Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram.
Note : le français n'étant pas censé être la langue de nos protagonistes, les phrases qu'ils prononcent dans cette langue sont ici en italique, pour les différencier du reste.
Avertissement : ce qui se passe dans cette fiction peut heurter la sensibilité des personnes... sensibles, justement. Soyez avertis et si vous lisez, faites-le en connaissance de cause.
XXIX
Nuova ballo : Acceso
La nuit était déjà tombée lorsque Hannibal atteignit Paris. Sans jamais dépasser les cinquante kilomètres heures réglementaires, il se fraya un chemin dans les bouchons en remerciant de sa jambe tendue les automobilistes qui avaient l'élégance de lui céder le passage. Il arriva à destination aux environs de vingt heures, repéra la voiture de Roman Fell et gara sa moto.
Le casque en main, il monta les marches et entra dans la vaste salle de réception. Aussitôt, ses sens furent agressés de milliers d'odeurs désagréables de parfums mal choisis, de vins aussi peu goûteux qu'ils étaient chers, de cols amidonnés, de couleurs agressives et de cristaux brillants cousus dans les dentelles. Par réflexe, il compta les convives et se concentra pour les fondre en une masse floue de laquelle ne manquerait pas de ressortir l'impertinent conservateur.
Celui-ci revint d'une arrière-salle et se dirigea vers deux hommes en costumes sur mesure et aux allures de fédéraux. Après avoir tendu l'oreille en passant près d'eux sous les regards envieux de certaines femmes, Hannibal compris qu'il ne s'agissait que de membres du gratin du Tout-Paris. Il accepta un verre de champagne qu'un serveur lui proposait mais se contenta de le sentir avant de le reposer sur un autre plateau qui passait.
Sa main polydactyle était protégée d'un gant sur mesure et refermée sur le casque de la même teinte de noir, si bien que sa particularité échappa à tous ceux qui le détaillaient. La présence incongrue des gants et de son blouson dans une pièce si chaude accentuait le côté mystique de son apparition grand, fin, tout de noir vêtu et d'une élégance inégalée dans cette vaste salle, il évoluait entre les convives à la manière d'un cobra se mouvant dans la vase d'une rizière.
Finalement, Roman Fell gagna la sortie et Hannibal lui emboita le pas. Lorsque le conservateur se dirigea vers sa voiture, il passa devant l'Éventreur qui semblait l'attendre depuis des heures. À califourchon sur sa moto et le visage totalement marmoréen, Hannibal le salua d'un simple mot.
« Bonsoir. »
Surpris et irrité, Roman Fell le gratifia d'un regard mauvais et répondit en pressant le pas. Cet homme ne lui disait rien qui vaille. Il se dépêcha de monter dans sa voiture et de verrouiller les portières, et quand il démarra, il vit que l'inconnu avait mis son casque et semblait toujours attendre.
« Ce connard va encore me suivre jusqu'à chez moi… » maugréa-t-il en braquant pour faire demi-tour.
Même après quelques centaines de mètres, cependant, la moto n'apparut pas dans son rétroviseur et il se détendit. Durant tout le trajet, elle resta invisible. Pourtant, lorsque Roman se fut garé devant chez lui, elle réapparut et l'homme s'arrêta à quelques mètres, les mains sur le guidon, comme prêt à repartir. Après une rapide évaluation de ses chances, le conservateur décida qu'il était plus près de sa porte que de son véhicule et se dirigea vers le porche d'un pas aussi indifférent que possible.
S'efforçant de faire au plus vite pour sortir ses clefs de sa poche, il les fit tomber une première fois. Fébrile, il leva des yeux effrayés vers la moto dont le moteur ne tournait plus, mais l'inconnu était toujours immobile sur la selle. Les doigts gelés, Roman tenta d'insérer la clef de sa boîte aux lettres dans la serrure de sa maison et lâcha une nouvelle fois le trousseau.
Cette fois-ci, lorsque ses yeux se posèrent sur la Triumph, elle était seule. Désormais en proie à une terreur sourde dont il ne parvenait pas à se défaire, il risqua un coup d'œil par-dessus son épaule et manqua de hurler. L'homme, toujours casqué, se tenait à quelques centimètres de lui à peine. Rien ne bougeait sur le cuir de sa tenue il ne le voyait même pas respirer.
