Mal cherchait encore à comprendre ce qui s'était passé. Comment avait-elle fait pour se retrouver ici, dans cette salle de bain impeccablement propre et bien plus grande que n'importe quelle autre salle de bain qu'elle avait pu utiliser dans sa vie ?

Oh, bien sûr, elle savait comment elle en était arrivée là. Elle avait pleinement conscience d'avoir vécu tout ça, et d'avoir donné son accord. Ce qu'elle ne comprenait pas, c'était pourquoi sa vie avait pris un tournant aussi radical sans la prévenir, la faisant brusquement passer de dormir dans la rue à avoir le choix entre une douche ou un bain.

C'était stupide. Qui mettait une baignoire ET une douche dans la salle de bain destinée aux invités ? Oui, parce que cette pièce luxueuse était une pièce de décoration, destinée aux invités uniquement. Stupide concept.

Evie n'avait pas été blessante en lui demandant si elle voulait aller se laver. Elle ne lui avait rien imposé, proposant simplement l'accès à la salle de bain - et à la machine à laver -, mais avec un regard tellement implorant que Mal n'avait pas vraiment eu d'autre choix que d'accepter.

Elle n'allait pas s'en plaindre non plus, elle réalisait qu'elle avait besoin d'une douche, et vu le peu qu'elle avait aperçu de la maison jusqu'à présent, elle aurait été mal à l'aise de se balader dans les pièces propres et rangées avec la couche de crasse qui couvrait sa peau depuis des jours.

Avec un soupir, l'adolescente déposa le tas d'affaires qu'Evie lui avait prêté - brosse à dents, dentifrice, serviette, gant de toilette, savon, shampoing et brosse à cheveux. Mal n'avait pas eu un kit d'hygiène aussi complet en sa possession depuis fort longtemps - et entreprit de se déshabiller. Posant ses vêtements dans un bac à linge également fourni par Evie, elle se décida pour la douche. Elle était de toute façon trop sale pour un bain qui ne soit pas une macération dans une eau brune et dégoûtante.

Alors que l'eau - chaude et à la pression parfaite - se mettait à couler sur sa peau, elle ferma les yeux. Non, elle ne comprenait vraiment pas comment ni pourquoi elle se retrouvait dans une telle situation. Elle ne savait pas plus combien de temps cela allait durer. Mais en attendant, elle avait l'occasion de prendre une douche de qualité, alors autant en profiter.

C'était toujours ça de gagné.

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La situation était étrange. Evie le sentait. Pourtant elle était chez elle, elle devrait se sentir à l'aise. Mais savoir que Mal était à l'étage, en train de se doucher, livrée à elle-même, était définitivement étrange.

Ce n'était pas qu'elle ne lui faisait pas confiance. Elle lui faisait vraiment confiance. Elle n'avait pas menti. Certes, il y avait cette pointe d'appréhension et d'inquiétude à l'idée de retrouver l'étage dévalisé et sa nouvelle colocataire envolée, mais c'était simplement son côté rationnel qui anticipait la déception. Son cœur, lui, croyait dur comme fer que Mal ne ferait rien de plus que prendre une douche bien méritée. Et s'inquiétait en conséquence en passant en revue tout ce qu'elle avait laissé à sa disposition, espérant qu'elle ne manque de rien.

Combien de temps allait-elle rester sous la douche ? Cela devait faire une éternité qu'elle n'avait plus eu accès à de l'eau chaude en illimité, donc peut-être voudrait-elle en profiter. Mais elle ne devait plus avoir l'habitude des douches longues, et en prendre une courte et rapide serait donc compréhensible. Evie ne savait pas si elle devait simplement attendre et rester à disposition au cas où, ou vaquer à ses occupations.

Indécise, elle finit par s'installer dans le canapé du salon avec un magazine de mode qui traînait sur la table basse, se mettant à le feuilleter distraitement pour tenter de canaliser ses pensées qui vagabondaient dans tous les sens.

