Vous savez ce qui est super avec la fin de la journée ? C'est quand les rues de la ville se vident progressivement de ses travailleurs honnêtes et fatigués. Ces personnes qui n'ont plus qu'une envie après tant de labeur : rentrer chez eux et profiter de leurs proches. Et ce même s'ils sont séquestrés et enfermés dans la cave de leur maison. C'est aussi quand toute cette agitation journalière fait place aux loisirs nocturnes. Les bons gens se rendent au restaurant, les couples amoureux se baladent ou vont au cinéma, les fêtards s'amusent dans les bars et les boîtes de nuit, la police débarque pour leur casser la gueule quand ces derniers en font trop… Et les criminels sont – hélas – aussi de sortie, histoire de compléter ce joyeux tableau. Tandis que la vermine rackette les malheureux citoyens qui la croisent, les génies du mal et les gangs organisés tentent tant bien que mal d'étendre leur territoire et leur notoriété. Heureusement pour la majorité des habitants de Canard City, son Chevalier Jaune patrouille dans les rues pour stopper cette gangrène rampante, n'y allant parfois pas de main morte quant aux coups infligés. Épaulé par Oracle, sa partenaire spécialisée dans la guerre électronique, il parvient souvent à stopper les mécréants à temps. Et à les envoyer à Yellowgate, la célèbre prison bretonne connue pour son taux record d'inondation des cellules ; la faute à un architecte peu habitué à la météo de la région. Si la plupart de ses locataires y logent à perpétuité, d'autres attendent patiemment d'être relâchés et recommencer leurs activités frauduleuses. Et cette mentalité d'esprit n'était pas du goût de tout le monde…
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Quelque part au nord de la ville, dans les bas-fonds où se terraient quelques gangs rivaux, se trouvait le Pygargue de la Nuit. Occupé à remettre des criminels dans le droit chemin – à savoir le chemin du cimetière – pour faciliter le travail de Canard Man, il en était déjà rendu à sa dix-huitième victime. Ayant sorti sa nouvelle hache pour l'occasion, il avait pu l'inaugurer comme il fallait en versant le sang du tristement célèbre gang « Nightmare Crew ». Ses membres se prétendaient être sortis vivant d'un cirque démoniaque et leurs intentions étaient de transformer le district nord de la ville en leur purgatoire personnel. Nul ne savait s'ils étaient sérieux ou complètement tarés, mais en cette belle soirée, le Pygargue s'était chargé de les renvoyer en enfer. Abattant un ultime coup de hache dans la tête du dix-neuvième et dernier membre du gang, il expira un grand coup et sourit fièrement sous son masque. Non pas pour la mort de dix-neuf déchets de la société, mais parce qu'utiliser une arme blanche à la place de son fusil à pompe lui avait permis de tenir Canard Man à distance. Maintenant, le problème était de trouver un moyen de nettoyer le bâtiment où le massacre avait eu lieu. Relativement propres une vingtaine de minutes auparavant, les trois étages délabrés étaient désormais parsemés de corps lacérés et démembrés pour la plupart. Sans compter le sang qui s'était répandu sur le sol et les murs avec une abondance rare. « Dommage que la Croix Rouge ne soit pas dans le coin… » pensait le Pygargue qui tenait à contribuer énormément à la société.