Dans un état second, Roman Fell le regarda lui prendre les clefs des mains et lever le trousseau à hauteurs de ses yeux. Il attendait qu'il lui désigne la bonne clef, ce qu'il fit sans s'en rendre compte. Pour lui, la scène semblait se dérouler au ralenti et sur un plan d'existence qui ne le concernait pas. L'inconnu le poussa sans brutalité à l'intérieur et verrouilla la porte en prenant soin de faire en sorte que cela n'empêche pas son ouverture de l'extérieur, à condition que l'on possède un double. Mais la seule chose que Roman remarqua, ce fut que sa femme n'était pas là et il se félicita de cette observation.
Toujours avec le plus grand calme, le motard avança vers lui, l'éloignant de la porte et des fenêtres. Lorsqu'ils atteignirent la table de la salle à manger, il retira son casque et planta ses yeux de terre brûlée dans ceux, terrifiés, du conservateur. Roman avait vu suffisamment de films policiers pour savoir que si un intrus laissait voir son visage, ce n'était jamais bon signe. À nouveau, il entendit sa voix, une voix de basse chantante qui aurait été agréable si elle n'avait appartenu à ce profanateur.
« Bonsoir, Monsieur Fell. »
Le conservateur rassembla tout son courage pour prononcer sa phrase sans trembler.
« Vous n'avez rien à faire ici, sortez de chez moi immédiatement. »
Les iris dorés le fixaient sans ciller et la lumière tamisée de la pièce faisait danser des flammes terribles dans ces prunelles. Ou peut-être n'était-ce pas la lumière.
« Je suis navré d'avoir eu à m'imposer sans réelle présentation préalable, répondit l'homme d'une voix si calme qu'elle lui glaça le sang. J'admets que c'est très impoli de ma part, mais je crains que mon départ ne soit pas une possibilité envisageable. »
Roman Fell l'avait distinctement vu ranger les clefs de la maison – auxquelles étaient attachées celles de la voiture – dans la poche de son blouson. Il n'avait aucun moyen de sortir, sauf en brisant une vitre, mais ils venaient tout juste de faire installer du triple vitrage. Totalement coincé, il restait debout près de la table, tendu comme un arc. Ses muscles étaient si rigidifiés qu'ils en étaient douloureux, il avait l'impression que son corps tout entier était sous l'emprise d'une crampe fulgurante.
Oui, Roman Fell avait peur, mais il était surtout en colère et ce qui le mettait réellement hors de lui, c'était la souveraineté avec laquelle cet inconnu s'était invité chez lui. Il semblait si à l'aise dans cette maison que Fell en vint à se demander s'il n'y était pas déjà venu, mais il se rendit compte, à son attitude curieuse, qu'il découvrait les détails de l'intérieur.
« Qui êtes-vous ?! »
Sa voix s'était faite aiguë et sa frayeur y transparaissait sans qu'il puisse l'empêcher. À présent debout devant le réfrigérateur qu'il venait d'ouvrir, l'homme se retourna brièvement pour lui faire face.
« Je m'appelle Hannibal Lecter. »
Il se tut quelques secondes, puis ajouta :
« Sur l'état civil. »
Se retournant vers le meuble, il baissa la tête vers les bouteilles alignées dans les rangements de la porte et, pour la première fois, afficha une expression aisément identifiable : il avait l'air irrité. Roman déglutit inconsciemment.
« Bien que cela ne soit plus d'une grande utilité, monsieur Fell, je tiens à porter à votre connaissance que le vin rouge n'a pas sa place au réfrigérateur. »
Hannibal Lecter sortit la bouteille et la posa sur le plan de travail après avoir observé son étiquette d'un œil critique. Roman restait aussi dubitatif que terrifié. Cet homme ne lui disait rien ; ni son nom, ni son apparence ne lui évoquaient quoi que ce fut. Jamais il ne l'avait croisé avant cette soirée, il en était certain. Alors qu'est-ce qu'il foutait chez lui, et, surtout, qu'est-ce qu'il pouvait bien lui vouloir ?
