Auteur : Maeglin Surion.
Disclaimer : les personnages et leur univers relèvent de Thomas Harris et Brian Fuller.
Rating : M.
Pairing : Hannigram.
J'espère que ces premiers pas en terres baltes vous plairont et je vous souhaite une bonne lecture.
XXX
Balliamo all'estero : Aria
Au moment où il posa pour la première fois un pied en Lituanie, Will fut accueilli par une violente bourrasque de vent glacé qui lui souleva les cheveux et sembla écarter chaque fibre de ses vêtements pour atteindre sa peau et la mordre. Ensommeillé et frigorifié, il frissonna et remonta son col. Il n'avait emporté avec lui que cette veste, quelques vêtements de rechange, une réserve de sous-vêtements et quelques bouteilles d'eau. Son lituanien était plus qu'embryonnaire et il espérait que certaines choses utiles sinon primordiales seraient gratifiées d'une traduction anglaise.
Heureusement, l'aéroport était riche en indications claires et il put se soulager, se réchauffer, s'autoriser quelques instants de répit à la buvette et se renseigner pour trouver la gare. Il s'y rendit à pied, sachant qu'il devrait y revenir lorsqu'il aurait décidé qu'il serait temps de partir pour l'Italie. L'argent qu'il avait apporté avec lui était largement suffisant pour lui permettre de prendre l'avion, mais le train était plus discret, et il avait l'avantage de ne jamais quitter le sol.
Dans la mesure où il ignorait combien de temps lui prendrait son expédition jusqu'aux terres d'Hannibal, il s'abstint de tout achat de billet vers Florence, mais se fit donner un petit carnet contenant les horaires des trains. Après une conversation laborieuse avec l'hôtesse du guichet, il apprit – ou, plutôt, admit – que le voyage en rame serait infiniment plus long que le vol dont il s'était tant plaint en circuit fermé.
Résigné, il paya son billet pour une ville dont il était bien incapable de prononcer le nom en remerciant mentalement Hannibal pour les notes salvatrices qu'il lui avait laissé. Et, après un sourire légèrement pincé à l'intention de la jeune femme en uniforme, il partit rejoindre son quai.
Heureusement, le trajet jusqu'à Panevėžys fut tranquille et il en profita pour sommeiller, bercé par les secousses du vieux train de l'ère soviétique.
Le froid qui l'accueillit à sa descente de la rame était encore plus mordant que celui de Kaunas. À environ cent-trente kilomètres plus au nord, Will était encore assez loin du château, mais aucun train ne desservait les petits villages qui bordaient les terres des Lecter et celles-ci s'enfonçaient loin dans les forêts des Lowlands. Il devrait faire le reste du chemin à pied et espérer croiser une bonne âme susceptible de le prendre en stop. Pour l'éventualité où il tomberait sur un psychopathe, Hannibal l'avait muni d'un couteau de chasse et quelques autres petits objets fort utiles en toutes circonstances. Comme pour se rassurer, l'empathe les frôla du bout des doigts et se mit en marche.
La chance voulut qu'il rencontre un vieux chasseur au volant d'un antique combi Volkswagen rouillé jusqu'aux sièges mais bien plus vaillant qu'il n'y paraissait. Il parlait un mélange d'anglais, de lituanien et de russe, plus peut-être quelque chose d'autre que Will ne parvenait pas à identifier. Avec force gestes et dessins explicatifs, il parvint à lui faire comprendre où il comptait se rendre et il sut que l'homme avait compris quand son visage jovial se décomposa. Il se signa et tenta de lui expliquer que la forêt était maudite.
« Je sais, je ne vous demande pas de m'y emmener. J'aimerais simplement que vous m'en rapprochiez. »
L'inconnu prit quelques minutes pour réfléchir, adossé à sa vieille guimbarde. Pendant ce temps, Will caressait gentiment le grand terrier noir couché à l'arrière du van. Apparemment rassuré sur la nature de son passager, le chasseur revint vers lui et lui tendit la main.
« Je conduire vous jusque bois noirs. Pas entrer. »
Soulagé, Will hocha la tête et sourit. Hannibal lui avait parlé des noms susceptibles d'être employés par les habitants pour désigner la région de la vieille forêt où il devait se rendre. Rassuré, il monta à l'avant après y avoir été invité et la grosse tête du chien vint se poser sur son épaule. Le visage buriné du vieil homme esquissa un sourire. Les éléments l'avaient tant malmené que sa peau avait l'air d'un morceau de parchemin complètement desséché parcouru de profondes ravines.
