Les mois s'écoulent, de planète en planète. Sunji sympathise vite avec le reste de la ''faction Dietz''. L'ancien amiral de la flotte gamilon y était emprisonné et est devenu un symbole, même si les réels investigateurs de la rébellion organisée sur Leptapoda ont été sa fille Melda et ses compagnons, Larkin et Dolmen. Il y a quelques autres personnes qui ont acceptées de quitter leurs planètes et de les suivre, dont un jeune garçon, Ilian, un saltzi à peine adulte avec de doux cheveux bruns et une date sur le poignet qui remonte à quatre ans et demi et pour lequel elle ressent une certaine affection. La plupart sont des soldats, même Ilian. Puis il y a Elisa, une ancienne diplomate, et Sunji. Elles ont tendance à s'affirmer des amies, mais Sunji comprend vite qu'elle est là, près de la gamilon, bien davantage parce qu'elle parle gatlantéen et qu'il y en a beaucoup, sur les planètes-prisons que pour ses capacités- très ordinaires- en tant que soldat.
Il s'est écoulé presque six mois quand ils prennent le chemin de la Grande Gamilas- le nom fait rire Sunji à chaque fois qu'elle l'entend. Elisa se met à lui parler de la planète en général.
-J'ai encore une maison là-bas, lui explique la gamilon. Peut-être pourrais-tu venir vivre avec moi?
Sunji accepte plutôt rapidement. Elle a bien vécu plusieurs mois en proximité avec elle, et elle se voit mal dire non maintenant.
-Où iront s'établir les autres?
-Il y a plusieurs logements disponibles pour eux dans les plus grandes maisons de la capitale.
-Que feront-ils?
Elisa lui sourit.
-Ce sont des militaires, Sunji. Certains choisiront peut-être une autre voie, mais je parie que la majorité s'enrôlera à nouveau.
Sunji joue distraitement avec un coin de sa cape. Elle pense aux dernières nouvelles qu'elle a entendu des mondes-prisons, réinvestis par les anciens prisonniers en tant que citoyens. La vie est rude mais ces mondes sont les leurs. Sur Leptapoda, les mines sont exploitées avec leur lot de pierres précieuses, et sur Meridela, d'où vient Ilian, la végétation est riche, avec de nombreuses plantes uniques. Auraient-ils pu rester là-bas? Auraient-ils mieux fait de rester là-bas? L'aurait-elle jamais rencontré?
-Tu penses à ce garçon, pas vrai? lui demande Elisa avec un petit rire. Vous vous plaisez bien, tous les deux, non?
Sunji réprime le sien, mais ses joues sont roses. Elle sait très bien de quoi parle Elisa, elle a entendu assez de rumeurs sur l'amitié qu'ils se portent et leur ressemblance. Ils ont supposément le même âge et la même race. Il y a un moment qu'elle a accepté que les gens la croient saltzi, et quand à son âge… S'il semble à Sunji qu'elle est plus vieille que lui, la différence ne doit pas être énorme, tout au plus une dizaine d'années.
-C'est faux. Ilian est comme un frère.
-Ilian, répète Elisa. Quel joli prénom.
Elle apprend par la suite qu'Elisa a ouvert sa maison à d'autres et qu'elle a expressément offert un logement à Ilian, sans lui dire. Sunji a la surprise de le voir parmi les trois hommes qui vivront dans les étages inférieurs, le premier jour où ils s'installent à la hâte. Les deux femmes donnent un rapide coup de main avant de monter aux derniers étages, qu'elles occuperont.
-Tu ne me l'avais pas dit, lui reproche Sunji.
Elisa sourit avec un air innocent.
-N'est-il pas comme un frère? Ne veux-tu pas garder ton frère près de toi?
Sunji garde un bref instant de silence.
-J'imagine.
Elisa lui montre rapidement son étage. Sa chambre est une jolie pièce, déjà prête, toute en bleu et blanc. La salle de bain est juste à côté. Elle est fatiguée mais décide tout de même de prendre une douche. L'eau chaude est vivifiante : elle était rare, sur le navire, et avant… Elle s'en souvient à peine. Quand elle en sort, le miroir est embué. Sunji en essuie un bout et se penche pour se dévisager. Elle fixe un long moment ce visage doux, encadré de longs cheveux noirs, sa peau réellement blanche,- peu importe de quelle race elle est réellement, Sunji sait qu'elle est généralement considérée comme une belle femme- mais en revient toujours à ses yeux factices.
Elle retourne ensuite dans la chambre, se faisant une natte rapide avant de se coucher. Le lit est moelleux, et elle sombre vite dans un sommeil sans rêve.
Au matin, avant de sortir, elle enfile rapidement son habituelle tunique bleue. Elle grimpe l'escalier pour être accueillie par des rires. Les hommes chahutent dans la cuisine du dernier étage. Elisa- bien habillée- est assise au milieu, elle mange en silence mais en souriant.
-Sunji, fait Ilian avec affection, lui levant son verre.
La jeune femme prend la chaise à sa droite, se sert dans les plats posés sur la table.
-Il y a une table à manger, lance Elisa, mais je n'ai pas réussi à les y traîner.
Elle roule des yeux exagérément, arrachant des rires.
-La nourriture est ici, rétorque un des hommes avec amusement. Pourquoi aller manger ailleurs?
