-Il s'est passé un truc, entre Ceska et toi?
-Que veux-tu dire?
-Je reformule: est-ce qu'il y a ce que je pense entre Ceska et toi?
-Non.
-Non?
-J'ai vu Neredia Rikke. Ça s'est mal passé. Ceska et moi, on s'est retrouvées dans un restaurant rapide, et on a discuté.
-Discuté? De quoi?
-De tout, de rien. Pourquoi?
-Parce que vous êtes toutes les deux rentrées ce matin avec un grand sourire imprimé sur le visage- ce sourire-là, précisa Wolf en désignant le visage de Sun. Tu as beau dire en boucle que "ça s'est mal passé", tu as rarement eu l'air aussi heureuse.
-Peut-être, admit Sun quoique à contrecœur.
-Elle est au courant, pour Oren?
-Il ne s'est pas passé ce que tu penses.
-Elle l'est ou pas?
-Elle l'est.
-Et ça ne la dérange pas?
-Il ne s'est pas passé ce que tu penses, Wolf.
-Pourquoi pas? J'ai bien remarqué comment tu la regardais, à une époque.
Sun fronça les sourcils à l'évocation mais n'eut pas le temps de répliquer.
-Et c'est avec elle que tu vis, maintenant, ajouta son père.
Il souriait toujours quand il ajouta:
-L'amour est complexe. Tu le sais, non?
Perplexe, Sun opina néanmoins, d'un geste lent. Elle se retourna à moitié pour jeter un coup d'œil vers Oren, à l'intérieur de la maison. Elle l'aimerait toujours, c'était certain, mais sans doute pas comme lui le faisait.
-Oui, approuva-t-elle, presque inaudible.
Devant son malaise manifeste, il finit lui-même par changer de sujet.
-Et la colonelle Rikke? Tu ne m'as pas donné de détails.
-Oh, ça.
Sun serra ses mains sur ses genoux.
-Elle connait Meria. Elle ne m'a pas crue. Je ne suis pas restée.
-Elle ne t'a pas crue…? Quand tu lui as dit que tu étais sa fille?
-Je ne lui ai pas dit.
Et devant l'air perplexe de Wolf, elle se sentit obligée de se justifier:
-Écoute, c'était idiot. Mais je n'étais pas prête… et elle non plus, il faut croire.
-Tu as l'intention de la revoir?
-Je ne sais pas. J'ai toujours son numéro, non? Ça veut dire qu'elle aussi. Peut-être qu'elle sera curieuse, dit Sun en se rappelant l'expression de la femme en la voyant.
Wolf lui adressa un sourire, opinant.
-Tu veux rentrer? proposa-t-il finalement. Il commence à faire froid.
Sun jeta un dernier regard sur le paysage, sur la terre et le ciel, et finit par lui sourire en retour.
-J'arrive.
Au moment où elle s'apprêtait à franchir la porte de la maison, juste derrière lui, l'appareil dans sa poche sonna.
-Qui est-ce? lui demanda Wolf en riant. Ce n'est quand même pas Rikke?
-Non, répondit Sun, perplexe. C'est l'infirmière qui s'occupait d'Ertiel et des autres enfants, tu te rappelles?
Wolf s'arrêta, surpris.
-Que veut-elle?
Sun lui montra le message, assez court pour tenir sur une seule ligne, assez précis pour angoisser la jeune femme à l'avance.
-Elle veut me voir.
…
-Et elle a donné une date? l'interrogea Ceska lorsque Sun passa brièvement à l'appartement avant de s'y rendre.
-Non, juste le lieu. Mais elle précise qu'elle aimerait me voir dans la semaine.
-Elle ne t'a pas dit pourquoi?
-Non.
-Et tu comptes y aller?
-Oui.
-Maintenant?
-Oui.
-Ça fait… deux ans, peut-être, que tu ne l'as pas revue? Ce n'est pas comme si elle aillait soudain t'annoncer que tu étais malade.
