Mal s'était retrouvée dans beaucoup de situations étranges au cours de sa vie, mais elle devait bien avouer que celle-ci, c'était la première fois.

Lorsqu'Evie lui avait annoncé sa solution pour résoudre le problème de la venue de sa mère, elle avait d'abord cru à une blague. Puis, devant le ton grave et les yeux remplis d'excuses de l'autre fille, elle avait dû se rentre à l'évidence. Evie était sérieuse quand elle suggérait qu'elle reste enfermée dans la chambre d'ami pour le week-end.

Elle l'avait alors écoutée lui assurer que sa mère ne resterait pas plus de deux jours et qu'elle consacrerait une bonne partie de son temps à se reposer, permettant ainsi à Mal d'avoir quand même accès à la salle de bain, et à Evie de lui apporter à manger. Que sa mère n'allait jamais dans les chambres d'amis, et qu'elles pouvaient toujours fermer la porte à clé par prudence. Evie prétendrait l'avoir perdue si nécessaire. Que c'était un plan bizarre, mais plausible. Et que c'était aussi le seul qu'elle avait trouvé.

Mal n'osa pas lui avouer que de son côté, elle avait trouvé d'autres idées, légèrement plus réalistes. Qu'elle pouvait toujours retourner dans la rue, juste pour une nuit. Ce n'était pas grand-chose, une nuit. Mais il faisait glacial dehors, et cette perspective la tentait encore moins que de se cacher dans sa chambre. Elle n'osa pas non plus mentionner ses amis qui pouvaient l'héberger, et qui devaient d'ailleurs se demander où elle était passée. Parce qu'ils vivaient loin, et que le voyage ne valait pas la peine pour seulement deux jours. Et elle osa encore moins évoquer l'idée de passer la nuit dans un motel, quelque part, parce qu'elle n'avait pas d'argent et qu'il était hors de question qu'elle laisse Evie lui payer ça en plus du reste.

Mais surtout, si Mal n'osa rien dire de tout cela, c'est parce qu'elle avait peur. Peur qu'en partant, même juste pour une nuit, elle ne puisse plus revenir après. Alors elle ne dit rien, et accepta ce plan complètement farfelu.

— Et si ta mère réalise quand même ma présence et appelle la police ?

— Oh Mal, je ne laisserai pas ça arriver ! Si elle te découvre, je lui expliquerai la situation, je te le promets !

Ce fut donc sur cette promesse que Mal rassembla toutes les traces de sa présence dans la maison et alla s'enfermer dans son antre pour le week-end.

oOoOoOo

Evie était assise à la table de la salle à manger, parcourant les pages d'un livre d'histoire alors qu'elle prenait des notes pour la réalisation d'un exposé. Elle se sentait un peu bizarre, assise à cette immense table, à faire ses devoirs sans la compagnie désormais habituelle de Mal. Mais ce n'était pas comme si elle avait le choix. Ce n'était pas non plus comme si c'était ses vrais devoirs. Non, c'était un exposé de rattrapage pour obtenir des points bonus, qu'elle réalisait à la demande de sa mère, peu satisfaite du 17/20 qu'elle avait obtenu lors de son dernier exposé.

Régulièrement, l'adolescente levait les yeux de son manuel pour les poser sur sa mère, installée à l'autre bout de la table et occupée à trier toute sa paperasse administrative.

A chaque fois que sa mère lui annonçait qu'elle revenait pour quelques jours, Evie se réjouissait et s'impatientait, s'imaginant qu'elle aurait enfin l'occasion de lui parler de ses camarades de classe, de lui montrer ses dernières photos, peut-être même de trouver le temps de s'installer devant la télévision, toutes les deux, et de partager avec elle son nouveau film préféré. Elle aurait pourtant dû savoir que genre de moments de partage n'avait que très rarement lieu. Tellement rarement qu'elle doutait même qu'ils aient été réels. Mais elle ne pouvait pas s'empêcher d'espérer à chaque fois. Et d'être déçue, à chaque fois.

— Au fait Evie, lança soudain sa mère d'une voix calme. Tu te souviens de la documentation que je t'avais fournie sur les différentes universités qui t'intéressaient ?

Evie se souvenait, effectivement. Une pile de brochures concernant des universités dont elle n'avait jamais entendu parler, mais qui plaisaient à sa mère, donc forcément, ça l'intéressait également. Même si l'inscription à l'université et leurs choix d'avenir n'était un sujet d'actualité pour absolument aucun autre élève de sa classe.

— Elles sont dans ma chambre.

— Les as-tu regardées, au moins ?

Evie déglutit, soudain mal à l'aise. Lorsque sa mère lui avait donné toutes ces brochures, Evie lui avait demandé si elle pouvait les parcourir avec elle. Étonnamment, elle avait accepté, et promis de le faire le lendemain. Sauf que le lendemain, il y avait eu une urgence à son travail, et elle était repartie précipitamment, oubliant sa fille et sa promesse pour des soucis plus importants.

— Je pensais qu'on le ferait ensemble, émit-elle d'une petite voix.

Sa mère pinça les lèvres d'insatisfaction et secoua la tête.

— Ma pauvre enfant, tu n'es donc capable d'aucune initiative. Nous aurions pu regarder ensemble celles qui te plaisent le plus si tu avais déjà effectué un tri, c'est fort dommage.

