Après plusieurs mois, Sun acheva enfin sa première année. Elle rentra d'abord chez Ceska où elle passa quelques jours puis recommença à passer du temps chez elle, retrouvant ainsi une certaine complicité avec Oren. Elle trouva bien vite une sorte d'"équilibre": elle passait ses soirées et ses nuits avec son frère et retrouvait le groupe d'amis de Ceska durant les journées. Cette fois, Lir en faisait partie. Il paraissait parfois nerveux, mais il s'intégrait.

-Te cherches-tu une amie? le taquina sa sœur.

Il lui jeta un regard étrange.

-Une autre que Vio, tu veux dire?

-Tu es en couple avec Vio?

-Si, enfin…

Il rougissait, maintenant.

-Depuis qu'elle est adolescente.

-Ah? Elle a... ?

-Onze ans. Et six mois.

-Seia doit te détester, fit Sun.

Son frère lui adressa un sourire complice.

-Elle la trouve jeune, c'est vrai. Mais elle est tout le temps nerveuse… surtout maintenant que son mari est parti et qu'elle est seule à la maison avec sa fille.

Sun approuve silencieusement. Lir hoche la tête, reprenant une bouteille qu'il partage avec sa sœur.

-As-tu appris pour les autres enfants? demande soudain Sun.

-La deuxième génération? fit Lir, roulant des yeux. Oui. C'est bizarre pour toi aussi, je suppose.

-Le fait d'avoir peut-être une autre famille? Évidemment. T'a-t-on dit d'où nous venions?

Son frère resta silencieux un instant.

-Oui, admit-il finalement, tout en prenant une deuxième bouteille. Nous ne sommes que des animaux… venus au monde de parents choisis pour leurs gènes.

Le froid revint dans la poitrine de Sun, et comme Lir lui tendit sa bouteille elle l'accepta machinalement. Cela valait sans doute mieux.

À ses seize ans, ses pères lui firent la surprise de revenir. Sun les accueillit avec plaisir: la dernière année était bizarrement longue, sans eux, en plus du léger froid qui s'était installé entre Ceska et elle. À son grand étonnement, Wolf tient dans ses bras un enfant qu'elle identifie comme étant Erti, tandis que Gol tient la main d'une jeune fille de neuf ou dix ans.

-Qui sont-ils? s'étonna Normi.

-Ce que nous avons trouvé de la fratrie de Sun. Voici Ertiel…

Il sourit à l'enfant avant de désigner la jeune fille, que Sun dévisagea. Erti lui ressemblait davantage qu'elle. La jeune fille avait des cheveux bouclés mais beaucoup plus clairs, presque châtains, et le teint azuré, mais dans son visage se trouvaient les mêmes yeux violets.

-… et Aspera.

Aspera, donc. Sun arriva à lui sourire, et la jeune fille lui sourit en retour.

-Tu dois être contente, lui dit doucement Normi.

Sun approuva machinalement, ne sachant quoi faire. La femme demanda alors:

-Vous les avez adoptés aussi?

Wolf eut alors une sorte de rictus, ni un sourire ni une grimace.

-Pas cette fois, corrige-t-il.

Il avait presque l'air… désolé quand son regard croisa celui de Sun.

-Mais je voulais que Sun puisse les rencontrer avant, dit-il comme s'il ne s'adressait pas à elle.

L'adolescente s'aperçut quelques secondes en retard qu'il regardait Normi. Et qu'est-ce que c'était, cet air sur le visage de la mère de Ceska? Mais cela disparut tout aussi vite. Inconscient de l'échange, son deuxième père passa la main dans la chevelure d'Aspera, dont la couleur ressemblait d'ailleurs un peu à celle de Gol.

-Et elle pourra les revoir autant qu'elle le souhaite… mais leur nom est Ferdberg. Pera, Erti, voici votre sœur Sunjira, "Sun", et notre fils, Oren.

De retour à la maison, Sun réclama des explications. Bien sûr que cela lui faisait plaisir, mais elle voulait comprendre.

-Ferdberg est le nom de votre père biologique, lui apprit Wolf en retard.

-Ah, murmura Sun.

Pera vint alors se pelotonner contre elle. Elle était plus jeune que Vio et un peu plus petite: sa tête arrivait à peine à hauteur de sa poitrine. Mais Sun apprécia ce contact, yeux dans les yeux avec Pera dont le regard était identique au sien.

-Ils sont venus me parler il y a trois jours, chuchota-t-elle dans un curieux mélange de gatlantéen et de gamilon. Et ils m'ont parlé d'Erti et de toi.

Elle se mit à sourire, et oh, elle était si adorable.

-Je voulais tellement avoir une sœur qui m'aimerait. Je ne me suis jamais entendue avec les miennes.

Sun sourit à son tour. Elle pourrait s'y faire.

-Combien de temps resterez-vous? demanda-t-elle à ses pères.

-Le plus longtemps possible. Jusqu'à ta graduation, au moins.

