Sun passa les mois suivants avec ses pères et ses frères et sœurs, bien que ce soit étrangement solitaire. Le temps passa lentement tandis qu'elle s'appliquait à apprendre, ne voulant plus jamais se sentir à la traîne.

-Tu grandis, lui fit remarquer Gol avec amusement, le jour de ses treize ans. Tu es en train de devenir une femme.

Sun rougit. Elle savait qu'elle avait grandi parce qu'elle commençait à avoir de la poitrine et des hanches, comme les adultes. Mais elle n'avait toujours que treize ans.

-Si ça se trouve, poursuivit Gol avec une grimace hilare, notre fille va nous ramener un petit ami. Pourquoi pas Lirden?

Elle comprit alors que Wolf ne lui avait jamais rien dit. Aurait-elle du...? Non, pas un an plus tard, et encore moins si cela compromettait sa chance de revoir son frère.

-Peut-être, dit-elle avec un tout petit sourire.

Elle y pensa vraiment, par la suite- mais pas à Lir, que Gol n'avait désigné que parce qu'ils avaient le même âge. Elle avait commencé à prendre la médication suggérée par Wolf, elle pourrait peut-être... Il y avait quelques garçons de son âge encore ici et pas que des lumineux, et il lui arriva de s'intéresser à l'un d'entre eux, que ce soit parce qu'il soit gentil ou qu'il avait une odeur agréable. Et même à une autre fille, Gabalt, une saltzie à la peau pâle à l'odeur différente, même si celle-ci la repoussa. Elle apprécia ces rencontres, même si elles lui rappelaient qu'Oren lui manquait.

-Quand viendra-t-il? demanda-t-elle, évoquant son frère.

Wolf lui sourit, passant sa main dans ses cheveux, sans répondre. Il s'absenta pour la première fois le lendemain. Sun aurait aimé croire que c'est pour cette raison, mais il revint les mains vides. Il partit d'ailleurs à plusieurs reprises.

-Où va -t il? demanda la jeune fille à Gol.

-Je ne sais pas, avoua ce dernier.

Sun était certaine qu'il était honnête: Gol ne savait pas mentir. Mais elle ne comprenait toujours pas ce que pouvait bien faire Wolf pour ne pas en parler à son conjoint.

Au jour présumé de son anniversaire, lorsqu'elle se réveilla, son père était absent. C'est Gol qui vint la réveiller, et au vu de son sourire, Sun comprit qu'il se tramait quelque chose. Lir vint avec Vio, comme ils en avaient l'habitude, et Ceska, qui venait juste de rentrer, était présente avec Normi. Sun ne savait toujours pas quel est le lien de celle-ci avec Wolf, mais ils étaient un peu plus que de simples amis.

À la nuit tombée, Sun, morte de fatigue, se résigna à aller se coucher sans avoir vu Wolf. Vio était déjà couchée dans son propre lit. Avant d'aller la rejoindre, Sun s'empara de son vieux chandail caché dans un tiroir. Il sentait désormais beaucoup plus le bois que ce qu'elle se rappelait de Gatlantis, mais Sun s'obstine à en chercher une trace, se sentant nostalgique.

-Que fais-tu? s'enquit Vio d'une voix déjà ensommeillée.

Elle aillait avoir neuf ans et parlait de mieux en mieux, au grand bonheur de sa mère.

-Rien, mentit Sun.

Elle se dévêtit rapidement, ne restant qu'en sous-vêtements comme à son habitude, avant de se glisser entre les draps.

-Qu'est-ce que c'est? lui demanda Vio, dans la faible lueur introduite par la fenêtre, caressant sur la peau de sa sœur la marque pâle sur son épaule, à la base de sa nuque.

-Un de nos frères avait faim.

Vio renifla.

-Il y a une veine dans le cou, mais ce n'est pas au bon endroit.

-Il voulait manger, Vio, pas me saigner à blanc.

Sa petite sœur ricana, blottie contre elle, désormais bien réveillée.

-Maman considère que cela se ressemble beaucoup trop.

