Le lendemain du retour de Sun, contrairement à son habitude, Vio vint chez elle. Sun rit en la voyant arriver, gambadant au bras de Lir. Ce dernier avait quatorze ans, comme Sun, mais il était encore plus petit qu'elle. Ses yeux étaient naturellement bleus et ses cheveux châtains avaient des nuances de vert.
-Il me semble que ça faisait longtemps, fit sa petite sœur avec enthousiasme.
-Ça fait six jours, Vio.
-Juste ça? ricana sa sœur, amusée. Avais-tu d'autres plans pour aujourd'hui?
-Non. Que veux-tu faire?
Vio brandit une boite de carton.
-J'ai apporté un jeu qui m'a aidée à apprendre à parler. Il pourrait aider Oren.
-C'est gentil de ta part, Vio, mais ça ne servira peut-être à rien.
-Ce n'est pas ton compagnon? s'enquit Vio, confuse. Tu ne veux pas l'aider?
La question la fit se sentir coupable, soudainement.
-Si, bien sûr… Comment as-tu su?
-Ton père me l'a dit, révéla Vio en trépignant, sans révéler de lequel il s'agissait- probablement Gol, incapable de garder un secret. Et c'est facile à voir. Comment l'as-tu choisi, d'ailleurs?
-Je... je ne sais pas. Nous avions envie d'être ensembles.
-En tant que couple?
-Je suppose.
-À voir la tête que tu fais, on dirait qu'il y a autre chose, fit remarquer Lir.
-Il y a une fille, avoua presque instantanément Sun.
-Une fille? Qui?
Vio fronça son petit nez puis se mit à rire à la manière de Seia.
-La jolie Ceska?
-Qui? s'étonna Lir.
-Ceska Wende, insista Vio. Tu l'as déjà vue, pourtant… La jolie blonde.
-Ah! Ah oui, elle. Est-ce qu'elle sait?
Son frère sous-entendait "tout". Les lueurs au fond de leurs yeux, leur faim, leurs difficultés et même leurs forces hors-normes. Pourtant, aussi loin qu'elle se rappelait et comment elle savait Wolf proche de Normi et de sa fille, elle ne pouvait se rappeler une allusion de leur part à quoi que ce soit.
-Non, elle ne sait pas.
-Tu as l'intention de sortir avec elle?
-Je ne sais pas.
C'était franchement bizarre, mais elle n'avait pas non plus envie de quitter Oren, même si elle désirait Ceska. Espérant détourner la conversation, elle demanda à sa sœur de sortir son jeu. Lir et Vio passèrent la journée avec Oren et elle. La préadolescente fut celle qui l'encourageait le plus, et encore une fois, Sun s'en sentit coupable.
-Y a-t-il un problème? s'enquit Wolf, dans la soirée, peu après leur départ.
Sun hésita avant de répondre. Gol l'écouta avec autant d'attention que Wolf, mais Oren n'était pas là.
-Tu sais, commença Gol, parfois on ne passe pas toute sa vie avec la même personne.
Wolf fronça les sourcils dans sa direction tandis que Sun lui jeta un regard interloqué.
-Non, ce n'est pas… se défendit ce dernier. Je ne compte pas se séparer de ton père. Surtout pas. Mais il est rare de trouver l'amour de sa vie à ton âge.
Wolf prit alors la main de son conjoint, instinctivement. Il avait cet air qui signifiait: Je ne sais pas comment te le dire mais je t'aime.
-J'ai eu d'autres relations, avant, reprit prudemment Gol, comme conscient de la signification de ce geste. Et Wolf aussi.
-Des femmes, dans mon cas, poursuivit ce dernier.
Il tenait toujours la main de son amant dans la sienne.
-Alors, comment as-tu su que tu aimais Gol? l'interrogea la jeune fille, surprise.
Wolf pencha légèrement la tête, réfléchissant aux mots à employer.
-Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans environ, mais c'est une autre histoire que tu apprendras peut-être un jour. Nous nous sommes rapprochés dès le départ, et j'ai fini par réaliser qu'il était homosexuel… à cause de la façon dont il me regardait. Je l'ai prévenu qu'il n'avait rien à attendre de moi et nous sommes restés amis.
-Pour être honnête, sourit Gol, je n'ai jamais totalement cessé d'espérer.
Wolf lui sourit en retour.
-Pendant ce temps, j'ai noué plusieurs relations, avec plus ou moins de succès. Et puis un jour, peu avant notre rencontre, j'ai commencé à ressentir quelque chose. Je ne savais pas quoi, ni quel a été le déclencheur. Ça n'a pas duré très longtemps; quelques semaines, jusqu'à cette fois où…
Il s'arrêta un bref instant, rougissant légèrement, avant de décider de faire fi de sa gêne.
-Je me suis rendu chez lui pour discuter et j'ai fini la soirée dans son lit.
Il riait, maintenant.
-Ça peut sembler étrange, et ça l'est, mais c'était réellement bien d'être avec lui. Je dois avoir passé la meilleure nuit de ma vie, précise-t-il, souriant avec une certaine tendresse. Parce que c'était ce que je voulais, et c'est encore le cas.
Et comme pour ponctuer ses propos, il embrassa son compagnon. Sun regarda ses pères avec fascination, les ayant rarement vu faire. Elle était bien sûr convaincue des liens qui les unissaient, mais ils ne lui montraient que rarement.
…
-Comment réagirais-tu si je te disais préférer quelqu'un d'autre? demanda Sun en se glissant à côté d'Oren. Serais-tu fâché?
-Qui? articula-t-il avec difficulté.
-Une amie. Une fille avec qui je vais en cours.
Il la regarda un instant. Ses lèvres bougeaient, mais il ne dit rien, comme s'il réfléchissait.
