Dès qu'elle eut une journée de libre, Sun fila voir Vio. Ce fut son père qui lui ouvrit. D'abord l'air confus, il finit par la reconnaître.

-Ne pouvais-tu pas venir plus tard? lui demanda-t-il, ouvrant néanmoins la porte.

-La prochaine fois, promit-elle.

Il lui proposa à boire et elle en profita pour demander comment allait Vio.

-Elle est agitée. Mais en bonne santé, à priori. Elle sera contente de te voir.

Sa petite sœur était encore endormie. Sun l'observa un instant, ses jolies frisettes éparpillées sur son oreiller. Elle retint un bâillement, ayant soudain envie de dormir, elle aussi. Elle s'allongea sur le lit, serrant sa sœur contre elle. Lorsqu'elle se réveilla, il faisait déjà bien clair. Contre elle, Vio avait les yeux ouverts, d'un bleu vif. Sun lui tendit sa main par réflexe. Vio la porta à sa bouche, affamée, sectionnant à la hauteur de la phalange et léchant le sang qui en coulait. Seia entra à ce moment. Elle ouvrit des yeux effarés devant la scène. Sun voulut la rassurer mais ne trouva pas les mots. Seia obligea alors sa fille à la lâcher, et en la tenant éloignée elle inspecta la main blessée de Sun.

-Attends-moi dans la salle d'eau, ordonna-t-elle.

Elle revint quelques minutes après, l'obligea à laver sa main et recouvrit l'entaille, mais ne la lâcha pas immédiatement.

-Y a-t-il un problème? demanda Sun.

-Je me demandais si nous devrions faire venir un médecin.

-Un médecin? Pourquoi?

-Au cas où la blessure serait plus profonde.

-Je n'ai pas mal, dit Sun en remuant les doigts.

Seai soupira en se relevant.

-Tu crois qu'elle sera ainsi toute sa vie?

-Ainsi? répéta naïvement Sun.

-Avec cet appétit.

-Oui, sans doute. Pourqu...

-Mais toi, tu la gères mieux, non? Comment fais-tu?

-Je ne sais pas, dut avouer Sun. Parce que je suis plus vieille?

Elle voyait bien que la femme aurait aimé une réponse à sa question, mais elle ne savait pas ce qu'elle aurait bien pu dire. Seia la regarda un long moment avant de sourire, tentant de dissimuler sa tristesse.

-Viens, allons manger.

Dès lors, Sun prit comme habitude de s'enquérir régulièrement de l'évolution de ses frères et sœurs. Elle passa du temps avec Vio, essayant de l'aider à gérer sa faim, et à Wolf elle réclama des nouvelles d'Ilian et surtout d'Oren. Il lui répondit inlassablement la même chose : Ilian aillait bien avec sa nouvelle famille et Oren était toujours en foyer.

Elle avait onze ans et trois-quarts quand on commença à lui parler de sa scolarité, avant que Wolf ne lui annonce qu'elle ne ferait pas cette étape commune aux adolescents gamilons. Peut-être après, quand elle aurait plus de quatorze ans et si elle avait le niveau nécessaire, mais Sun peinait encore à écrire et avait soi-disant la santé fragile. Elle comptait comme une immigrée et cela n'aurait pas d'impact sur le reste de sa vie. Sun comprit néanmoins qu'elle serait seule: la plupart de ses amis, même Ceska, seraient partis.

Son anniversaire arriva bientôt, à la date qui lui avait été attribuée.

-C'est peut-être mieux ainsi, lui dit Wolf. Tout ça a pour seul et unique but de vous faire devenir adultes plus tôt.

Il ne la regardait même pas directement. Sun se demandait à quoi il pouvait bien penser quand il se tourna pour lui sourire.

-Il est coutume de donner un cadeau précieux en cette occasion, l'informa-t-il. Je pensais le faire plus tard, mais… Tu devrais aller te changer. Nous sortons.