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Après avoir récupéré sa hache dans le corps de sa dernière victime, il fouilla le bâtiment et finit par trouver des jerricans d'essence au rez-de-chaussée. Le local où ils étaient entreposés n'étant plus surveillé – pour une raison plus qu'évidente –, il se servit dans le stock et déversa leur contenu un peu partout avec générosité. Puis il sortit du bâtiment, prit son briquet en main, l'alluma et mit le feu à l'essence fraîchement dispersée. Enfin, il s'éloigna à la hâte, toujours dans l'espoir que Canard Man ne réussisse pas à identifier son geste ; ou, du moins, pas dans les prochaines vingt-quatre heures. À nouveau en patrouille dans les rues malfamés du district nord, il ne sût quel gang attaquer maintenant que la plus grande menace des environs avait été neutralisé. Et tandis que l'incendie prenait une ampleur inquiétante à quelques dizaines de mètres, il prit son smartphone et se brancha sur la fréquence de la police grâce à l'une de ses applications. Déambulant dans une rue où la route et les façades d'appartement étaient en piteux état, le sombre héros nocturne profitait du calme ambiant. Avec son fusil à pompe et sa hache rangés dans son dos, par-dessus sa veste de cuir renforcée avec du kevlar « réquisitionné », le Pygargue de la Nuit était clairement la personne à ne pas déranger ou à agresser sauvagement. Et ce soir-là, cet attirail paraissait inutile car les criminels du coin semblaient se tenir tranquille. Comme s'ils avaient perçu son ombre et les emmerdes qui venaient avec…
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Le ciel peu couvert, le faible rayonnement de la demi-lune et le calme des lieux ravivaient l'esprit du Pygargue qui, entre deux communications sans valeur interceptées, entonnait un petit chant de joie. Mais l'émergence d'un puissant et lointain bruit de moteur mit un terme à cette tranquillité éphémère. Apparu dans son dos, le combattant fit volte-face et aperçut une voiture en plein phare à l'autre bout de la rue. Plus celle-ci se rapprochait, plus son moteur se faisait entendre, de même que son faisceau lumineux éblouissait la vue du Pygargue. Et elle se rapprochait sacrément vite ; si un radar était présent, nul doute que ce chauffeur se ferait flasher pour excès de vitesse « Over 9000 »… Sur le trottoir, le Pygargue se plaça sur un perron au cas où, puis il reconnut la Canardmobile lorsqu'elle passa devant lui en trombes. Ayant une forme similaire à la première version de la Batmobile, le bolide de course de ce blaireau de Canard Man revêtait un habillage orange à l'avant et jaune pour le reste de la carrosserie. Les ailerons présents à l'arrière du véhicule n'avaient pas la forme d'ailes de chauve-souris, mais d'ailes de canard ; ce qui était tout à fait raccord avec l'apparence puérile de son propriétaire. « Mais quel crâneur ! » pensait le Pygargue, alors que la voiture décéléra brutalement un peu plus loin, driftant d'un coup sur la gauche pour mieux s'arrêter. Son cockpit s'ouvrit et son pilote en sortit. Habillé de sa tenue habituelle, Canard Man se dirigea à la hâte vers son collègue justicier. Et pour ne pas changer, il chaussait encore des nu-pieds avec des chaussettes. Quelle manque de style comparé aux bottes de cuir du Pygargue. Ce dernier ne comprenait toujours pas pourquoi ce n'était pas lui que la ville adulait au lieu de cette volaille de bas étage…
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– Qu'est-ce que tu fous là, l'Aigle de la Nuit ? Lui demanda le justice jaune sur un ton autoritaire tout en continuant de s'approcher.
– C'est le Pygargue, putain ! S'exclama l'intéressé de vive voix en soulevant les bras. Combien de fois je vais devoir te le dire pour que tu le retiennes ?
– Ça répond pas à ma question. Qu'est-ce que tu faisais dans ce coin de la ville ? Renchérit Canard Man à sa hauteur, l'index droit pointé sur son bec.
– Je… Je faisais une ballade, répondit le Pygargue avec une hésitation prononcée. C'est pas encore interdit que je sache, non ?!
– …Mouais, je te crois à moitié. Tu n'as pas tué de criminels, j'espère ?
– Humpf, comme si c'était mon genre ! Mentit le justicier en détournant son regard vers le ciel étoilé. J'ai juste voulu faire un barbecue, ce soir, mais mes invités m'ont fait faux bond. Donc, je fais un tour par ici juste pour me réconforter.
– Dans ce taudis délabré où des gangs s'affrontent sans relâchent ?
– Bah, et alors ? Où est le problème ?
– T'es vraiment bizarre… Mais bon, je vais te laisser pour ce soir, déclara Canard Man sur un ton plus calme. Le commissaire Magret m'a appelé pour une urgence.
– Quoi, il lui manquait quelqu'un pour enfiler sa dinde ?