« Le chien, t'aimer beaucoup. Taip, jis tau patinka. »
Will ne saisit pas la fin de la phrase, mais il rendit son sourire au chasseur qui se concentra sur la route. L'antique radiocassette grésillait une sorte de chanson bizarre aux accents baltes ou russes qui lui vrillait les oreilles et le chauffage marchait mal mais, au moins, le vent ne les mordait plus.
Sans se cacher, il vérifiait régulièrement sur sa boussole et son compas que la direction était la bonne, et l'intensité de sa préparation – ou de sa volonté – sembla plaire à l'homme. Après plus de deux heures de trajet cahoteux, il le laissa à la lisière d'une imposante forêt aux troncs serrés et aux racines enchevêtrées. La forte présence de mousses et de lichen donnait un effet de bois vénérable. L'écrasante forêt semblait vieille, très vieille, même, mais à y regarder de plus près, les essences majoritaires étaient de celles qui croissaient vite et des stigmates de guerres étaient visibles çà et là sur les plus anciennes.
Debout derrière lui, près de son van, le vieux chasseur semblait indécis. Il jetait sans cesse des coups d'œil apeurés vers le sous-bois obscur, mais Will lui sourit d'un air bienveillant.
« Merci. Ačiū. » ajouta-t-il en prenant soin de prononcer correctement l'un des rares mots lituaniens qu'il avait appris.
Les yeux sombres d'Andrius – il avait cru comprendre qu'il s'agissait de son nom – semblèrent s'adoucir un bref instant quand il lui serra la main. Les politesses échangées, il prononça une sorte de bénédiction, fit un geste religieux envers Will, puis remonta dans son véhicule et s'éloigna.
Désormais seul au beau milieu de nulle part, l'empathe inspira à pleins poumons l'air glacé et humide des Lowlands lituaniens. Cette fois, pas de pollution atmosphérique, rien que les senteurs des pins, de la pluie et de la pierre. Le compas entre ses mains gantées, il s'enfonça dans la forêt en prenant soin de ne pas se prendre la cheville dans une racine ou un piège à mâchoires.
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Deux kilomètres à peine après avoir pénétré l'entrelacs dense de troncs et de fougères, Will remercia ses manies de marin. Sans elles, il n'aurait jamais pensé à se munir de ce compas et l'objet constituait sa seule et unique ligne de vie dans ce monde obscur. Tous les troncs se ressemblaient, la mousse étouffait ses pas et chuintait parfois, lorsqu'elle était trop fortement imbibée du brouillard précipité en gouttelettes. Il n'y avait pas âme qui vive dans cette forêt et Will s'en trouvait fort soulagé il avait l'impression de déambuler dans le Dreamcatcher de Stephen King.
« Il ne manquerait plus un type à genoux au milieu du chemin… » grommela-t-il pour lui-même.
Mais il n'y avait pas de chemin, simplement un chaos inextricable. Des racines enchevêtrées. Des amas de rochers fendus plantés comme des comètes dans l'épaisse couche d'humus. Au milieu de ces méandres traîtres s'ouvrait parfois subitement un parterre de mousse moelleuse où le pied s'enfonçait si profondément qu'on en perdait l'équilibre. L'une de ces mésaventures l'avait conduit à poser la main à quelques millimètres d'un vieil éclat d'obus rouillé qui avait failli lui transpercer la paume. Ce n'était pas parce qu'Hannibal avait révisé tous ses vaccins un mois avant leur fuite effective qu'il devait jouer avec le feu.
Décidé à être plus prudent, Will mesura davantage sa foulée et rallongea son temps supposé de trajet après tout, il n'avait pas à s'inquiéter, Hannibal était suffisamment intelligent pour se faire oublier jusqu'à son arrivée. Et même s'il devait quitter Florence prématurément, l'empathe savait qu'Hannibal trouverait un moyen de l'en informer ou de le retrouver. Où qu'il soit.
