Note : Merci à Pouette pour son commentaire ! (et évidemment, Princesse est le meilleur surnom possible et il est juste parfait pour Evie )
Je voulais aussi vous prévenir qu'il n'y aura pas de chapitre samedi prochain, parce que j'ai besoin d'un peu de temps pour écrire la suite et savoir comment je veux découper les événements. Je vous donne donc rendez-vous le samedi 9 mars pour le chapitre suivant et en attendant, j'espère que vous aimerez celui-ci. Bonne lecture !
Le deuxième jour que Mal passa chez Evie fut teinté de cette même ambiance étrange, presque surréaliste, aucune des deux filles ne sachant ce qu'elle était supposée faire exactement.
Mal resta enfermée dans la chambre d'ami toute la matinée, sans donner le moindre signe de vie. Evie, de son côté, attendit patiemment sans oser aller la déranger ou lui proposer de sortir de la pièce. Dans un premier temps, elle supposa même que Mal dormait, profitant d'avoir un vrai lit pour faire une grasse matinée. Mais plus le temps passait, moins cette théorie était probable. Evie passait régulièrement dans le couloir de l'étage, tendant curieusement l'oreille en quête d'un bruit, mais n'osa pas toquer une seule fois à la porte.
Ce ne fut que vers quatorze heures qu'elle céda, rongée par l'inquiétude.
Elle fut légèrement déstabilisée de découvrir la chambre dans un état impeccable, comme si personne n'y avait dormi, alors que Mal était assise sur le sol, occupée à ne rien faire. Mais elle ne fit pas de commentaire et se contenta de lui demander si elle voulait descendre manger quelque chose.
Mal se leva aussitôt et la suivit à la cuisine, sans rien dire. Elles mangèrent en silence, même si Evie tenta de lancer une conversation en demandant à Mal comment c'était passé sa nuit, n'obtenant qu'un haussement d'épaules en réponse. Son soudain silence était étrange, et dès la fin du repas elle retourna aussitôt se carapater dans son refuge, laissant Evie seule, et un peu triste.
Elle ne savait pas quoi penser du comportement de Mal, surtout qu'elles avaient passé une bonne soirée la veille, mais elle supposa que c'était normal, et qu'elle avait juste besoin de temps pour s'ajuster.
Alors, se persuadant que cela irait mieux dans quelques jours, elle décida de laisser Mal tranquille et de s'attaquer à la pile de devoirs qu'elle avait négligé jusqu'à présent.
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Une fois le soir venu, Mal était toujours retranchée dans la chambre d'ami, assise par terre, immobile, réfléchissant et attendant que les minutes passent jusqu'à ce qu'elle juge que c'était le moment propice pour aller dormir.
Elle entendit les délicats bruits de pas d'Evie dans l'escalier et le couloir bien avant que de légers coups ne soient donnés à la porte, mais elle ne répondit pas pour autant.
Ce n'était pas chez elle. Ce n'était pas à elle de dire aux autres dans quelle pièce ils pouvaient entrer ou non.
La porte s'ouvrit doucement et la tête d'Evie apparut, regardant avec prudence dans la chambre. Elle sembla soulagée d'y trouver Mal - de la trouver encore éveillée ou de la trouver tout court, c'était difficile à dire - mais également un peu contrariée de voir qu'elle était juste assise là à ne rien faire.
— Je peux entrer ?
Mal haussa les épaules, ce que Evie sembla interpréter comme une autorisation d'avancer dans la pièce jusqu'à se placer debout à côté d'elle, sans oser s'asseoir à ses côtés. Est-ce qu'elle s'était déjà assise par terre une fois dans sa vie ? Mal en doutait sérieusement.
— Je viens juste m'assurer que tu as conscience que demain c'est lundi et que...hm...je dois aller à l'école.
Mal haussa un sourcil perplexe face à cette annonce. C'était effectivement quelque chose à quoi elle n'avait pas réfléchi mais elle ne voyait pas trop en quoi ça la concernait à moins que...
— Tu veux que je quitte la maison pendant ton absence ? devina-t-elle.
— Quoi ? Non. Non ! Pas du tout !
Evie semblait presque insultée par sa question, ce qui était assez amusant mais pas vraiment utile pour comprendre où elle voulait en venir.