Puis Wolf regarda Pera.

-Quelques jours, ajouta-t-il. Le plus longtemps possible.

Pera et Erti partirent une semaine après, mais Wolf et Gol tinrent leur promesse.

-C'est parce qu'il tient à ce que vous ayez une famille convenable, leur confia subrepticement Normi, à Oren et elle.

Sun sourit, sachant bien ce que ça sous-entendait. Oren hocha la tête calmement. Il ne savait pas autant de choses sur leur père que sa sœur, mais il pouvait comprendre. Après tout, lui non plus n'avait plus rien que cette famille.

Avec la fin de l'année arriva celle du programme que suivait Sun. Elle choisira plus tard ce qu'elle fera ensuite. Elle récupéra son diplôme et s'apprêtait à rentrer chez elle avec Ceska quand Oren lui fit la surprise de venir la voir, un hologramme rendant sa peau bleue. Elle se jeta aussitôt dans ses bras. Même Ceska, le connaissant bien à présent, l'accueillit avec familiarité.

-Vos pères ne sont pas là?

-J'ai dû les convaincre de me laisser partir seul, répondit Oren en riant, articulant avec soin. Si tu les connais un minimum - surtout Wolf- tu sais à quel point ils sont protecteurs.

Ceska rit à son tour. Elle le savait déjà, bien sûr, mais ce n'était pas elle qui vivait quotidiennement avec ces deux-là. Oren les invita toutes les deux à passer la soirée ici avant de rentrer dans leur petite ville. Sun fut ravie de voir que Ceska acceptait de passer du temps avec lui.

-Ma mère n'est-elle pas venue? lui demanda Ceska, au milieu du repas.

-Elle était, euh… Occupée.

-Occupée, rectifia Sun.

-C'est ça. Et elle faisait assez confiance à Wolf. Même si il ne lui a peut-être pas dit qu'il m'envoyait, moi.

Ceska pouffa de rire.

-Oh, elle s'est habituée même à toi. Wolf a toujours fait des choses que les autres considèrent comme étant bizarres.

-Donc, je ne suis qu'une chose bizarre, fit Oren en souriant.

-C'est ça.

Loin d'être vexé, il riait. Cela se passait bien.

-T'ont-ils trouvé des frères ou des sœurs?

-Un frère, répondit Lir. Et un demi-frère. Mais mes parents n'adopteront aucun des deux. Je suppose que je ne peux pas leur en vouloir: ils ne parlent pas encore et ne contrôlent qu'à peine leur faim. Ils en ont eu assez d'un.

Il ne paraissait pas plus contrarié que ça. Lir avait ses propres attaches, Ilec, Vio et maintenant Sun, et ne connaissait rien de ces deux-là.

-Et Vio? s'enquit alors Sun.

-Ils n'ont trouvé personne. Ses parents biologiques auraient disparu peu avant sa naissance. Il ou elle… ou ils… sont probablement encore sur Gatlantis. Vio doit être leur fille aînée, si elle n'est pas la seule.

Lir laissa passer quelques secondes douloureuses avant de lui demander ce qu'elle savait sur ses propres parents.

-Presque rien, dut admettre Sun.

Lir l'incita à aller chercher son acte de naissance et le déposa sur la table pour le comparer au sien. Grene Warti et Eldwin Spliess étaient les parents de Lir, et il lui montra ce qu'il avait pu trouver sur eux. Grene était une hôtesse sur un cargo, âgée de vingt-neuf ans à sa disparition, légalement célibataire. Eldwin avait quand à lui trente-deux ans et en était un des employés "militaires". Il y avait même des photos d'eux. Lir ressemblait beaucoup à sa mère.

Sur celui de Sun, sous le nom de Wolf Frakken se trouvaient à présent deux autres, qui étaient aussi les parents de Pera et d'Erti.

-Elonas Ferdberg et Meria Rikke, lit-elle à voix haute.

Son frère lui montra où trouver quelques informations dans les archives. Elonas était un ingénieur âgé de vingt-cinq ans, tout juste diplômé. Meria venait quand à elle de s'engager et n'avait que vingt-et-un ans, comme le découvrit Sun, bouleversée. Elle observa un instant les deux photos: Elonas était aussi brun que Sun et Erti et avait indéniablement laissé des traits à ses enfants tandis que Meria était plutôt rousse, comme Pera, à qui elle ressemblait d'ailleurs le plus. L'adolescente s'attarda sur un détail: ni l'un ni l'autre n'ont les yeux violets.

-Ont-ils une famille? s'enquit Sun, surtout pour elle-même. Peut-on le savoir?

Lir lui jeta un regard à la fois amusé et dépité.

-Eldwin avait une femme. Une femme qui attendait son retour, et qui à priori ne sait rien de ce qui lui est arrivé.

Il y avait un éclat d'un bleu artificiel dans son iris.

-Tu le ferais, toi? lui demanda-t-il. Les contacter pour leur dire ce qu'il est advenu de ceux qu'ils aimaient?