-J'avais cru comprendre, dit pensivement Sun, se rappelant de sa réaction paniquée et de la cicatrice à son doigt qui n'était jamais partie non plus.

Vio lui sourit. Elle devait avoir oublié.

Au matin, dès que Sun sortit de sa chambre, Gol l'accueillit avec un large sourire.

-Bonjour, Sun! lui lança-t-il joyeusement. Bien dormi?

-Tout à fait, acquiesça-t-elle, un peu confuse devant son enthousiasme.

Voyant qu'elle ne comprenait pas, il désigna la personne dans la cuisine. Elle comprit quand elle aperçut le teint olive de l'homme à table.

-Oren…! s'exclama-t-elle dans un souffle.

Il releva la tête et lui sourit en la reconnaissant. Elle fit un pas vers lui, ébahie, le cœur battant. Il était adulte, maintenant, plus grand et plus mature. Il portait encore les cheveux longs, ce qui lui aillait bien, d'autant plus qu'il paraissait enfin en santé.

-Sun, retourna-t-il en souriant.

Des lueurs bleues apparurent dans ses yeux noirs. Cela faisait presque exactement deux ans qu'ils ne s'étaient pas vus, mais Sun ressentit la même faim envers lui. La jeune fille se retourna, s'obligeant à penser à autre chose, pour regarder Gol. Ce dernier ne pouvait comprendre mais il semblait se douter de quelque chose.

-Je suis tellement contente qu'il soit ici, dit-elle à Gol. C'est définitif?

-Oui, acquiesça-t-il avec un air un peu bizarre.

Sun hocha la tête avec sérieux, puis, sans être capable de se justifier, attrapa la main d'Oren et l'entraina à l'étage, dans le couloir qui menait à sa chambre. N'osant pas ouvrir la porte, par peur de réveiller Vio, elle céda néanmoins à son envie d'embrasser Oren, et celui-ci lui retourna l'étreinte avec passion. D'un geste doux, il remonta sa manche à l'emplacement de sa cicatrice et la regarda, interrogateur. Lorsqu'elle hocha la tête, il griffa la marque jusqu'au sang et embrassa la blessure nouvellement rouverte. Une de ses mains était posée sur son bras, de l'autre il effleura son ventre et son dos, et elle eut l'impression que ses doigts créaient des étincelles dans sa peau. Lorsqu'elle commença à se sentir… insatisfaite, elle recula légèrement, attrapa une des mains d'Oren, la porta à sa bouche et mordit dans la partie tendre de la paume, à la base du pouce. Elle n'avait jamais gouté au sang, mais les gouttes qu'elle lécha furent tout simplement délicieuses et apaisèrent sa faim.

Vio sortant de la chambre mit brutalement fin à cet instant. Sun rajusta son chemisier en vitesse tandis qu'Oren cacha sa main derrière son dos, mais la fillette ne remarqua rien, abasourdie par la présence de leur frère et occupée à sauter dans ses bras.

Le repas du soir, une fois Vio partie, fut tout simplement bizarre. Pas tant pour la nourriture que pour l'ambiance. Gol essayait de ne rien montrer, mais il regardait encore étrangement les deux adolescents.

-Que se passe-t-il? finit par demander Wolf.

-Tu savais, toi, pour les enfants…?

Il ne termina pas sa phrase, et le silence se fit un instant. Inconfortable, Sun baissa la tête. Le sous-entendu était évident et elle souhaita un instant disparaitre.

-Oui, je savais.

-Depuis quand?

-Depuis qu'ils se sont retrouvés, il y a deux ans.

-Ah, répondit simplement Gol, visiblement surpris. Et donc…?

-Je savais dès le départ que Sun et toute sa fratrie étaient des enfants particuliers, et toi aussi, d'ailleurs. Tu l'as accepté, et il n'est pas question que tu stigmatises notre fille… ou son frère… parce qu'ils sont ce qu'ils sont.

Le ton de Wolf était bizarrement dur, mais Gol ne parut pas en faire de cas. Après quelques secondes, il acquiesça.

-Tu as raison, opina-t-il.

Et il sourit à Sun, comme pour s'excuser.