Tandis qu'il l'observait, il se rendit compte qu'un détail lui avait échappé malgré le fait qu'il le dérangeât depuis le début : la main gauche de cet homme était très étrange. À première vue, elle semblait normale, mais le cerveau tiquait sans savoir pourquoi. Et, en y regardant de plus près, on se rendait compte qu'il n'y avait pas cinq, mais six doigts. C'était à la fois fascinant et dégoûtant, se disait Fell. D'autant plus que la droite était parfaitement normale. Trop occupé à le détailler, il ne s'était pas rendu compte que cet Hannibal – le nom n'était pas sans rappeler un célèbre adversaire de la Rome antique et il se demanda furtivement si c'était voulu ou s'il lui avait donné son vrai nom – avait disposé un certain nombre de denrées à côté de la bouteille.
Dérouté, il se détendit inconsciemment. Peut-être était-il simplement tombé sur une espèce de désaxé qui répondait à une obscure pulsion culinaire. Après tout, cet homme n'avait pointé aucune arme sur lui et ne semblait pas en détenir.
« Alors, quoi ? Vous êtes venu pour me cuisiner ? »
La réponse tarda à venir – l'individu était occupé à vérifier les placards, vraisemblablement à la recherche de la vaisselle – mais lorsqu'elle arriva, elle provoqua chez Roman un malaise difficilement définissable.
« Vous ne croyez pas si bien dire. »
Parfaitement à l'aise, l'homme qui lui avait dit s'appeler Hannibal Lecter sortit tout l'attirail nécessaire à la préparation qu'il avait – semblait-il – bien en tête et Roman se crispa lorsque la main gantée terrifiante se referma sur le manche d'un de ses couteaux à cinq-cents euros. L'air absent, Hannibal le soupesa et en apprécia le tranchant avant de le déposer à côté du reste des objets déjà sélectionnés. Une fois qu'il fut satisfait de ce qu'il avait sous les yeux, il se retourna complètement, les bras le long du corps, et Roman Fell recula.
Quelque chose avait changé, dans son attitude nonchalante. En un instant, la peur qui couvait au creux du cœur du conservateur s'était mué en une terreur violente qui liquéfiait ses muscles et lui nouait la gorge. S'il avait voulu hurler, il en aurait été parfaitement incapable. Il avait l'impression que ses jambes s'étaient transformées en gelée et dû se retenir à la table pour ne pas s'effondrer. Son cœur battait si fort dans sa poitrine que chacun de ses soubresauts était pareil à un coup de marteau on aurait dit qu'il était en feu et tentait par tous les moyens de s'extraire de sa cage thoracique.
Les yeux de cet Hannibal étaient terrifiants et pas seulement à cause de leurs improbables reflets rouges. Non, il avait une façon vraiment horrible de le regarder, sans cligner des paupières, sans bouger ses pupilles. C'était un regard affreusement fixe, comme celui d'une poupée de cauchemar.
Avant que son corps ait pu mettre en branle ses réflexes amoindris par la terreur, son bras droit était pris dans l'étau de la main épouvantable. Les six doigts le serraient avec tant de force qu'il sentit sa circulation sanguine se couper. La douleur le fit ployer et il tomba à genoux mais l'autre le releva d'un coup sec.
« Qu'est-ce que vous voulez ? »
Il avait voulu crier mais sa voix n'était qu'un faible murmure.
Le visage toujours inexpressif ne le quittait pas des yeux. Finalement, les lèvres remuèrent, découvrant des dents légèrement asymétriques qui le terrifièrent encore bien plus que les yeux, sans qu'il sache pourquoi.
« Vous étiez dans le vrai, tout à l'heure, Monsieur Fell. Je suis venu vous cuisiner. D'ailleurs, à ce propos, j'aimerais m'assurer de quelques détails, si vous voulez bien. »
Hannibal l'assit sur l'une des chaises et lui écarta la chemise avant de sortir un stéthoscope d'il ne savait où et de poser le cercle froid contre sa poitrine.
« Veuillez respirer profondément. »
Tétanisé, Roman Fell l'observait en tremblant et sa respiration était rapide mais relativement profonde – apparemment suffisamment pour satisfaire ce fieffé connard.
« Vous fumez. »
Ce n'était pas une question. Roman se rendit compte qu'il transpirait et que sa sueur était glaciale.
« C'est un problème ? » parvint-il à gémir sans savoir s'il avait prononcé les mots qu'il croyait avoir entendu.
