Dans le cahier où j'avais commencé par écrire cette fanfic se trouvait un dernier chapitre.

Oren est le premier à partir- à renoncer, comme pense Sunji. Il pense avec raison que la vie sur Gamilas n'est pas faite pour lui et ira sur une colonie où se trouvent déjà quelques autres gatlantéens. Juste avant son départ, il demande si quelqu'un au sein de cette "famille" d'adoption dans laquelle il a vécu quelques mois viendra avec lui. Personne ne sait s'il plaisante ou s'il est sérieux.

-Nous pourrions, insiste-t-il auprès de Sunji, prenant sa main.

Elle pourrait, elle le sait bien. Elle n'est pas comme lui mais elle parle sa langue et porte un nom de son espèce, cela semble lui suffire. Sauf qu'elle ne ressent toujours rien.

-Je ne peux pas, dit-elle en retirant sa main de la sienne. Mais je te remercie de l'offre.

Il la regarde en souriant, comme s'il comprenait quelque chose de plus qu'elle.

-Tu l'aimes, pas vrai?

-Qui ça?

-Elisa.

-Bien sûr que si.

-Ce n'est pas ce que je voulais dire, réplique Oren avec calme.

Sunji préfère ne rien répondre, le serrant dans ses bras une dernière fois.

Le quotidien des premiers jours suivant son départ est bizarre, n'empêche. Un soir, Sunji se risque à évoquer le vide, et Elisa acquiesce.

-Étiez-vous...?

-Non, répond immédiatement Sunji.

Peut-être Oren a-t-il raison, se dit-elle en observant le visage d'Elisa.

-Tu n'a jamais eu envie de ne pas être seule?

-Je ne me sens pas seule. Je n'ai pas forcément besoin d'être en ménage pour me sentir aimée. N'est-ce pas quelque chose que tu devrais comprendre?

Sunji n'a pas besoin d'expliquer à qui elle fait référence.

-Tu veux parler de Gul?

-Je n'ai prononcé aucun nom, fait Sunji, amusée par la tournure des choses et surtout par la teinte violette des joues d'Elisa.

Son amie penche légèrement la tête, comme si elle mâchait ses mots.

-C'était son ami, dit-il enfin.

-L'ami de qui?

-D'Elk.

Elisa n'avait jamais prononcé son nom mais Sunji le reconnait aussitôt. Le mari. Et elle peut deviner la suite: il y a tant de fantômes dans cette maison.

-Il est mort alors que j'étais sur Leptapoda… Je ne l'ai jamais revu. Et ça, Gul le comprend. Mais nous avions un enfant, ajoute alors Elisa. Un fils, Johann, qui n'a jamais eu huit ans.

Son amie cache ses larmes, mais Sunji peut la voir essuyer ses yeux.

-Il est tombé malade, subitement, et il est parti il y a quatre ans. Et après, les choses n'ont plus jamais été pareilles entre son père et moi.

Sunji arrive à s'imaginer la scène. Elle hésite un instant, la main posée sur le dos d'Elisa qui peine à contenir ses sanglots.

-J'avais une histoire, commence-t-elle avec hésitation, que je racontais autrefois.

Elle était encore esclave et n'avait comme public que ses compagnons d'infortune. C'était il y a longtemps et les détails sont flous.

-Celle de deux sœurs inséparables jusqu'à la mort, qui finit par frapper l'une d'entre elles. Avant de mourir, néanmoins, elle donnera naissance à une fille que la survivante aime aussitôt comme si c'était la sienne.

-Qu'arrive-t-il ensuite? demande Elisa d'une voix douce.

Sans même s'en rendre compte, Sunji enroule ses doigts autour du monde de son violon, qu'elle tient sur ses genoux.

-La sœur ne pouvait pas garder l'enfant. Cela lui brisait le cœur, mais elle s'y est résolue…

C'est la partie la plus confuse. Elle n'arrive pas à dire quoi mais sait qu'un élément lui échappe.

-Alors elle a confié la petite fille à un ami de sa mère en qui elle avait confiance, et elle est partie. Elle ne savait pas si la petite survivrait et d'ailleurs elle ne l'a jamais revue, mais elle continue à y croire.

Sunji laisse glisser sa main le long du manche, lisse et froid.

-Je suis peut-être la sœur. Peut-être la fille. Peut-être ai-je tout inventé.

Elisa la serre contre elle pour l'embrasser.

-Ce doit être terrible, chuchote-t-elle.

Le plus discrètement possible, Sunji écrase ses propres larmes, incapable de les contenir. Un bref instant, Elisa et elle font une jolie et ridicule paire.