteur suave de leur pourriture leur piquait les narines. Les chaussures protégées par des nylons, Jack alla ouvrir le réfrigérateur tandis que Brian enjambait la trace à l'entrée du sellier pour vérifier son contenu.
« J'ai deux ou trois jambons douteux, ici, observa-t-il d'une voix étrangement égale.
― Je ne sais pas si j'ai envie de savoir si c'est bien du cochon, ajouta Jimmy.
― C'est marqué "Cerf" mais j'émets des réserves.
― Qu'y a-t-il derrière cette porte ? demanda Popil.
― D'après Hannibal, rien, dit Jack. Ma caméra thermique ne montrait rien non plus. Ouvrons-la. »
Après avoir argumenté quelques minutes pour obliger Jack à se tenir tranquille, Pascal Popil et Brian Zeller s'arcboutèrent sur le pied de biche et finirent par ouvrir la porte. La pièce était grande et sombre mais quand le Français alluma la lumière, tous reculèrent.
Elle ressemblait beaucoup à ce qu'ils avaient trouvé chez le docteur Chilton si l'on considérait uniquement son équipement. Mais à y regarder de plus près, elle était infiniment mieux dotée que le sous-sol du psychiatre bouc émissaire. Une grande variété de machines et autres accessoires de boucherie emplissaient tout l'espace ou presque. Un mur entier était occupé par des congélateurs. En ouvrant le plus proche, Jimmy eut un haut le cœur. Les rayonnages étaient littéralement remplis de viande sous-vide et il y en avait, pour ainsi dire, pour tous les goûts ; du cœur aux saucisses en passant par les steaks et même de petites choses aplaties par l'absence d'air qu'il identifia comme des thymus.
« Étant donné les dimensions de ces organes, fit Jimmy d'une voix éteinte, je dirais qu'il est hautement probable qu'ils appartiennent à des humains.
― Et moi, je dirais qu'il est autrement mieux équipé que son confrère, vous savez, celui qui croupit dans son propre asile avec un bout de visage en moins.
― Oui, Brian, c'est un tout autre niveau.
― Nous sommes chez l'Éventreur, dit Popil. Cela ne fait aucun doute. Je pense qu'Hannibal ne s'inquiète pas de ce que nous trouverons chez lui. Il est suffisamment intelligent pour tourner cela à son avantage le moment venu. »
Un silence gênant s'installa, seulement brisé par le froissement des sachets qu'ils transféraient dans les glacières.
« J'avoue que je ne vois pas comment il pourrait, dit Brian, mais je ne voyais pas non plus comment il pourrait faire tout ce qu'il a déjà fait. Pourtant, il l'a fait quand même. J'espère juste que si nous l'attrapons, le juge le condamnera.
― C'est très probable. Il est question de cannibalisme et il n'y a rien de plus tabou.
― Vous avez raison, commissaire. Messieurs, tâchons d'éviter de tirer des conclusions hâtives et concentrons-nous sur cette maison et son contenu. Vérifiez chaque recoin, chaque aspérité sur les murs, les plafonds ou les sols. Tout.
― Oui, Jack.
― Je m'occupe de la viande. » dit simplement Popil.
Il autorisa de ce fait Jimmy Price et Brian Zeller à quitter le second sellier – que Jimmy nommerait plus tard la « salle de transformation » – pour explorer le reste de la maison.
Équipé d'un scanner à rayons X portatif, le brun balayait les murs à la recherche d'une éventuelle autre porte cachée. Il arpenta ainsi le salon, le hall d'entrée et la salle à manger sans succès, mais quand il traversa le couloir, un changement de densité l'interpela. Il se pencha vers le mur, allant jusqu'à coller sa joue contre le luxueux papier peint, mais ne vit aucune différence de niveau.
« Jimmy ? Tu as le toucher plus sensible que moi, viens voir ça. Je crois qu'il y a une porte mais je ne trouve ni serrure, ni chambranle. Rien du tout, en fait, sauf une image bizarre sur le scanner. »
Le blond apparut presque aussitôt et posa une main circonspecte sur la surface douce. Ses doigts fins coururent sur toute la hauteur du mur, puis ses ongles dessinèrent l'encadrement d'une porte.
