Mal était le genre de personne qui ne supportait pas les autres. Ça avait été comme ça toute sa vie, et ça n'avait fait que se renforcer ces dernières années.

Elle n'avait aucune compétence sociale, détestait devoir discuter, partager ou coopérer. Les personnes dont elle appréciait ou avait apprécié la compagnie au cours de sa vie se comptaient sur les doigts d'une main, et ça lui avait toujours suffit. Elle n'avait jamais eu l'intention de rajouter de nouveaux élus, et méprisait à peu près chaque personne qui posait le regard sur elle, que ce soit de dégoût, de pitié ou d'indifférence.

Lorsque les interactions sociales devenaient inévitables, Mal serraient les dents, les affrontaient, et puis oubliait tout de l'autre personne. Parce qu'elle n'avait rien à faire des autres. Elle ne les supportait pas, ne les aimait pas, et ne voulait pas d'eux dans son existence.

Pourtant, ses pensées n'arrêtaient pas de revenir sur la fille de l'autre jour. Cette fille aux longs cheveux bruns, qui dégageait une assurance et une prestance que Mal n'avait jamais vu chez aucun jeune de son âge. Cette princesse et son regard si doux, sans la moindre trace de pitié, à peine de la curiosité. Et ce sourire rempli de gentillesse. Mal n'avait jamais rencontré quelqu'un qui lui avait souri ainsi, avec autant de bienveillance.

Mal aurait pourtant dû maudire tout ce qu'il s'était passé ce jour-là. Car rien n'avait été comme il fallait. Et elle savait que cette fille s'était fait une fausse idée d'elle dès le départ. Parce que Mal n'avait jamais eu l'intention de l'aider, de la sauver, ou quoique ce soit. Elle n'était pas assez stupide pour perdre son temps à aider les autres.

Non, si elle était intervenue ce jour-là, c'était uniquement parce que cette fille qui puait l'argent à des kilomètres était sa cible en premier lieu. Et cet imbécile lui avait volée. Et Mal ne laissait personne lui voler quoique ce soit.

Tout ce qu'elle avait voulu faire, c'était donner une leçon à ce parasite, et s'enfuir avec le sac.

Ça aurait dû être simple, facile et efficace.

Jamais elle n'aurait pensé que cette fille serait assez courageuse et maligne pour reprendre son sac pendant leur altercation. Et encore moins qu'elle serait restée plantée là, à attendre simplement pour la remercier.

Mal savait que si elle avait - stupidement - refusé l'argent qu'elle lui avait proposé, c'était uniquement par fierté et orgueil. Par contre, elle n'avait aucune idée de pourquoi elle avait accepté son invitation à manger.

Parce que Mal était le genre de personne qui ne supportait pas les autres. Elle les détestait. Les méprisait. Les volait, les frappait, les insultait. Elle n'allait pas manger en tête-à-tête avec une parfaite inconnue.

Alors oui, elle était affamée ce jour-là. Et oui, l'offre était plus qu'alléchante. Mais pourquoi lui avait-elle fait la conversation ? Pourquoi avait-elle répondu à ses questions ? Elle lui avait donné son nom. Mal ne donnait pas son nom. Personne ne le connaissait. Personne ne méritait de le connaître, à l'exception de ses amis. Et cette fille n'était pas son amie. C'était une étrangère. Une étrangère qui avait réussi à la faire parler, et sourire, et à laquelle elle ne pouvait cesser de penser, sans comprendre pourquoi.

Mal détestait ça. Elle se sentait faible, et vulnérable, et manipulable. Elle détestait cette fille de lui faire ressentir ça.

oOoOoOo

Il était seize heures trente, et Evie venait tout juste de rentrer des cours. Son estomac se tordait doucement, lui rappelant qu'elle n'avait presque rien avalé pendant la pause de midi à cause de son professeur de chimie qui l'avait retenue pour qu'elle l'aide à préparer le matériel pour le cours suivant.

S'octroyant le droit à un quatre heures, l'adolescente ouvrit le frigo et, avec sourire, s'emparant d'un yaourt aux fruits et d'une plaquette de chocolat. Elle eut à peine le temps d'ouvrir un tiroir pour récupérer une cuillère que son téléphone se mit à sonner dans son sac, brisant le silence de la maison.

Evie soupira, déposant cuillère, yaourt et chocolat sur la table et retourna dans le couloir, où elle avait laissé son sac de cours, récupérant rapidement son téléphone avant que l'appel ne soit envoyé sur sa messagerie.

— Allô ?

— Evie ! Enfin ! J'ai essayé de t'appeler tout l'après-midi !

