Sun détesta dès le départ son séjour à l'hôpital. Les heures furent interminables, à être observée sous tous les angles- ce n'était pas nouveau, mais elle ne supportait pas les regards de leurs nouveaux gardiens, mélange de curiosité et de mépris, sans la moindre trace d'affection. Sun compta exactement vingt-trois réveils avant que l'on lui annonce qu'elle sortait enfin.
-Où vais-je? s'étonna-t-elle.
-Un des hommes qui vous ont trouvés est prêt à devenir ton tuteur.
Wolf l'attendait. Dès qu'elle aperçut, Sun ressentit une affection et un soulagement inexplicables. Il était la première chose qu'elle avait connue de ce monde et elle… Elle était contente qu'il ne l'ait pas abandonnée. On lui remit l'étiquette de papier qui se trouvait autrefois sur son lit, son livre et ses anciens vêtements, et à Wolf on donna des papiers qui témoignaient de sa nouvelle identité.
-Mes frères et mes sœurs restent ici? demanda-t-elle, juste avant leur départ.
-Je suis désolé de dire que oui, Sun. Mais tu les reverras bientôt.
Il tenta de lui expliquer que parce qu'elle était une des plus âgées, elle était considérée comme apte à la vie en société. Le groupe était constitué d'enfant de quatre à douze ans, et plus ils étaient jeunes, moins ils comprenaient la nécessité de parler ou de contrôler leur faim, contrairement à elle. Il sortit une feuille de papier pour appuyer son propos et lui montra, sans que Sun en comprenne quoi que ce soit.
-Qu'est-il écrit?
-Tu ne sais pas lire?
-Pas assez.
Il lui jeta un regard incrédule, mais ne dit rien à ce sujet.
-Regarde, reprit-il avec une curieuse gêne. Sunjira Frakken, dix ans et demi, née le douzième jour du premier mois. Ton nom, ton âge et ta date de naissance.
-Je ne m'appelle que Sunjira.
-Frakken est ton… mon nom de famille. Il faillait t'en choisir un, précisa-t-il, comme s'il s'excusait.
-Pourquoi?
-Parce que c'est nécessaire. Un individu a toujours deux noms: le sien et celui de la famille à qui il appartient.
Elle faillit lui demander ce qu'il en serait de ses frères et sœurs avant de comprendre ce qu'il sous-entendait. Elle sourit finalement, émue d'une façon qu'elle ne comprenait pas.
…
-C'est ici, déclara Wolf, à leur arrivée. Tu aimes?
La première chose que vit Sun furent les murs entièrement blancs. Puis l'odeur lui parvint, des traces des anciens locataires dissimulées sous un mélange de poussière et de quelque chose de sucré. Sunji suffoqua la première seconde avant d'arriver à prendre une première inspiration normale. Habituée, elle scruta l'endroit avec attention. C'était… Elle s'habituerait.
-C'est vide, déclara-t-elle.
Cela fit sourire Wolf.
-Oui, pour le moment. Mais ce sera mieux rapidement, je t'assure.
Toutes les pièces étaient vides, et Sun comprit rapidement que Wolf n'y vivait pas lui-même. Il l'aida à installer sa chambre en premier lieu, dans une pièce différente de la sienne- Sun s'y attendait, bien sûr, mais cela signifiait que pour la première fois de sa vie elle dormirait seule. En un rien de temps, tout était sens dessus dessous. Après avoir remis un peu d'ordre, ils dinèrent enfin. Sans oser lui avouer, Sun avait particulièrement hâte, la faim commençant à se faire insistante. Il s'en rendit bien compte, néanmoins, rien qu'à la regarder.
-Je suppose que je vais devoir m'adapter à ça aussi, dit-il simplement.
Rassurée, la jeune fille se détendit quelque peu. Elle commença par le morceau de viande, comme elle en avait l'habitude, qui disparut en quelques bouchées, et s'attarda ensuite au reste. Le pain et les légumes les plus épais étaient bons, le reste pourrait être meilleur. Wolf la regardait toujours, sans un mot mais sans jugement, aussi sa question suivante étonna-t-elle Sun.
-Crois-tu que tu pourrais apprendre à être plus patiente? lui demanda-t-il.
Sa question était sans méchanceté, mais avec un sous-entendu qui la perturba. Elle s'arrêta pour dévisager Wolf.
-J'aurais préféré repousser ce moment, avoua ce dernier en se penchant vers elle. Sun, tu es une gamilon, maintenant. Tu n'es ici qu'à la condition d'être gamilon.
-Que veux-tu dire? l'interrogea-t-elle, perplexe.
-Je veux dire… Comprends bien, tu peux faire ce que tu veux et ton comportement n'est pas mauvais, mais les gens… et même les autres enfants ne seront pas comme tes frères et sœurs. Tu ne seras que différente, pour eux, et on ne te fera pas de cadeaux.
-Je ne comprends pas.
-Tu te souviens, à l'hôpital?
Sun acquiesça. Évidemment.
-Est-ce que tout le monde va me regarder comme ça?
Il hocha lentement la tête.
-Sun, crois-moi, je déteste le conseil que je m'apprête à te donner…
Elle le savait sincère.
-Mais les enfants seront cruels. Les gens en général seront cruels. Et cette particularité sera une raison de plus pour eux de s'acharner sur toi.
-Tu crois que je devrais faire semblant?
-Je voudrais pouvoir te répondre que non, mais on ne te laissera peut-être pas le choix.
Tandis qu'il parlait, elle se concentra sur ses yeux, essayant encore de déterminer ce qu'ils avaient de particulier.
-Je ne veux pas te dire de changer, poursuivit-il comme pour s'excuser. Juste de me prévenir, si jamais tu as des problèmes. Tu comprends?
Jamais de lueur bleue n'y apparaîtrait, et pourtant ils contenaient quelque chose de très fort. Elle se demanda s'il pouvait lui aussi avoir des frères et des sœurs comme les siens, puis songea fugitivement que si elle n'était pas sa sœur (c'était le seul mot qui lui venait à l'esprit), elle avait tout de même un lien avec lui. Comme il prononçait sa dernière phrase, elle acquiesça. Oui, elle comprenait.