« Tu as raison, il y a bien une porte… Mais où est la serrure ? »
Lentement, il effleura les zones susceptibles d'en accueillir une, puis toutes les autres, sans succès. Ils furent rejoints par Jack Crawford et Pascal Popil.
« Vous avez trouvé quelque chose ?
― Une porte, mais pas de serrure ni de poignée.
― Curieux…
― Comme vous dites, commissaire.
― Attends, Jimmy… J'ai une idée. Euh, ça ne va peut-être pas nous avancer mais… Enfin. D'après-toi, où devrait se trouver la serrure ?
― Ici.
― Bon. »
Brian pesa contre la porte qui s'enfonça légèrement mais ne s'ouvrit pas pour autant.
« Une porte magnétique… Merveilleux, ajouta-t-il ironiquement.
― Très bien, Brian, dit Jack, mais on n'a aucune clef alors, comment l'ouvrir ?
― Nous n'avons pas besoin de clef, annonça solennellement Jimmy. Je suis venu avec quelques outils façon MacGyver ».
Incrédules, ils le regardèrent fouiller dans sa sacoche et en sortir une boîte capitonnée contenant un énorme aimant et une chaussette pliée. Devant leurs airs circonspect il haussa les épaules.
« Ça marche avec la porte de mon immeuble.
― Tu ne te souviens pas de ton digicode ? le taquina Brian.
― Non, pas quand le concierge me le change tous les deux jour en trouvant cela bien avisé. »
Brian se contenta d'une grimace au souvenir de l'employé bourru à l'esprit quelque peu restreint qui n'appréciait pas particulièrement qu'un scientifique habite son immeuble. Le bougre semblait avoir quelques difficultés à faire la différence entre scientifique et scientologue…
Jimmy fit glisser l'aimant dans la chaussette puis le posa sur la serrure et, après avoir ajusté sa position, tira doucement. La porte s'écarta peu à peu du mur ce qui lui permit de glisser sa main libre dans l'espace ainsi ménagé et achever de l'ouvrir. Le commissaire bloqua la porte avec l'une des glacières pour éviter une mésaventure telle que se retrouver coincer à l'intérieur.
« Super technique, commenta Brian, impressionné.
― Merci, fit Jimmy avec un sourire. Évidemment, ça ne fonctionne que si la porte est fermée par un solénoïde, c'est-à-dire une bobine qui se magnétise lorsqu'on la soumet à un courant électrique. C'est le courant qui maintient la porte fermée. Il suffit alors d'avoir un aimant suffisamment puissant pour interrompre ce courant et rompre le lien.
― C'est du sacré matériel, si vous me passez l'expression.
― Oh, oui, commissaire. Ce n'est pas le genre d'aimant qu'on trouve dans le commerce et si j'avais laissé trainer un doigt entre la porte et sa jolie mâchoire plate, ça n'aurait même pas été la peine d'essayer de me le récupérer.
― Pourquoi utiliser une chaussette ? demanda-t-il.
― Pour pouvoir décoller l'aimant. Sans elle, je serais reparti avec la porte.
― C'eut été embêtant, fit remarquer Brian d'un ton faussement pincé.
― Un peu, oui. »
Jimmy lui sourit tandis qu'il rangeait son aimant de terres rares dans son étui spécialement conçu pour annuler son champ magnétique. Le commissaire se fit tout petit pour passer entre eux et se pencher dans l'ouverture. Il eut beau plisser les yeux, il ne distinguait rien d'autre qu'un escalier de bois qui descendait.
« Pas de cave… Mon œil, oui, grommela Brian en pointant sa torche vers le fond. Mine de rien, notre bon docteur est un as du mensonge.
― Pourquoi ça ne me surprend pas ? dit Jimmy.
― Vous voyez un interrupteur ?
― Oui, commissaire. »
Brian alluma la lumière et ils virent que l'escalier plongeait entre deux murs et que les marches étaient pleines. Rassurés de ne pas avoir à s'inquiéter pour leurs tendons d'Achille, ils finirent par prendre leur courage à deux mains et descendre à la queue-leu-leu, Pascal Popil en tête.
Une fois en bas, ils virent une ouverture assez large à leur gauche, apparemment sans porte. Cette zone était toujours dans le noir et, poussé par la curiosité, Jack Crawford avança de quelques pas dans l'obscurité. Il se figea cependant quand le Français alluma la lumière car la vision qui s'offrit à lui lui glaça littéralement le sang.