Avait-elle pris la bonne décision ? Honnêtement, la probabilité que Mal accepte de la suivre était tellement faible qu'elle n'avait pas réfléchi plus que ça. Elle était heureuse et soulagée de cet accord, évidemment, mais maintenant que c'était fait, il y avait tellement de nouvelles données à prendre en considération, et une toute nouvelle organisation à créer, et c'était aussi vertigineux qu'excitant.

La première étape serait d'apprendre à mieux se connaître, évidemment. Les deux filles ne pouvaient pas cohabiter sans rien savoir l'une de l'autre et Evie était vraiment curieuse de découvrir qui était Mal, quelle était son histoire, et ce qu'elle aimait. Elle se doutait qu'elle ne découvrirait pas tout cela en quelques heures, mais elle espérait qu'avec le temps, la carapace de l'autre fille se fendille suffisamment pour lui donner un aperçu. Et le reste...le reste découlerait sans doute de lui-même, en espérant qu'elles deviennent amies. Evie espérait vraiment que Mal la considère comme une amie un jour, et pas comme une princesse prétentieuse qui avait décidé de l'héberger pour faire une bonne action. Ce n'était absolument pas ça, et l'idée que Mal puisse l'interpréter ainsi la terrifiait.

Oui, la situation était bizarre, et un peu angoissante, mais aussi tellement pleine de possibilités et de perspectives que cela réjouissait Evie. Tant qu'elle ne pensait pas aux aspects négatifs de la situation, comme par exemple sa mère...oh mon dieu sa mère. Si elle découvrait un jour qu'Evie avait laissé entrer un sans-abri dans leur maison, elle risquait de faire une crise cardiaque, mais pas avant d'avoir enfermé sa fille dans sa chambre pour le restant de sa vie.

Evie gémit un peu à cette perspective et se promit de faire en sorte que jamais sa mère ne le découvre.

— Evie.

Tirée de ses pensées, l'adolescente se redressa et tourna la tête vers l'embrasure de la porte, surprise. Mal se tenait là, hésitante, uniquement vêtue d'une serviette enroulée autour de son corps.

La brune ouvrit la bouche, ne parvint à rien trouver de cohérent à dire, et la referma aussitôt, totalement désarçonnée par la vision qui s'offrait à elle. Sans toutes les couches de vêtements et la crasse pour la dissimuler, elle réalisa pour la première fois à quel point Mal était frêle et maigre. Une petite voix dans sa tête lui hurlait de ne pas la fixer ainsi, que c'était malpoli et irrespectueux, mais malgré ses efforts pour détourner le regard, elle ne put pas s'empêcher de noter la présence des nombreuses cicatrices et hématomes qui ornaient la peau extrêmement pâle de l'autre fille.

— Tu as des vêtements à me prêter ?

Si Mal avait remarqué l'effet que la vision de son corps avait sur Evie, elle n'en montra rien, conservant une expression parfaitement neutre alors qu'elle la regardait, attendant une réponse.

Evie se força à reprendre le contrôle de ses pensées, clignant rapidement des yeux pour se connecter à la conversation avant de détailler Mal du regard à nouveau, dans un but pratique cette fois.

— Mes vêtements seront un peu grands pour toi, constata-t-elle en tordant légèrement sa bouche dans sa réflexion. Mais je peux quand même te prêter un t-shirt, et voir si j'ai un vieux jeans quelque part.

Elle n'émit même pas l'idée de lui prêter une robe ou une jupe, devinant que cette proposition serait rejetée sans la moindre forme de procès. Heureuse d'avoir une tâche précise pour aider, elle se mit debout et fit signe à Mal de la suivre vers les escaliers, direction sa chambre et son dressing.

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La chambre d'Evie était immense.

Toutes les pièces de cette maison semblaient immenses, et Mal devrait sans doute arrêter de se sentir aussi déstabilisée à chaque fois qu'elle en découvrait une nouvelle, mais la chambre d'Evie était immense.

Et bleue. Ce qui était plutôt agréable et réconfortant, parce que Mal n'était pas sûre qu'elle aurait supporté de mettre un pied dans une chambre de princesse rose bonbon. Le bleu, elle pouvait tolérer.