Rassuré à cette pensée, il se concentra sur sa progression et, libéré de ses préoccupations, remarqua pour la première fois que la forêt bruissait d'innombrables sons plus ou moins étouffés. Des oiseaux d'au moins cinq espèces différentes pépiaient au-dessus de sa tête. Au loin, un pic tambourinait contre l'écorce d'un épicéa. Plus près de lui, des grognements sourds laissaient deviner la présence d'une famille de sangliers. Tout d'un coup, cette forêt n'avait plus rien d'hostile, elle était pareille à celles qu'il avait connu dans son enfance pleine de vie, de senteurs fraîches et de sons rassurants.
Désormais dans son élément, Will se fraya un chemin toujours plus profondément dans les bois. Après plus de quatre heures de marche, il arriva au pied d'un mur de près de trois mètres de haut, couvert de liserons, de mousses et de lichens de toutes les couleurs.
« Bien, ce doit être le mur du château. Il ne me reste plus qu'à espérer être proche de l'entrée. »
Évidemment, il ne s'attendait pas à être entendu. Après quelques minutes de réflexion, il décida qu'il aborderait le problème par la gauche et se mit à longer l'édifice de maçonnerie. D'après ses estimations, il dut marcher encore cinq ou six kilomètres avant d'atteindre un vieux chemin de terre qui traversait le mur en son seul point faible : la grille du château. Au beau milieu de l'ouvrage en fer forgé rouillé et envahi par la végétation se trouvait un blason de bronze doré. En s'approchant, il put lire : « LECTER DVARAS ».
« Dvaras… "Château", sûrement. Ou peut-être "propriété"… Je demanderai à Hannibal. »
L'air pensif, il étudia la grille en quête du meilleur endroit pour l'escalader, car abandonné depuis des années ou non, le château n'en restait pas moins fermé à clef et il n'avait aucun outil sur lui. Heureusement, son agilité lui évita de s'embrocher sur les nombreuses piques en forme de lances qui surmontaient la grille et il atterrit souplement de l'autre côté. Le soir commençait à tomber et il devait se trouver un abri pour la nuit. Aucune lumière ne brillait dans l'imposant édifice en gros appareil. Ses hautes tours géométriques avaient l'air de sortir tout droit d'un conte de Bram Stoker et Will s'attendait presque à voir s'envoler Dracula.
Sans négliger sa prudence, il avança le long du mur, caché par les épais buissons et les hautes herbes. Il arriva devant une annexe de petite taille, également en pierres, qu'il devina être une ancienne écurie. Une litière de paille noircie occupait un vaste espace vide de tout animal en dehors de quelques souris venues s'abriter du froid. Au mur pendaient encore quelques longs filaments de foin pourri.
« Je me demande ce qu'il est advenu du vieux César… » pensa Will, nostalgique au sujet de l'unique cheval de trait de la famille Lecter.
Hannibal lui avait parlé de César avec une affection non feinte et il lui avait semblé qu'il était attaché au vieil étalon autant que lui à ses chiens. Le professeur aurait aimé pouvoir lui dire que l'animal allait bien ou qu'il avait été bien traité jusqu'au bout, mais il devait reconnaître que si le cheval était déjà âgé à l'époque où Hannibal était revenu, il devrait sans doute être mort, aujourd'hui. Tout cela s'était passé il y a plus de douze ans.
En revenant à lui, il s'aperçut qu'il faisait tout d'un coup beaucoup plus sombre. En l'espace de quelques minutes à peine, la nuit avait étendu sa cape noire sur les Lowlands et il ne voyait déjà presque plus les contours du château. L'air indécis, il observa tour à tour la haute demeure peu engageante et la vieille litière souillée par les ans. Finalement, il retourna dans l'ancienne écurie et s'aménagea un petit coin le long du mur. Le sol n'était pas aussi humide qu'il en avait l'air et, si la paille sentait le rance, elle gardait un certain pouvoir isolant.
Engoncé dans son sac de couchage, la main sur son couteau de chasse, il s'endormit presque aussitôt tant il était épuisé. Immédiatement, la réalité se fondit dans le rêve. Le monde qui l'entourait lui paraissait toujours incroyablement tangible, mais des pas se firent rapidement entendre. Quatre coups à chaque fois, bien nets et réguliers, comme le pas d'un quadrupède ongulé, mais bien trop ténu pour être confondu avec le claquement puissant des sabots d'un cheval de trait. D'ailleurs, ce rythme était bien connu de Will et il ne sursauta pas lorsque l'imposante ramure noire manœuvra pour passer la porte. Lentement, le grand cerf-corbeau entra dans l'écurie. Son pelage parsemé de plumes ondulait souplement, comme sous une brise invisible, et son regard sombre était empreint d'une douceur inédite. Avec calme, l'animal avança et vint s'allonger contre lui, le protégeant du froid et des cauchemars. Sa présence engendra un relâchement profond chez l'empathe qui sombra dans un vrai sommeil réparateur, exempt de toutes hallucinations et de tous démons.