De nombreuses chaînes et autres crochets pendaient du plafond. Le sol, blanc et immaculé, accentuait l'effet « abattoir » de ce lieu sinistre. Une table d'autopsie occupait le centre de la pièce, avec un bac de récupération du sang et tout le nécessaire pour un examen – ou quelque autre intervention cruelle – réussi.
Effarés, les trois hommes avancèrent sans cesser de jeter des coups d'œil de bêtes acculées dans toutes les directions, aussi écœurés que curieux. Dans un coin de la pièce se trouvait une scie circulaire suffisamment grande pour débiter des troncs dans la longueur ou, comme Jimmy Price le souligna si justement, des corps humains – à l'image de feue leur collègue Beverly Katz.
« Vous croyez que c'est ici que votre collègue a été tuée ? »
Après le silence choqué qu'il engendra, Popil se racla la gorge.
« Je vous prie de m'excuser.
― Non, s'excusa Brian, vous étiez en droit de demander.
― Beverly a été mutilée dans un chalet, loin dans les bois. Là où nous avons retrouvé Miriam Lass, énonça Jimmy d'une voix morne.
― Mais je pense qu'elle a effectivement été tuée ici, pendant que vous vous activiez au labo et que j'étais avec ma femme à l'hôpital, affirma Jack. Ce jour-là, Bella est allée rendre visite à Hannibal. Cette visite n'était pas prévue à ma connaissance et je n'aurais jamais imaginé qu'elle ferait une tentative de suicide. Hannibal lui a sauvé la vie, l'a accompagnée à l'hôpital et m'y a attendu. Je suis sûr qu'il n'est pas retourné à son cabinet quand il nous a quitté, il était tard. Il a dû tomber sur Beverly Katz en train de fouiller dans ses affaires… »
Il fixait le plafond de ses yeux noirs. Si ses déductions étaient correctes, ils devaient se trouver juste sous la cuisine. Sans doute Beverly avait-elle deviné que sous le plancher se trouvait une cave. Peut-être qu'Hannibal ne s'attendant à aucune visite avait laissé la porte ouverte. Ce n'étaient que des hypothèses, mais Jack doutait qu'ils trouvent la moindre trace de sang ou le moindre cheveu.
Le commissaire Popil hocha la tête avec respect. Il se souvenait très bien des photographies que lui avait montré Jack. La jeune femme avait littéralement été coupée en tranches à la manière des lames minces que l'on préparerait à être observées sous un microscope. C'était à la fois effroyable et d'une virtuosité terrible car aucun organe n'avait été abîmé. Popil savait qu'Hannibal avait pris son foie et l'avait remplacé par celui d'une autre de ses victimes, l'homme que le FBI avait surnommé le Tueur à la Fresque. Là encore, cela avait dû demander une maîtrise incroyable de la psyché humaine pour convaincre le meurtrier qu'il devait faire partie de son propre dessein, pour reprendre les termes de ce Will Graham. Mais, évidemment, c'était d'Hannibal Lecter qu'il s'agissait.
Perdu dans ses pensées, Pascal s'éloigna un peu des autres, promenant ses mains gantées de latex sur certains objets dont il ne pouvait qu'imaginer la lugubre fonction. Dans un coin, il découvrit quelque chose de transparent évoquant un vêtement. Il le ramassa et le déplia avec précaution pour s'apercevoir qu'il s'agissait d'une combinaison.
« Tu te souviens, Brian, de ce qu'avait dit Will sur la scène de crime de Raspail ? fit la voix de Jimmy, juste derrière lui.
― Ouais… Il avait dit que l'Éventreur avait sûrement une sorte de combinaison pour protéger ses vêtements et éviter de laisser des empreintes…
― Jolie trouvaille, commissaire, souffla Jack sans le moindre soupçon d'humour dans la voix.
― Faite sur mesure, a priori, observa Brian.
― À coup sûr. » ajouta Jimmy.
En se penchant vers l'objet, il inspira profondément, l'air circonspect.
« Elle n'a aucune odeur particulière. Ou plutôt… si, attendez… ça sent quelque chose, mais ce n'est pas un produit d'entretien…
― Ça sent le clou de girofle… » laissa échapper le commissaire.
Surpris, les trois hommes le dévisagèrent.