-Trois ans, je crois. Mais j'ai l'impression que c'est important.
Elle attacha son manteau et se retourna vers son amie, assise dans son propre lit, juste à côté d'elle. Elle se pencha pour la prendre dans ses bras en lui souhaitant une bonne soirée, n'osant pas en faire plus- tenter de l'embrasser, peut-être? Aurait-elle osé, si Ceska ne connaissait pas aussi bien Oren?
…
Le laboratoire semblait normal. Une suite de pièces stériles, avec toutefois, au milieu de celles de produits chimiques, cette odeur sortie de son enfance que Sun n'avait jamais pu identifier. La femme l'accueillit après à peine quelques pas, surprise.
-Je ne pensais pas que tu serais là si vite, admit-elle.
-Je me suis dépêchée.
Elle tendit à Sun une blouse stérile, de la couleur de celle des étudiants. Sun l'enfila comme elle le faisait avec la sienne. La femme- Relhild Felde, se rappela Sun en lisant son nom sur son badge- lui adressa un sourire.
-C'est pour ça que je suis ici? crut comprendre Sun.
-C'est pour ça que je t'ai choisie. Et parce que je te connaissais déjà.
-Choisie pour quoi?
-Viens. Je vais te montrer.
Dans une salle adjacente se trouvait enfermée la créature la plus étrange que Sun n'avait jamais vue. La jeune fille lui jeta un regard incrédule et se retourna vers son accompagnatrice.
-Tu peux t'approcher, lui dit Relhild. Elle est inoffensive.
Sun finit par s'exécuter. Que Relhild voulait-elle donc? Ce n'était même pas un être humanoïde, même s'il avait quatre membres qui auraient pu être des bras et des jambes. Un insecte, peut-être? Une race qui avait évolué sans l'influence d'Akerius? Parce qu'elle la devinait, l'intelligence de cette créature, dans son comportement. Face à elle, Sun se sentit dévisagée, alors même que la créature n'avait pas d'yeux. Et pas de visage non plus sur son crâne triangulaire presque entièrement lisse. Juste cette fente, sur sa tête, par laquelle Sun se figura qu'elle pouvait peut-être voir. Finalement, elle s'arrêta à un pas à peine et releva la tête vers celle de la créature bien plus grande, plongeant son regard dans ces "yeux". Au moment où elle aillait abandonner et poser la question directement à Relhild, elle y vit enfin quelque chose. Une étrange lueur d'un bleu glacé exactement pareille à celle qui se déployait dans ses yeux quand elle avait faim. Alors, subitement, Sun se souvint. Oui, elle avait déjà vu un être comme elle, très, très longtemps auparavant. Elle songea brièvement qu'elle aurait pu- dû, peut-être même- avoir peur, mais rien. Au lieu de cela, elle fit le dernier pas qui les séparaient et posa la main contre la paroi de la cage.
Il ne se produisit rien de magique ou d'incroyable. La créature ne broncha pas- elle était manifestement aveugle, et peut-être aussi sourde. Seule la lueur clignotante sous sa peau dure laissa entendre à Sun qu'elle était consciente de sa présence. Elle recula finalement au bout de quelques secondes, et enfin, regarda en direction de Relhild, qui l'observait, elle, avec curiosité.
-Qu'est-ce que c'est? Ma réponse?
…
La cafétéria était encore relativement bondée, pour l'heure qu'il était. Et la nourriture plus appétissante que Sun ne le croyait. Néanmoins, une fois assise à table elle eut l'impression persistante et dérangeante qu'à la première bouchée elle se donnerait en spectacle, alors elle s'obligea à ne pas toucher à l'assiette tandis que Relhild feuilletait un dossier sur son ordinateur et commençait ses explications.
-Nous les appelons Desals.
-Pourquoi?
-Je ne sais pas, admit Relhild après une seconde d'hésitation. Il faudrait que je me renseigne.
