-Et alors? lance Elisa sans prévenir, au dîner.
Prise de court, Sunji dévisage son amie.
-Quoi, et alors? retourne-t-elle avec un peu plus d'agressivité qu'elle ne le voudrait.
Son amie n'en fait pourtant aucun cas.
-Tu as été absente toute la journée. Que s'est-il passé?
-Rien.
-Rien? répète Elisa.
Elle ne cache même pas son amusement.
-Rien, insiste Sunji.
Et elle se remet à manger, espérant qu'Elisa puisse clore la discussion, mais la femme continue à l'observer. Un peu lasse, Sunji dépose ses ustensiles.
-J'étais avec Ilian, révèle-t-elle.
-Ah, fait Elisa.
Sans même relever les yeux, Sunji sait qu'elle sourit.
-... Et il a soulevé une question intéressante.
La brune lève la tête.
-Il voudrait savoir qu'est-ce que cela t'apporte.
Elisa laisse passer quelques secondes avant de déclarer:
-Je ne comprends pas.
Sunji commence déjà à regretter ses paroles. Elle ne saurait dire pourquoi, mais elle devine, elle sent les fantômes d'Elisa dans cette maison et elle sait qu'aborder le sujet sera douloureux… Mais une part d'elle a réellement envie d'en savoir plus.
-Tu nous aides parce que tu ne veux pas te sentir seule?
Elisa ne dit toujours rien.
-Je suis désolée, déclare rapidement Sunji, ayant l'impression d'avoir franchi une limite. Je…
-J'étais mariée, répond alors Elisa.
-Tu... Ah…
Elle ne sait quoi dire, mais son amie reprend vite la parole.
-Il est mort au combat. Ce n'est pas inhabituel, mais…
Elle ne pleure pas mais sa tristesse est presque palpable.
-Mais tu aimerais qu'il soit encore là. Je comprends.
La gamilon parvient à sourire, se frottant les yeux- peut-être essuyant une larme que Sunji n'a pas vue.
-Je ne t'ai jamais demandé… Cet homme, celui dont tu portes le nom…
Sunji opine, se sentant soudain déplacée.
-… tu l'aimais?
-Oui, je crois.
-Et lui, il t'aimait?
-Il m'a sauvée.
Et c'est la seule chose qu'elle peut dire. Est-ce qu'Eben l'aimait? Elle est incapable de le dire. Tout ce qu'elle sait est que pour une raison ou une autre, il a pris la décision de l'épargner. Elisa la regarde. Elle semble comprendre.
-Et il te manque, je suppose.
Sur Leptapoda, les hommes et les femmes étaient à part, mais ils se voyaient parfois. Pourtant, après l'époque du Renada- le navire de Gatlantis-, elle n'a plus revu Eben.
-Parfois.
-Tu disais qu'il était comme ton père…
-Il n'était pas mon amant, en tout cas.
-Quel âge avais-tu quand vous… vous êtes rencontrés?
-J'avais quatorze ans- c'était il y a seize ans.
Elisa étouffe un hoquet, et Sunji se sent presque coupable, sans savoir pourquoi, ni ce qui surprend son amie à ce point. Si ce n'est pas un mensonge, ce n'est pas non plus la vérité: elle a trente ans depuis son arrivée sur Leptapoda. C'était un joli chiffre.
-Tu étais jeune.
C'est presque une question.
-Oui, je l'étais, répond Sunji d'un ton neutre.
Ce n'est qu'après un instant d'hésitation qu'Elisa ose lui poser la question qui lui brûlait les lèvres, manifestement depuis un moment.
-Que t'est-il arrivé?
-Nous... Nous voyagions.
Elle n'en est pas certaine, mais c'est l'explication la plus probable qu'elle ait trouvée.
-J'étais avec mes parents.
Ce sont les deux personnes dont elle se souvient le plus, dans le brouillard d'avant. Le visage de sa mère est flou, mais Sunji se rappelle la chaleur de son sourire et ses cheveux noirs comme les siens. L'image de son père est plus lointaine, mais encore là. La seule chose qui revient encore à la jeune femme était qu'il portait un drôle de prénom- qui n'appartenait pas à leur race, quelle que soit celle-ci.
-Et nous avons été capturés avec le reste du navire.
-Ils ont été tués?
Sunji penche légèrement la tête, masquant une grimace. Elle ne reprochera pas à Elisa sa curiosité -ce n'est pas la première fois- mais avec elle, c'est différent de… De faire face à Ilian, par exemple. Elle n'a pas la même relation avec lui qu'avec elle, évidemment, mais il y a avec Elisa quelque chose d'autre qui la rend plus gênée de se dévoiler. Peut-être parce qu'elle sait qu'Ilian comprendra mieux, se dit-elle.
