Ce ne fut que quelques semaines plus tard que Wolf commença à parler à Sun de son avenir.

-Tu ne pourras peut-être jamais faire de longues études, mais cela te laisse beaucoup d'options, souligna-t-il sobrement. J'attendais d'avoir ton avis. Y a-t-il quelque chose vers laquelle tu aimerais te diriger?

À tout hasard, la jeune fille mentionna son intérêt pour les cultures étrangères. Après l'avoir écoutée, loin de repousser l'idée, Wolf lui posa une question:

-T'ennuies-tu de Gatlantis?

-Non, protesta l'adolescente. Pourquoi?

-Parce qu'il faillait que je le sache, répondit honnêtement Wolf, ses yeux verts rivés aux siens. Tu as vécu là-bas beaucoup plus longtemps qu'ici.

Sun se sentit rougir, sans savoir pourquoi.

-Je n'ai pas de regrets, déclara-t-elle dans un souffle. Je vivais enfermée et je connaissais à peine mon propre nom.

Elle arriva à baisser les yeux, regarda ses pieds, ses chaussons montant presque jusqu'à ses genoux- elle ne mettait pas de pantalon lorsqu'elle n'a pas l'intention de sortir, mais protégeait ses pieds.

-je suis beaucoup plus heureuse ici que je n'aurais pu l'être là-bas, mais… Mais je pense que je me demanderais toujours d'où je provenais, avant. D'où ils m'ont prise.

Wolf acquiesça calmement.

-Penses-tu que tu peux retrouver ta famille?

-Non. Mes origines, peut-être. Ma famille est ici.

Wolf avait toujours été plus réservé que Gol, mais Sun put voir la joie dans son regard. Doucement, il vint prendre sa main, serrant ses doigts entre les siens, comme il faisait quand il était ému.

-Si c'est ce que tu veux, il y a de nombreuses possibilités. Historienne. Chercheuse, peut-être.

-Tu crois que ce serait possible?

Il rit.

-Oh, Sun. Si c'est ce que tu veux vraiment, ce le sera.

Sun apprécia sa sollicitude. Il continua à lui sourire un instant.

-Je voulais te demander, poursuivit-elle, un peu hésitante.

Il leva vers elle un regard interrogateur, tenant toujours sa main.

-Gol m'a dit une chose… À propos de tes parents.

Sa poigne devint soudain plus tendue, et si Sun savait qu'il ne lui ferait jamais de mal, il avait cessé de sourire.

-Gol n'en sait rien, et toi non plus.

-Je sais, mais parfois j'aimerais savoir. Ai-je des grands-parents, des oncles ou des tantes?

-Pourquoi me poses-tu ces questions et pas à Gol? riposte Wolf.

La jeune fille baissa la tête.

-Je ne suis pas fâché, reprend son père, plus doucement. Mais je veux que tu comprennes qu'il y a des raisons pour lesquelles je n'en parle pas.

-Justement, réplique Sun, impulsivement. Je ne sais pas.

Au lieu de s'énerver, Wolf pencha la tête et se mit à rire.

-J'aimerais que tu ne le répètes pas, et j'insiste sur ce point.

Il hésita, manifestement mal à l'aise. Sun se demanda si elle devrait reculer mais il reprit la parole avant.

-J'étais un enfant illégitime, révéla-t-il de sa voix basse et grave.

-Un quoi?

-Un enfant issu de parents non-mariés. Un bâtard.

-Je ne comprends pas.

-Sur la Grande Gamilas… C'est absurde, bien sûr, mais la famille de mon père était attachée aux traditions et considérait le mariage comme une fonction sociale bien avant d'être une preuve d'amour. Mon père a donc fini par épouser une femme de son "rang" qui valait plus à ses yeux que ma mère ne l'aurait jamais pu, simplement parce qu'elles n'étaient pas nées avec les mêmes privilèges. Ma mère n'est restée que sa maitresse.

Le mépris était manifeste, dans sa voix.

-Mais tes parents s'aimaient-ils?

