Apprendre à lire était difficile. Discrètement, Sun referma son livre et se mit à regarder par la fenêtre, cherchant à voir si elle pouvait repérer de nouveaux voisins. C'était fréquent, ces temps-ci. Un léger bruit lui indiqua que Wolf l'avait aperçue, mais au lieu de la réprimander, il vient s'assoir près d'elle.

-Nous vivons près de Baleras, indiqua-t-il en désignant la fenêtre. L'air est plus pur ici que sur d'autres parties de Gamilas.

Cela apportait plus de questions que de réponses, mais Sun décida de ne pas s'engager sur un terrain qui semblait requérir plus de vocabulaire qu'elle n'en possédait.

-C'est pour ça que tu as déménagé?

-Non, répliqua-t-il aussitôt. C'est parce que je vivais dans un placard à balai que je louais depuis quinze ans juste pour avoir une adresse et dans lequel nous n'aurions pas pu rentrer à deux.

Oh. Sun rit sans savoir pourquoi. Cela semblait faire du sens. Après un instant, Wolf reprit son livre et le posa ouvert devant elle, signifiant que la conversation était terminée.

Au bout de quelques jours, Sun eut la surprise de voir arriver quelques-uns de ses frères et sœurs, qu'elle retrouva avec ravissement. La petite fille aux boucles violettes avait été baptisée Viorana. Oren n'y était pas encore. Le petit garçon brun non plus. Elle demanda à Wolf pourquoi, les décrivant. Il lui répondit que le garçon répondait au nom d'Ilian et qu'il aillait être adopté par une famille saltzi, mais réagit moins bien lorsqu'il comprit qui était Oren.

-Oren est gatlantéen, Sun. Pas un être comme toi ou un de tes frères.

-Mais il en fait partie, s'obstina-t-elle. Il n'est pas comme nous, mais il reste un de nos frères.

Wolf laissa échapper un soupir, plus résigné qu'agacé.

-Il a douze ans, bientôt treize, et cet âge précis posait problème. Il a grandi en tant que gatlantéen, pas comme gamilon, et il est trop imprégné de leur culture, cependant, il ne peut pas être condamné à la prison ni prouver qu'il veut être gamilon. Il est actuellement en centre de détention et en sortira à ses vingt ans.

Elle revit la scène, quand Oren avait défié leurs gardiens pour les libérer. Peu importait où elle l'avait entendu, Sun savait pertinemment qu'ils étaient un secret et qu'ils auraient très bien pu mourir dans un triste accident avant l'arrivée des gamilons.

-Il nous a libéré, insista-t-elle tristement. Nous ne serions peut-être pas en vie.

C'était injuste, et elle vit dans les yeux de Wolf qu'il la croyait.

-Je vais voir ce que je peux faire, promit-il avec douceur.

Elle avait beau savoir qu'il le pensait réellement, elle voulait plus que "peut-être", elle voulait une certitude.

En attendant la suite (des réponses pour Oren), elle joua avec Vio et certains de ses frères et sœurs. De temps en temps, ils étaient autorisés à jouer avec les enfants du voisinage tant qu'ils ne ressentaient pas de faim. Cela ne posa pas problème : Sun apprit très vite que prétexter la fatigue ou un couvre-feu fonctionnait très bien pour partir s'il le faillait. Quelques-uns les trouvaient bizarres, mais aucun n'était vraiment méchant.

Il s'était écoulé plus d'un mois- Wolf lui avait appris à compter les jours sur le calendrier de la cuisine- quand ce dernier lui ramena un paquet. Il contenait des vêtements différents des siens, et le premier réflexe de Sun fut d'attraper la chemise sur le dessus et de la porter à son nez. L'odeur était différente, elle sentait de vagues traces d'odeur humaine mais personne ne les avait jamais portés avant elle. Ils étaient aussi plus raides : le tissu crissait presque entre ses doigts. Devant elle, Wolf attendait visiblement qu'elle finisse son examen.

-Te plaisent-ils? demanda-t-il lorsqu'elle releva les yeux vers lui.

-Je ne sais pas.

-Essaie-les.

Sa voix était toujours douce lorsqu'il s'adressait à elle mais elle sentit tout de même l'impératif dans sa phrase. Elle les enfila. Il avait choisi un pantalon et un chemisier tout simples, en bleu foncé et gris. Les souliers lui posèrent plus de problèmes parce qu'elle n'arrivait pas à les attacher, mais il vint l'aider.

