Encore un texte du même style, que je trouve un peu déprimant… Mais celui-ci sert de prologue à une autre fiction.

Au bout d'un temps indéterminé, Meria se réveilla dans la souffrance. Un bruit résonnait dans ses oreilles, fort et strident. Quelqu'un hurlait à son oreille mais elle ne pouvait comprendre. On l'arracha au plancher, la forçant à se lever sans ménagement, et la douleur éclata dans sa tête et sa nuque. Meria parvint à tourner son attention vers l'homme, dont la peau verte était plus que voyante. La jeune femme ne résista pas, concentrant le peu de force qu'elle put trouver à suivre le rythme de l'homme. Elle ne savait que trop bien ce qui l'attendait si elle n'obéissait pas. Il la traina de salle en salle, vraisemblablement jusqu'au navire gatlantéen. À peine consciente, Meria n'aurait pas pu savoir pourquoi: il aurait très bien pu la laisser mourir.

Quand elle se réveilla à nouveau, la douleur était bien moins forte et elle avait une sensation étrange au visage. Une femme était penchée au dessus d'elle. Une femme gamilon.

-Que...

-Pas un mot, l'avertit la femme, articulant très bas.

Les yeux de la femme étaient d'un vert anormal. Elle continua un instant à... à faire ce qu'elle faisait. Meria s'aperçut que cela avait un lien avec cette gêne sur sa peau.

-Tu as été brûlée, osa lui expliquer la soignante.

-À quel point? mima Meria.

La femme ne fit que légèrement secouer la tête de gauche à droite, un regard soudain inquiet. Quelqu'un cria dans une langue étrangère- du gatlantéen, probablement- et la femme répondit dans la même langue.

-Je suis désolée, laissa-t-elle tomber à la fin de sa phrase, sans même reprendre son souffle.

Et elle se leva avant de disparaitre.

La fois suivante, un homme, un gamilon, se trouvait avec elle. Elle l'observa du coin de l'oeil, incapable de bouger. Il était banal. Le teint un peu foncé, brun de cheveux. Au bout d'environ une minute, il se retourna et lui sourit. Il avait des yeux tout à fait normaux.

-Bonjour, dit-il d'une voix incroyablement douce. Quel est ton nom?

-Meria, chuchota-t-elle péniblement.

-Elonas, se présenta-t-il à son tour. C'est un joli nom, Meria.

Meria hocha la tête pour acquiescer et la douleur empira aussitôt. Elonas se glissa à côté du lit, sortit de nulle part ce qui ressemblait à un biberon et le porta à ses lèvres. Ça semblait un peu humiliant, à première vue, mais Elonas ne montra aucun jugement, essuyant le liquide qui coulait sur son menton et redressant la bouteille quand elle menaçait de s'étouffer. Il devait être un soignant, lui aussi.

-Merci, articula-t-elle quand il enleva finalement la bouteille.

-De rien. Je suppose que c'est normal de s'entraider, ici.

-Où...?

-J'économiserais mes forces, à ta place. Ta convalescence risque d'être longue.

Elonas fit quelques pas, venant s'assoir sur une chaise de l'autre côté du lit. Il passa un court instant à observer Meria. Celle-ci se demanda ce qui n'aillait pas. Il reprit finalement la parole.

-Nous sommes quelques-uns, ici.

-Je ne comprends pas, murmura-t-elle.

Où étaient-ils? Pourquoi était-elle soignée? Pourquoi Elonas avait-il le droit de lui parler et pas l'autre soignante? Elonas baissa les yeux.

-As-tu compris, demanda-t-il finalement, que nous sommes sur Gatlantis?

Quand le choc s'apaisa, Elonas était toujours près d'elle. Et il avait l'air résigné.

-Je... commença-t-elle.

-Ils font toujours ainsi, quand ils prennent des bâtiments d'autres peuples. Ils prennent les survivants comme esclaves. Tous ceux qui peuvent être utiles… Les médecins, les techniciens…

-Mais je…

-Si, déclara-t-il. Ton uniforme n'était pas identifiable… et tu es une femme, qui plus est. Si on te pose une question, réponds au mieux de tes connaissances… Invente, si besoin, mais assure-toi de rester crédible. Tout devrait bien aller.