— Tu peux rester ici, bien sûr. Je voulais juste être sûre que tu savais que tu allais rester seule une partie de la journée, pour éviter tu ne t'inquiètes ou autre chose. Non pas que je pensais que tu allais t'inquiéter mais juste, quand même, comme ça je sais que tu es au courant et c'est moi qui ne m'inquiéterai pas. Trop...pas du tout ! Pas du tout !
Les joues d'Evie étaient en train de virer au cramoisi alors qu'elle s'enfonçait dans ses explications et Mal, bien que trouvant le spectacle divertissant, décida de lui porter secours.
— Wow, du calme Princesse ! Donc tu pars toute la journée et tu me laisses rester ici, toute seule ?
L'autre fille hocha la tête, ne faisant visiblement plus assez confiance à sa bouche pour répondre.
— Tu réalises qu'il te manque énormément de notions de prudence, n'est-ce pas ?
Evie esquissa un sourire mais choisit d'éluder cette question.
— Je partirai vers 7h et rentrerai vers 17h, d'accord ? S'il y a un problème j'ai mon téléphone...mais tu n'en as pas. Donc espérons juste qu'il n'y ait pas de problème.
— Ouais, ironisa Mal en roulant des yeux. Espérons.
— Je vais dormir vu que je me lève tôt. Bonne nuit Mal.
Mal ne répondit pas, mais Evie ne sembla pas s'en formaliser et quitta la chambre après lui avoir adressé un dernier petit sourire.
oOoOoOo
Mal se réveilla à la seconde où les premières notes du réveil d'Evie retentirent à travers les murs épais.
Elle ne sursauta pas, elle ne se redressa pas, mais elle ouvrit grand les yeux, immédiatement alerte et consciente de chaque élément qui l'entourait.
Restant immobile là où elle était - allongée par terre, sa tête sur un oreiller et l'énorme couette du lit enroulée autour d'elle comme un sac de couchage - elle attendit et écouta.
Le réveil sonna une fois, deux fois, trois fois, puis finalement sa propriétaire se mit en mouvement et commença à s'activer.
Mal n'avait rien à sa disposition pour savoir l'heure qu'il était, mais elle se montra attentive au moindre bruit, ne perdant pas une miette du parcours d'Evie à travers la maison.
Pieds endormis sur le sol, porte de la salle de bain, robinet, douche, pieds éveillés sur le sol, dressing, sèche-cheveux, escaliers, talons sur le parquet et finalement porte d'entrée.
Malgré le départ de l'autre fille, Mal ne bougea pas de son emplacement. Parfaitement immobile, elle resta ainsi à attendre un long moment, écoutant le silence lourd qui régnait dans la maison, uniquement interrompu par sa propre respiration.
Quand finalement, poussée par l'ennui et sa vessie, Mal finit par se lever, cela faisait bien longtemps que les rayons du soleil avaient percé à travers les rideaux de la chambre.
Après un rapide passage dans la salle de bain, elle s'habilla, remettant les vêtements qu'Evie lui avait prêté la veille - changer de tenue chaque jour était un concept qui était sorti de sa vie il y a bien longtemps. Puis, en se déplaçant avec précaution et en silence, elle entreprit d'explorer cette maison aux immenses pièces. Si elle devait vivre ici, mieux valait connaître chaque détail de son environnement.
Elle commença par l'étage, explorant les chambres tout en prenant bien soin de ne toucher à rien et de ne laisser aucune trace de son passage. Elle s'attarda très brièvement dans la seconde chambre d'ami, vide et inintéressante, et préféra ne même pas entrer dans la chambre de la mère d'Evie, par précaution. Mais elle s'autorisa une inspection plus poussée de la chambre de sa bienfaitrice, prenant la pleine mesure de la quantité de vêtements et de chaussures que contenaient son dressing, caressant les livres de ses étagères du bout des doigts tout en lisant leurs titres, curieuse de voir quel genre de littérature intéressait une princesse et s'attardant finalement près de l'étagère à peluches, dernières traces de la chambre d'enfant que cette pièce avait dû être autrefois.
Elle repéra rapidement le favori, un pingouin au poil usé, positionné différemment des autres, de manière plus délicate et attentionnée. D'une manière qui trahissait le fait qu'il était encore souvent retiré de l'étagère pour partager un câlin, un secret, ou une nuit bien au chaud.