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Canard Man fit un vif mouvement de tête en arrière, fixant son collègue avec un certain dégoût. Ce dernier resta stoïque quelques secondes en se demandant pourquoi il régissait ainsi, puis il tilta en repensant à sa dernière réplique vaseuse. En effet, il ne s'était pas rendu compte du caractère sexuel qui s'en dégageait, et pas même le justicier adulé de la ville n'aurait osé sortir pareille parole pour qualifier la relation entre Canard Man et le commissaire Magret. Même si ce n'était pas le propos initial de la phrase du Pygargue. Pour rattraper le coup, il déclara d'une voix calme non sans ignorer son offense involontaire :
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– D'un autre côté, Noël est passé. Donc, non, ça ne peut pas être ça. Pas vrai ?
– Oui, c'est pas du tout ça… Répondit Canard Man en hochant légèrement la tête, l'air béat.
– Et sinon, qu'est-ce qui se passe, au juste ? Demanda le justicier sombre pour changer de sujet.
– Ah, le Joker aurait passé l'arme à gauche. Une mort assez suspec-…
– Je n'y suis pour rien ! Hurla le Pygargue en lui coupant la parole. Donc, c'était pas la peine de venir me chercher pour obtenir des aveux de ma part !
– Mais calme-toi, je suis pas là pour toi ! Rétorqua Canard Man de vive voix. J'étais sur la route de la prison, je ne savais pas du tout que tu étais dans le coin… Mais bon, puisque tu n'as pas l'air très occupé, ça te dirait de venir avec moi pour constater sa mort ? Tu sais, histoire d'en être certain…
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Voilà une demande qui était plutôt inhabituelle, surtout venant du Chevalier Jaune. Le Pygargue réfléchit un court instant et se demanda si aller dans une prison à la réputation exécrable pour aller vérifier la mort d'un clown qui ne le serait pas vraiment était une bonne idée. Heureusement, le scénario décida pour lui et il accepta la proposition. Montant tous les deux dans la Canardmobile, celle-ci ronronna fortement quand son propriétaire mit le pied au plancher. Il manœuvra à la hâte pour la remettre dans le bon sens, puis il fonça en direction de l'extrémité nord de la ville, vers les côtes bretonnes. Les bâtiments urbains délabrés défilèrent à toute vitesse, puis quelques virages plus loin, ils accédèrent à la campagne bretonne. Laissant la ville derrière eux, ils filèrent à pleine vitesse vers la côte bretonne nord. La route zigzaguait pas mal et le Chevalier Jaune faillit planter sa voiture à quelques occasions, la campagne n'étant pas son environnement naturel. Mais il sut braver cette difficulté et parvint malgré tout aux abords de la mer, où celle-ci frappait régulièrement les rochers de la côte avec force et ardeur. Et finalement, la prison de Yellowgate fut en vue : construite sur les ruines d'un vieux port privé, le bâtiment pénitentiaire était la plus grande prison de la région et abritait plus de quatre cents locataires. La majeure partie d'entre eux étant du mauvais côté des barreaux. Périmètre parfaitement rectangulaire, un mur d'enceinte en béton armé haut de quinze mètres – avec barbelés à son sommet – et épais d'un mètre, des tours de guet présents à ses coins avec snipers, projecteurs balayant sans relâche les alentours de la prison ainsi que la cour intérieure… Rien que l'extérieur avait de quoi inquiéter n'importe quel nouveau venu ; surtout quand il s'agissait d'un nouveau pensionnaire. Quant à l'intérieur du périmètre, ce n'était guère mieux : du haut de ses dix étages, le bâtiment principal revêtait une apparence sombre et détériorée, dont les tristes couleurs n'étaient que partiellement révélées grâce aux balayages des projecteurs en cette nuit devenue soudainement inquiétante. Toutes les fenêtres, sans aucune exception, comportaient des barreaux noirs en fonte, d'où s'échappaient les cris, les plaintes et les ronflements bruyants des prisonniers.