Il avait voulu prendre un ton exaspéré et sûr de lui, mais il n'avait plus une once d'assurance. Ses certitudes se délitaient comme le brouillard à la proue d'un navire et il commençait à entrevoir la possibilité – l'évidence, même – que cet homme n'avait aucune intention de le laisser vivre.
Il est venu pour me tuer, pensa-t-il sans parvenir à réagir et eut un vague sursaut quand il l'entendit répondre :
« C'est dommage. »
Roman ne savait plus ce qui était dommage.
Au lieu de reculer, Hannibal s'approcha encore un peu de lui et sembla renifler son haleine. Partagé entre la répugnance et la terreur, Roman en resta totalement interdit. De toute évidence, l'odeur ne lui plaisait pas.
« Buvez-vous régulièrement ? »
Encore une fois, la question le prit de court, ce qui lui redonna un semblant de maîtrise.
« Vous vous prenez pour quoi, mon généraliste ?
― Je ne suis pas généraliste, Monsieur Fell. Je suis chirurgien. Buvez-vous régulièrement ?
― Tous les jours, deux verres de bourbon. Et du vin aux repas. Mais bordel qu'est-ce que ça peut bien vous foutre ?
― Je suis très attaché à la qualité de la nourriture. »
Les sourcils froncés et l'esprit embrumé par la situation qu'il trouvait totalement improbable, Roman ne saisit pas immédiatement l'allusion, mais quand elle s'imposa à lui, son visage prit une lividité toute cadavérique. Cet homme venait de le qualifier de « nourriture » !
« Mais quel genre de taré êtes-vous ?
― Je ne suis pas un taré, Monsieur Fell, répondit-il d'une voix calme, presque irritée sur le fond.
― Vous n'allez quand même pas me bouffer ?! »
Cette fois, Hannibal ne put retenir un sourire qui dévoila brièvement ses dents. Il eut un mouvement de tête presque amical mais le conservateur n'était pas dupe.
« Non, Monsieur Fell, je ne vais pas vous bouffer. Le terme "déguster" conviendrait mieux, même si je dois reconnaître que mon appétit actuel ne sera pas suffisant étant donné la quantité de viande que vous êtes susceptible d'offrir. Heureusement que nous disposons ici de deux congélateurs. »
Son sourire démoniaque demeura lorsqu'il ajouta :
« D'ailleurs, il va falloir nous hâter, sinon le repas ne sera jamais prêt lorsque votre femme rentrera. »
Le sang de Roman semblait s'être figé dans ses veines. Ce taré avait l'intention de le bouffer ! Ses mains tremblaient si fort qu'il aurait été incapable de saisir quoique ce fut. Est-ce que ce cinglé avait l'intention de le cuisiner pour sa femme ? L'idée même qu'il pouvait faire manger sa… viande à Lydia lui donnait envie de vomir. Il tourna de l'œil et se retrouva en équilibre sur sa chaise, appuyé contre le bord de la table.
« Vous êtes complètement taré… »
Ses geignements s'étaient mués en une vague litanie qu'il répétait sans répit et qu'Hannibal choisit visiblement d'ignorer. D'un geste professionnel, il déposa une planche à découper en bois sur la nappe, puis plaça le bras de Roman Fell juste en son centre. Sans hésiter une seule seconde, il lui enfourna une serviette roulée dans la bouche et souleva le tranchoir. Dans le même mouvement, il l'abattit sur le poignet qui se sectionna net dans un bruit mat un peu mouillé.
Un hurlement étouffé par le tissu s'échappa de la gorge du conservateur qui tenta vainement de se lever. D'une simple pression, Hannibal le fit rasseoir et lui trancha le coude. Roman hurla derechef et, cette fois, l'étau à six doigts se referma sur sa gorge et serra, étranglant son cri plus efficacement encore que le bâillon.
La force s'exerçant sur ses tendons, ses veines et ses artères était telle que Roman Fell sentit le sang se bloquer dans les vaisseaux. Il les sentit gonfler comme si sa tête s'était subitement transformée en ballon de baudruche prêt à éclater. Il sentit la tension du cartilage de son artère carotide obstruée, il sentit hurler ses synapses en souffrance et il sentit des dizaines de micro-vaisseaux exploser dans les circonvolutions de son cerveau. C'était comme un drôle de stimulus électrique – ou, plutôt, d'innombrables stimuli chauds et grésillants qui lui laissaient une sensation humide à l'intérieur du crâne. Il pensa vaguement qu'il aurait fallu l'essuyer avant de tâcher son costume.