« À l'époque où j'enquêtais sur le meurtre de Paul Momund, j'avais rendu visite à lady Murasaki, la tante d'Hannibal. Il vivait chez elle et feu Robert Lecter, son mari. Lorsqu'elle m'a poliment quoique fermement éconduit vers la porte avant que je ne pose trop de questions, j'ai senti une drôle d'odeur. Elle était bien plus forte à l'époque qu'aujourd'hui et j'ai mis un long moment avant de l'identifier, mais il s'agissait sans nul doute de clou de girofle.
― C'est curieux, non ?
― Pas vraiment, Brian, intervint Jimmy. En fait, le clou de girofle a de bonnes propriétés antiseptiques et il supplante efficacement l'odeur du sang et d'éventuels autres fluides corporels.
― Hannibal tient à certaines traditions familiales. » précisa le Français.
Ils hochèrent la tête de conserve, puis le silence se réinstalla, chacun retournant à sa contemplation de la pièce que n'aurait sans doute pas renié le célèbre marquis de Sade. La collection de couteaux et autres objets tranchants était impressionnante, sinon remarquable. Il y avait même une petite zone réservée à une serre en réduction avec des fleurs impossibles à trouver à l'état sauvage dans le Maryland, la Virginie ou même le Minnesota. L'Éventreur de Chesapeake se donnait définitivement beaucoup de mal pour préparer ses mises en scène.
« Vous devriez venir voir ça… » fit la voix du commissaire.
Ils se tournèrent comme un seul homme vers une petite porte à taille humaine. La silhouette élancée du Français se découpait dans la lumière tamisée qui s'en échappait. Ils s'approchèrent, prêts à découvrir quelque chose d'épouvantable – Jimmy pensa furtivement à une rangée de corps suspendus comme des carcasses de bœufs dans une chambre froide – mais se retrouvèrent face à une simple chambre chaleureuse.
Les murs étaient bruts mais l'éclairage atténuait leur dureté. La couche, sommaire mais visiblement confortable, était appuyée contre l'un d'eux et des tissus tendus faisaient office de ciel de lit et de baldaquin. Plusieurs oreillers colorés agrémentaient l'ensemble et lui donnaient une petite touche féminine qui n'était pas désagréable. Des toilettes sèches étaient aménagées derrière un paravent, à côté d'une baignoire reliée à la plomberie par un tuyau peu esthétique mais caché par une nouvelle toile tendue entre le haut du paravent et le plafond. L'ensemble était visiblement bien chauffé et sain.
Des piles de livres parsemaient le sol, d'autres étaient posés plus négligemment et Jimmy Price lut quelques titres : Croc-Blanc, Danse avec les loups, 2001 : Odyssée de l'espace… et d'autres plus scientifiques qui le fit sourire du fait de leur ironie.
« Vous avez vu les titres de ces bouquins ?
― On dirait que quelqu'un cherchait à faire passer un message, renchérit Brian.
― Je pense qu'Abigail Hobbs vivait ici, fit remarquer le commissaire.
― Oui. Je dirais que Will cherchait à lui changer les idées avec des livres d'aventure et de science-fiction, commença le blond.
― Tandis que Lecter s'amusait à la bombarder de toute une bibliographie sur les psychopathes, termina son collègue.
― Abigail Hobbs était une psychopathe, affirma Jack d'un ton égal.
― C'est drôle, continua Jimmy. J'ai vraiment l'impression que Lecter cherchait à lui faire comprendre qu'il le savait.
― C'est précisément ce qu'il faisait, intervint Popil en se tordant le cou pour lire les titres, et si j'en juge par le sort de cette jeune fille, je pense qu'elle l'avait compris. »
Le silence revint et les quatre hommes se remirent à arpenter presque religieusement la pièce, soulevant des objets de leurs mains gantées, parcourant des livres à la recherche de notes, sans grand succès. De toute évidente, la jeune Hobbs n'était pas du genre à couvrir ses lectures de ses impressions.
« Ce qui est sûr, c'est qu'elle était bien traitée, dit le commissaire.
― Oui, elle ne manquait de rien, sinon de la liberté.
― Je ne suis pas sûr qu'elle ait été réellement prisonnière, Jack. Du moins, pas comme Miriam Lass. Je pense que… je pense que Lecter cherchait à l'étudier… Enfin, c'est difficile à expliquer.