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À l'approche de la Canardmobile, le grand portail de fer cyan du mur ouest s'ouvrit automatiquement, comme si sa venue était attendue. Il donnait accès à un petit parking où quelques voitures étaient garées le long du mur d'enceinte, dont une qui appartenait à la police et un fourgon de transport blindé. Ralentissant pour pénétrer à l'intérieur du périmètre, Canard Man passa le portail et se dirigea immédiatement vers le nord, en direction de la baie de prise en charge des nouveaux pensionnaires. Cependant, avant qu'il ne tourne à gauche pour rejoindre cette destination, le Pygargue remarqua à sa droite la présence d'un mur en béton qui bloquait la progression vers le sud. Seule une double porte en acier trempé, fermée et à l'apparence rouillée permettait l'accès vers l'autre extrémité de cette allée ; mais cela lui importait peu, après tout, car il valait mieux suivre cet imbécile de canard pour le moment. S'arrêtant devant un mur de grillage fermé, le Chevalier Jaune arrêta son véhicule et invita « poliment » son passager à « sortir son derrière emplumé de sa fierté personnelle ». Non pas que le Pygargue avait été un rustre pendant le trajet, mais son siège s'était fait repeint par sa hache ensanglantée, ruinant son recouvrement en nylon. Postés devant la grille, des gardiens de Yellowgate les firent entrer dans la cour intérieure. Ce n'était ni plus ni moins qu'une immense et vulgaire plaque de métal qui recouvrait l'ancienne baie du port, et les faisceaux lumineux des miradors ne révélèrent rien d'intéressant à sa surface. Sans tarder davantage, ils entrèrent dans le bâtiment principal par la première porte de service rencontrée.
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À l'intérieur, les deux justiciers furent guidés vers la morgue, et ce à travers quelques-uns des blocs de détention du rez-de-chaussée. Contrairement à l'aspect des façades extérieures, l'intérieur de la prison respirait la modernité des années 2000. Murs blancs délavés, barreaux bleu pâle dégradés, portes de métal vétustes… L'établissement pénitentiaire n'était clairement plus dans les bonnes grâces de l'état français. À leur passage, les prisonniers éveillés huaient, criaient – voire menaçaient de mort – Canard Man et leur guide, qui semblait exaspéré. Mais lorsqu'ils s'apercevaient de la présence du Pygargue de la nuit, qui s'était volontairement écarté de quelques pas en arrière, les plaintes et les insultes des criminelles muèrent instantanément en un silence de mort. D'un pas lourd et assuré, le combattant au masque de Pygargue scrutait rigoureusement le contenu de chaque cellule, à la recherche de nouvelles victimes dans un futur proche. Et sous son déguisement, il se délectait du choix qu'offrait ce « supermarché spécialisé ». Mais il n'était pas là pour ça, hélas. Au bout de plusieurs détours, le trio arriva à une cage d'escaliers qu'il prit pour descendre au premier sous-sol. Puis il emprunta de nouveaux couloirs, où certains néons du plafond clignotaient méchamment pour signaler le manque de budget de la prison, avant d'atteindre leur destination. Ouvrant la porte en bois marron, le petit groupe entra dans la morgue où les attendaient Kingsy Écharpe, le directeur de l'établissement, une femme arabe portant une blouse de médecin couleur vert jade ; mais surtout, le Joker, allongé sur l'une des deux tables, les yeux fermés et un sourire malsain aux lèvres. Physiquement, il n'avait pas vraiment changé depuis sa dernière rencontre sous-marine avec Canard Man. Il était juste mort entre-temps. Le Pygargue alla immédiatement l'inspecter pour en finir au plus vite – et tenter de l'achever discrètement si ce n'était pas le cas. Resserrant sa cravate noire, le vieux directeur aux cheveux argentés, au crâne légèrement dégarni et à au costume de fonctionnaire impeccable s'éclaircit la gorge et accueillit ses visiteurs avec une froideur à peine déguisée :
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– Ah, vous voilà enfin, Canard Man. Le commissaire Magret m'avait averti de votre venue. Mais je ne pensais pas que vous seriez autant en retard, ajouta-t-il en pestant.