L'étrange sensation de chaleur se retrouvait sur son cou, sa nuque et sa poitrine il avait l'impression qu'une eau thermale très agréable lui coulait sur le corps et l'aidait doucement à se détendre. Son moignon sanglant cessa de s'agiter, son bras droit retomba mollement à son côté et ses genoux s'affaissèrent en même temps que ses épaules. Seule sa tête, simplement soutenue par la poigne brûlante qui lui serrait la gorge, était étrangement inclinée vers l'arrière, un peu comme un pantin monté sur des ressorts fatigués.
Lorsque le dernier battement de son cœur affolé heurta la paume de sa main, Hannibal écarta la planche à découper et le souleva par la gorge à la seule force de son bras gauche pour le coucher sur la nappe plastifiée. Une fois le corps disposé, il écarta ses doigts ensanglantés et retira sa main. À la place de la gorge de Roman Fell se trouvait désormais un trou béant et poisseux d'hémoglobine au centre duquel montait une tour déformée comme après un violent séisme. Cette tour organique était tout ce qui restait de ses tendons, veines, artère, glandes et quelques muscles qu'Hannibal avait écrasés.
Vaguement ennuyé, celui-ci s'assura qu'il n'y avait pas de sang sur le sol, puis se mit à l'ouvrage. Il déshabilla totalement feu le conservateur et jeta ses vêtements souillés dans le foyer de la cheminée dont il avait ravivé les cendres. Avec soin, il nettoya les salissures engendrée par le relâchement total des muscles du corps, puis dénicha une lampe Berger qu'il alluma pour couvrir les odeurs nauséabondes qui flottaient désormais dans la pièce.
Enfin, légèrement incommodé par la trop forte odeur de monoï, Hannibal s'attaqua à la découpe. Avec adresse, il produisit plusieurs segments de taille raisonnable des bras et des jambes afin d'obtenir une réserve conséquente d'osso buco qu'il mit à mariner dans le Tour de By qu'il avait sorti du réfrigérateur, additionné de quelques épices bien choisies. Il revint ensuite s'occuper d'extraire le cœur qu'il jugea mangeable, puis aligna les organes non consommables. Il avait repéré une meute de chiens errants derrière les Batignolles, il passerait les voir en retournant à l'hôtel après avoir vu Lydia. Cela leur ferait un apport non négligeable de bonnes protéines.
À cette pensée, l'Éventreur ne put s'empêcher de sourire Will était parvenu à lui inculquer des réflexes intéressants.
La mimique toujours accrochée au coin des lèvres, il revint au reste du corps et s'appliqua à débiter des cubes de viande propres à être sautés dans une poêle, mis à mijoter ou être plantés sur des pics à brochettes. Il prépara suffisamment de plats différents pour nourrir tout une garnison pendant une semaine, puis avisa le corps reposant sur la table. Il avait gratté toute la viande sur les os en dehors des intercostaux et sorti tous les organes non consommables – mais qui ne causeraient aucun dommage à des chiens errants habitués des poubelles parisiennes.
En inclinant la tête, il vit une mise en scène intéressante qu'il aurait pu faire s'il avait souhaité que le corps fut découvert. Le transi de René de Chalon, cette statue funéraire taillée dans la pierre par le sculpteur lorrain Ligier Richier, aurait été un beau rappel du manque de culture de ce piètre conservateur. Mais cette fois, il n'y aurait pas de spectacle. Tout se déroulerait hors champ. Et tout était prêt pour cela.
Hannibal décida que les yeux, la langue et le cartilage iraient également aux chiens, mais entreprit de réaliser des travers avec les côtes. Il en débita une demi-douzaine de taille équivalente et les mit à mariner dans une préparation à l'américaine façon tex-mex faite avec la sauce barbecue qu'il avait dénichée dans une armoire.