Dans un flash aussi soudain que douloureux, toute la tendresse qui se dégageait de ce pingouin fit visualiser à Mal une autre peluche, un dragon vert, qui avait servi à éponger des larmes et à combler la solitude à des centaines de kilomètres d'ici, dans ce qui semblait presque être une autre vie.
Serrant les poings, l'adolescente ravala le souvenir et quitta la chambre sans un regard pour le reste des affaires.
L'exploration du rez-de-chaussée ne lui apprit pas grand-chose, hormis la configuration et le nombre de pièces que comptaient la maison. Même si elle fut intriguée par l'absence d'appareils électroniques – il y avait bien une télévision, et elle avait aperçu un ordinateur portable dans la chambre d'Evie, mais pour une maison du 21ème siècle, cela manquait sérieusement de consoles de jeux et d'autres appareils high-tech – et impressionnée par la quantité de livres que contenaient la pièce qu'elle supposa servir de bureau et de bibliothèque, ce fut dans la cuisine qu'elle passa le plus de temps.
Elle ouvrit tous les placards, un par un, passant en revue leur contenu sans y toucher, notant qu'ils regorgeaient de tous les aliments bruts nécessaires à la préparation de repas, mais de absolument aucune préparation toute faite ou industrielles. Pas le moindre plat préparé, pas la moindre boîte de conserve, et certainement pas d'emballages de gâteaux ou autre friandise industrielle. Même les pots de confiture et les yaourts étaient labellisés bio et artisanaux. C'était presque un tout autre monde pour Mal, qui avait été nourrie aux plats surgelés et aux conserves toute sa vie.
Lorsqu'elle inspecta le frigo, son estomac s'autorisa à grogner à la vision des restes alléchants soigneusement emballés, et elle le referma bien vite, scannant la pièce du regard à la recherche d'une distraction.
C'est à cet instant qu'elle le vit.
C'était un écureuil, tenant un gland contre lui. C'était une décoration quelconque et banale, qui venait mettre un peu de vie dans la décoration de cette cuisine. Mais en même temps, il détonnait, et semblait appeler Mal, l'invitant à s'approcher et à découvrir son secret.
Un secret qu'elle avait déjà deviné, peut-être parce qu'elle était habituée et qu'elle savait exactement où poser les yeux pour trouver les cachettes des inconnus, ou peut-être parce qu'Evie et sa mère possédaient tellement d'argent qu'elles se fichaient que leur cachette soit peu subtile.
Cela prit moins d'une minute à l'adolescente pour se saisir de l'écureuil, ouvrir le gland et en extraire la liasse de billets.
Cinq cents euros.
Le chiffre était tellement énorme et improbable qu'elle eut du mal à y croire, et s'y reprit à trois fois pour recompter.
Elle n'avait jamais vraiment eu l'intention de voler. Une petite voix lui avait bien suggéré de dérober une babiole sans importance, pour le principe et pour apprendre à Evie à ne pas faire aussi aveuglément confiance à n'importe qui, mais elle n'avait jamais réellement eu l'intention de voler quoique ce soit de valeur ou de profiter de sa générosité.
Mais c'était cinq cents euros. Elle n'avait aucune idée de combien de temps elle serait hébergée ici. Pour ce qu'elle savait, elle risquait de devoir à nouveau dormir dans la rue dès le lendemain. Livrée à elle-même, sans toit ni nourriture. Cinq cents euros lui permettraient tellement de choses. C'était même plus que la somme qu'elle avait emportée en partant de chez elle.
Elle ne voulait pas blesser Evie, ni trahir sa confiance. Mais elle savait aussi que l'autre fille n'avait pas besoin de cet argent, et ne réaliserait probablement pas sa disparition avant des semaines. Peut-être des mois.
Mal n'avait pas l'intention de nuire. Mais son instinct de survie lui hurlait d'assurer ses arrières.
Alors, malgré les hésitations, malgré la pointe de culpabilité qui monta en elle, ses doigts se refermèrent sur les billets et en l'espace d'un instant, ils passèrent de grossièrement cachés dans un stupide écureuil à soigneusement dissimulés dans la poche secrète de son sac à dos.
