Ce qui va suivre est une autre ébauche de la même histoire, commencée à peu près en même temps mais que j'ai poursuivi beaucoup plus loin. Plusieurs noms sont communs, mais la Sun de ce récit n'est pas la même que la Sunji des précédents chapitres.

La pièce était glacée. L'aiguille dans son bras lui faisait mal. Et surtout, elle avait faim. Quand avait-elle été nourrie pour la dernière fois? Elle leva le nez et observa avec agacement les lumières rouges au dessus de sa tête. Elles étaient douces pour les yeux mais elles ne variaient jamais.

Elle ignorait pourquoi elle ne pouvait pas dormir. Certes, le navire tremblait fréquemment, une bataille faisait rage, mais elle avait connu pire. Elle écouta un instant le combat. Ces sons lui étaient familier, et elle s'était endormie plus d'une fois sur le bruit des canons. Vingt-deux, vingt-trois... Qu'est-ce qui changeait? Elle jeta un regard à la ronde. D'autant plus que presque tous ses frères et sœurs dormaient. Ce n'était pas rare, ils dormaient beaucoup.

Son ventre protesta alors. Elle grimaça. Quarante-et-un... Elle tira la tige de soluté vers elle pour constater qu'il était vide. La bataille devait durer depuis un bon moment déjà. Quarante-neuf, cinquante, cinquante-un... Avec un soupir, elle retira l'aiguille de son bras, elle qui les détestait déjà. Elle joua un instant avec le bracelet métallique qui servait normalement à l'attacher au soluté : sa force n'était pas suffisante pour le casser. Elle essaya d'abord de tirer en modulant sa force pour déplacer ce chaînon, là, mais il semblait que ce truc avait déjà été trop utilisé aux yeux de leurs gardiens et tout avait été scellé. Retenant un soupir, elle se leva pour marcher dans la pièce autant que lui permettaient ses liens, au milieu des lits. Personne ne semblait réveillé, personne ne jouerait avec elle, et elle peinait à ignorer sa faim. Elle aperçut alors un bras dépasser de sous un oreiller. Un petit bras à la peau bleue et à l'apparente texture douce. Elle s'approcha à petits pas, salivant déjà, et vit alors la cascade de cheveux violets, le petit bout de nez et l'œil clos. Elle recula, aussi dégoûtée par la situation que par sa propre envie. La petite fille était un ''bon sujet'', comme elle avait été, et pourrait donc grandir, comme elle. Et si elle avait cédé? Si elle avait mordu comme elle avait eu tellement envie, l'espace d'une seconde? La petite fille, sa petite sœur, n'aurait plus jamais existé?

Sa faim brièvement calmée, elle retourna à son lit. Quelques jouets traînaient dans ici et là, elle ramassa au pied du sommier un vieux livre de contes. Les pages étaient écornées et déchirées- comme la plupart des jouets- mais les images étaient jolies. Elle se rassit et contempla les jolies couleurs pastels, lisant les mots à demi effacés. Elle commençait tout juste à apprendre à lire, et difficilement, mais tout ce qui était extérieur à cette salle était intriguant. Leurs gardiens n'en parlaient jamais, et ces différences passaient souvent inaperçues pour les plus petits, mais elle voyait bien, à présent, que certains étaient bleus et d'autres blancs, que certains avaient des marques dessinées sur leurs peaux, des oreilles pointues ou des yeux d'une autre forme. Caressant le visage de la fillette du livre, elle remarqua un peu en retard que le bruit avait cessé. Plus de canons. C'était bizarre. Quelques-uns commençaient à se réveiller. Elle tendait l'oreille pour capter les sons imprécis qui s'étaient ensuivi quand Oren entra.

Il était un peu plus vieux qu'elle, pour ce qu'elle en savait. Il ne faisait pas partie du groupe- il avait un nom et il ressemblait beaucoup à leurs gardiens- mais elle aimait l'appeler son frère au même titre. Elle ouvrit la bouche pour le saluer mais sa bouche n'articula pas les bons mots.