— Bonjour maman, murmura Evie en s'adossant au mur, sachant d'avance que la conversation allait être éprouvante.

— Oui, oui, bonjour, répéta sa mère d'un ton hâtif et légèrement hystérique. Puis-je savoir où tu étais pour ne pas répondre à ton téléphone ?

— J'étais à l'école, comme tous les jours, répondit Evie en levant les yeux au ciel à l'idée que sa mère oublie des évidences pareilles. Il y a un problème, maman ?

— Oui il y a un problème ! s'emporta sa mère à l'autre bout du fil. J'ai reçu ton relevé de carte de crédit et il indique que tu as dépensé une jolie somme dans un... dans un fast-food.

Elle avait prononcé ce dernier mot comme s'il s'agissait d'une insulte, comme si rien que le dire risquait de lui faire ingérer la quantité de graisse et de calories qu'on trouvait dans ce genre d'endroit. Evie ferma les yeux, son cœur se serrant en réalisant de quoi il était question, et se prépara mentalement à ce qui allait suivre.

— Evie ? appela sa mère dans le combiné, la voix déjà accusatrice et pleine de reproches. Est-ce que tu as mangé dans un endroit pareil ? Comment la facture peut-elle être aussi élevée ? As-tu conscience de l'effet qu'un seul de leur aliment peut avoir sur ton corps et sur ta santé ? Je ne t'ai donc rien appris ? Oh mon dieu Evie, rien que d'y penser... Ne puis-je donc pas te laisser seule sans que tu ne partes à la dérive ? Ma pauvre enfant...

— Maman, la coupa Evie d'une voix lasse. Tout va bien. Je n'ai rien consommé là-bas, j'ai juste…payé le repas à quelques amis pour les dépanner.

— Es-tu sûre ?

L'intonation était suspicieuse et le poids qui enserrait le cœur d'Evie remonta dans sa gorge, la nouant douloureusement dans la culpabilité de quelques feuilles de salades.

— Oui maman, je te le promets.

Il y eut un bref silence, puis la voix de sa mère s'éleva à nouveau, tranchante et définitive.

— Très bien dans ce cas. Assure-toi que tes amis te remboursent bien. Je rentrerai demain, pour quelques heures, avant de repartir. Assure-toi d'être à la maison.

— D'accord maman. Bonne soirée.

Seule la tonalité du téléphone lui répondit, annonçant que sa mère avait raccroché sans plus de cérémonie, ayant probablement des choses plus importantes à faire que de discuter avec son enfant.

Evie raccrocha à son tour, ravala la boule de chagrin qui s'était logée dans sa gorge, et regagna la cuisine. Les yeux brûlants, elle remit le yaourt dans le frigo, jeta le chocolat dans la poubelle, et se dit que finalement, une simple pomme ferait très bien l'affaire.

oOoOoOo

Mal ne savait pas pourquoi elle était revenue ici. Elle ne savait même pas comment, parce qu'elle ne se souvenait absolument pas avoir pris une telle décision.

Mais elle était bien là, de retour sur cette place stupide qu'elle détestait parce qu'elle grouillait toujours de gens agités et pressés, bien trop préoccupés par leur petite vie pour remarquer ce qui se passait autour d'eux.

Elle aurait pu partir et trouver un endroit plus calme où elle se sentirait plus à l'aise, comme elle en avait l'habitude. Mais quitte à déjà être ici, autant y rester et peut-être profiter de la foule pour subtiliser quelques portefeuilles.

Et puis si par hasard la princesse de l'autre jour venait à repasser par cet endroit, l'exact endroit où elles s'étaient croisées la première fois, et bien cela lui permettait peut-être de comprendre pourquoi elle était obsédée par elle et incapable de penser à autre chose.

Et revoir son sourire aussi, peut-être. Mais ça, ce n'était qu'un détail.

oOoOoOo

Evie était heureuse d'avoir vu sa mère la veille. Parce que c'était sa mère, parce qu'elle la voyait peu, parce qu'elle avait eu l'occasion d'enfin lui montrer les trois dernières interrogations où elle avait eu d'excellentes notes. Parce que la maison semblait si vide parfois. Parce que quand sa mère revenait pour la voir, Evie se sentait importante, précieuse, aimée.