-Je ne suis pas fâchée, déclara la jeune fille, un poids en moins dans la poitrine.

La routine finit par s'installer avec Oren parmi eux. Wolf ayant déjà passé plusieurs jours avec lui et Sun le connaissait déjà, ce fut donc surtout Gol qui devait s'adapter. Oren parlait difficilement et surtout en gatlantéen, mais il arrivait à se faire comprendre. Elle lui fit retrouver Vio, Lir et tous leurs frères et sœurs qui vivaient aux alentours. Elle hésitait à sortir, à le quitter, mais il l'y encouragea: elle ne devrait pas s'empêcher de faire quoi que ce soit. Sun laissa passer quelques jours, réfléchissant. Depuis quelques semaines, ils menaient une existence confortable, reclus, partageant le même lit et se nourrissant l'un de l'autre. Ni Gol ni Wolf ne leur faisaient remarquer quoi que ce soit.

Elle finit par se décider, par se rhabiller et par rejoindre Ceska et son groupe d'amis. Elle savait que ses pères s'occupaient d'Oren. Elle fit quelques folies; la bande avait plus ou moins le même âge et rentraient presque tous de leur deux ans de service. Ils avaient envie de s'amuser avant de devoir rentrer dans la vie active. Une fois, elle gouta même à de l'alcool. La première gorgée lui brûla la gorge mais le goût apaisa sa faim, presque aussi bien que la viande. Au final ce fut Ceska qui dut l'aider à rentrer. Bizarrement, contrairement à ce qu'elle croyait, Gol fut le plus fâché de la voir dans cet état, mais Wolf arriva à le calmer. Ils couchèrent Sun dans son lit et remercièrent Ceska… Probablement. Sun l'ignorait, seule et trop épuisée pour demander. À un moment donné, alors qu'elle cherchait le sommeil, elle entendit quelqu'un s'approcher. Elle ouvrit les yeux, regarda Oren s'allonger près d'elle pour simplement la serrer dans ses bras.

-Ceska est-elle partie? chuchota-t-elle.

Oren l'embrassa sur le front, murmurant la syllabe qui signifie "oui" dans la langue gatlantéennne. Il y a de la tendresse dans ses yeux. "Dors", semble-t-il lui dire. "Tout ira bien." Sun se pelotonna contre lui et finit par s'endormir.

Au matin, lorsqu'elle se réveilla, il était déjà tard et elle avait mal à la tête. Oren lui ramena de l'eau, et lorsqu'elle se sentit mieux, il réclama des caresses qu'elle lui donna avec plaisir. Elle passa quelques instants dans ses bras avant de le quitter, se rendant dans la salle d'eau pour prendre un bain. Assise dans la cuvette, Sun attendit que l'eau monte en regardant son corps. Elle était beaucoup plus grande que lorsqu'ils avaient emménagés ici, et plus adulte. Elle se pencha légèrement vers l'avant, regardant sur sa poitrine ses cheveux noirs que l'humidité faisait friser: ils n'avaient jamais été aussi longs. Lorsque le niveau fut assez haut, elle s'immergea en entier dans l'eau savonneuse. C'était une sensation qu'elle aimait: se sentir protégée par la chaleur.

Quand elle se redressa, Gol était dans le cadre de porte. Le premier réflexe de Sun fut de cacher sa poitrine.

-Je ne vois rien, l'assura-t-il. Je venais juste te demander quand tu viendrais prendre le petit-déjeuner.

-Je vais venir. Peux-tu juste me passer une serviette?

Il lui tourna le dos tandis qu'elle s'essuyait.

-Es-tu encore fâché? lui demanda Sun en tentant d'essorer son épaisse chevelure noire.

-Pourquoi faire?

-À cause de mon escapade de hier.

Elle enfila ensuite une tunique jaune-orange, un peu longue- le vêtement le plus féminin qu'elle portait-, sans pantalon ni souliers, mais n'en informa pas immédiatement l'homme, attendant une réponse.

-Non, plus maintenant.

-Qu'est-ce qui t'énervait autant, hier?