Immobile au milieu de la pièce pendant qu'Evie avait disparu dans ce qui semblait être un dressing - de l'espace supplémentaire pour ranger des vêtements malgré la superficie de la chambre, vraiment ? - Mal laissa son regard vagabonder autour d'elle, analysant son environnement plus par habitude que par intérêt.

Elle avait un lit deux places, évidemment. Un majestueux lit de princesse en bois blanc, enfoui sous des dizaines de coussins, des couvertures douces et soyeuses, et autour duquel des voiles bleutés et pailletés retombaient élégamment. Des coussins d'un bleu similaire se trouvaient sur des banquettes installées devant chacune des deux grandes fenêtres de la pièce, et honnêtement, même si Mal n'était pas du tout intéressée ou sensible à ce genre de chose, l'harmonie des différentes nuances de bleu et de blanc dans la pièce était sincèrement agréable.

Dans un coin se trouvait un grand bureau du même bois blanc que le lit, ainsi que plusieurs étagères où s'entassaient des livres. Une princesse studieuse alors ?

Le regard de Mal se posa sur une étagère similaire, plus proche du lit, où s'amoncelaient des dizaines de peluches plutôt que des livres lorsque Evie réapparut, une boîte en carton entre les mains.

— Voilà ! annonça-t-elle fièrement en tendant la boîte à Mal. Il m'a fallu du temps pour la retrouver mais je savais que j'avais gardé des vieilles affaires à donner. Ce n'est peut-être pas l'idéal, mais je pense que tu devrais trouver quelques trucs qui peuvent te plaire là-dedans.

Méfiante, Mal prit le carton et jeta un coup d'œil à l'intérieur, y découvrant plusieurs couches de tissu majoritairement bleues - évidemment. En face d'elle, Evie la regarda faire avec un grand sourire enthousiaste, attendant visiblement une réaction verbale.

Quelque part au fond d'elle, Mal savait qu'elle était supposée la remercier. Pas seulement pour les vêtements, mais aussi pour tout le reste. Sauf que Mal ne remerciait pas les gens.

— Où est-ce que je peux me changer ? se contenta-t-elle alors de demander d'une voix indifférente.

— Oh c'est vrai ! Je vais te montrer ta chambre !

Le sourire d'Evie n'avait même pas flanché alors qu'elle se mettait en chemin pour la guider à nouveau vers l'énorme couloir aux multiples portes de cette maison. Mal aurait pu être impressionnée de sa manière de toujours sembler si joviale et accueillante si elle n'était pas subitement préoccupée par la taille de la nouvelle pièce qu'elle s'apprêtait à découvrir.

oOoOoOo

La manière dont Mal écarquillait les yeux d'ébahissement à chaque fois qu'elle entrait dans une pièce, pour plisser le nez de mépris tout de suite après, n'avait pas échappé à Evie. Et elle trouvait cette réaction adorable, et parfaitement appropriée. Les pièces disproportionnées étaient la passion de sa mère, qui préférait mettre en avant son aisance financière par des pièces immenses plutôt que par la multiplication de petites pièces inutiles - ce qui n'empêchait pas leur maison d'avoir trois salles de bain, quatre chambres et deux dressings, alors qu'elles n'étaient que deux à l'habiter.

Et même si parfois, le soir, Evie se sentait noyée dans ces immenses pièces silencieuses, elle y avait grandi et y était habituée. Ce n'était pas le cas de Mal, qui avait froncé les sourcils de mécontentement en découvrant la chambre d'ami.

C'était avec cette expression sur le visage que Evie l'avait laissée, lui laissant autant l'opportunité de s'habituer à la pièce que celle de s'habiller à sa guise. Retournant dans sa propre chambre, l'adolescente laissa échapper un soupir, incapable de décider si elle aimait la tournure des événements ou pas. Tout était tellement étrange, et Mal parlait à peine. Mais d'un autre côté, elle semblait demandeuse et ne protestait pas non plus, donc c'était plutôt positif. Non ?