-Non, finit par reconnaitre Sun après un court instant de confrontation.

Lir la serra alors dans ses bras, impulsivement. Ses yeux étaient toujours bleus, et Sun savait que les siens l'étaient aussi.

Sa liaison avec Lir était… différente. Chaque fois était brève et spontanée, comme s'il n'y aurait pas de suite, alors que c'était systématiquement le cas. Oren était au courant, tout comme Vio, mais il n'y avait pas de jalousie à avoir, ni Lir ni Sun n'avaient envie d'être ensembles. Pour elle, il n'était qu'un soutien de plus, un soutien dont elle finit par être reconnaissante quand ses pères repartirent, à l'aube de ses dix-sept ans.

-Le mien aussi, lui dit Lir.

Sun le serra dans ses bras. C'était vrai. Vio était tout aussi déçue, mais au moins, elle avait encore une mère bien présente. Sun l'enviait sur ce point: elle avait Seia et Normi comme "modèles maternels" mais la seule mère qu'elle avait était Meria. Sun regardait souvent sa photo en réfléchissant. Serait-elle contente que ses enfants-au moins trois d'entre eux- se trouvent aujourd'hui sur Gamilas? Serait-elle fière d'elle comme la mère de Ceska l'a été pour les deux jeunes filles?

Bon sang, a-t-elle seulement pu aimer cette enfant brune que de toute évidence elle a été forcée à avoir?

-Tu devrais peut-être laisser tomber, lui conseilla Lir en se frayant un chemin jusqu'à son bureau. Penser à autre chose.

Debout près d'elle, il regarda autour d'eux. Sun savait qu'elle avait tendance à se laisser traîner. Il jeta ensuite un regard sur le livre qu'elle lisait, en constata le sujet sans surprise. Il y avait un long moment déjà qu'elle avait cette obsession. Elle tenta de se justifier.

-Je veux savoir d'où nous venons… il y a longtemps, et si possible pas juste en tant que gamilons.

Lir sourit. Il trouvait que c'était louable mais il savait d'où venait cette envie.

-Ce n'est pas ça, se défendit Sun en faisant disparaître la photo de Meria. Il y a quelque chose qui nous relie tous… une raison pour laquelle nous sommes tous humanoïdes, pour laquelle nous nous ressemblons tous tellement.

Un ange passa. Lir resta à côté d'elle, pensif.

-Te souviens-tu de notre enfance? demanda Sun à brûle-pourpoint.

-Si. Bien sûr.

-Nous n'étions pas que des gamilons- nous étions de toutes les races. Et cela ne nous était pas important. N'est-ce pas une preuve- un indice- que c'est normal?

-Je n'ai jamais dit le contraire, répondit Lir.

Il glissa sa main sous sa nuque, caressant la peau juste sous les cheveux. Sun frissonna.

-Mais je pense que tu es en train de te rendre malade. Faisons quelque chose, suggéra-t-il. Sortons, au moins.

La jeune fille sourit.

-Que veux-tu?

Son frère lui adressa son regard le plus innocent.

-Peu importe. Sortons juste.

Sun referma son livre. Normi la surveillait, mais moins que si elles vivaient sous le même toit. Elle prévint Oren, et Lir et elle s'éclipsèrent dans la lumière de l'aube. Au lieu de chercher un moyen de transport, Lir la fit quitter le village à pied jusqu'à une petite rivière. Sun apprécia le rare spectacle de l'eau non polluée.

-Viens-tu souvent ici?

-Parfois, reconnut Lir. C'est un endroit isolé. Et c'est très beau.

Il lui montra un petit chemin dans la végétation qui foisonnait aux alentours.

Il regarda à nouveau le cours d'eau.

-Tu veux te baigner? lança-t-il.

Il fut le premier à se déshabiller. Sun hésita plus longtemps, regardant autour d'elle, avant de se décider à le suivre. L'eau était froide et de petits poissons tournaient autour d'eux. Leurs écailles étaient brunes ou grises.

-Ne trouves-tu pas ironique que Gamilas soit plus terne qu'Iscandar?

-C'est aux gamilons que la nature a donné les teints les plus colorés, répliqua Lir.

Sun se contenta de rire. Lir s'éloigna de quelques mètres, l'attirant vers le courant. La jeune fille n'avait pas l'habitude de nager et elle rejoignit maladroitement Lir.

-Tu es déjà venu ici avec Vio?

-Non. Enfin, si, mais pas dans l'eau.

-Tu m'a fait venir ici juste pour coucher avec moi?

Tout comme Lir, Sun baissa les yeux. L'eau était claire et elle ne cachait presque rien.

-Je voulais te changer les idées, s'amusa Lir. Ça peut être ça, si tu le veux.

Il la ramena vers la rive. Sun apprécia ce moment que lui offrit son frère, leurs peaux prenant une autre teinte dans la lueur faiblissante, la tête vidée de tout pour un instant.