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En rentrant le soir, Evie trouva la maison dans exactement le même état que quand elle était partie, calme et silencieuse. Mal semblait être à nouveau enfermée dans la chambre d'ami, et elle l'y laissa le temps de ranger ses affaires et de préparer un repas rapide. Elle fit simple et efficace, cuisant des pâtes et décongelant une sauce aux légumes. Une fois attablée en compagnie de sa nouvelle colocataire, elle fut éberluée de constater la manière dont celle-ci se jeta sur son assiette, engloutissant son contenu en prenant à peine le temps de mâcher.
— Tu n'as pas mangé aujourd'hui ? demanda Evie avec surprise, sa propre fourchette n'ayant même pas encore atteint sa bouche.
Mal répondit en secouant la tête, la bouche pleine à craquer.
— Mais le frigo est rempli, tu pouvais te servir.
Evie était confuse, et le simple haussement d'épaules que Mal lui adressa la déconcerta encore plus. Mais malgré son incompréhension, elle ne fit pas d'autre commentaire, laissant tomber le sujet et picorant dans le contenu de sa propre assiette en silence, pas certaine que l'écouter raconter sa journée plairait à Mal.
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Lorsqu'elle se décida à quitter sa chambre pour se dégourdir les jambes dans le reste de la maison le lendemain, Mal eut la surprise de découvrir qu'Evie avait laissé quelque chose à son attention sur la table de la cuisine.
S'approchant avec curiosité, l'adolescente découvrit un sandwich au fromage soigneusement rangé dans une boîte, une pomme et un objet carré en bois totalement inconnu. Le tout était accompagné d'une note portant son nom, qu'elle déplia soigneusement.
« Bonjour Mal ! Je t'ai laissé de quoi grignoter si jamais tu as faim, et un petit jeu tout simple que j'apprécie beaucoup. J'irai faire des courses après les cours donc je rentrerai un peu plus tard. Passe une bonne journée et à ce soir ! »
C'était...étrangement gentil et attentionné.
Sachant que personne ne pouvait la voir, Mal s'autorisa un sourire avant de caresser la petite boîte en bois, intriguée par ce qu'elle pouvait contenir.
Une fois ouvert, la petite fiche explicative lui apprit qu'il s'agissait d'un Solitaire, un jeu composé de petits morceaux de bois qu'il fallait faire passer les uns par-dessus les autres jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un seul. Mal jugea aussitôt le tout beaucoup trop simple, et supposa qu'elle en serait lassée en quelques minutes mais entreprit malgré tout de l'essayer.
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Lorsque Evie rentra les bras chargés de courses, elle découvrit la blonde assise en tailleur dans le canapé, fixant les bâtonnets survivants avec intensité, comme pour les persuader de ne pas oser la faire perdre une fois de plus.
— Tu as déjà résolu ce truc ? demanda Mal sans lâcher sa partie des yeux.
— Ça m'a pris quelques jours, mais oui j'ai fini par trouver la solution. Je la connais par cœur maintenant.
— Ne dis rien ! s'écria aussi la blonde. Je veux y arriver toute seule !
Evie, qui n'avait jamais eu l'intention de dire quoique ce soit de plus, se contenta de sourire, heureuse de voir que le jeu lui plaisait.
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Le mercredi était différent du reste de la semaine puisque Evie n'avait pas cours l'après-midi. Néanmoins, à défaut d'avoir cours, c'était toujours ce jour-là qu'elle avait le plus de devoirs et même si elle était chez elle, elle se retrouva forcée de se mettre au travail pour ne pas prendre trop de retard dans ses leçons.
Assise par terre, ses livres étalés sur la table basse du salon et plongée dans un manuel d'histoire pour la rédaction d'un exposé, la concentration d'Evie fut brisée par l'arrivée de Mal dans la pièce.
Après le rapide repas de midi qu'elles avaient partagé, celle-ci était aussitôt partie se cacher dans son nouveau repère et Evie ne pensait honnêtement pas la revoir avant le repas du soir. Ce n'était pas du tout la dynamique de vie commune à laquelle elle s'attendait, mais elle trouvait assez amusant le parallèle entre le comportement de Mal et celui d'un animal sauvage et apeuré qui ne sortait de sa tanière que dans la perspective d'obtenir de la nourriture.