-J'ai faim, glapit-elle.

Oren sortit une miche de pain et en arracha un grand bout pour lui donner avant de jeter le reste à la dizaine d'enfants déjà debout. Elle accepta sans protester. Le pain n'était pas le mieux pour calmer la faim, mais cela fonctionnait un certain temps.

-Réveille-les, dit alors Oren.

Elle avala en vitesse.

-Quoi?

-Réveille-les, répéta-t-il, coupant la chaîne avec une pince à tuyaux.

Confuse, elle se dépêcha d'obéir. Elle avait environ une trentaine de frères et sœurs, dont plus de la moitié n'était pas encore réveillée. Derrière elle, Oren les détachait un à un.

-Que se passe-t-il? demanda-t-elle en chemin.

-Je ne sais pas.

Elle en était rendue au dernier, un petit garçon au teint brun qu'elle affectionnait particulièrement.

-Oren, que se passe-t-il?

Certains se détournaient déjà. Elle n'essaya pas des les retenir, même à la pensée de la punition qui les attendrait. La situation était trop incongrue.

-Oren, qui a gagné?

-Pas nous.

La phrase résonna comme un choc. Elle ne put répondre. Ils avaient perdus. Ils avaient perdus et ils mourraient. Elle jeta un regard alarmé sur le garçon brun, sur la petite fille aux cheveux violets, sur tous ses frères et sœurs. Elle ne pouvait pas imaginer en perdre un, ils étaient son clan, sa famille, ils étaient toute sa vie. Elle secoua frénétiquement l'épaule du garçonnet, dont les yeux papillonnèrent. Ils étaient d'un joli noir dans lesquels dansaient des éclats bleutés facilement reconnaissables. Instinctivement, il mordilla sa main et elle le laissa faire quelques secondes avant de la retirer.

-Partons, murmura-t-elle.

Elle ne croyait pas survivre, de toute façon. Elle ne voulait pas que ce soit ici, elle voulait avoir vu un petit peu d'extérieur. Elle attrapa son frère par la main et l'obligea à se lever. Ses yeux luisirent et il gronda du fond de sa gorge, mais il se laissa faire. Repassant devant son propre lit, elle s'arrêta un court instant. Des années plus tard, elle ne s'expliquait toujours pas pourquoi elle avait ressenti le besoin de prendre ce livre. Il faillait juste qu'elle sache si la fille du livre s'en tirait à la fin.

L'homme était grand. C'était ce dont elle se souvenait le mieux de leur première rencontre : la façon dont il s'était penchée sur elle. Son premier réflexe avait été de pousser son frère, qu'elle devinait affamé, derrière elle, mais la façon dont l'homme avait empoigné le collet de son chandail trop grand pour la maintenir à une courte distance lui avait fait comprendre qu'il devait savoir. Il avait eu raison, cela dit : son odeur était différente, ni celle qu'elle partageait avec ses frères et sœurs ni celle, aseptisée, de leurs gardiens. Plus chaude, plus sucrée. Plus appétissante. Sentant sa bouche saliver, elle crispa la mâchoire et releva les yeux, s'obligeant à se concentrer sur les traits de son visage. Il était bleu, plus pâle qu'elle mais bleu tout de même. Ses cheveux bruns étaient en bataille, mais relativement longs, et il portait une moustache bien dessinée. Il l'examina à son tour, et quelque chose se produisit : dans ses yeux verts, il y avait un petit quelque chose de particulier, cette chose sauvage et douce à la fois qui lui fit littéralement ravaler sa faim. Il sembla s'en rendre compte car sa poigne se desserra. Elle ne bougea pas. Lui non plus.

-Comment t'appelles-tu, fille?

-Sun.

Ils n'utilisaient que rarement leurs prénoms entre eux- ce n'était pas nécessaire-, mais Oren l'appelait ainsi, et leurs gardiens, parfois. Elle croyait que le sien était plus long, mais elle ne savait pas encore assez bien lire pour déchiffrer l'étiquette collée sur le montant de son lit.