-Je pensais à ce qui aurait pu t'arriver si ton amie ne t'avait pas ramenée.

-Comme quoi?

-Je ne sais pas. Être abusée.

La jeune fille attrapa un peigne et commença à démêler ses boucles tout en gardant son attention sur lui.

-Tu sais, mon adolescence n'est pas si loin, et…

-Quel âge as-tu?

-J'ai trente-six ans, mais l'adolescence peut durer longtemps.

Il ricana avant de poursuivre plus sérieusement.

-Je me souviens de ce que c'était, ce genre de soirées, et je me souviens aussi du traitement que certains réservaient aux filles- et le font parfois encore aujourd'hui.

-Que veux-tu dire?

-Tu n'as qu'à regarder le nombre de femmes dans l'armée ou en politique.

-Je pensais que vous ne vouliez pas que je m'engage.

Il fit un vague geste de la main.

-C'est une autre histoire. Et même si tu le faisais, tu ne serais pas moins compétente qu'un homme, simplement jugée plus durement. C'est peut-être de moins en moins le cas mais cela ne disparait pas.

Sun opina machinalement, puis, se souvenant qu'il ne la voyait pas, approuva à voix haute. Elle pouvait imaginer. Le silence se fit un instant jusqu'à ce qu'elle ose demander:

-Quelle est cette "autre histoire"?

Gol se retourna enfin. Il la regarda un instant, d'un air à la fois sévère et un peu perdu.

-Vous... Enfin, Wolf m'a dit il y a deux ans qu'il ne voulait pas me voir m'intéresser à la guerre, tenta-t-elle de se justifier.

-Je m'en souviens. T'a-t-il déjà parlé de lui?

-Dans quel sens?

-De son passé, précisa Gol.

Sun soutint son regard.

-Non, je ne crois pas.

-Moi-même, je n'en sais pas beaucoup. Je l'ai rencontré il y a une dizaine d'années, et il avait déjà toute une réputation, Wolf. Il avait à l'époque… vingt-neuf ans, je crois, et il avait déjà passé plus de la moitié de sa vie dans la marine.

-Il s'est engagé à mon âge, réalisa Sun.

-Oui.

-Pourquoi?

-Je ne sais pas réellement, lui avoua Gol. Il déteste en parler. Comme je t'ai dit, il était déjà réputé quand je l'ai connu. Peut-être que ses instructeurs de l'époque l'ont trouvé talentueux et l'ont poussé à choisir cette voie, mais je ne me fais pas d'illusions. Un nombre non négligeable d'adolescents pressés de s'engager n'ont soit plus de famille chez qui retourner, soit une famille chez qui ils ne souhaitent pas retourner.

La jeune fille baissa les yeux sur le rebord de sa tunique, sur ses jambes nues. Elle ne savait que dire.

-Mais maintenant, il nous a, souligna-t-elle. Toi, Oren et moi.

-C'est vrai, dit Gol avec un sourire.

Il la serra contre lui.

-Je pense que ni Wolf ni moi n'aurions pu avoir de jeunes enfants- nous ne nous sommes pas donnés la vie qu'il faillait. Mais tu es sa fille, maintenant, et…

-Et la tienne, poursuivit Sun.

-Et la mienne, répéta-t-il avec émotion. Et Oren est un peu un fils.

Sun passa ses bras autour du cou de son deuxième père avec plaisir. Ils restèrent appuyés l'un contre l'un un court moment, jusqu'à ce que Wolf les appelle du rez-de-chaussée.

-Ouais, dit Gol, la lâchant avec un sourire complice. Le petit-déjeuner.

Ils redescendirent aussitôt. Wolf et Oren avaient déjà mangé, Gol et Sun se partagèrent ce qu'il restait sur la table. La jeune fille apprécia d'abord les galettes frites avec le peu de viande fumée avant de passer aux légumes grillés- c'est la façon dont Oren et elle les supportaient le mieux: bouillis, ils étaient quasiment immangeables. Ni l'un ni l'autre ne parla, mais ils se souriaient, comme s'il y avait quelque chose de nouveau entre eux.