-Qu'est-ce qui devrait bien aller?

Il la fixa, semblant soudain plus fort. Résilient.

-Ils tuent les soldats, Meria. Tous les soldats. Mais les autres, les civils, ils les gardent en tant que "deuxième classe", comme main d'oeuvre.

-Et si je n'en étais pas une?

-Justement, si. Ton uniforme était couvert de cendres et il a déjà été détruit. Ils ne savaient pas qui tu étais et ils t'ont donc ramenée… Ils ont investi des ressources dans ta vie parce qu'ils croyaient que tu serais utile. Alors, sois utile.

Du bout des doigts, il caressa un bout de peau encore intact, sur son front. Elle avait été belle, Elonas en était certain, et elle le serait peut-être à nouveau, une fois guérie. Elle semblait un peu jeune, peut-être, à l'entendre parler, mais si elle pouvait porter un enfant ils auraient quelques années de répit.

-Tout ira bien, acheva-t-il en serrant sa main dans la sienne.

Les doigts de Meria se replièrent. Elonas sourit. C'était bon signe. Et elle semblait plus calme, comme si elle le croyait. Elle avait vraiment de jolis yeux. Il baissa la tête. Il aborderait le reste plus tard.

Elonas revint le lendemain, puis le jour d'après, et ainsi de suite, la soignant et lui faisant passer des tests. Il s'avéra que les mains de Meria ne fonctionnaient plus qu'à moitié et qu'elle peinait à lever les bras au dessus de sa tête, même si elle pouvait encore les mouvoir. Quand à se lever et marcher, Elonas lui conseilla d'attendre encore, jurant qu'elle y parviendrait même si Meria elle-même en doutait de plus en plus.

Cela faisait trois semaines quand enfin, sur sa demande, Elonas consentit à lui apporter un miroir. Meria en fut horrifiée. Ses joues, ses tempes et son nez étaient couverts d'horribles marques roses déformant ses traits et la rendant presque méconnaissable. Elonas fit aussitôt disparaitre le miroir, mais le mal était fait. Elle avait vu à quel point elle était défigurée.

-Bien sûr que non, murmura Elonas, toujours assis près de son lit, caressant son front. Tes cicatrices pâliront et tes cheveux repousseront. Tu es si forte, tu peux vivre ainsi en attendant.

Il glissa sa main dans la sienne comme il en avait désormais l'habitude. Meria osa enfin lui demander pourquoi il passait tant de temps avec elle et il hésita.

-Il y a quelque chose que je n'ai pas dit, avoua-t-il finalement.

-Ah? Quoi?

-S'ils nous gardent, ce n'est pas que comme main d'oeuvre. Enfin, si, mais… Ils attendent de nous que…

Puis il regarda droit dans les yeux de Meria et la suite de sa phrase tomba.

-Que nous… ayons des enfants, acheva-t-il difficilement.

Il s'était attendu à n'importe quelle réaction. Qu'elle pleure, qu'elle hurle, qu'elle le traite de tous les noms. Mais elle le fixa de ses yeux humides, en larmes, au milieu de son visage violet et bleu.

-Que nous ayons… Toi et moi?

Il opina. Ils auraient pu dire non, bien sûr, lui comme elle: leurs gardiens n'imposaient pas le choix des couples, seulement de voir des bébés venir au monde régulièrement.

-Ce peut-être avec quelqu'un d'autre, lui avoua-t-il, patiemment. Si tu ne veux pas de moi. Mais tu n'auras pas le choix.

-Je suis fiancée, gémit-elle.

-Je l'étais aussi. Mais il y a d'autres solutions, si l'idée t'est insupportable.

Meria ferma brièvement puis rouvrit les yeux.

-Je crois que je préfèrerais, dit-elle en chuchotant.

Meria avait compté être là depuis deux mois, peut-être deux mois et demi, quand elle arriva enfin à faire plus de quelques pas sans les béquilles improvisées d'Elonas. Elle rejoignit alors un dortoir avec deux autres femmes, dont la soignante, Lenel. Il y avait dans la pièce un vieux miroir, bien qu'ébréché et cabossé. En s'y voyant, Meria se demande si Neredia ou Fomto auraient pu la reconnaitre, avec sa peau ravagée, sa chevelure beaucoup plus courte et sa tenue hétéroclite.