-Te plaisent-ils? répéta Wolf.

Après une courte hésitation, elle admit que oui. Quelques coutures la piquaient et le tissu de son pantalon était vraiment raide, mais ils finiraient par s'user si elle les portait assez souvent.

-Oui, ils sont bien.

-Je t'en ai pris d'autre, reprit-il en tapotant la boite.

Elle jeta un coup d'œil à l'intérieur. Effectivement. Au moins, il ne semblait pas y avoir de robe : elle lui avait confié en avoir déjà porté et avoir détesté ça, et il l'avait écoutée. C'était les mêmes vêtements, mais de longueurs et de couleurs différentes. Certains étaient décorés, d'autres sobres. Il y avait même un ensemble jaune et blanc. Elle rit en le prenant, et Wolf lui sourit en retour.

-Est-ce suffisant pour te convaincre de jeter ces vieux vêtements?

Il désigna le tas informe qu'elle venait d'enlever. Elle hésita un moment. Elle savait grâce à Oren que leurs gardiens trouvaient et fabriquaient rarement des jouets ou des vêtements d'enfant et que c'était pour cette raison qu'ils partageaient tout. Elle attrapa sa veste. Elle était noire, tâchée à plusieurs endroits- elle n'était pas la première à la porter, loin de là- et beaucoup trop grande- elle lui aurait appartenu jusqu'à ce qu'elle ne lui fasse plus, des années après- mais elle tenait à la garder. Elle contenait beaucoup de souvenirs.

-Tu peux jeter le reste, dit-elle finalement à Wolf.

Elle serra contre elle sa veste. Elle portait encore plusieurs odeurs, et Sun se doutait que de nouvelles viendraient les noyer, éventuellement, mais elle voulait les garder le plus longtemps possible.

-Tu es jolie, Sunjira. Et ton amie aussi.

-Merci, madame Wende, répondit machinalement Sun.

Elle avait appris depuis peu à tresser ses cheveux noirs au lieu de les laisser détachés comme elle le faisait d'habitude, et elle avait renoncé à porter sa vieille veste, laissée dans sa chambre après qu'elle y ait pris plusieurs inspirations. Elle tenait Vio par la main. Sa sœur- qui n'avait que six ans, à priori- avait été coiffée avec plus de soin par Seia, sa nouvelle mère.

-Est-ce que Ceska est ici?

La femme rit. Sun n'était jamais tout à fait certaine de se souvenir de son prénom- était-ce Nori? Normi? Tout ce qu'elle savait était que la femme était une amie de Wolf, qu'elle vivait près d'eux et qu'elle avait une fille du même âge qu'elle. Et que quand elle n'était pas avec une amie, Wolf lui imposait de faire des devoirs.

-Oui, bien sûr. Je vais aller la chercher.

Elle revint peu après avec la jeune fille, du même âge que Sun. Ceska fit une drôle de tête en la voyant.

-Pourquoi es-tu habillée comme un garçon?

-J'ai toujours été habillée comme un garçon, répliqua Sun. Et puis je n'aime pas les robes.

Ceska haussa simplement les épaules avant d'accepter de les suivre. Vio ne parlait pas encore, elle, mais Ceska ne le questionna pas. Peut-être la pensait-elle timide. Au milieu de la journée, elles rejoignirent d'autres enfants, dont Lir, un des frères de Sun. Lir et elle avaient le même âge et ils s'employèrent à surveiller Vio tout en tentant de paraitre normaux, épuisant leur énergie à faire taire leurs réflexes. À cet exercice, Lir y renonça le premier: il prit la main de Vio et partit. Sun ne tint qu'une heure de plus avant de s'esquiver. Ceska, qui la connaissait bien, la crut simplement fatiguée.

Sitôt rentrée, la jeune fille, constatant qu'elle était seule, attrapa un bout de viande séchée sur le comptoir et courut se réfugier dans sa chambre. En sous-vêtements, elle se glissa entre les draps imprégnés de son odeur. Elle mangea lentement, restant dans cette position jusqu'au retour de Wolf. Ce dernier entra à pas légers, mais elle l'entendit et le sentit : il portait sur lui une odeur amère.