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Naturellement, lorsqu'il s'éveilla, il n'y avait aucun cerf dans son abri de fortune ouvert à tous vents. Légèrement engourdi par le froid mordant de l'automne lituanien, Will s'extirpa de son cocon et fit quelques pas pour se dérouiller les jambes. Lorsqu'il risqua un coup d'œil à l'extérieur, il ouvrit la bouche de stupeur. Tout était blanc. La neige, tombée en quantité durant la nuit, avait recouvert chaque parcelle de terre et de pierre, si bien que le château hanté avait désormais des allures de conte de fée. Décontenancé, Will s'aperçut que la neige était entrée comme une vague semi solide dans l'écurie, formant une petite congère sur laquelle il se tenait.
Rassemblant ses affaires, il sortit brièvement son thermomètre de poche. La veille, il affichait quatre degrés Celsius. C'était peu, mais c'était supportable – Hannibal l'avait prévenu qu'à cette période, le temps était particulièrement capricieux – mais ce matin, le mercure stagnait en dessous de moins dix degrés. Grelotant, les doigts raidis par le froid, Will chercha les sous-vêtements thermiques fournis par Hannibal et, après le désagréable moment passé à se dévêtir pour les enfiler sous les autres, commença à se détendre. Désormais, il ne perdait plus de chaleur et le sang recommençait à irriguer ses extrémités douloureuses.
Lorsqu'il se mit en route, quelques temps plus tard, le vent était tombé et un silence de sépulcre emplissait le château. Chacun de ses pas faisait craquer la neige comme du bois sec et il espérait qu'aucun loup, ours ou, pire, qu'aucun homme ne rôdait dans les parages.
La lourde porte principale était verrouillée, mais Hannibal lui avait parlé d'un passage discret donnant sur les cuisines. Avançant à tâtons le long des hauts murs porteurs, il fouillait la maçonnerie des yeux à la recherche d'une porte dérobée. Lorsqu'il la trouva, il fut soulagé de constater qu'elle était en bois et que l'humidité l'avait fortement déformée, si bien qu'elle formait presque un demi-cercle vers l'extérieur, seulement retenue par l'un des gongs supérieurs et sa serrure encore verrouillée.
Prudent, Will balaya l'espace intérieur de sa torche et découvrit un amoncellement de vieux récipients et autres paniers vaguement alimentaires. Aucun bruit ne sortait du débarras, aucune lumière autre que celle qui l'accompagnait ne filtrait. Un rat gros comme un chat détala entre ses jambes lorsqu'il entra et il dût se couvrir le nez pour ne pas tousser à cause des moisissures. Leur senteur piquante irritait ses voies respiratoire et il fut soulagé de constater qu'elles se raréfiaient dans les couloirs qui sortaient de la cuisine. Effrayé mais certainement pas désorienté, l'empathe erra longtemps dans les longs couloirs, les chemins dérobés destinés au personnel et les pièces de vie. Sous ses yeux défilaient des pans entier d'histoire noircie, souillée, même profanée. À l'arrière, juste au-dessus de la cuisine, il s'arrêta à une fenêtre de verre soufflé encore intacte et plissa les yeux pour deviner la forme stylisée par la neige qui se dessinait devant lui. On aurait dit une hache plantée dans un morceau de tronc d'arbre et Will se souvint de Chef, le plus fidèle employé des Lecter. Hannibal lui avait raconté comment les monstres avaient pris sa vie, avec une hache, juste derrière la maison. Frissonnant de répugnance plus que de froid, il tenta de chasser ces images affreuses de son esprit en reprenant sa marche à travers les corridors. Chacun de ses pas soulevait un petit nuage de poussière et il n'eut aucun mal à deviner que personne n'était venu depuis très longtemps.