— Salut ? l'accueillit-elle d'une voix interrogative, se demandant ce qui avait poussé l'animal sauvage en question à sortir cette fois.
Mal lui adressa à peine un regard, et alla s'asseoir sur le canapé à proximité d'elle sans un mot. Une fois installée, elle dégaina le Solitaire qu'elle avait apporté avec elle et se mit à jouer en silence. La brune la regarda un instant avec curiosité puis retourna à son devoir d'histoire, un sourire aux lèvres.
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Après un début de relation compliqué et trois nuits passées sur le sol, Mal avait commencé à réaliser le potentiel du lit de la chambre d'ami. Au début, elle ne l'utilisait que pour s'asseoir, de manière formelle et hésitante puis de plus en plus confortablement... jusqu'à ce qu'elle s'y endorme par accident et qu'elle y fasse une des meilleures siestes de son existence.
Ce n'était pas très compliqué d'être plus confortable qu'un banc ou que le sol dur, ni même que les matelas durs et crasseux de tous les centres d'hébergement qu'elle avait connu dans sa vie. Mais ce lit, et particulièrement ce matelas, surpassait absolument tout, y compris son ancien lit avec lequel elle avait pourtant entretenu une relation complice et passionnée pendant des années.
Celui-ci était d'un tout autre niveau. Moelleux et accueillant, elle l'avait adopté en l'espace d'une sieste, et y passait désormais l'essentiel de ses journées et l'entièreté de ses nuits, renouant avec son ancienne habitude de rêvasser sans rien faire et s'endormant bien trop souvent sans le vouloir.
Ce lit était un piège. Un piège dans lequel elle était à nouveau en train de sombrer, allongée par-dessus la couette, somnolant tout en feuilletant distraitement un magazine de desserts qu'Evie lui avait prêté.
Elle avait pratiquement les yeux fermés lorsque la porte de la pièce s'ouvrit avec enthousiasme et qu'Evie entra, méprenant son début d'assoupissement pour une lecture concentrée.
— Mal ?
Cette dernière sursauta violemment, tentant de se redresser, de se tourner vers la porte et de se mettre en position défensive dans un mélange de gestes confus, ce qui la fit tomber à la renverse hors du lit.
— Je suis désolée ! s'exclama aussitôt Evie en se précipitant près d'elle. Je ne voulais pas te faire peur !
Mal grogna tout en se mettant debout, repoussant Evie qui tentait de l'aider.
— Tu vas bien ? s'inquiéta celle-ci en la détaillant du regard à la recherche d'un quelconque dommage physique.
— Ouais, marmonna la blonde, plus blessée dans son orgueil qu'ailleurs. Qu'est-ce que tu veux ?
— Je voulais te proposer de venir regarder un film avec moi ! lança la brune avec des yeux brillants. C'est plus intéressant que de rester chacune de notre côté.
Mal la dévisagea, légèrement surprise par cette proposition, tout en plissa le nez de mécontentement à la perspective de devoir regarder un film à l'eau de rose dégoulinant de mielleux et de stupidité. Evie sembla capter le refus imminent car elle ne lui laissa même pas l'occasion de prendre la parole.
— Tu peux choisir le film que tu veux bien évidemment ! s'empressa-t-elle d'ajouter dans une tentative pour la convaincre. Tout me convient à moi.
Cette dernière déclaration arracha un sourire moqueur à Mal.
— Vraiment ? Je suis prête à mettre ma main à couper que tu préfères les comédies romantiques niaises et ridicules.
Evie afficha une expression indignée mais ne fut pas capable de dissimuler le rouge qui teinta ses joues, trahissant que Mal avait tapé en plein dans le mille.
— Je regarde aussi d'autres genres !
— Je ne pense pas que les genres que j'aime te plairaient.
— Et pourquoi pas ? la défia Evie en plaçant ses mains sur ses hanches, déterminée à avoir le dernier mot. Contrairement à ce que tu penses, je ne suis pas une princesse sensible qui chante avec les oiseaux et fait la vaisselle avec les écureuils, je suis tout à fait capable de...
— J'aime ça ! l'interrompit Mal, les yeux soudain illuminés d'une lueur intéressée.
Evie cligna des yeux, déstabilisée, et pencha la tête sur le côté de confusion.