– Désolé, j'ai dû m'arrêter un instant en chemin pour ramasser une ordure, s'excusa le Chevalier Jaune en jetant un coup d'œil vers le Pygargue.
– Bah, vas-y, te gêne pas pour me descendre ! S'exclama ce dernier, très vexé.
– Bien, bien, vous ne serez pas trop de deux pour confirmer la mort de ce dégénéré, reprit le directeur Écharpe sur un ton sec. Cela dit, c'est uniquement pour rassurer le commissaire ; je fais entièrement confiance en notre légiste, mademoiselle Khlepte Limosins ici présente, ajouta-t-il en présentant le médecin à ses côtés.
– Merci, monsieur le directeur, déclara-t-elle avec un air confiant.
– Mais vous n'avez pas peur qu'elle se serve dans le matériel, directeur Écharpe ? Demanda Canard Man avec une certaine inquiétude.
– Et pourquoi ferais-je cela ? Répliqua la femme avec un air vexé.
– Ben, parce que vous semblez atteinte par la « Klepthe-Omani » !
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Si un corbeau était présent dans la salle, il aurait immédiatement lâché un croassement sarcastiquement pour souligner la lourdeur de ce jeu de mot douteux… Faisant fi de du manque d'humour correct de son « collègue », le Pygargue de la Nuit se tourna vers le gardien qui les avait accompagné jusqu'ici. Son inspection du corps du Joker n'ayant rien donné de probant, il voulut connaître les raisons du décès :
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– Comment est-il arrivé là ? Demanda-t-il au gardien le plus sérieusement du monde.
– Bah, par le chemin qu'on a parcouru, répondit l'employé le plus normalement possible.
– Mais quel abruti de garde… Marmonna le justicier en baissant la tête. Non, je parle des circonstances de sa mort !
– Ah, ça ? L'Homme-Banane l'a provoqué pendant le repas de ce midi. Ils se sont un peu battus et à un moment, il est tombé raide mort.
– Quoi, comme ça ?
– Ouais, je sais, ça nous a tous surpris sur le moment. Pour vérifier s'il était vraiment mort, on l'a tabassé à coup de matraque et de taser. Mais il n'a pas réagi, donc… Voilà, quoi.
– Hum, je ne savais pas que le règlement d'une prison française autorisait autant de violence pour tenter de ranimer quelqu'un, constata le Pygargue avec un certain étonnement.
– Non, non, c'est complètement interdit. C'était juste pour se défouler et faire passer un message au reste des bagnards.
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Pour une raison étrange, le justicier trouvait le comportement des gardiens plutôt acceptable. Voire amical. S'il avait été à côté de son interlocuteur, il lui aurait donné une tape de félicitation sur son épaule ; au lieu de cela, il se contenta de hocher la tête. Mais alors qu'il allait reprendre la conversation, la salle plongea soudainement dans l'obscurité. Personne n'eût le temps de comprendre ce qu'il se passait que la lumière revint presque immédiatement. Cependant, les haut-parleurs présents dans les couloirs commencèrent à diffuser des sons courts et très aiguës, comme si quelqu'un réglait son micro avec les pieds. Puis une voix familière se fit entendre. Une voix montant aussi dans les aiguës, masquée mais pourtant connue de tous. L'Homme Mystère venait de rejoindre la partie.