-Tu me parlerais de ton mari? Si je te le demandais?
La réplique lui a échappé, et la première seconde, la voyant ainsi "figée", Sunji s'attend à n'importe quelle réaction. Pourtant, après ce délai, Elisa acquiesce. Son geste est un peu lent et ses yeux sont tristes, mais elle comprend la comparaison. Elles terminent de manger en silence avant de débarrasser. Ce fameux silence restera une bonne partie de la soirée, et même au delà, mais il n'est pas réellement triste, plutôt compréhensif. C'est le signe qu'Elisa et elle comprennent finalement ce que l'autre a vécu.
…
Au matin, curieusement, c'est Oren qui vient la réveiller. Sunji, à moitié présente, qui s'attendait à Elisa, a la surprise de voir cette main verte aux doigts calleux caresser son épaule. Elle s'attarde un bref instant sur les muscles de son bras avant de lever les yeux vers son visage. Il a un certain charme, c'est vrai, mais pas comme Ilian : Oren a les traits d'un guerrier gatlantéen, même si son visage s'adoucit, que ses cheveux deviennent longs, que ses yeux paraissent gentils et qu'il sourit beaucoup. Comme maintenant. Simplement, comme avec Ilian, elle ne sait pas si elle a envie de... De ce genre de relation. Puis, souriant toujours, il s'assoit et se laisse tomber sur le lit, allongé à côté d'elle.
-Je voulais voir si tu étais réveillée, se justifie-t-il à voix basse.
Sunji réprime un rire. Les doigts d'Oren se mettent à caresser sa nuque et sa clavicule, mais reste respectueux envers elle, ne descendant pas vers sa poitrine.
-Les autres sont en haut? s'enquit-elle d'une voix encore quelque peu ensommeillée.
Il retire sa main après une dernière caresse, avant de lui confirmer que oui.
-Je dois m'habiller, marmonne-t-elle en s'obligeant à se lever.
-Quand à moi, tu es parfaite ainsi, lui lance Oren avec amusement.
Une chaleur se fait sentir en son ventre. Sunji attrape en vitesse son pantalon noir et son chemisier, blanc avec des décorations grises, pour se couvrir.
-Nous en reparlerons, dit-elle à Oren.
Après avoir pris ses bottes et sa ceinture, elle s'observe dans le miroir. Elle glisse les doigts dans son épaisse chevelure noire, se demandant si… Oren vient alors se placer derrière elle. Il est vêtu comme elle, en blanc avec ces marques à la mode de Baleras, et cela donne une drôle d'impression à Sunji.
-Voilà, lâche-t-elle pensivement, nous sommes maintenant gamilons.
À travers le miroir, Oren lui sourit doucement, non sans tristesse.
-C'est sans doute absurde de te dire ça, commence-t-il dans la langue rude de Gatlantis, mais je voulais juste être libre.
Sunji acquiesce lentement. Oren vient alors replacer une mèche noire derrière son oreille. Elle ne se dérobe pas, apprécie cette nouvelle caresse alors que toute envie de les couper disparaît.
-Ils nous attendent, rappelle-t-elle à voix basse.
Elle se coiffe rapidement avant d'ouvrir la porte. Elle grimpe l'escalier en silence, Oren la suivant de peu, puis ils se dirigent vers la cuisine. Ilian, qui discutait avec Shajan, relève les yeux en la voyant entrer.
-Enfin, laisse-t-il échapper. Qu'est-ce que vous faisiez?
Juste comme il termine sa phrase, il semble saisir. Shajan en rit, Elisa ose un sourire discret. Ilian rit aussi, ne semblant heureusement pas vexé.
-Je suppose que j'ai perdu ma chance, lâche-t-il, feignant le regret.
-Peut-être que tu n'en as jamais eue, réplique Sunji.
Il éclate de rire.
-Quoi, je ne suis pas assez mignon?
Sunji penche un peu la tête, l'observant de biais. Il n'est pas désagréable à regarder: il est mince- encore un peu maigre- et élancé, une peau tendant vers le doré et des cheveux châtains qu'il attache pour ne pas qu'ils lui tombent devant les yeux. Ilian l'imite alors, amusé, attendant une réponse. Il a des yeux foncés, gris ou bruns, et Sunji est contente, soudainement, qu'ils ne soient pas verts.
-Si. Mais pas comme ça, tente-t-elle de se justifier.
Il fait une moue clairement exagérée.
-Y a-t-il une chance pour que tu changes d'idée?
La jeune femme jette un regard à Oren, assis de l'autre côté de la table. Il ne semble pas frustré ou vexé, plutôt inquisiteur.
-Peut-être, lâche-t-elle finalement, ne voulant pas défaire les espoirs de l'un ou de l'autre.
Elle remarque alors le sourire d'Elisa derrière son verre.