Il lui fit préparer un sac de voyage avec une tenue de rechange et ils partirent. Sun se demanda sans cesse de quoi il s'agit, d'autant plus qu'elle estimait n'avoir besoin de rien, et le bombarda de questions sans qu'il ne réponde à aucune. Ils n'arrivèrent qu'au début du soir devant une drôle de maison grise. Il l'invita à la suivre à l'intérieur où il se présenta. La femme à l'accueil les guida jusqu'à une porte avec un numéro spécifique. La pièce était grise, elle aussi, avec un lit, une commode et une salle d'eau minuscule à moitié cachée derrière un rideau. Elle retint sa surprise lorsqu'elle reconnut l'occupant.

-Oren, dit-elle dans un souffle.

Il releva la tête en entendant sa voix. Il avait grandi mais était aussi beaucoup plus maigre. Son visage paraissait émacié derrière ses cheveux longs, et il semblait… faible.

-Oren, répéta-t-elle, comment es-tu traité?

-Je vais bien, chuchota-t-il.

Et elle comprit, lorsqu'en s'approchant d'un pas, elle discerna une lueur bleutée dans sa pupille noire.

-Il a faim, dit-elle.

-Les repas sont servis à heures régulières, les informa la femme.

Sun releva la tête pour la regarder dans les yeux.

-Pourrais-je rester seule avec lui?

La femme refusa d'abord, puis Wolf lui glissa quelque chose à l'oreille et elle changea soudain d'idée. Sun attendit que la porte se referme avant de déposer son sac et de s'avancer vers lui.

-Tu m'as manqué, Oren.

-Toi aussi, Sunjira, arrive-t-il à articuler.

Elle avança encore. Il ne bougea pas, elle vint s'asseoir sur le lit puis se blottir contre lui. Elle sentit qu'il luttait mais il finit par renoncer, pencha la tête et mordit dans son épaule. La douleur la fit grimacer, mais elle ne résista pas. Oren passa alors ses bras autour d'elle et la poussa contre le matelas, léchant toujours le sang sur sa peau. Tandis que la douleur s'atténuait, Sun ne se déroba pas à l' "étreinte", aussi bizarre fut la situation. Elle avait toujours considéré Oren comme un de ses frères mais ils n'avaient pas l'habitude d'agir ainsi. Ce fut une drôle d'expérience, se dit Sun lorsqu'il se relève et s'écarte, l'air vaguement honteux. Mais étrangement pas si désagréable.

-Tu devrais prendre un peu d'eau pour te nettoyer, lui dit Oren, un peu plus calme.

Elle effleura sa blessure avant de s'exécuter. Elle remit sa veste, veillant à bien cacher son épaule.

-Tu devrais y aller, suggéra-t-il ensuite. Il y a déjà bien assez longtemps que tu es ici.

Au moment de rouvrir la porte, elle se retourna vers lui.

-Je suis contente de t'avoir revu.

-Moi aussi, affirma-t-il.

Sun lui sourit une dernière fois avant de devoir refermer la porte.

-De quoi avez-vous parlé, pendant une heure? lui demande Wolf, à l'hôtel.

-De ma vie, évasa Sun. Tu as vu ses yeux? Ils brillaient de bleu comme les miens.

-J'ai vu, acquiesça Wolf. Mais je croyais qu'il n'avait pas reçu de "lumière".

-Moi aussi. Mais peut-être que nos gardiens l'ont fait, finalement.

-Étais-tu contente de le revoir?

Elle retint le réflexe de poser sa main sur son épaule, mais Wolf sembla s'apercevoir de quelque chose.

-Oui, je l'étais, dit-elle précipitamment.

Il ne dit rien de plus. Il commanda à manger puis ils se couchèrent. Sun prit soin de garder son t-shirt alors qu'elle dormait habituellement en sous-vêtements. Ils ne repartirent que le lendemain. Ce ne fut qu'à nouveau dans les transports en commun qu'elle osa tenter d'en parler.

-Comment se porte ta relation avec Gol?