― Non, je partage votre avis, agent Price, renchérit Popil. On dirait qu'il réfléchissait…
― Que voulez-vous dire ? intervint Jack.
― Eh bien, fit le Français d'un air quelque peu ennuyé, je pense qu'il ne savait pas trop quoi faire d'elle et qu'il attendait de voir comment elle se comporterait. Peut-être l'a-t-il gardée en vie pour Will Graham. Étaient-ils liés, lui et Abigail ?
― Will a tué le père d'Abigail alors que celui-ci venait d'égorger sa femme et sa fille unique, expliqua Jimmy. C'était un tueur en série que la presse avait surnommé la Pie Grièche du Minnesota. Abigail Hobbs ne devait sa survie qu'à l'intervention de Will et au sang-froid de Lecter.
― Nous soupçonnions Abigail d'avoir non seulement servi d'appât pour attirer des filles de son âge qui lui ressemblaient, mais également d'avoir participé à leurs meurtres aux côtés de son père, précisa son supérieur.
― Je vois. Si elle l'a fait, vous pouvez être sûrs qu'Hannibal le savait.
― Je suis d'accord, approuva Jack. C'est sans doute pour cela qu'il l'a tuée.
― Oui. Soit il l'a jugée incontrôlable, soit dangereuse, soit les deux… Peut-être encore autre chose. Toujours est-il qu'elle devait mourir. »
Jack Crawford hocha la tête face au raisonnement du commissaire. Les connaissances – et surtout, la compréhension – qu'il avait d'Hannibal Lecter étaient une véritable bénédiction. Il semblait capable de lire entre les lignes et de deviner ses desseins les plus noirs. Jack voyait en lui le digne successeur de Will Graham, en plus fiable, quoique sans doute moins à même de « rentrer pleinement dans la tête » des monstres tels que l'Éventreur. Cela, Jack considérait que c'était une bonne chose – ou, plus exactement, il ne pensait pas que c'en soit une mauvaise.
.
À l'entrée de la chambre d'Hannibal Lecter, Jimmy Price et Brian Zeller échangèrent un regard gêné qui fut cueilli par le commissaire.
« Il y a un problème, messieurs ?
― Euh…
― C'est-à-dire…
― Vous pouvez lui en parler, intervint Jack.
― Oh, bon. Bien, bredouilla Jimmy.
― À toi l'honneur. » glissa Brian.
Son collègue lui jeta un regard assassin, puis fit face au policier.
« Étant donné que nous soupçonnions Hannibal Lecter d'être l'Éventreur de Chesapeake, Jack nous a chargé de le surveiller de plus près. Nous nous sommes servis d'une caméra thermique à très haute résolution et nous avons assisté à des scènes particulièrement… euh… intimes entre Will et le docteur Lecter.
― Je comprends.
― C'est notamment en raison de ces nuits d'observation que nous pensons que Will et Lecter sont réellement amoureux, renchérit Brian. Il ne s'agit pas seulement de sexe, mais de toutes les choses qu'il y a autour, et qui font la différence entre une relation suivie et un plan cul régul… Quoi, Jimmy, quoi ?
― Je n'ai rien dis !
― Brian… » intervint Jack.
Devant l'expression de son supérieur, le concerné repris, comme si de rien n'était :
« Par exemple, on a souvent vu Lecter regarder Will dormir quand il s'éveillait avant lui le matin. Il était toujours couché du côté droit du lit et nous pouvions voir son visage. Il souriait. Alors, bien sûr, la thermique ne nous permettait pas de voir tous les détails de son expression, mais sa bouche était bien visible.
― Aussi, poursuivit Jimmy, ils s'effleuraient très souvent et leurs postures traduisaient non seulement une grande confiance mutuelle, mais également une affection profonde qui avait l'air de… eh bien, de croitre de jour en jour.
― Oui… Je ne pense pas que tout cela était feint.
― Moi non plus. »
Les explications des deux scientifiques semblèrent satisfaire le commissaire qui hocha la tête.
« Voilà qui ne nous facilitera pas la tâche. Je ne vous cache pas que Will Graham m'inquiète bien plus qu'Hannibal.
― Je veux croire que Will a encore suffisamment de jugeote pour se souvenir de son sens de la justice, souffla Brian.
― Moi aussi, renchérit Jimmy, mais j'ai peur.