De toute évidence, les occupants successifs – l'armée soviétique et son orphelinat, notamment – n'avaient pas eu grands égards pour les biens des Lecter. À l'étage noble du château, Will découvrit une pièce vaste au plafond haut. Sous la saleté, on devinait d'anciennes fresques dignes des grands maîtres italiens. Des putti de stuc s'élançaient vers les moulures en brandissant des instruments de musique rongés par le temps. Des écorchures sur le plancher de bois laissaient deviner des déplacements brutaux de meubles et du somptueux lit à baldaquin ne subsistait qu'un ciel fatigué au bleu passé et au blanc jauni.
« La chambre de sa mère… » murmura Will pour lui-même.
Cela ne faisait aucun doute, il avait atteint le lieu qu'Hannibal considérait comme le saint des saints, celui pour lequel il avait employé le terme de « profanation » pour faire référence aux actes des soviétiques. Là où le directeur de l'orphelinat où il avait passé plusieurs années avait installé son bureau. Naturellement, plus rien ne subsistait du charme chaleureux qui devait accompagner la défunte mère d'Hannibal. Contre un mur, Will reconnut ce qui restait d'un clavecin très ancien, couvert de scènes de genre d'un autre temps aux couleurs passées additionnées de traînées verdâtres dues aux moisissures et à la négligence.
Mal à l'aise, il se força néanmoins à explorer chaque recoin de la pièce. Peut-être qu'une cachette quelconque avait échappé aux années de malveillance, de pillage ou de simple curiosité. Mais Will ne trouva rien, sinon un fin collier d'argent portant une petite perle sauvage en pendentif. La perle, irrégulière, était ternie par la poussière et la crasse, de même que la chaîne fragile, mais les lattes du plancher l'avaient protégé des regards indiscrets pendant des années. Will ne l'avait vu que parce qu'il avait crissé sous sa semelle tandis qu'il raclait le sol de son pas traînant et réticent.
Il nettoya le collier du mieux qu'il le put et le porta à la lumière du jour. Ce devait être un bijou magnifique lorsqu'il ornait encore le cou de l'héritière des Sforza et des Visconti. Un fin sourire au coin des lèvres, le professeur l'enveloppa soigneusement dans un mouchoir et le rangea dans la poche la mieux protégée de son sac il espérait ainsi pouvoir l'offrir à Hannibal, peut-être en guise de confirmation de la quête accomplie.
Will avait pensé qu'il aurait du mal à retrouver la chambre d'Hannibal après tant d'années, mais il n'en fut rien. Il sut qu'il s'y trouvait à l'instant même où il franchit le seuil. Rien de rationnel ne pouvait expliquer ce qu'il ressentait à cet instant, mais il n'avait pas le moindre doute quant à la véracité de ses déductions – ou, plutôt devrait-il dire, de ses perceptions.
Les murs, autrefois d'un rouge profond, apparaissaient bruns et ternes sous leur épaisse couche de saleté, mais Will distinguait çà et là des motifs plus complexes, des arabesques dignes des plus somptueux papiers peints de Buckingham. Repoussé contre le mur du fond, le lit était toujours là. Le sommier s'était affaissé mais les boiseries complexes avaient conservé leur charme et, ici encore, l'empathe reconnut la tête de sanglier qui était l'emblème de la famille Lecter. Il laissa courir ses doigts sur leur surface rugueuse, là où il savait qu'Hannibal avait dû faire de même. Les yeux mi-clos, il arpentait la pièce d'un pas absent, presque chancelant, tandis qu'autour de lui le décor semblait se fondre en quelque chose d'infiniment plus chaleureux et, surtout, de vivant.
Il avait l'impression que la lumière était revenue dans la pièce. Les meubles avaient changé de place, certains étaient apparus, le papier peint avait retrouvé son rouge d'antan et une douce chaleur l'entourait. Face à l'une des fenêtres, un fauteuil d'osier au dossier haut était occupé par un garçonnet d'environ huit ans. Ses cheveux blonds semblaient parsemés de mèches d'or sous les jeux de lumière des lampes à huile et son profil, quoique plus doux, ne laissait aucun doute quant à son identité. Lorsque Will s'approcha de lui, l'enfant cessa de dessiner et leva les yeux. C'étaient des yeux d'or patiné au cœur desquels semblait brûler le feu des lampes. Le feu de la Terre elle-même. Ce regard, Will le connaissait par cœur. Il sourit, Hannibal aussi.