Evie n'avait toujours pas déterminé la réponse à cette question lorsque Mal refit son apparition dans sa chambre quinze minutes plus tard, vêtue d'un t-shirt noir sur lequel l'esquisse d'une licorne était tracée en bleu pailleté, et d'un legging bleu foncé.

Evie ne put retenir un sourire à cette vision, parce que l'autre fille était totalement transformée dans cette tenue. Elle était même plutôt mignonne, perdue dans ce t-shirt trop ample de cette couleur qui, il fallait l'admettre, n'était pas vraiment la sienne.

Le seul élément dérangeant était ses cheveux, rassemblés en une grossière queue de cheval emmêlée et encore un peu humide. Evie pinça les lèvres en constatant que si Mal avait bien pris la peine de les laver avec le shampoing qu'elle lui avait prêté, elle avait visiblement fait l'impasse sur l'utilisation de la brosse.

Quand était la dernière fois que ces cheveux blonds et bien trop longs avaient été coiffés ? Ou coupés ? Depuis combien de temps leur propriétaire avait perdu l'envie d'en prendre soin ou d'en faire quelque chose de présentable ?

Evie savait qu'elle ne pouvait pas imaginer ce que c'était que de vivre dans la rue, d'avoir un accès limité à l'eau, aux produits d'hygiène et d'être constamment victimes des intempéries. Elle ne jugeait pas Mal. Mais voir ces cheveux dans un si triste état alors qu'elle était certaine qu'ils devaient être magnifiques quand ils étaient choyés, c'était presque une torture pour elle.

Instinctivement, elle s'était approchée de Mal et avait tendu la main vers elle pour attraper l'une des mèches et constater les dégâts. Le réflexe de recul de l'autre fille la stoppa net dans son mouvement, alors que les yeux verts face à elle reflétaient de la terreur pure.

Son cœur se tordit à cette vision et elle rétracta aussitôt son bras alors que la culpabilité l'envahissait.

— Désolée.

Mal ne répondit pas, l'observant avec méfiance, visiblement sur ses gardes.

— Je voulais juste...est-ce que tu as besoin d'aide pour tes cheveux ?

Mal continua à la fixer sans un mot, et Evie se sentit rougir légèrement sous l'intensité de son regard. Mais elle ne se laissa pas déstabiliser pour autant et précisa son offre.

— Je peux les démêler pour toi si tu veux. Et peut-être couper les pointes. Les couper plus courts serait sans doute plus efficace et leur permettrait de se solidifier mais je peux comprendre que tu les aimes longs, j'aime garder les miens longs. Je peux te prêter quelques produits aussi, pour les cheveux je te recommande l'huile d'avocat, ça va les nourrir et...

Réalisant le flot de paroles qui venaient de sortir de sa bouche, elle s'interrompit et rougit un peu plus fort.

— Désolée j'ai tendance à dire n'importe quoi quand je suis mal à l'aise.

Mal la contemplait toujours sans un mot, et Evie décida de se taire, attendant le verdict.

— Okay.

— Okay ? répéta Evie, confuse.

— Okay pour que tu t'occupes de mes cheveux.

oOoOoOo

— Tu fais ça souvent ?

Les deux filles étaient assises sur le lit d'Evie. Mal, immobile et tranquille, faisait face à un grand miroir dans lequel elle pouvait observer l'autre adolescente qui se tenait derrière elle, coiffant ses cheveux avec délicatesse. Sur le sol un peu plus loin se trouvaient des mèches blondes, ses mèches blondes, sacrifiées pour la bonne cause.

— Coiffer les gens ? De temps en temps, avec mes amies. On aime se coiffer mutuellement, et choisir les tenues des autres. C'est comme un jeu, mais avec des poupées Barbie à taille humaine.