— Quoi ?
— Les films Disney. J'aimais bien les regarder quand j'étais petite. J'avais quelques DVD que je regardais en boucle, je les connaissais par cœur.
Il y eut un silence alors que Mal replongeait dans ses souvenirs avec nostalgie. Lorsqu'elle réalisa qu'Evie la regardait avec un sourire rempli de tendresse, elle secoua la tête et reprit une expression revêche en croisant les bras sur la poitrine.
— Un Disney et du popcorn, et j'accepte ton invitation.
Evie en sautilla presque de joie, illuminant la pièce avec son sourire.
— Deal ! s'exclama-t-elle d'une voix excitée en quittant la chambre. Je vais voir si j'ai de quoi préparer du popcorn ! Je te laisse choisir le film !
Mal secoua la tête devant ce débordement de bonne humeur presque enfantin, mais elle était obligée d'admettre qu'elle-même ressentait une certaine forme d'excitation à l'idée de se poser devant la télévision et de regarder à nouveau les films de son enfance. Quant au choix du film, elle n'avait vraiment pas besoin de réfléchir longuement, son cœur et sa mémoire se coordonnant à la perfection sur toutes les fois où elle avait souhaité que ses cheveux poussent plus vite alors qu'elle jouait dans sa cuisine, une poêle à la main.
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Il y avait eu certains moments étranges, mais dans sa globalité, Evie trouvait que cette première semaine avec Mal s'était plutôt bien déroulée. Sa nature optimiste l'autorisait même à trouver qu'elles avaient fait des progrès, et que même si l'adaptation de sa nouvelle amie avançait lentement, elle avançait.
Mais même si elle était satisfaite des choses en l'état, elle décida qu'il était temps de donner un peu coup de boost à cette avancée, et surtout de donner à Mal l'opportunité de se réapproprier un morceau de sa vie et de sa personnalité, aussi infime soit-il.
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Mal regarda Evie, incrédule.
— Tu veux m'acheter...des vêtements ?
Evie émit un petit rire avant d'acquiescer, les yeux pétillants. Elle l'avait invitée à la rejoindre dans sa chambre un instant plus tôt, et elles étaient à présent installées ensemble sur l'énorme lit bleu, l'ordinateur portable d'Evie devant elles.
— Tu en as besoin. Tu ne peux pas continuer éternellement à porter mes vieilles affaires.
Mal fronça les sourcils, ne voyant pas de problème à ça. Elle avait porté des affaires ayant appartenu à d'autres presque toute sa vie, et Evie était sans doute la plus soigneuse de tous.
Sa confusion sembla ne faire qu'accroître l'amusement de l'autre fille qui pencha la tête sur le côté en la détaillant du regard.
— Si ça te dérange, ce n'est pas nécessaire de le faire mais je me disais que ça pourrait te faire plaisir d'avoir tes propres affaires, avec ton propre style...et ta propre couleur. Sans vouloir te vexer, le bleu est un peu étrange sur toi.
Mal ouvrit la bouche, cherchant une raison de protester et de décliner l'offre, mais n'en trouva pas de valable, si ce n'est que c'était totalement ahurissant et improbable.
— Je pensais partir sur un budget de 250€, enchaîna Evie en réfléchissant. Ce n'est pas grand-chose mais je ne pense pas que tu vas prendre des marques et ça va te permettre de te constituer une petite base. Tu en penses quoi ?
— Je...D'accord ?
Les pensées de Mal étaient chaotiques et elle n'était vraiment pas en état de prendre une décision. A côté d'elle, Evie se mit habilement à taper sur son clavier pour ouvrir plusieurs sites de vêtements, parcourant les collections proposées.
— Je vais faire une sélection et tu me diras si quelque chose te plaît, d'accord ? Je ne sais pas trop quel style te convient mais je suppose que pratique et confortable sont les mots d'ordre ?
Mal acquiesça sans un mot, et Evie fit défiler différentes tenues sur l'écran, cherchant quelque chose qui lui conviendrait, faisant des commentaires ou des critiques de temps en temps. Mais Mal ne faisait pas attention, perdue dans ses pensées.