-Y a-t-il eu un problème, Sun? lui demanda-t-il en s'accroupissant près d'elle.

-Non, chuchota-t-elle. J'ai juste eu faim, cet après-midi.

Elle s'extirpa des draps et se rhabilla avant de suivre Wolf à la cuisine.

-Où étais-tu passé? le questionna-t-elle.

-Parti boire une bière avec un ami.

-Oh. C'est ça, cette drôle d'odeur?

Il agrippa son chandail avec un air surpris avant de rire.

-Sans doute, concéda-t-il en souriant. Que veux-tu manger?

Elle choisit une viande de volaille, à la fois peu cher et rapide à cuire. Dix minutes plus tard, ils s'installèrent à table.

-Quel est le nom de ton ami? lui demanda-t-elle.

-Gol Hainy. Tu te souviens de lui?

Elle acquiesça. Gol était un des hommes de Wolf et un des plus bizarres, mais il semblait être son plus proche ami.

-Tu l'aimes beaucoup?

Il s'étouffa. Sun le regarda avec inquiétude.

-Il y a un problème?

Il reprit son souffle.

-Écoute, Sun... Si un homme venait vivre avec nous, qu'en penserais-tu?

-Qu'est-ce que ça changerait? s'étonna-t-elle.

Il se pencha légèrement.

-Si j'aimais un autre homme?

Sun fronça le nez, confuse.

-Je ne comprends pas. Comme avec un de mes frères?

-Non, plus comme un amour… amoureux.

La jeune fille resta pensive un instant. Elle comprenait le mot, intuitivement, mais qu'est-ce qui différenciait cet amour de celui qu'elle portait à ses frères et sœurs?

-Je ne comprends toujours pas pourquoi ça poserait problème.

Après tout, elle avait la même affection pour Lir ou Ilian que pour Vio. Il sourit, soulagé.

Sun apprit lentement à gérer un peu mieux sa faim, même si l'évolution de certains de ses frères et sœurs était plus lente, surtout celle des plus petits. Un matin, Seia lui avoua que Vio resterait désormais à la maison. Devant son air indécis- elle pensait même à rester avec sa sœur pour la journée- la nouvelle mère de Vio lui dit de passer quand elle voudrait, lui suggérant ainsi de partir. Quand à Wolf, Sun avait l'impression qu'il rentrait de plus en plus tard. Elle comprit pourquoi, lorsqu'un jour, en rentrant, elle le découvrit avec un autre. Elle se souvint qu'il s'agissait de Gol et les observa discrètement. Ils étaient très proches l'un de l'autre, discutant très bas, si bien qu'elle les entendait mieux rire que parler, et puis soudainement, Gol passa une main dans les cheveux longs de Wolf, pencha un peu la tête et posa sa bouche sur la sienne. Sun fut fascinée par ce spectacle, par la tendresse qui se dégageait d'eux. Elle finit par s'éclipser discrètement dans sa chambre avant qu'ils ne s'aperçoivent de sa présence.

Wolf finit par venir la voir, environ une demi-heure plus tard.

-Depuis combien de temps es-tu rentrée? Je commençais à m'inquiéter.

-Pas très longtemps. Je vous ai vus dans la cuisine et je ne suis pas restée.

Il lui sourit.

-Alors, c'est définitif, il vient vivre ici?

-Oui. Il est en bas, il attend. Veux-tu venir manger?

Gol était un peu bizarre, comme se souvenait Sun. Il avait l'air un peu fou et il avait tendance à gesticuler, mais son attitude ne changea en rien lorsque Sun céda à sa faim. Il paraissait tout à fait gentil, se dit la jeune fille, et vu la façon dont Wolf et lui interagissaient, elle était certaine qu'il ferait un compagnon parfait.

-Allez-vous vous marier? demanda-t-elle au milieu du repas.

Gol rit, heureusement.

-Non.

-Peut-être un jour, renchérit Wolf. Mais pas maintenant.

Sun acquiesça lentement.

-Comment dois-je le considérer? Comme mon père aussi?

Wolf garda un instant de silence, manifestement surpris.

-Si tu le veux, dit-il finalement.

Puis son regard croisa celui de son compagnon.

-Si c'est ce que vous voulez, se corrigea-t-il aussitôt.