Il lui jeta un regard étonné avant de regarder autour d'eux. Personne ne semblait accorder d'importance à leur conversation.

-Très bien.

Elle rassembla son courage avant de poser la question suivante.

-Et physiquement, comment cela se passe-t-il entre lui et toi?

Il parut surpris la première seconde, puis la compréhension apparut sur son visage.

-Sun, Oren t'a-t-il fait du mal?

-Non. Je veux juste savoir.

Il la dévisagea, comme s'il cherchait à déterminer son honnêteté. Il sourit finalement.

-Je crois que tu en sais déjà bien assez, dit-il avec amusement.

-Je sais comment on fait les bébés, répliqua-t-elle sur le même ton.

De ce qu'elle en savait, cela semblait une discussion préoccupante pour les parents de ses amis, mais elle ne voyait pas ce qui était si gênant dans le fait d'expliquer ce qu'étaient des ovules ou des spermatozoïdes ou comment ils formeraient un embryon. Wolf éclata de rire en l'entendant, et elle le fixa avec stupeur jusqu'à ce qu'il reprenne son souffle.

-Désolé, fit-il. C'est juste que…

Il secoua la tête, sans cesser de lui sourire.

-Nous devions forcément avoir cette discussion. Que voudrais-tu savoir?

-Je ne comprends pas ce qui se passe autour.

-Autour...?

-De... tenta-t-elle, cherchant le mot. De l'accouplement.

Elle vit alors une légère teinte violette apparaître sur ses joues.

-Écoute, reprit-il avec une gêne manifeste, cet… ce geste est souvent considéré comme une marque d'affection. Je doute que tes gardiens t'en aient jamais parlé, mais il y a tout un aspect de tendresse entre deux personnes qui s'aiment.

-Comme avec toi et Gol?

-Oui, aussi.

-Mais vous ne pouvez pas avoir d'enfants.

-Ce n'est pas forcément dans ce but, poursuivit-il. Même entre un homme et une femme. C'est surtout dans l'idée de prendre du plaisir.

Ses joues rosirent un peu plus, mais il continua.

-Et à cela, il n'y a rien de mal. Et tant que toi et ton partenaire- ou ta partenaire, ou éventuellement tes partenaires- prenez du plaisir et consentez à tout ce que vous faites, ce sera parfait.

Sun acquiesça. Elle lui sourit et il lui retourna son sourire. De retour à la maison, ils ne mentionnèrent pas cette discussion à nouveau, si ce n'est qu'il lui proposa d'être médicamentée pour l'empêcher d'avoir des enfants… juste au cas où.

-Il n'est pas question que cela arrive à ton âge.

-Mais je pourrais quand même en avoir plus tard? demanda-t-elle avec inquiétude.

-Éventuellement, si.

-As-tu parlé à Gol?

-C'est toi que ça concerne, Sun, pas moi, répondit-il avec un regard éloquent.

Après un instant d'hésitation, Sun lui montra la marque sur son épaule, qui guérissait bien. Wolf l'examina brièvement avant de déclarer qu'elle laisserait sans doute une cicatrice.

-Il avait faim, le justifia-t-elle.

-Et c'est pour ça qu'il t'a mordue de la sorte? demanda-t-il sans attendre de réponse, les doigts toujours sur son épaule.

-Ce doit être horrible pour lui.

Au lieu de nier, il s'accroupit près d'elle.

-Quand j'ai voulu le revoir, on m'a averti qu'Oren était malade depuis son arrivée.

Le cœur de la jeune fille se serra. Wolf prit sa main, serrant ses petits doigts.

-Je vais faire ce que je peux, lui promit-il à nouveau.

Elle fixa ses beaux yeux, calmes et fous.

-Imagine, poursuivit-il avec sérieux, sans sourire, comme ce serait bien si ton frère venait vivre ici avec nous.

Après avoir imaginé la scène, elle tendit les bras pour l'embrasser. Ce serait génial, qu'Oren soit de leur famille dans cette jolie maison.