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– Bonsoir à tous, citoyens de Yellowgate ! En temps normal, je vous laisserai dans votre médiocrité intellectuelle pour que vous puissiez vous entre-tuer comme les animaux déficients que vous êtes. Mais ce soir, je me sens d'humeur clémente ! Si vous n'êtes pas encore au courant, Canard Man s'est fait inviter par notre cher commissaire Magret pour constater la mort de notre pitre local. Il est actuellement au premier sous-sol, au chevet de son prétendu « pire ennemi ». Alors, pourquoi ne le rejoindriez-vous pas pour l'accompagner dans sa tristesse ? Mes hommes ont déverrouillé la plupart des cellules et les armureries de la prison font leurs portes ouvertes. À défaut de fleurs, vous aurez au moins des balles à lui offrir. Ensuite, faites ce que bon vous semble ; mais si vous vous prétendez un minimum intelligent, ne laissez donc pas passer cette occasion en or ! Quant à toi, Canard Man, je te souhaite bien du courage pour affronter cette nouvelle épreuve…
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Le discours terminé, une sirène retentit, puis une sonnerie d'alarme se diffusa partout. Un nouveau black-out lumineux survint, mais la pénombre devint plus ou moins présente avec l'activation de lampes rouges clignotantes. Apparemment, la prison venait d'être verrouillée et des bruits d'émeute réussissaient à atteindre leur position. Canard Man se dirigea vers la porte de la salle et examina les couloirs, mais ils étaient seuls dans cette partie de la prison. Pour le moment. Quant au hasard, il n'y croyait pas. Tout ceci n'était qu'un piège qui lui était destiné… Soudainement – histoire d'en rajouter, ils n'en étaient plus à ça près –, le Joker ouvrit les yeux et se releva d'un mouvement vif sur la table d'opération. Poussant un cri hilare, le sourire aux lèvres, son visage était d'abord pointé vers son Némésis, prêt à en découdre. Mais lorsqu'il entendit un « Oh, putain ! » suivi d'une recharge de fusil à pompe, il regarda à sa droite et vit le Pygargue de la Nuit le braquer avec son arme à feu. En une fraction de seconde, l'expression hilare du Joker disparut pour laisser place à un visage béat : les yeux et la bouche grands ouverts, un sentiment de peur omniprésent dans toutes les muscles de la tête, le Joker ne riait plus. Et après la projection de la cartouche « 12 Ultra-Magnum » – en caoutchouc, bien sûr – du canon du fusil à pompe, cette face effrayée disparut aussitôt pour laisser place à ce qui pourrait être un tableau de Picasso. La chevrotine fut si puissante qu'elle ressortit de l'autre côté du crâne, aspergeant le médecin légiste de sang et d'un peu de matière grise. Tout aussi surpris, Canard Man se retourna et découvrit la scène entre deux clignotements rouges. Le directeur Écharpe ne put se retenir de vomir et l'infirmière poussa un cri de terreur ; quant au garde, n'ayant pas tout compris à ce qui venait de se passer, il lâcha d'une petite voix :
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– Je crois que j'ai entendu un bruit d'insecte…
– Mais pourquoi t'as tiré ?! S'exclama Canard Man.
– Ce con de clown m'a surpris ! S'excusa le Pygargue en agitant les bras. J'ai paniqué et le coup est parti tout seul !
– Tu me prends pour une buse ou quoi ?! Ton arme n'était même pas dégainée, à la base.
– Je sais, je sais… C'était un réflexe, soupira le Punisher ailé avant de se ressaisir. Mais bon, là, au moins, le Joker ne fera plus jamais de mal à personne. La justice a payé !
– Et maintenant, Canard Man ? Demanda le directeur Écharpe alors que des échos de tirs lointains leur parvinrent. Que comptez-vous faire pour sauver mon établissement et ses employés ?
– Le nécessaire, lui répondit l'intéressé en frappant sa main gauche avec son poing droit.
– Vous pouvez compter sur nous pour faire le ménage, monsieur, ajouta le Pygargue en présentant son fusil à pompe.
– Ah non ! Toi, tu la mets en veilleuse !
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Nos héros et le personnel pénitentiaire se retrouvent ainsi dans une bien fâcheuse situation… Parviendront-ils à sortir indemne du traquenard tendu par l'Homme Mystère ? Réussiront-ils à échapper à la vengeance des criminels qu'ils ont enfermés à Yellowgate ? Le Pygargue de la Nuit arrivera-t-il à se pardonner l'exécution accidentelle du Joker ? …Bon, c'est sans doute déjà le cas pour cette dernière question. Quant aux autres, vous découvrirez leurs réponses dans la suite de ce premier arc, à savoir le deuxième chapitre intitulé « Yellow is the new Black » ! Et rappelez-vous : le crime ne paie pas. La justice non plus.