-Tu... tenta-t-il. Tu… vas oublier?
-Non, se défendit-elle. Tu seras toujours mon frère.
Après un instant, Oren s'avança pour la serrer contre lui. Sun le laissa faire. Elle comprenait… mais elle reviendrait.
…
Plusieurs semaines avaient passées quand Wolf leur annonça, à Oren et à Sun, le départ prochain de l'UX-01.
-Pourquoi? s'étonna Sun. Pourquoi maintenant?
D'abord leur père hésita.
-Vous souvenez-vous de notre rencontre?
-Oui, bien sûr.
C'était parfois un peu flou, mais oui, elle se souvenait.
-Il y a un peu plus d'un mois, lors d'un combat contre Gatlantis, nos forces ont découvert d'autres enfants comme vous.
Le cœur de Sun se serra dans sa poitrine.
-Que vont-ils devenir?
-On essaiera de les intégrer comme on l'a fait avec vous, poursuivit Wolf en les regardant tour à tour. Mais ce ne sera pas de notre fait. L'UX-01 repart en reconnaissance.
Il parla ensuite de Normi, qui pourrait venir régulièrement vérifier si tout va bien. Sun avait presque quinze ans et Oren, dix-huit: ils pouvaient prendre soin d'eux-mêmes.
Le départ de ses pères fut triste, mais elle s'habitua vite, retrouvant une certaine intimité avec Oren, et puis ils pouvaient encore leur parler. Sun fêta ses quinze ans avec Ceska, sa mère, Vio, Seia, Lir et Oren. Elle aurait aimé avoir un contact visuel avec Wolf et Gol, mais ils ne répondirent pas assez vite.
Je t'ai laissé un cadeau, écrivit néanmoins Wolf. Quand tu auras un peu de temps.
Dès qu'elle le put, elle se précipita à l'adresse convenue, seule. C'était un hôpital, ce qui laissa Sun perplexe jusqu'au moment où elle remarqua que toute une aile était soigneusement barricadée. Elle s'y présenta et on commença par la rembarrer.
-Sunjira Frakken, se présenta-t-elle avec une preuve d'identité sur laquelle il était inscrit qu'elle n'était pas née gamilon.
Les deux gardes qui l'avaient abordée hésitèrent, mais finirent par la laisser passer. À l'intérieur, une infirmière la reconnut.
-Elle était de la première génération, dit-elle avec une pointe d'émotion. C'est… incroyable de voir ce à quoi tu ressembles aujourd'hui, Sunjira.
-Vous vous souvenez de mon nom?
-C'est difficile à oublier, Sunjira Frakken.
Elle lui fit enfiler des gants de cuir et un veston matelassé, comme elle, avant de l'accompagner dans la pièce suivante. Il y avait une trentaine d'enfants, séparés en groupes de trois ou de quatre, et certains étaient attachés tandis que d'autres jouaient librement. Curieusement, pour Sun, cela rappela Gatlantis: elle sentait pleinement l'odeur du sang et quelque chose qui ressemblait au produit qu'on leur donnait.
-Avez-vous découvert quelque chose de plus avec eux? s'enquit la jeune fille.
-Pas vraiment. Nous avons remarqué un élément étranger dans leur sang, mais c'était le cas pour vous aussi.
-Ça l'est encore aujourd'hui? s'étonna Sun.
-Sans doute, oui.
Elle lui proposa de faire une prise de sang pour s'en assurer, ce que Sun finit par accepter.
-Nous pourrons peut-être même découvrir si tu as des frères ou des sœurs.
-Que voulez-vous dire? demanda Sun, perturbée.
-Oh! Eh bien, t'es-tu déjà demandé d'où venais-tu?
-Parfois.
-Nous avons envisagé l'idée que Gatlantis enlève des enfants, mais cela aurait fini par se savoir. Par contre, parfois, des navires disparaissent avec leurs équipages. Des hommes… et des femmes.
-Oh, murmura Sun, commençant à comprendre.
-Et si tu regardes autour de toi, il n'y a pas de bébés, pas d'enfants avant qu'ils ne marchent et parlent. La théorie la plus probable est qu'ils naissent sur Gatlantis et sont séparés de leurs parents lorsqu'ils sont sevrés.
La jeune fille eut froid, soudainement. Elle avait peut-être une autre famille, d'autres parents à qui elle ressemblerait. Elle accepta sans prononcer un mot. L'infirmière la laissa ensuite tenter de socialiser avec les enfants. Sun observa en particulier les petits gamilons, cherchant un trait commun entre eux et elle. Peu d'entre eux arrivaient à parler, mais ils pouvaient écouter et rire, et Sun finit par se laisser prendre au jeu. Certains étaient si adorables.
-Tu auras bientôt une autre famille, dit-elle à un enfant aussi brun qu'elle.
Même si elle ignorait de qui il s'agirait. Le garçon lui sourit avec un claquement de dent. Il avait la même couleur de peau qu'elle, plus près du bleu royal que du bleu ciel. Après un instant d'hésitation, Sun retira son gant et lui tendit sa main après avoir mordu sa cicatrice. L'enfant lécha le filet de sang avec un plaisir évident.
-Comment t'appelles-tu? demanda-t-elle.
-Erti, chuchota-t-il avec un petit rire.
-C'est joli. Je suis Sun.
Lorsqu'elle s'apprêta à partir, elle jeta un coup d'oeil sur le montant du lit. Ertiel.
-Pourrait-il être mon frère? demanda-t-elle à voix haute.
L'infirmière la regarda un instant, puis tourna la tête vers le garçonnet.
-Peut-être, reconnut-elle. Retiens son nom, on ne sait jamais.
Lorsque Sun sortit, il était déjà bien tard. Une fois rentrée, elle envoya à ses pères un simple: Merci.