― Je sais. On a tous peur et, le pire, je pense, poursuivit Brian, c'est que Will nous flanque encore plus la trouille que l'Éventreur lui-même.
― Il est bien plus imprévisible qu'Hannibal à mes yeux, intervint Popil. Je n'arrive pas à savoir s'il joue avec lui ou avec nous, ou bien même avec les deux.
― Pour être franc, moi non plus, avoua Jack. Cela dit, je suis de plus en plus enclin à penser que Will a choisi son camp et que nous n'en faisons pas partie. »
Price et Zeller se raidirent malgré eux tandis que le commissaire acquiesçait. Ils avaient eu du mal à admettre que l'élégant docteur Lecter était en fait un tueur en série cannibale, mais c'était tout de même une chose qu'ils étaient en mesure de concevoir. En revanche, envisager que Will Graham – qu'ils considéraient indubitablement comme l'un de leurs amis – pourrait décider de se retourner contre eux était purement et simplement au-dessus de leurs forces.
.
« Qu'y a-t-il, agent Zeller ? »
Les yeux tournés vers ce qu'ils qualifiaient déjà tous de « Chambre des Horreurs » et qui constituait la majeur partie de la vaste cave, Brian semblait indécis. À l'entente de la question du commissaire Popil, il eut une moue ennuyée.
« Je ne pense pas que nous ferons une découverte primordiale ici, mais j'ai la désagréable impression que si l'on remontait, des choses manqueraient à notre retour. »
Devant l'air presque compatissant du Français, il se sentit obligé de préciser :
« Vous devez me trouver un peu stupide sur les bords, pas vrai ?
― Non, agent Zeller, en aucune façon. »
Il fit peser quelques secondes son regard glacial sur les chaînes pendant du plafond.
« Nous sommes chez un être hors du commun, dit-il posément. Toutefois, Hannibal n'est ni un spectre, ni un sorcier. Il est parti. Rien n'aura disparu si l'on remonte.
― Vous êtes sûr qu'il est vraiment parti ? » fit la voix de Jimmy, depuis un point assez éloigné de la pièce.
La remarque du policier lui avait mis la puce à l'oreille. Il était tout à fait envisageable que le docteur Lecter et Will Graham aient fait mine de fuir alors qu'ils n'étaient pas allés loin. Peut-être l'Éventreur cherchait-il à les attirer ici, afin de tous les éliminer d'un seul coup de poker magistral. Évidemment, Jimmy avait conscience des fondements quelque peu paranoïaques de sa réflexion, mais il ne pouvait s'empêcher d'y penser.
« Oui, répondit Popil après un moment de réflexion, je suis sûr qu'il est vraiment parti. Je crois, si vous voulez le fond de ma pensée, qu'Hannibal avait prévu de partir prochainement mais que ce départ a été précipité par votre décision de mettre un terme à ses agissements, expliqua-t-il en croisant le regard de Jack Crawford.
― Il ne… reviendra pas chercher quelque chose qu'il aurait oublié ? s'enquit Brian.
― Non. La seule… chose, si vous me passez l'expression, qu'il ne peut remplacer ou dont il ne peut se passer, c'est Will Graham. Le reste n'est que du matériel et Hannibal a un immense endroit où garder tout cela jusqu'à la fin de ses jours. »
Devant leur air surpris, il précisa :
« Hannibal a toujours fonctionné sur le principe que l'on nomme palais de la mémoire. »
Le silence qui s'ensuivit fut plutôt gênant. Jack et Brian s'entreregardaient d'un air circonspect ; le commissaire sourit d'un sourire dépourvu d'humour.
« Il s'agit d'un moyen mnémotechnique qui remonte à l'Antiquité, intervint Jimmy. Il aurait été inventé par Simonide de Céos et permet d'ordonner et de conserver ses souvenirs en les associant à des lieux connus. Pour faire simple, expliqua-t-il, on mémorise un lieu particulier, un château par exemple, et on associe les éléments dont on souhaite se souvenir à ses pièces. On les visite ensuite mentalement pour accéder aux souvenirs liés.