Comme rassuré par sa présence, l'enfant retourna à son dessin et Will reconnut l'un des plus célèbres tableaux de Claude Monet, l'un des chefs de file de l'impressionnisme. La Pie, posée comme une note sur la partition de la barrière, agrémentait joliment le paysage enneigé dépeint par le vieux peintre et brillamment retranscrit par le jeune Hannibal. Sa main gauche, menue mais déjà si singulière, suppléait aux pinces en maintenant la feuille en place tandis qu'il peignait de la droite. Malgré tout le temps qu'ils avaient passé ensemble, Will ne l'avait jamais vu user de peinture ou d'aquarelle, seulement de mine de plomb, de sanguine ou de fusain, voire de craie et de pastels, mais rien qui requérait l'usage d'un pinceau. Maintenant qu'il y réfléchissait, les dessins d'Hannibal, d'un réalisme stupéfiant, n'avaient jamais – ou presque, en l'occurrence – de couleurs.
Se détournant à regret du garçonnet, Will avisa la pochette ouverte sur la petite table basse, près de lui. Elle contenait plusieurs dessins colorés là encore, le maître-mot était le réalisme, être le plus proche possible de la nature. Il vit une aile de rollier et un bout d'oreille brunâtre appartenant à un lièvre. Sans plus songer qu'il s'agissait d'un rêve éveillé, l'empathe tendit la main et saisit les peintures. À nouveau, Hannibal s'interrompit et leva la tête vers lui.
« Albrecht Dürer, grand maître flamand du seizième siècle. Il a porté l'art de l'aquarelle et de la peinture en général à un niveau inédit. Sans parler de la gravure.
― J'imagine qu'il ne s'agit pas d'originaux. »
Hannibal sourit, de cette manière si particulière, celle qu'il lui réservait toujours.
« Non, en effet. J'ai peint ces aquarelles au printemps dernier.
― Ton talent est prodigieux.
― Copier est aisé, Will, fit la voix fluette du jeune Hannibal avec le ton indescriptible de l'adulte qu'il connaissait.
― Je pense pour ma part que cela dépend du bagage initial… »
Habitué à son caractère buté, Hannibal ne dit rien, se contentant de sourire. Du moins, se disait Will en admirant les détails des plumes de l'oiseau, l'Hannibal de maintenant, celui, adulte, qui l'attendrait à Florence. Il se souvint soudain que dans la cuisine de sa maison de Baltimore, tout près de la porte y menant, le Lituanien avait accroché deux dessins identiques. Étant donné les événements qui avaient suivi ces temps de paix, Will doutait qu'il s'agisse des mêmes peintures, mais rien ne semblait affirmer le contraire. Il mourait d'envie de poser la main sur l'épaule frêle, mais il craignait que le rêve ne disparaisse au même instant, aussi se contenta-t-il de l'observer, profitant du privilège qui lui était accordé par son subconscient. Hannibal avait l'air si serein, si confiant… Comme il l'avait sans doute été avant que Vladis Grutas ne lâche ses monstres sur le château…
Perdu dans ses pensées, il reposa le Lièvre et l'Étude d'aile d'oiseau brillamment copiés sur Dürer, et laissa ses yeux se poser sur le manteau blanc étendu au dehors. En plein centre de sa vision, se tenait le cerf. Droit, fier et aussi sombre que l'espace intersidéral, il demeurait immobile, ses quatre sabots fermement plantés dans la neige épaisse. L'absence de soleil ne lui dessinait aucune ombre, ce qui ajoutait au mysticisme de cette apparition. Intrigué plus qu'intimidé, Will se concentra sur lui et, peu à peu, sentit qu'il faisait à nouveau terriblement froid et qu'un courant d'air insidieux venait agresser la peau fragile de sa nuque. Lorsqu'il tourna à nouveau la tête vers Hannibal, il craignit qu'il ait disparu, mais l'enfant dessinait toujours. Seulement, son apparence avait changé.
Les luxueux vêtements avaient cédé la place à des haillons indéfinissables et une lourde chaîne noire et rouillée pendait à son cou. Ses contours avaient pénétré les chairs et les blessures formaient de petites auréoles rougeâtres. Les cheveux de l'enfant étaient sales, parfois agglutinés en mèches épaisses et raides. Son bras gauche portait une marque sinistre de couleur noire, presque violacée. Il était horriblement maigre, ses joues étaient creusées, ses yeux, caves, et ses lèvres, gercées.