Mal ne répondit pas, et se retint d'acquiescer pour ne pas bouger la tête. Elle ne savait pas combien de temps ça pouvait prendre de démêler sa crinière, mais vu le nombre de fois où Evie rencontrait un nœud, elle était loin d'avoir terminé. Ce n'était pas grave, parce que Mal se sentait étrangement bien, assise sur ce lit rempli de coussins, à simplement discuter.

— En fait j'aimais déjà beaucoup ça quand j'étais toute petite, enchaîna l'autre fille avec un sourire nostalgique. Je me rappelle que je demandais toujours pour coiffer ma mère, et qu'elle détestait ça. Mais c'était un bon moyen pour me tenir occupée et silencieuse pendant qu'elle travaillait, donc elle le tolérait. La pauvre, elle se retrouvait toujours avec des coiffures tellement ridicules.

Mal remarqua à travers le reflet du miroir comme le visage de l'autre fille s'était éclairé à ce souvenir, et cela éveilla sa curiosité. Quelle relation Evie entretenait-elle avec sa mère ? N'était-ce pas étrange que celle-ci la laisse seule, presque à l'abandon dans une maison aussi grande ?

Elle n'eut pas le temps de poursuivre son questionnement, et encore moins de le formuler à voix haute, car la voix d'Evie interrompit son fil de pensées.

— Il me semble que c'est quelque chose que beaucoup d'enfants aiment faire. Tu ne l'as jamais fait, toi ? Jouer à la coiffeuse sur ta...mère ?

Elle avait prononcé le dernier mot avec réticence, comme si elle avait réalisé sa question juste avant de la terminer, mais qu'elle n'avait pas trouvé de moyen pour la rattraper. Mal ne s'en formalisa pas, et haussa les épaules.

— Ma mère n'a jamais eu grand-chose à faire de moi, répondit-elle d'une voix neutre. Moins elle me voyait, mieux elle se portait.

Evie leva les yeux à son tour pour regarder dans le miroir, comme si elle cherchait à voir l'expression de Mal. Leurs regards se croisèrent par l'intermédiaire du reflet, et Mal vit toute la curiosité contenue dans les yeux bruns.

Après tout, pourquoi pas ? Si Evie l'accueillait vraiment chez elle, elle méritait bien d'avoir quelques informations sur qui elle hébergeait, non ? Et puis ce n'était pas comme si Mal en avait honte, ou voulait cacher quoique ce soit sur sa vie. Les gens ne s'en préoccupaient tout simplement pas, d'ordinaire. Alors elle avait cessé de partager.

— Pose tes questions si tu veux, l'autorisa-t-elle avec un nouveau haussement des épaules pour bien montrer que ça ne l'atteignait pas.

Evie se mordilla la lèvre, hésitante, puis se décida à se lancer.

— Est-ce que ta mère est toujours en vie ?

— La dernière fois que je l'ai vue, ouais.

— Et ton père ?

La mâchoire de Mal se serra et son corps se tendit légèrement. Si elle le remarqua, Evie ne fit pas de commentaire.

— Pareil, répondit la blonde dans un souffle.

— Depuis combien de temps tu vivais dans la rue ?

Mal se détendit, heureuse qu'elle ne s'attarde pas sur la question de ses parents.

— J'avais quatorze ans quand je me suis barrée de chez ma mère, mais j'ai d'abord été chez une amie qui vivait en caravane avec son copain. Je suis restée avec eux quelques mois mais...une caravane c'est pas très grand, et j'ai vite réalisé que j'étais de trop. Donc je suis partie de là aussi, même si j'y retourne de temps en temps, quand vraiment je n'ai pas le choix. Sinon, je me suis toujours débrouillée pour dormir à droite ou à gauche et faire des petits boulots de merde en échange d'un toit ou de nourriture.

Il y eut un bref silence alors qu'elle avait terminé son récit, puis la voix d'Evie se leva à nouveau, presque timide.

— Quel âge as-tu exactement ?

— On est en février, n'est-ce pas ?

— Oui. Le seize.

Mal esquissa un sourire ironique à cette réalisation.

— J'ai eu seize ans il y a un mois et un jour exactement.