Après s'être soigneusement nettoyé les mains, il prit l'attendrisseur en acier et se servit de la solidité du chêne massif de la table et d'un torchon pour broyer les os restants au son de L'Après-midi d'un faune de Claude Debussy. Si la Seine n'était plus vraiment saine, elle ne manquait pas de poissons et Hannibal savait qu'ils accueilleraient favorablement cette poudre grossière aux allures de manne. Rien ne resterait. Même pas les dents.
Lorsqu'il avisa la montre, elle affichait minuit et demi. Ce n'était plus réellement une heure décente pour dîner, mais la viande qu'il avait mis à mijoter dans de la crème fraîche à la moutarde à l'ancienne était à point. De même que les quelques pommes de terre qu'il avait fait rôtir à part. Rien de bien léger, mais c'était un plat que Will affectionnait et Hannibal l'avait choisi sans réellement l'anticiper. Il reconnaissait sans peine que l'empathe lui manquait. Comme pour répondre à sa voix douce mais accusatrice, il fit une rapide salade de haricots verts pour agrémenter l'ensemble.
Une demi d'heure plus tard, la nappe avait été déplacée dans la cuisine et étalée sur le sol en vue d'une utilisation ultérieure. Le sang avait été soigneusement épongé et les tissus souillés alimentaient la cheminée. Les organes et autres denrées destinés à la gent canine avaient été débités en petits segments aisément consommables pour elle. Quant à Hannibal, il s'était installé à la table à dîner après s'être servi le fond du Tour de By de 2014. Ce n'était pas l'idéal pour accompagner un tel plat, mais il fallait reconnaître que le vin était bon – et il n'avait guère le temps de s'amuser à chercher autre chose. Il le laissa stagner quelques secondes sur sa langue, puis déglutit en hochant la tête. Il venait tout juste de reprendre une bouchée de viande surmontée d'une tranche de pomme de terre quand une clef tourna dans la porte.
« Roman ? Tu es rentré ? » fit une voix aigre et désagréable.
Le petit hall d'entrée formait un léger coude, si bien que Lydia Fell dut faire quelques pas pour atteindre le séjour où se trouvait également la table à dîner. Évidemment, l'habitude avait voulu qu'elle verrouille la porte et dépose ses clefs dans un petit récipient, sur une commode basse. Hannibal comptait sur ce genre de bonnes habitudes qu'un nombre incroyable de personnes avait. Il la vit débouler dans la salle à manger et se figer en découvrant un inconnu assit à sa table, face à elle, en train de manger tranquillement. L'air embaumait de senteurs culinaires alléchantes et elle saliva malgré elle.
« Qu… qui êtes-vous ? Vous êtes un ami de Roman ? »
La bouche pleine, Hannibal ne répondit pas, se contentant de la fixer de son air indéfinissable.
« Où est Roman ? Êtes-vous l'un de ses collègues ? »
L'inconnu déglutit et sourit brièvement d'un sourire qui n'avait rien de sincère.
« Je pense qu'on peut désormais considérer que je le suis, bien que je n'aie pas pris le temps de passer quelque concours que ce soit. Votre mari m'a généreusement évité ce contretemps. »
Indécise face à cette assurance presque insolente et à l'étrange aura qui semblait se dégager de cet homme, Lydia Fell fit un pas en arrière. Sourire lui aurait paru déplacé sans qu'elle sache pourquoi.
« Roman, tu es là ? » appela-t-elle à nouveau.
Il n'y eut aucune réponse. Hannibal termina tranquillement son assiette pendant que la brune essayait de choisir entre toutes les émotions contradictoires qui l'assaillaient. Finalement, elle se ressaisit et partit d'un pas décidé vers la cuisine. Elle voulut hurler en découvrant la nappe couverte de sang mais une main gantée de cuir l'en empêcha aussitôt. Ses yeux se révulsèrent pour tenter d'apercevoir son agresseur, mais elle s'évanouit avant. Avec dextérité, Hannibal lui brisa la nuque, puis retourna s'asseoir et se resservit. Tous ces préparatifs lui avaient donné faim et il avait encore du pain sur la planche.
.
Lorsqu'Hannibal Lecter referma définitivement la porte de la maison des Fell, il était près de trois heures du matin. Il était fatigué, mais pas suffisamment ensommeillé pour que sa vigilance en souffre. Le casque déjà bien enfoncé sur sa tête, il s'assura de ne pas se faire remarquer avant de placer les deux sacs contenant les restes broyés de feu le couple Fell qu'il destinaient aux chiens des Batignolles et à la faune aquatique de la capitale, puis démarra sa Triumph et s'éloigna.