En état de choc, Will recula comme si on l'avait giflé et perdit l'équilibre. Dans un réflexe désespéré pour se rattraper, il referma les doigts sur le dossier d'osier. Aussitôt, celui-ci tomba en poussière et le profiler bascula en arrière. Le fracas qui s'ensuivit aurait réveillé un mort tant la pièce était encombrée de vieux tabourets, paniers et autres objets parfois indéfinissables.
Étendu au beau milieu de ce capharnaüm, Will retint son souffle. Les derniers petits objets cessaient progressivement de rebondir, d'autres de tournoyer, et des bruits d'ailes paniqués se faisaient entendre plus haut. À certains endroits du plafond, l'humidité et les rats avaient rongé les planchers et des trous étaient apparus, visiblement appréciés des pigeons et autres chauves-souris. Après une attente interminable et angoissée, le silence revint et, au bout de quelques temps qu'il jugeait « de sûreté », Will se détendit. Il se redressa sur son séant et avisa la fenêtre d'un air peiné. Hannibal avait disparu, de même que la table et des dessins qui n'existaient que dans son rêve – et, sans doute, dans le palais mental de son compagnon. Se relevant, il s'épousseta et revint là où il se tenait quelques instants auparavant.
Le cerf avait disparu, mais Will distinguait nettement une fine ligne d'empreintes de sabots dans la neige inerte. Brusquement inquiet, il sortit en hâte de ce qui avait autrefois été une chambre chaleureuse emplie de promesses et dévala les escaliers. Il se précipita dans les vieux corridors où sa course résonnait comme des coups de tonnerre, se glissa dans le vieux passage destiné aux employés et déboula dans la cuisine avant de jaillir par la porte déformée par laquelle il était entrée. Essoufflé, il se tint là quelques minutes, les sourcils froncés et l'esprit embrouillé. Il avait emprunté ce chemin comme s'il le connaissait par cœur, mais c'était par une autre voie qu'il avait atteint la chambre d'Hannibal. Il n'avait aucun moyen de savoir où il allait tandis qu'il courait comme un fou dans le vieux château. Absolument aucun.
Déboussolé, il déglutit difficilement, l'acte engendrant une douleur passagère dans sa gorge jusqu'à dans son œsophage, puis se passa les mains sur le visage. Vaguement rassuré par l'absence de fièvre, il se força à revenir à l'instant présent et reprit son chemin en direction de la piste laissée par le cerf. Il la trouva bien qu'il s'attendît à ce qu'elle n'existe plus, et la suivit des yeux jusqu'au mur de pierre. Là, une petite zone dérangée laissait penser que la bête hybride avait bondit et Will grimaça. Il savait que ce cerf-corbeau était le fruit de son imagination. Il savait qu'il était à la fois Hannibal et lui-même, cette part sombre, terrible et magnifique que le psychiatre était parvenu à mettre au jour.
Pensif, il leva les yeux vers le ciel gris et soupira. D'un bond souple, il s'éleva jusqu'à près d'un mètre vingt et saisit le lierre qui craqua mais ne céda pas. Il se hissa à la force des bras et atterrit de l'autre côté, à l'endroit exact où le cerf qui n'existait pas s'était réceptionné. Ses pas partaient droit dans les bois et Will se mit à les suivre. En consultant sa montre, il fut surpris de constater que l'après-midi était déjà bien avancé et il frissonna à l'idée de coucher à la belle étoile par ce froid, dans cette forêt aux allures d'antre malveillant et à la merci de tout ce qui pouvait y rôder – ou y trouver refuge. Cependant, Will n'avait pas l'intention de faire demi-tour. Il était venu ressentir les sentiments et les émotions d'Hannibal, vivre ce qu'il avait vécu. Et il le ferait. Quant à l'animal… Le grand cerf-corbeau ne l'avait jamais trahi.
Mon lituanien est plus que brumeux mais, d'après Google Trad. (on ne se moque pas), "taip, jis tau patinka" voudrait dire "oui, il t'aime bien". Et "Ačiū" serait "merci". J'ai décidé de le croire x)
Je vous remercie d'être fidèle à cette fic (après tant de chapitres, ça me fait d'autant plus plaisir !) et vous dis à la prochaine pour la suite !
Maeglin