-Wolf, se présenta-t-il. Et ton ami?

-Mon frère, corrigea-t-elle.

-Ton frère, répéta-t-il.

Il regarda l'enfant, qui grognait déjà. Sun frotta sa main dans l'espoir de le ramener, mais rien à faire. Wolf ne paraissait pourtant absolument pas surpris. Il la lâcha enfin, sans cesser de surveiller le garçon.

-Tu parles bien, Sun. Veux-tu venir avec moi? proposa-t-il. Toi et ton frère. Vous pourrez manger.

La voix de Wolf était drôlement douce. Derrière elle, son frère gémissait de plus en plus fort. Elle accepta.

Sur le navire de Wolf, tout était différent. Elle le suivit à travers des couloirs teintés de vert jusqu'à une pièce où se trouvait déjà plusieurs de ses frères et sœurs. Touchant son frère pour la première fois, il l'obligea à rejoindre les autres. Il ne se fit pas prier. Sun le regarda s'éloigner avec une grimace de dépit. Il était encore tout petit et la faim enlevait toute rationalité, mais elle ressentit quand même un petit pincement au cœur. Elle fit un pas mais Wolf la retint.

-Je ne vais pas rejoindre les autres? demanda-t-elle, confuse.

L'odeur de la viande était alléchante, et présentée comme elle était, coupée en lamelles et grillée, elle ne s'en sentait aucunement coupable. Wolf l'attrapa et la souleva du sol. Elle sentit la couverture du livre, sous son chandail, heurter sa peau. D'un mouvement, Wolf l'aida à le replacer.

-Me fais-tu confiance, Sun? lui demanda-t-il, ses yeux verts plongés dans les siens.

-Je ne sais pas.

Il saisit un morceau de viande et lui tendit. Après une courte hésitation, elle le prit. Dès la première bouchée, elle se sentit soulagée. Il n'y avait pas d'autre mot pour décrire cette sensation.

-Tu es une des plus vieilles, Sun, et tu t'exprimes vraiment très bien. Nous ne condamnons pas les enfants, poursuivit-il. Peu importe le prétexte. Mais dans votre cas... C'est la première fois que nous voyons des enfants comme vous à bord d'un navire gatlantéen. Nous avons besoin d'explications, Sun. Il faut que nous sachions ce que vous faisiez là et ce qui s'est passé.

Il avait l'air sincère. Sun hésita, puis décida qu'elle n'avait rien à perdre. Tentant d'invoquer la faim malgré le goût du sang et des épices sur sa langue, elle décrivit du mieux qu'elle pouvait la créature que ses gardiens lui avaient laissé entrevoir, une fois.

-C'était un extraterrestre, mais il ne ressemblait à personne. Il était grand et il n'avait pas d'yeux ni de visage, avec des mains comme des couteaux. Sa peau était grise avec des lumières bleues en dessous, et cette lueur ils l'ont arrachée comme si elle était un cristal.

-Qui? s'étonna Wolf. De quoi me parle-tu, Sun?

-De nos gardiens. Ils ont tué la créature et récupéré la lumière bleue, puis ils l'ont donnée à un enfant.

-Je ne comprends pas.

-Parfois, la lumière s'attache complètement à nous, parfois elle refuse. Quand elle refusait, nos gardiens la détruisaient et réessayaient.

Wolf la fixa à nouveau, mais cette fois il releva son menton. Sun savait qu'il regardait la lumière bleue apparue dans ses iris violets.

-Tu veux dire que...

-C'est pour ça que nous avons faim, acheva-t-elle. À cause de la lumière en nous.

Il garda le silence. Sun ne pouvait déchiffrer son expression. Était-il triste? Après un instant, il la reposa finalement.

-Je reviendrais te voir, murmura-t-il à son oreille.

Et il souriait en s'éloignant, et Sun ne savait pas si elle devait le croire, mais elle en avait envie.