Il tend une tranche de pain orangé à Sunji. Il est gatlantéen, brun, environ la trentaine, et le sourire qu'il lui adresse lui plaît.
-Sunji Eben, se présente-t-elle en lui retournant.
-Oren Kanret, retourne-t-il.
-Ilian Loris, renchérit son ami.
-Shajan Dera, poursuit le dernier, un saltzi comme Ilian.
Lorsqu'arrive son tour, Elisa hausse les épaules.
-J'ose espérer que vous savez déjà tous mon nom.
Quelques rires se font entendre, puis le repas reprend. Les deux femmes sont les seules à rester à peu près en silence. Avant que Sunji ne prenne une première bouchée, Elisa lui donne un couteau beurré d'une pâte blanche.
-Qu'est-ce que c'est?
-Du fromage.
Sunji y goûte avec précaution avant de décider que le goût est plutôt agréable. Rien ne lui est familier : elle teste ensuite une série de fruits et deux pâtisseries plutôt amères. À la fin, plus rien ne reste sur la table. Elisa regarde le tout en secouant la tête d'un air dépité.
-Je n'ose même pas imaginer ce que vous allez me coûter en nourriture.
Des excuses timides se font entendre, mais la table est débarrassée en moins de deux. Après avoir salué Elisa et Sunji, ils redescendent.
-Je vais aller voir si je peux aider, murmure Sunji.
Elle reprend l'escalier qui lie directement son appartement à celui d'Elisa pour aller se changer avant toute chose. Elle n'a qu'une seule tenue de rechange, un pantalon et une chemise usés mais confortables, qu'elle enfile avant de reprendre ses bottines et sa ceinture de cuir noir. Elle se résigne à laisser son instrument et son pistolet- après tout, il n'y a aucun risque qu'elle puisse les perdre-, mais glisse con couteau sous sa ceinture. Après quoi elle redescend. Il est bizarre, au début, de ne plus sentir le poids de son violon auquel elle s'était réhabituée, mais elle sait que c'est plus pratique et elle s'y fera vite. Elle aide Ilian à déplacer quelques meubles.
-Je suis un peu mal à l'aise, lui avoue son ami. C'est si grand.
Sunji regarde l'appartement d'un œil critique. Une chambre, un salon, une cuisine et salle à manger, une salle de bains. Ilian compte se contenter de la chambre, de la salle d'eau et de la cuisine à l'occasion.
-Tu la connais bien, Elisa? Tu crois que son offre est sincère?
-Oui, assure Sunji.
Ilian reste pensif un court instant.
-Je sais qu'elle nous a beaucoup aidé et qu'elle a été dans la même situation que nous, mais une part de moi se demande si elle se moque de nous ou si elle changera d'idée ou...
-C'est une femme généreuse, Ilian. Elle veut bien faire, c'est tout.
Ilian l'invite dans sa chambre, après avoir partagé un bref repas. Ils s'assoient sur le lit et il lui montre l'ordinateur qu'Elisa lui a offert- et dont un modèle identique se trouve sur la commode de la chambre de Sunji. Celle-ci croit qu'ils étaient d'abord disponibles à de possibles invités- qui, elle ne sait pas, elle n'a pas demandé-, mais tout est désormais à eux.
-Je me sens redevable, lui confie-t-il.
-Elle ne pense pas ainsi, tente-t-elle de le rassurer. C'était un cadeau, elle ne s'attend pas à ce que tu lui rendes quoi que ce soit.
Elle s'aperçoit bien vite qu'Ilian regarde le tatouage sur son poignet, qui remonte désormais à cinq ans.
-J'ai fait un peu plus de trois ans avant notre capture. Sur Meridela, un ami (Ilian utilise en fait le même terme intraduisible qu'elle utilise pour parler d'Eben) m'a dit que les années continueraient à s'additionner. Ç'a été une expérience bizarre, conclut Ilian. Mes compagnons se sont mis à me considérer comme étant des leurs tandis que les gardiens me rappelaient sans cesse mes origines saltzies. Aujourd'hui, on me considère comme gatlantéen ou saltzi, selon à qui je m'adresse- mais je ne suis pas de Gatlantis et je ne suis plus de Saltz.
Sunji acquiesce : elle connaît elle aussi cette quête identitaire. Ilian éteint l'ordinateur et le met de côté.
-Et toi, d'où viens-tu? l'interroge-t-il.
Elle penche la tête sur un côté, laissant ses longs cheveux noirs glisser sur sa poitrine.
-Je ne me souviens pas.
-Comment est-ce possible?
-Je ne sais pas. Je devais avoir environ… peut-être treize ou quatorze ans, quand j'ai été capturée. Au départ, je me rappelais ma famille, mes amis. Mais peu après, leurs visages et leurs noms ont commencé à s'effacer. J'étais dans un tout nouveau monde, je devais apprendre une nouvelle langue, une nouvelle culture, je ne pensais qu'à survivre.
Ilian acquiesce en silence, il n'a pas vécu la même chose mais il la comprend. L'heure qui suit est empreinte d'une drôle de complicité entre eux. Sunji l'aide à ''déménager'' jusqu'au début du soir. Ilian lui demande si elle veut rester dormir. La jeune femme sourit avant de refuser. Ce n'est pas ce genre de relation qu'elle veut, mais elle reste évasive, ne sachant pas quoi lui dire. Elle remonte peu après.