La brosse cessa de s'activer dans ses cheveux alors qu'Evie encaissait l'information, soulagée et horrifiée en même temps.

— On a le même âge, émit-elle dans un souffle. Tu as juste quelques semaines de plus que moi.

Il y avait quelque de sincèrement terrifiant dans cette constatation.

oOoOoOo

Mal n'arrivait pas à dormir.

Pourtant, pour la première fois depuis longtemps, il n'y avait aucun obstacle physique à la venue du sommeil. Elle était propre et son estomac était rempli. Elle avait des dettes de sommeil énorme à rattraper, se trouvait dans un lit confortable et douillet, en sécurité.

Mais même dans ces conditions, elle était incapable de trouver le sommeil. A cause de ces conditions, elle était incapable de trouver le sommeil.

Il s'était passé tellement de choses au cours de cette journée, son esprit essayait désespérément de trier tous les événements et d'y trouver du sens, turbinant à plein régime.

Depuis des mois elle vivait constamment sur le qui-vive, sans jamais savoir de quoi seront faits ses lendemains. Et maintenant, pour la première fois depuis longtemps, elle avait la possibilité et même l'espoir que sa vie se stabilise et entre dans une routine qui lui permettrait d'avoir à nouveaux des projets et des perspectives. Mais en même temps, elle ne savait pas si cette nouvelle situation était temporaire, à court-terme ou à long-terme. Et ne pas savoir était terriblement angoissant, parce qu'elle avait l'impression de ne plus avoir son mot à dire et d'être prise au piège des décisions des autres.

Elle savait qu'elle devrait ne pas se poser tant de questions et juste profiter de la générosité d'Evie pour se nourrir et dormir en abondance tant qu'elle en avait l'occasion, pour se préparer au retour à la réalité, et à la rue. Mais les questions affluaient malgré elle, l'empêchant justement de se reposer en toute tranquillité.

Au bout d'un long moment à se tourner et se retourner dans les draps qui sentaient presque trop bon, Mal se redressa avec rage. Il n'y avait pas d'horloge dans cette chambre, ni de réveil, ni quoique ce soit qui puisse l'informer sur l'heure qu'il était. Elle décida quand même de se lever et de sortir de la pièce.

Elle attendit que ses yeux s'habituent à l'obscurité, préférant ne pas allumer les lumières, et se déplaça dans le couloir dans un parfait silence, jusqu'à atteindre la porte de la chambre d'Evie.

Elle ne savait pas vraiment ce qu'elle venait chercher. Une part d'elle, celle qui faisait tourbillonner ces questions sans fin dans son esprit, avait envie de confronter Evie, de lui demander pourquoi elle l'avait amenée, et combien de temps elle allait la garder. Une autre part, méfiante et inquiète, voulait s'assurer qu'elle dormait bien et que Mal n'était pas en danger. Et une troisième, timide, discrète, presque imperceptible, espérait qu'Evie ne dorme pas, et qu'elle lui tienne compagnie encore un peu parce que cette maison était un lieu inconnu et par conséquent effrayant.

C'est un prenant conscience de l'existence de cette troisième partie d'elle que Mal stoppa son geste, sa main à quelques millimètres de la poignée de la porte. Elle resta figée un instant, sans savoir quoi faire, immobile et attentive, cherchant à déceler un bruit qui pourrait lui indiquer que l'autre fille était éveillée.

Elle n'entendit rien et serra les poings face à sa propre stupidité. Qu'est-ce qu'elle était en train de faire ? Elle avait dormi dans des endroits bien plus dangereux et inconnus que celui-ci, ce n'était pas comme si elle avait besoin d'un doudou ou d'une présence. Pourquoi voulait-elle Evie, tout à coup ? C'était ridicule.

Furieuse contre elle-même, elle fit demi-tour, regagnant la chambre d'ami. D'un geste rageur, elle s'empara d'un oreiller et d'une couverture et s'allongea par terre, espérant que la dureté du sol serait suffisamment familière pour lui permettre de finalement trouver le sommeil.