-Je ne sais pas. Je ne saurais sans doute jamais. Après la mort de ma mère, je me suis dit que je ne parlerais plus jamais à mon père. C'était facile de couper les ponts puisqu'après tout, je n'ai jamais tout à fait été son fils.

-Je suis désolée, murmura Sun.

C'était tout ce qu'elle trouva à dire. Wolf sourit faiblement, regardant leurs mains.

-Ne t'excuse pas. Il est normal que tu veuilles savoir; c'est aussi une part de ton histoire, maintenant.

Il y avait plusieurs possibilités en ce qui concernait les "cultures étrangères". Ne sachant vers quoi se diriger, Sun préféra finalement un cours d'histoire sur les planètes colonisées. La mère de Ceska la félicita lorsqu'elle l'apprit.

-Vous devenez des adultes, dit-elle en embrassant sa fille. Des femmes.

Ceska rougit derrière ses cheveux blonds, sans chercher à se dégager. Elle irait en informatique et pourrait aller loin, éventuellement.

-As-tu célébré, avec ton père? demanda ensuite Normi.

-Pas vraiment. Mes pères ont adopté mon frère, je n'ai rien demandé de plus.

Sun crut voir une brève grimace sur le visage de la mère de Ceska, qui la seconde d'après fut remplacée par un sourire. Elle avait proposé à sa fille de passer la journée ensembles, dit-elle, et si son… ses pères le voulaient, elle pouvait venir aussi.

Ni Wolf ni Gol n'eurent de raison de s'opposer, et Sun suivit son amie et sa mère. La journée fut franchement drôle. Sun avait l'habitude, lorsqu'elle avait besoin de quelque chose, de le recevoir, mais souvent Wolf ne s'y intéressait pas vraiment, tandis que Normi se mettait à la conseiller… même si elle insistait un peu trop sur le fait qu'elle serait jolie en robe. Lorsqu'elle en trouvait, elle pouvait prendre des tuniques plus légères, des pantalons plus moulants et des souliers plus féminins, mais les vêtements des hommes lui semblaient plus pratiques. Ceska en riait à chaque fois, et sa mère finit tout simplement par abandonner.

De retour, Ceska l'accompagna jusque chez elle.

-Je ne t'ai pas demandé comment tes parents ont réagi, la dernière fois.

-Bien. Gol a été fâché une soirée, mais il m'avait pardonnée le lendemain.

-Gol…?

-Mon deuxième père- pas celui qui m'a donné mon nom, l'autre.

-Tu les appelles par leurs prénoms? s'enquit Ceska en grimpant l'escalier, l'aidant à porter ses sacs le plus silencieusement possible jusqu'à sa chambre.

Sun n'aurait pas eu besoin de son aide mais elle n'était pas pour protester.

-Oui. C'est comme ça que je les différencie.

À l'étage, Sun laissa ses yeux s'habituer au noir. C'était parfait: Oren était dans sa propre chambre. Elle entraina Ceska dans la sienne. Elle alluma seulement la lampe de chevet et elles s'assirent sur le lit.

-Je suppose que tu peux dormir ici, lui dit Sun.

Ceska entreprit de défaire sa tresse et d'enlever sa ceinture et ses bottes tandis que Sun se déshabillait. Elle se glissa entre les draps en tentant d'ignorer la présence de son amie, son odeur dans ses draps.

Ce fut Wolf qui vint les réveiller, absolument pas surpris. Sun suivit son invitée, comme disait Wolf, jusqu'à la cuisine. Ceska ouvrit de grands yeux en découvrant Oren, mais devant l'apparente normalité de la scène, elle s'abstint de tout commentaire.

-Vous avez passé une bonne journée, hier? s'enquit son père.

Ceska fut la plus prompte à acquiescer.

-Mais on voit que Sunjira n'est pas habituée à être avec des femmes, ajouta-t-elle, hilare.

Wolf lui retourna un sourire amusé.

-En dehors de ta mère et toi… Non, pas beaucoup.