Evie était bouleversée d'avoir vu sa mère la veille. Parce qu'elle n'était restée que quelques heures, parce qu'elle avait à peine jeté un œil à ses excellents résultats, préférant s'attarder sur sa seule note à peine au-dessus de la moyenne, parce qu'Evie savait qu'elle était revenue uniquement à cause de cette histoire de fast-food, pour s'assurer que le frigo n'était pas rempli de gras et de sucre, parce qu'elle lui avait fait un sermon de trente minutes sur la nécessité de bien manger, parce qu'Evie n'avait pas pu lui confier ce qui s'était réellement passé ce jour-là, gardant sous silence la légère agression qu'elle avait subi mais aussi sa rencontre avec Mal, et tous les doutes qui planaient dans sa tête depuis.

Evie était désespérée d'avoir vu sa mère la veille, parce que comme à chaque fois, maintenant qu'elle était repartie, elle se sentait infiniment seule.

oOoOoOo

Cela faisait quelques jours maintenant, et il s'avéra que non, cette place n'était pas un si bon plan pour faire les poches des passants, parce qu'elle était fréquentée par beaucoup trop de rivaux pour Mal. Et si, malgré sa petite taille et son sexe, elle était tout à fait capable de se défendre contre n'importe quel idiot qui s'en prendrait à elle, elle savait que sa présence permanente ici n'était pas trop acceptée, et qu'elle était de plus en plus en danger.

Elle aurait pu tenter de sympathiser avec quelques personnes et s'offrir une protection même temporaire, mais elle n'avait pas envie. Surtout que bien souvent, il y avait un prix à payer et ça, c'était quelque chose qu'elle refuserait toujours.

Elle allait devoir se résoudre à migrer ailleurs et sans doute à reprendre son train de vie d'avant, nomade, ne restant jamais au même endroit deux jours de suite. C'était définitivement le plus facile et le moins contraignant pour elle.

Mais elle allait quand même tenter de rester ici un peu plus longtemps. Non pas qu'elle se sentait bien ici, mais ses pensées étaient toujours hantées par la fille de l'autre jour. Et elle n'aimait pas ça. Et plus les jours passaient, plus elle était convaincue que c'était uniquement en la croisant à nouveau qu'elle pourrait se libérer d'elle.

oOoOoOo

Evie savait que c'était stupide. Que les chances pour qu'elle croise à nouveau Mal exactement au même endroit que là où elle l'avait rencontrée la première fois étaient infimes. Mais cette place et son prénom étaient les seules informations à sa disposition, donc elle ne pouvait rien faire d'autre.

Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle voulait la retrouver. C'était complètement insensé. Elles ne se connaissaient même pas. Tout ce qu'elles avaient partagé jusqu'à présent était un fast-food et une dispute. Ce n'était pas très glorieux comme début d'amitié.

Pourtant elle ne pouvait pas s'empêcher de penser à elle et de se poser mille questions. Qui était-elle ? Quel âge avait-elle ? Vivait-elle vraiment dans la rue ? Comment en était-elle arrivée là ? Où dormait-elle ? Était-elle parvenue à se procurer de la nourriture, une fois son faible stock d'hamburgers épuisé ?

Evie ne savait pas si c'était de la curiosité mal placée, de la fascination étrange ou simplement l'envie d'aider quelqu'un. Mais elle avait décidé qu'elle obtiendrait des réponses à ces questions.

Pour la première fois de sa vie, elle porta attention aux gens dans la rue qui n'étaient pas que des passants. Et pour la première fois, elle réalisa la quantité de sans-abris qui pouvaient être aperçus en l'espace de quelques minutes, qu'ils soient assis par terre, mendiants en silence, ou regroupés à plusieurs, discutent bruyamment au milieu des canettes de bières.

Elle se surprit à les observer et à se demander comment ils pouvaient vivre dans ces conditions, avec toutes ces couches de vêtements sales et ces énormes sacs à dos qui devaient contenir toutes leurs possessions. C'était presque comme un monde qui avait toujours existé en parallèle du sien et dont elle n'avait jamais réalisé l'existence, sans doute parce qu'elle n'avait jamais pris la peine de le regarder.

Evie était sur le point d'avoir rassemblé suffisamment de courage pour les aborder et leur demander s'ils connaissaient Mal lorsque, du coin de l'œil, elle reconnut une forme familière.

Familière parce qu'elle portait exactement la même tenue que la dernière fois, comme si ça remontait à quelques heures et pas à des jours plus tôt.

Elle était assise sur un muret, scrutant les environs autour d'elle. Lorsqu'elle se sentit observée, elle tourna aussitôt la tête en direction d'Evie, comme si elle était prête à attaquer quiconque osait porter son attention sur elle. Mais hormis ce geste brusque, elle resta parfaitement immobile et Evie n'en était pas sûre, mais elle crut voir l'ombre d'un sourire se dessiner sur ses lèvres lorsqu'elle la reconnut.