Rien dans la maison ne laissait deviner ce qui s'était joué ce soir-là, sauf si l'on poussait l'expertise à des moyens médico-légaux de pointe – Hannibal n'avait pas une nuit entière à consacrer à l'effacement de ses traces et, de toute manière, c'était inutile. Tout ce stratagème lié à la cuisine n'était destiné qu'à provoquer des hauts le cœur chez les agents qui s'intéresseraient à la disparition douteuse du couple Fell.
Si Will avait été là, il lui aurait fait remarquer que la plaisanterie, si elle était de mauvais goût, était plutôt bien trouvée. Hannibal sourit à cette pensée et roula tranquillement jusqu'à l'emplacement du vieux café Guerbois où aimaient autrefois se rassembler les impressionnistes, puis s'enfonça dans une ruelle plus discrète à la recherche du nouveau groupe des Batignolles.
Plusieurs chiens étaient visibles et il siffla doucement pour leur signifier qu'il ne leur voulait aucun mal. Il coupa le moteur de la Triumph et sortit le sachet de viande. Aussitôt, plusieurs truffes se levèrent pour humer l'air et quelques queues remuèrent, mais la majorité des canidés conservaient cette attitude propre aux chiens victimes de négligence et de violence : ils avaient la tête basse et la queue entre les jambes, et ils observaient de loin.
Avec douceur et en mesurant ses gestes, Hannibal avança entre les mâchoires ouvertes. Son calme hors du commun lui avait toujours permis le passage là où d'autres se seraient immédiatement fais déchiquetés. Lentement, il disposa quelques petits tas de viande sur le bitume et un premier chien vint renifler. Rapidement, il goûta et fut imité par ses congénères dans un concert de jappements et de grognements. Satisfait de l'engouement que son buffet suscitait, Hannibal répartit des tas sur toute la longueur de la rue, permettant aux chiens placés le plus bas dans la hiérarchie de manger en même temps que les autres.
Après un rapide calcul, il estima que la totalité des restes serait consommée cette nuit et que le sang restant serait léché jusqu'à la dernière molécule, aussi ne s'attarda-t-il pas pour s'en assurer. Il renfourcha sa moto et la laissa descendre la pente légère en roue libre. Il ne l'alluma qu'une fois assez loin des chiens afin ne pas risquer de les faire fuir.
Cela ne lui prit que quelques minutes de faire un détour par les quais et déverser son chargement dans la Seine l'agitation discrète qui s'ensuivit – du moins, jusqu'à ce qu'un silure d'environ un mètre vingt s'en mêle – le conforta dans son idée que rien ne resterait. En tout cas, il serait impossible aux enquêteurs même les plus chevronnés de retrouver quoi que ce fut dans les eaux sombres de la Seine, sauf peut-être en la sortant de son lit et en filtrant soigneusement ses milliards de mètres cubes à travers une passoire.
Lorsqu'il rentra à l'hôtel, à quatre heures du matin, il trouva Bedelia profondément endormie dans la chambre où il l'avait laissée. Il vérifia une nouvelle fois les constantes, la perfusion et les sondes, puis alla se doucher et se prépara à aller se coucher.
Une fois étendu sous les draps froids, il se détendit et s'aperçut qu'il était vraiment épuisé. Le vol qui devait les emmener à Florence décollait à neuf heures précises, il n'avait donc que peu d'heures de sommeil devant lui, mais cela serait amplement suffisant.
Il pensa un long moment à Will, qui devait être arrivé à Kaunas. Les démons que l'empathe s'apprêtait à affronter ne lui appartenaient pas encore, mais Hannibal savait qu'il serait suffisamment fort pour les dompter et revenir grandi de ce voyage initiatique. Les paupières lourdes, il ferma les yeux et laissa sa respiration ralentir pour atteindre le rythme propice au basculement dans le sommeil profond. Oui, Will était suffisamment fort pour y arriver.
Merci d'avoir lu, et à dans un mois pour le prochain ! :')
En espérant que vous appréciez toujours de revisiter Hannibal en ma compagnie.
Maeglin