-Ce doit être un peu bizarre.

Sun s'apprêtait à protester quand elle vit que son amie regardait Oren. Gol approuva bruyamment.

-Bizarre, c'est le mot.

-Êtes-vous, euh… mariés?

-Non. Ç'aurait été inutile, fit Wolf. Et compliqué pour rien.

Sun baissa les yeux vers son assiette, repensant à ses révélations.

-Nous ne sommes pas conjoints, légalement, et Sun porte mon nom, mais s'il devait m'arriver quelque chose, ce serait Gol qui s'occuperait d'elle.

Ceska approuva, quoi qu'un peu maladroitement.

-Et, hum… Pourquoi l'avez-vous adopté?

-Ils l'ont fait pour moi, révéla Sun. Tu te souviens, je t'ai parlé de mon frère…

C'était elle, à présent, que Ceska dévisageait avec des yeux ronds.

-Tu... D'où viens-tu, déjà?

Sun sourit simplement.

-De loin. De très loin. Ce serait… trop long à expliquer.

Même Oren lui sourit, complice. Ceska ne posa plus la question, à l'avenir.

Le premier jour, Wolf tint à accompagner Sun.

-Ce ne sera pas nécessaire, jugea Normi.

Debout dans le salon, elle essayait de ne pas regarder Oren.

-Vous pouvez me croire, je prendrais soin d'elle. Et nous nous connaissons déjà, il n'y aura pas de problème.

-Je sais, sourit Wolf. C'est surtout pour me rassurer, moi.

Il adressa un sourire à Sun, qui se retint de rire. Elle avait vu ses pères argumenter, Gol et Wolf tenant tous les deux à l'accompagner. Ils s'étaient finalement entendus pour que seul Wolf, qui porte le même nom, vienne, et que Gol reste avec Oren. Sun vérifia son sac une dernière fois avant de suivre son père, Ceska et sa mère. Ils prirent un… Le mot qui vint spontanément à Sun est "train". Le trajet dura presque une heure, durant laquelle ils eurent presque l'air d'une famille normale.

-Es-tu nerveuse, toi? demanda Ceska à Sun.

-Oui, un peu. Mais ça va.

Ceska vint alors s'appuyer sur son épaule. La situation devint alors vraiment étrange. Elle avait une odeur de fruit- deux, en fait- par dessus la sienne.

-As-tu mis du parfum?

-Oui. Est-ce que ça se sent trop?

-Non, c'est juste parfait.

Les cheveux de Ceska s'étalaient sur sa blouse noire. Sun eut envie de les caresser. C'était étrange parce qu'elle connaissait Ceska depuis quatre ans et elle n'avait jamais ressenti le moindre désir pour elle.

-Tu crois qu'on pourra prendre une chambre ensembles?

-J'aimerais, reconnut Sun.

Normi revint à ce moment avec des plateaux-repas. Wolf lui jeta un regard un peu inquiet, mais la nourriture industrielle était assez grasse et sucrée pour suffire amplement.

Sur le campus, elles arrivèrent à se procurer une chambre pour deux. La seule chose potentiellement gênante fut le moment où on prit Wolf pour le mari de Normi, mais Sun ne détestait pas ça. L'idée qu'ils avaient l'air d'une famille.

Il était passé midi quand on demanda aux parents de partir. Normi donna ses dernières recommandations à Ceska- un brin exagéré pour le temps qu'elles passeraient ici- tandis que Wolf ne fit que serrer sa fille contre lui.

-Fais gaffe à la nourriture, chuchota-t-il. Et à la proximité.

Il lança un regard éloquent vers Ceska. Sun rougit. Il savait donc. Il finit par repartir, laissant des professeurs bénévoles prendre le relais et leur présenter l'établissement. Elles restèrent l'une près de l'autre toute la journée. En se dévêtant, au soir, Sun se rendit compte que sur l'épaule de sa blouse, il y a toujours des fils blonds et une odeur fruitée. Elle déglutit. Les prochains jours aillaient être longs.