-Où vous l'avez trouvée?
-Loin d'ici. C'est tout ce que je sais. Mais je peux chercher, si tu veux.
Sun fit signe que ce n'était pas nécessaire.
-Est-ce qu'ils peuvent parler?
-Non. Enfin, si, en théorie. Ils semblent capables d'articuler certains sons, mais celui-là n'en a jamais démontré la capacité. D'ailleurs, pour le peu que nous en savons pour l'instant, il pourrait être complètement sourd et ne réagir qu'aux vibrations. Il y aurait tant de moyens par lequel il pourrait communiquer.
-Elle, rectifia machinalement Sun.
-Pardon?
-C'est "elle" et pas "il".
-Oh.
Au lieu de la contredire, Relhild opina simplement.
-Tu n'as pas faim?
-Non, finalement.
Puis, avant que Relhild puisse s'en étonner:
-Pourquoi est-ce que je suis comme ça? À avoir faim comme ça?
Pour la première fois, la femme parut réellement surprise. Elle garda quelques secondes de silence, l'observant attentivement.
-Je m'attendais plutôt à des questions sur ton lien avec la Desal.
-C'était ma question suivante, rétorque Sun en se demandant si elle doit rire.
-Pour faire court, tu as besoin d'un plus grand besoin de protéines qu'une personne normale.
-Il n'y a rien qui apaise mieux la faim que le sang.
-Oui, mais vous n'êtes pas des vampires, répliqua Relhild. J'ai vu des enfants de trois ans qui connaissaient le goût de la viande crue, enchaina-t-elle en désignant la cuisse de volaille auquel la jeune femme n'avait finalement pas pu toucher, sans montrer le moindre signe du dégout auquel Sun était accoutumée. Vous y êtes habitués parce qu'on vous y a habitués dès votre plus jeune âge.
Sun soutint son regard, presque défiante sans même savoir pourquoi. Elle n'aurait pas dû réagir ainsi, c'était absurde. Rien n'indiquait que Relhid avait tort. Mais voir la femme remettre en doute ce petit pan de normalité qui lui appartenait l'exaspérait. Finalement, elle baissa les yeux une seconde et lâcha:
-Pourquoi ai-je besoin de plus de protéines qu'une personne normale?
Relhild sourit.
-Je vais reprendre du début, si tu le veux bien.
Elle effleura à nouveau l'écran, parlant tout en lisant.
-Cette créature est en réalité un… un hybride, je crois que c'est le bon terme. Ce que tu as vu était un insecte- appelons-le "Serander", et non, je ne sais pas pourquoi. Un serander a de base un esprit collectif. Et maintenant, imagine des spores très intelligents et très affamés. Un jour, les deux espèces se rencontrent, mais le Desal, au lieu de réagir comme à son accoutumée, se rend compte qu'il peut en prendre possession. Qu'il accède à la conscience collective des seranders et mieux, la remplace. Ainsi naissent les desals.
Sun s'apprêta à rouvrir la bouche mais Relhild l'interrompit.
-C'est une théorie, d'accord. Mais c'est celle qui tient le mieux la route. Puis arrive votre histoire à vous. Les seranders sont morts ou disparu depuis longtemps. Le Desal- toujours les spores- n'existe plus, lui non plus, en dehors de cette union. Quand il est séparé de son hôte, il ne fait qu'en chercher un nouveau.
-Mais je… Suis-je…
-Pas exactement. Quand il s'est lié à toi, ton desal a aussitôt perdu tout lien avec la collectivité puisque toi-même, tu n'es pas faite pour ça. Il est devenu avec toi un être autonome.
Mon desal. Quelle pensée étrange. Sun serra les mains sur ses genoux et Relhild lui adressa un regard compatissant.
-Est-ce qu'il… qu'il est conscient?
-Conscient? Certainement pas. Son intelligence se limite à ses instincts - à tes instincts.