-Je te trouverais quelque chose à faire, promit Lenel en voyant les mains de Meria. Quelque chose qui te laissera un peu de calme.

La jeune femme regarda ses bras, demanda si elle cesserait un jour d'avoir mal. Lenel sourit, indulgente.

-La douleur s'en ira, Meria. Il n'y a rien de plus que nous pouvons faire.

Elonas lui répéta assez souvent, mais ce n'était pas la réponse qu'elle espérait. Elle effleura son ventre du bout des doigts. C'était tout récent, mais elle en était d'autant plus terrifiée. Elle serait mère et sa fille naitrait sur Gatlantis.

Ils étaient plutôt nombreux, remarqua-t-elle bientôt. Une cinquantaine environ, de toutes les races. À peine cinq ou six gamilons, mais une dizaine d'enfants. Le plus vieux d'entre eux n'avait que trois ans.

-As-tu déjà été enceinte, toi? demanda-t-elle à Lenel comme la grossesse devenait évidente.

-Oui.

-Alors, où sont tes enfants?

-Avec des nourrices.

-Serais-je séparée d'elle? comprit soudain Meria.

Lenel la considéra d'un oeil flamboyant.

-Après quelques mois, quelques années tout au plus, selon l'âge à lequel il marche et la langue qu'il parle. …Qui est le père?

-Elonas.

Lenel hocha la tête et Meria se sentit rougir. Pourtant, il l'avait à peine touchée, mais il l'avait inséminée et la fille de Meria serait donc la sienne aussi.

-Si Elonas ne t'a rien dit, il est le dernier des imbéciles, conclut Lenel.

Et sa voix s'amenuisa lorsqu'elle ajouta:

-Sois prévenue. Ce monde est difficile.

La fille de Meria naquit le quatorzième mois. La jeune mère décida aussitôt de son prénom: Neredia. Et ce fut bien trouvé. Neredia aurait pu ne pas survivre, mais elle eut un an bientôt et Meria voyait déjà dans son visage les yeux violets et le nez de sa sœur.

-Est-ce le prénom de quelqu'un que tu connais? s'enquit Lenel, un jour.

Meria n'avait pas vu Elonas depuis un long moment déjà. Peut-être était-il occupé à faire des bébés avec une autre femme. Il y avait assez d'espace entre ces murs pour qu'elle n'ait pas besoin de s'en préoccuper.

-Ce l'était.

Lenel prit l'enfant dans ses bras, sans lui demander de qui il s'agissait. Elle était mignonne, comme une réminiscence de celle qu'avait du être sa mère, même si elle avait les frisettes noires de son père et le teint légèrement plus foncé, et plus qu'adorable. Elle pouvait manger à sa faim et jouer comme elle le voulait. Leurs gardiens étaient rigoureux sur ce point. Rien n'entravait le développement des enfants. Ils devaient être parfaits.

La première "tentative" pratiquée sur Neredia eut lieu quand elle avait deux ans… et échoua. Meria avait toujours les larmes aux yeux quand on lui rendit sa fille.

-Que lui ont-ils fait? sanglota-t-elle à l'intention de Lenel.

-Je l'ignore, murmura la femme.

Au fil des ans elle s'était convaincu que ce n'était pas si terrible puisque leurs gardiens continuaient à les élever. Et peu importe ce que c'était, Neredia ne semblait pas affectée par ce qu'elle avait vécu. Au contraire, elle se remit vite à jouer avec les autres enfants.

-Maman! appela-t-elle, secouant une poupée défraichie devant les yeux de Meria. Maman, viens-tu jouer avec moi?

Neredia ne parlait ni tout à fait la langue des gamilons ni celle des gatlantéens, comme la plupart des autres enfants ici présents. Lenel lui disait de ne pas être inquiète à ce sujet. Elle saurait en grandissant, affirma-t-elle, sans que Meria sache comment elle pouvait en être si sûre. Neredia parlerait peut-être éternellement ce créole.