Pourquoi faisait-elle tout ça ? Qu'est-ce qui la motivait ? Était-ce vraiment de la gentillesse à l'état pur ? Mais même si c'était le cas, pourquoi Mal ? Il y avait des centaines d'autres personnes dans le besoin et à la rue. Pourquoi particulièrement elle ? Elle n'en valait pas la peine. Elle n'était pas digne d'une telle générosité, et encore moins de la confiance qu'Evie plaçait en elle pour une raison mystérieuse.
Au fil de ses pensées, un poids commença à peser sur la poitrine de Mal alors qu'elle songeait à la liasse de billets dissimulée au fond de son sac.
Non. Elle n'était définitivement pas digne de tout ça.
— Mal ?
Clignant des yeux, l'adolescente reconnecta avec la réalité et se retrouva face à Evie qui la regardait, visiblement dans l'attente d'une réponse.
— Euh, quoi ?
— Je te demandais si tu avais une préférence pour la couleur ?
Noir, répondit l'instinct de Mal. C'était classique, passe-partout et ça ne dévoilerait rien sur elle. C'était la réponse la plus sûre.
— Je...j'aime le violet, bredouilla-t-elle maladroitement.
Evie lui sourit gentiment, acquiesça, et replongea dans sa recherche. Mal la regarda faire, fascinée par la fluidité avec laquelle elle naviguait entre les vêtements, les marques et les différents sites.
— Evie ?
Mal écarquilla les yeux de surprise en entendant sa propre voix, parce qu'à aucun moment elle n'avait décidé de prendre la parole.
Mais les yeux bruns caramel étaient à nouveau posés sur elle et bon sang qu'ils étaient distrayants, l'empêchant de réfléchir correctement et de savoir ce qu'elle voulait dire.
Elle se mit à nerveusement jouer avec ses propres doigts, la culpabilité et la peur lui serrant la gorge.
— Est-ce que tout va bien, Mal ?
Encore cette gentillesse et cette bienveillance. Elle n'arrêtait donc jamais ?
— J'ai pris l'argent qu'il y avait dans l'écureuil.
Par miracle, Mal parvint à garder les yeux levés et à continuer de regarder Evie en face, ne ratant rien de la surprise qui passa sur son visage avant que ses sourcils ne se froncent légèrement d'incompréhension.
Mal s'attendait à tout. Des cris, des accusations, des reproches, à ce qu'elle exige un remboursement immédiat, à ce qu'elle retire cette proposition ridicule de lui acheter des vêtements. A être mise à la porte, aussi.
— Oh. D'accord.
Mal ne s'attendait pas à ça.
— C'est tout ? lança-t-elle presque avec colère, agacée par la manière qu'avait Evie de tout accepter, de tout pardonner. Je vole de l'argent et c'est juste "d'accord" ?
Elle détestait ne pas comprendre et plus ça allait, moins elle comprenait les motivations de l'autre fille.
— Et bien, je ne suis pas sûre de la somme qu'il y avait dedans. C'était quoi, trois cents ? Quatre cents ?
— Cinq cents.
Il y eut un éclair de quelque chose dans le regard d'Evie, mais ce fut si rapide que Mal n'eut pas le temps de l'interpréter.
— Cinq cents, répéta-t-elle doucement. Tu comptes les garder ?
Qu'est-ce que...Mal la dévisagea, ahurie par cette question. Qu'était-elle supposée répondre à ça ?
— Je ne sais pas ?
— Tu peux, si tu veux. Mais c'est de l'argent destiné aux urgences et aux imprévus, donc il faudra que je pense à le remplacer. Peut-être que tu pourrais remettre une partie et conserver…disons cent cinquante euros ?
A ce stade de la conversation, Mal avait sérieusement envie de quitter la pièce et de partir hurler un grand coup, parce que tout ce qu'elle pensait savoir et connaître sur le monde venait d'être renversé. A la place, elle s'entendit répondre la chose la plus invraisemblable qu'elle pouvait répondre.
— Okay. Je les remettrai demain.
Et juste comme ça, la culpabilité s'envola de sa poitrine. Evie lui sourit, de ce sourire si pur et sincère qu'il en était déconcertant, avant de replonger dans sa tâche vestimentaire comme si de rien n'était, laissant une Mal complètement larguée et confuse sur ce qu'il venait de se passer.
Décidément, elle n'arrivait pas à cerner cette fille.