-Comment pouvez-vous en être sûre?
-Parce que si ce n'était pas le cas, tu le saurais depuis longtemps.
Oh. Sun sourit simplement, acquiesçant. Oui, elle imaginait bien que oui. Relhild reprit sa lecture. Elle paraissait distraite, comme si elle lisait en diagonale.
-Pourquoi ils nous faisaient ça? lança soudain la jeune femme.
-Quoi?
-Nos gardiens. Ceux qui nous élevaient. C'est eux qui nous faisaient devenir comme ça. Pourquoi ils faisaient ça? Qu'est-ce que ça apportait?
Pour la première fois, elle vit Relhild hésiter. Vraiment hésiter.
-Je ne sais pas si je…
-Est-ce que cette réponse-ci est pire que les autres?
-Non, répondit finalement la femme. D'ailleurs, elle n'est aussi qu'une théorie… Mais elle est celle dont nous sommes le moins certains. Résumons. Les desals sont constamment affamés, et Gatlantis les rencontre bien avant nous. Leurs navires attaquent leurs navires, inlassablement, dans le seul but de se nourrir, peu importe de quoi il s'agit, sauf de leur propre espèce. Les desals ne se mangent pas entre eux. Alors, Gatlantis imagine une solution…
Sun eut un frisson, devinant déjà la suite, et sans savoir pourquoi, elle repensa à Oren. À ses yeux si noirs qu'on aurait pu croire que ce bleu artificiel n'était que le reflet de quelque chose d'autre. Oren qui était pourtant gatlantéen.
-Ils se tournent vers leurs esclaves… peut-être les adultes, au départ, il y a longtemps. Nous n'en savons rien. Mais les enfants s'en tirent mieux, restent en bonne santé- si c'était une de tes questions- et grandissent normalement. Et deviennent adultes. Vivent sur leurs navires comme eux. Les protègent.
Sun n'eut tout simplement pas les mots. Elle voyait bien que Relhild attendait sa réaction, mais elle ne pouvait rien dire. Comme si elle était devenue une statue, à la peau aussi rigide que celle de cette serander.
-Est-ce qu'il est contagieux? osa-t-elle finalement demander, soufflant à peine les mots. Est-ce que je peux… je ne sais pas, le transmettre à un autre?
Relhild parut réellement étonnée.
-Le transmettre? Oui, j'imagine que oui, mais je ne crois pas qu'il puisse le faire. Il faudrait que tu meures pour ça. Il n'est pas… euh, programmé… pour te quitter plus tôt.
Elle lâcha son ordinateur et croisa les mains sur la table, se penchant vers elle.
-Tu n'es pas malade, Sunjira. Tu n'es ni contagieuse ni un danger pour qui que ce soit.
Sun aurait dû être reconnaissante de ses paroles, depuis le temps où elle était dévisagée comme une curiosité par le personnel médical. Mais sans savoir pourquoi, après ces dernières révélations, elle ne fut pas certaine que la fascination soit une meilleure chose.
N'empêchait que c'était ce qu'elle était. Alors elle s'obligea à sourire et demanda si elle pouvait partir.
-Bien sûr, répondit Relhild. Je t'enverrai une copie du document.
Sun s'arrêta, perplexe.
-Vous pouvez faire ça?
-Si, répondit la femme avec un sourire. Ce n'est pas confidentiel. Et tu peux en parler autour de toi, si tu veux… mais veille à ce que la nouvelle ne se répande pas trop.
Pour notre bien, compléta mentalement Sun, assumant que ce soit là la fin de la phrase. Cela ressemblait à une manière peu élégante de se décharger de ses responsabilités sur elle. Néanmoins, quand elle ressortit dans la nuit, elle se demandait si elle avait mal jugé Relhild. Mon desal, pensa-t-elle à nouveau, en chemin, en ressentant toutes ces sensations familières. C'était presque drôle, quand elle y pensait.