-Maman! insista Neredia.

Avant de se lever, Meria contempla distraitement, l'espace d'un instant, la petite créature frétillante et sautillante qu'était sa fille. Il y avait longtemps qu'elle ne s'était plus demandé à quoi aurait ressemblé Neredia si elle avait été la fille de Fommt.

La deuxième tentative eut lieu à peu près six mois plus tard, et la troisième quand Neredia eut trois ans. Ce fut le même manège à chaque fois: Neredia revenait inhabituellement calme, sans pouvoir se rappeler ce qui s'était passé, et retrouvait peu à peu son caractère habituel durant les heures qui suivaient. Ce fut à la quatrième fois que Meria prit réellement conscience qu'elle ne verrait pas Neredia grandir. Y avait-il un moyen pour que les tentatives ne réussissent jamais? Des rumeurs affirmaient que c'était possible, même si aucun cas n'avait apparemment jamais existé sur ce navire, mais Lenel lui conseilla plutôt de profiter de chaque instant… avant l'inévitable. À chaque instant, à chaque fois qu'elle voyait, qu'elle touchait Neredia, l'angoisse étreignait Meria.

La sixième fois fonctionna. Neredia avait quatre ans et demi. Meria interpella leurs gardiens, sans réponse, questionna tous ceux qui semblaient lui offrir une piste. Les soignants comme Lenel ne voyaient-ils pas, parfois, des enfants devenus plus âgés? Mais son amie ne répondit rien. Ce fut finalement Elonas qui lui apporta une réponse. En le revoyant, après tout ce temps, Meria fut frappée par ses yeux, devenus aussi verts que ceux de Lenel.

-J'ai survécu, dit-il à ce sujet. Et toi aussi, bientôt.

Il baissa la tête avant de lui tendre un bout de papier.

-Notre fille a été transférée, l'informa-t-il.

-Je ne comprends pas.

-Ils ne sont pas gardés ici. Pas ceux qui naissent ici, en tout cas.

-Elonas, où est Neredia? Où. Est. Ma. Fille?

L'homme eut un bref sursaut. Elonas avait toujours l'air vaguement triste, mais cette fois spécialement il sembla… défait.

-Elle a été confiée à... Ils appellent ça un clan, mais je crois que le terme le plus exact serait une fratrie. Ce sont des groupes d'enfants qui grandissent ensembles, peu importe leur race ou leur origine.

-Tu me l'as prise?

-Meria, ils ne l'auraient jamais laissée grandir avec nous… Et elle sera heureuse.

Ce n'était pas la première fois que cela lui arrivait, comprit-elle en le regardant. Elle ouvrit le papier avec délicatesse, du bout de son pouce. Une photographie. Meria n'en avait pas vu depuis si longtemps. Elle représentait Neredia, souriante, mais si ce ne pouvait être qu'elle il y avait quelque chose de bizarre sur l'image. Meria ne remarquerait que plus tard que les yeux de sa fille étaient bleus et non violets.

-Qu'est-il écrit? demanda-t-elle en désignant la suite de caractères écrite au bas de la feuille.

-Justice et vie, traduisit Elonas. Elle a été nommée ainsi.

Ce ne fut qu'à cet instant qu'elle eut l'impression de voir que lui aussi ressemblait à Neredia.

-Veux-tu ravoir la photo? proposa-t-elle difficilement.

Il repoussa sa main.

-Tu en as plus besoin que moi.

Resterait-elle longtemps en colère contre lui? À quel point serait-ce absurde?

Le lendemain, Meria récupéra la poupée qu'aimait tant Neredia et qu'elle avait oublié ici. Elle n'en avait pas le droit mais personne ne lui dit rien. Elle l'offrit à sa deuxième fille, Aspera, "chance et vie", qu'elle appela en secret comme elle-même et qui naquit huit ans après Neredia, puis à son fils, treize ans plus tard… en espérant qu'ils puissent se souvenir d'elle, même un peu.

Meria obtint la 'nationalité' peu après le départ de Neredia. Elle savait pourtant qu'elle ne cesserait jamais de penser à Gamilas jusqu'au jour où elle y retournerait.