Mais si ce sourire avait existé, il disparut bien vite et Mal ne bougea pas, se contentant de la fixer d'un regard dur et inquisiteur, mais pas hostile. Cela suffisait à Evie.

Prenant une grande inspiration pour se donner du courage et se préparer à toutes les manières dont le scénario allait se dérouler, Evie la rejoignit en quelques enjambées et lui adressa l'un de ses plus beaux sourires.

— Qu'est-ce que tu fais ici, Princesse ? l'accueillit Mal d'une voix neutre.

Evie ne s'attendait pas à ce que ce soit elle qui entame la conversation et se retrouva légèrement prise au dépourvu. Il lui fallut quelques secondes pour se décider à être honnête, tout simplement.

— Je te cherchais.

Visiblement, Mal ne s'attendait pas à ça et se retrouva également prise au dépourvu pendant un instant, avant de lui lancer un regard curieux.

— Pourquoi.

C'était à peine une question, ce qui déclencha un élan de compassion à l'intérieur d'Evie. Visiblement, peu de gens s'intéressaient assez à l'existence de Mal pour la chercher.

— Parce que je voulais m'excuser. J'ai été stupide de jeter de la nourriture comme ça devant toi. C'était totalement déplacé. Je suis désolée.

Mal la contempla sans un mot, et Evie regretta de ne pas pouvoir décrypter l'expression qu'elle voyait dans ses yeux. Au bout d'un long moment de jugement, sa sentence tomba, clémente.

— Il y a des gens et des actes bien plus stupides que ça.

C'était une drôle de manière de lui dire qu'elle était pardonnée mais Evie s'en contenta, soulagée. Après une hésitation, elle osa s'asseoir sur le muret, prenant bien soin de laisser plusieurs centimètres entre elles.

— Je voulais aussi te demander autre chose, prononça-t-elle avec prudence. Mais j'ai peur de te vexer.

Cette fois, le sourire qui apparut sur les lèvres de Mal était indéniable, même si c'était un sourire un peu étrange, à mi-chemin entre l'amusement et la malveillance.

— Ne sois pas aussi soucieuse de ce que pensent les autres, Princesse. Si tu as quelque chose à dire, dis-le.

Evie se sentit rougir et baissa les yeux, contemplant ses chaussures. Son cœur s'emballa d'appréhension parce qu'elle n'avait pas la moindre idée de comment Mal allait le prendre et qu'une fois les mots prononcés, elle ne pourrait pas faire marche arrière.

Mais c'était pour ça qu'elle était ici, non ? Autant aller jusqu'au bout.

— Je voudrais te proposer de venir habiter chez moi.

Elle avait prononcé ça rapidement, presque sans séparer les mots et sans lâcher ses bottes des yeux, incapable de regarder l'autre fille en face alors que ses joues se mettaient à brûler de gêne. Un silence lui répondit. Un long silence qui sembla s'étirer sur une éternité mais qui en réalité ne dura que quelques secondes, avant qu'un rire incrédule ne retentisse.

Intriguée par ce son et curieuse de voir Mal rire, Evie leva les yeux dans sa direction et fut soulager de ne trouver aucune animosité sur son visage. Et aussi de constater qu'elle était toujours à côté d'elle et qu'elle ne l'avait pas plantée là comme un vieux poisson pourri avec sa proposition absurde.

— Je suis désolée Princesse, quoi ?

Ironiquement, ce fut Evie qui se retrouva vexée par l'intonation moqueuse de cette question et elle se rebiqua soudainement.

— Tu m'as très bien entendue, répliqua-t-elle avec une moue boudeuse. Je te propose de venir habiter chez moi. Pour un moment. Si tu en as besoin. Et envie.

L'expression amusée de Mal s'effaça alors qu'elle se mettait à l'observer avec méfiance, clairement sur la défensive.

— Pourquoi ?

Evie expira doucement, s'attendant à cette question mais ne connaissant pas la réponse elle-même. Elle opta à nouveau pour la sincérité.

— Parce qu'il me semble que tu n'as nulle part où aller.

Cela ne sembla pas satisfaire Mal qui plissa le nez, mécontente d'entendre ça.

— Peut-être, mais ça ne te concerne pas. Alors, pourquoi ?

Evie se mordilla la lèvre, commençant légèrement à paniquer en sentant qu'elle perdait le contrôle de la conversation. Elle n'avait pas de réponse adaptée pour cette question, et elle avait peur que Mal se braque et s'en aille.

Réfléchissant vite mais bien, elle décida que finalement, la sincérité n'était pas son meilleur atout. Mal ne se laisserait pas aider. Il fallait qu'Evie donne l'impression que c'était elle qui avait besoin d'aide.