― Je pense que l'on peut considérer qu'Hannibal a élevé cette technique au rang d'art, poursuivit Popil en hochant la tête. Je vous dis cela car sa tante, lady Murasaki, m'avait parlé de ses visites chez le psychiatre. Comme vous le savez, poursuivit-il, Hannibal est longtemps resté mutique à la suite du traumatisme qu'il a vécu quand il avait huit ans. Il a été suivi pour cela et il arrivait, lors des séances, qu'il se détache totalement de l'instant présent. Le spécialiste lui avait dit penser que le gosse utilisait la méthode des loci pour fuir le réel ou, plus probablement, rechercher la vérité sur son passé qu'il avait refoulé. Il lui aurait dit qu'on pouvait lui parler et même le secouer sans qu'il ne réagisse.
« Techniquement, poursuivit-il, on se représente l'endroit un peu comme une visite virtuelle. On n'est pas vraiment dans le lieu en question. Hannibal, si. Il marche dans ce palais, il manipule les objets, il les réarrange de ses propres mains… Il conserve là-dedans tout ce qui lui est cher, lui plait ou qu'il veut mémoriser à jamais. »
Il se tut un instant pour toucher du doigt l'un des scalpels aiguisés.
« Pour avoir longuement discuté avec son directeur de thèse, je sais qu'il usait de son palais de mémoire pour apprendre les veines, les tissus, les muscles, bref, tous les éléments du corps humain. Le connaissant et au vu des photographies que vous m'avez montré des mises en scènes dont il est incontestablement l'auteur – à mes yeux, s'entend, je sais que j'ai tendance à être quelque peu fanatique en ce qui concerne Hannibal Lecter – je pense qu'il est tout à fait probable qu'il les ait exposés comme des œuvres d'art ou les écorchés du Musée de l'Homme. Et je pense que pour cela, il s'est assis dans son palais de mémoire, ou planté devant une paillasse qui s'y trouverait, et s'est occupé de la préparation des corps et autres organes de A à Z.
« Vous pouvez être sûr, agent Zeller, continua Popil, que si cette maison était chère au cœur d'Hannibal, elle constitue désormais une aile de son palais qui, selon toute vraisemblance, doit déjà être gigantesque. Cette maison, ainsi que tout ce qui s'y trouve, si tant est que cela ait de l'importance à ses yeux. »
Il se tut enfin et le silence se fit à nouveau, les trois hommes mesurant peu à peu la terrible efficacité de la mémoire du tueur en série. Finalement, Jimmy Price rompit le silence :
« S'il avait pu se contenter de son palais pour commettre ses meurtres et s'abstenir de jouer à ça dans la vraie vie… »
Son ton était presque comique et, dans d'autres circonstances, ils auraient sans doute ri. Pascal Popil lui sourit néanmoins.
« C'est vrai, vous avez raison. Mais tuer n'est pas un besoin fondamental chez lui, c'est quelque chose de plus… pas secondaire, non, mais…
― Il fait ses courses ? tenta Brian.
― Oui, enchaîna le Français avec une grimace, c'est cela. Et, en passant, il débarrasse le monde de ceux qu'il considère comme "pas suffisamment humains", voire, "pas du tout humains". »
Il se tut et Jack Crawford inclina la tête en signe d'assentiment.
« Je suis d'accord avec vous sur un point, commissaire. Pour lui, ces gens ne sont que de la viande sur pied. Mais je pense pour ma part qu'il connaît des pulsions, comme tous les tueurs. »
Son vis-à-vis secoua immédiatement la tête.
« En ce cas, nous demeurerons en désaccord, agent Crawford. Je maintiens ce que j'ai dit : il ne tue ni pour le plaisir, ni pour répondre à un besoin viscéral. Sinon, je pense qu'étant donné le phénomène, ce ne serait pas une cinquantaine de victimes que nous aurions, mais plusieurs centaines. Ou plus encore. »
Aucune contradiction ne vint, cette fois-ci, et le silence se fit encore plus oppressant. L'idée d'un tel nombre de morts les faisait frissonner d'effroi.
« Remontons, dit finalement Jack. Nous inventorierons le sous-sol plus tard. Allons plutôt voir s'il n'y a pas encore quelque monstruosité cachée dans la partie officielle. »
Comme ça fait longtemps qu'on a rien bu avec Modération, je vous propose un Château Lafite Rothschild Paulliac de 1940. Ça vous va ?
J'espère que Balliamo vous plaît toujours.
Merci à vous qui lisez, suivez, et mettez cette fic dans vos favoris.
Au plaisir,
Maeglin