— Parce que j'ai peur, prononça-t-elle dans un souffle.

Le mensonge avait un drôle de goût, mais il eut le mérite de défroncer les sourcils de Mal qui, toujours méfiante, attendit la suite sans rien dire.

— Tu vas trouver ça stupide, mais cette tentative de vol c'était la première fois que je me faisais agresser ainsi, en pleine rue et depuis...je me sens vulnérable. Et comme je suis toujours seule chez moi, j'ai l'impression de toujours être en danger. Et tu es un peu mon héros de ce jour-là, donc en t'invitant chez moi, tu pourrais avoir un toit et moi j'aurai de la compagnie et de la protection.

Evie était surprise de la facilité avec laquelle le mensonge sortait de sa bouche, cohérent et structuré. Crédible. Presque réaliste.

Elle était incapable de dire si Mal le gobait ou pas tant l'expression de celle-ci était devenue insondable alors que son regard inquisiteur dévisageait Evie.

— Tu vis toute seule ?

— La plupart du temps, répondit Evie en acquiesçant. Ma mère est constamment en déplacement pour son travail et ne rentre que de temps à autre. Et je n'ai ni frère ni sœur, ni animal de compagnie donc oui, la solitude est ma seule compagnie.

— Et ton père ?

— Je ne le connais pas. Et il ne me connaît pas. C'est plus un géniteur qu'un père.

Evie haussa les épaules avec un petit rire nerveux pour cacher son malaise face à la déviation de la conversation mais l'éclair d'intérêt qu'elle aperçut dans le regard de Mal à cet instant précis lui fit deviner qu'elle avait touché une corde sensible, et que ça jouait en sa faveur.

— Et donc, comme je le disais, ma maison est plutôt grande. J'ai un lit, une chambre et un bon stock de nourriture à troquer contre un peu de compagnie.

oOoOoOo

Mal n'en revenait pas. C'était la chose la plus absurde et insensée qu'elle avait entendu depuis des mois. Peut-être de toute sa vie. Quelle personne saine d'esprit inviterait un étranger chez lui pour lui tenir compagnie. Pourquoi ne pas adopter un chien ou un chat pour remplir ce rôle ? Cela conviendrait bien mieux.

Au fond d'elle, Mal savait qu'elle devrait se sentir insultée, et peut-être un peu blessée. Elle savait aussi que si cette proposition était venue de n'importe qui d'autre, elle l'aurait déjà envoyé balader sans la moindre hésitation, assortissant son refus d'un coup de poing bien placé selon l'interlocuteur. Mais cette fille...Cette fille était différente. Il y avait quelque chose dans son attitude, dans sa manière de parler et de se comporter qui plaisait à Mal, et qui la perturbait en même temps.

Le mélange de bienveillance et d'assurance qui se dégageait d'elle était déconcertant.

— Tu réalises que c'est comme inviter un dragon à venir piller ton trésor, Princesse ?

Mal avait posé sa question sur un ton particulièrement peu agréable, juste pour tester jusqu'où la proposition tenait. Le sourire qu'elle obtint en retour était presque éblouissant tellement il était sincère et heureux. La fille — Evie, lui souffla sa mémoire — pencha la tête sur le côté et le cœur de Mal rata un battement en voyant l'expression amusée et excitée dans ses yeux d'un brun caramel presque hypnotisant.

— Curieusement, Dragon, j'ai le sentiment que je peux te faire confiance.

C'était une réponse complètement stupide. Il n'y avait aucune raison pour qu'elle lui fasse confiance, et si c'était vraiment le cas, elle était tout simplement naïve et imprudente.

Pourtant, cette réponse stupide traversa la poitrine de Mal comme une flèche bien aiguisée et l'adolescente dut se mordre la joue pour ravaler le "pourquoi ?" qui menaçait d'exploser. Elle ne voulait pas savoir. Elle ne voulait pas comprendre. Elle n'était même pas sûr de vouloir accepter cette déclaration qui s'était déjà logée dans son cœur sans son consentement.

C'était, sans aucun doute, la première fois de sa vie que quelqu'un lui disait ça. Et elle ne connaissait même pas cette fille qui, pour une raison mystérieuse, semblait s'intéresser à elle. Et même apprécier sa présence. Au point de l'inviter chez elle, sans en tirer aucun profit.

Mal ne comprenait pas. Mais elle était curieuse. Et affamée. Et fatiguée, aussi. Et elle avait besoin d'une douche au plus vite.

Alors elle accepta l'invitation.