L'estomac d'Evie se crispa douloureusement et elle serra les poings, se forçant à se concentrer sur sa respiration et pas sur la soudaine brûlure dans ses yeux.

— Je les regarderai pour la prochaine fois, parvint-elle à prononcer d'une voix blanche.

Sa mère ne prit pas la peine de lui répondre, déjà désintéressée par le sujet et repartie dans ses factures. Evie n'insista pas et l'imita, replongeant dans son manuel d'histoire et son exposé, tentant vainement de focaliser son attention dessus alors que la culpabilité et la honte de ne pas avoir été à la hauteur l'étreignaient.

Alors qu'elle relisait la même page pour la cinquième fois sans parvenir à en tirer la moindre information, la voix de sa mère s'éleva à nouveau, ce qui aurait pu être une surprise agréable si elle avait délivré un autre message.

— Avant que je n'oublie, dit-elle sans même lever les yeux de la feuille qu'elle était en train de déchiffrer. J'ai récemment discuté avec des collègues de l'importance des langues pour la réussite professionnelle, et de l'enseignement médiocre que vous recevez à l'école dans ce domaine. Nous sommes tombés d'accord que c'était indispensable qu'une fille de ton âge s'enrichisse avec d'autres langues, qu'en penses-tu ?

Evie écarquilla les yeux de surprise et de confusion.

— J'apprends déjà l'anglais et l'espagnol en classe, souleva-t-elle d'une voix hésitante.

— Je suis au courant de ça, répondit sa mère sans prendre la peine de lui adresser un regard. Et même si c'est discutable, ton niveau est relativement correct dans ces langues. Pourquoi ne pas en profiter pour apprendre quelque chose de plus exotique qui t'ouvrira des portes, comme le chinois par exemple ?

Evie cligna des yeux, éberluée par cette proposition.

— Mais maman, protesta-t-elle. Apprendre une langue comme le chinois demande énormément de temps...et j'ai déjà beaucoup à faire pour mes cours et...je ne suis pas sûre d'en avoir envie...

Elle détestait la manière dont sa voix s'était mise à trembler, faiblissant un peu plus à chaque mot. Elle détestait encore plus la manière dont, cette fois, le regard de sa mère se posa sur elle, dur et sévère.

— Je ne te demande pas si tu as le temps ou l'envie, Evelyne. Je te demande de le faire, ce n'est pas si compliqué.

Un tourbillon de protestations et d'arguments se noya dans la gorge d'Evie face à ce prénom qui était le sien mais qu'elle entendait si rarement, et qui était toujours synonyme de déception et de mécontentement. Elle eut soudain l'impression de se ratatiner sur sa chaise, jugée par ce regard qu'elle espérait pourtant tellement voir se poser sur elle en temps normal.

— Oui maman, répondit-elle docilement. Je vais me renseigner pour des cours de chinois.

Un léger sourire de satisfaction se dessina sur les lèvres de sa mère juste avant que son attention ne retourne à ses papiers, ignorant à nouveau la présence de sa fille à quelques mètres d'elle, totalement aveugle face aux larmes qui perlaient dans ses yeux alors que son estomac se tordait dans l'envie d'éjecter le peu qu'il contenait.

oOoOoOo

Du côté de Mal, le week-end se déroula mieux qu'elle ne l'avait prévu. Elle passa l'essentiel de son temps à dormir ou à dessiner, et les messages d'Evie glissés sous la porte pour lui signaler que la voie était libre furent assez fréquents pour lui éviter d'utiliser la bassine recyclée en pot de chambre qu'elle avait prévue, juste au cas où.

Elle n'entendit pas grand-chose de ce qui se passa dans les autres pièces de la maison. Elle perçut quelques mouvements, quelques paroles étouffées, mais de manière générale les échanges entre Evie et sa mère avaient été calmes, et Mal n'eut donc pas l'occasion d'écouter aux portes, ce qui était sans doute mieux.

Elle savait que la mère d'Evie était supposée partir à 17h, le dimanche. Evie lui avait assuré qu'elle ne resterait pas plus longtemps. Qu'elle était extrêmement ponctuelle, et que la seule modification d'horaire possible était qu'elle décide de partir plus tôt. Mal lui faisait confiance – d'autant plus qu'elle ne s'était pas trompée dans la faisabilité de ce plan aberrant de squatter la chambre d'ami en secret – et passa ses dernières heures d'emprisonnement à dessiner, attendant qu'Evie vienne toquer à la porte pour lui rendre sa liberté.

Elle crut d'ailleurs entendre la porte d'entrée claquer à 16h50 précisément, mais comme rien ne suivit, elle supposa que c'était une fausse alerte et qu'elle devait patienter. Les minutes passèrent, et elle n'entendit plus rien. Ni mouvement, ni parole, ni claquement de porte. Elle fronça les sourcils de confusion, se demandant si Evie avait pu accompagner sa mère quelque part, mais jugea cette idée absurde. Sans doute s'était-elle trompée, finalement. Sans doute sa mère avait-elle décidé de prolonger sa visite, et Evie lui transmettrait cette information dès qu'elle en aurait l'occasion.

A 18h30, Mal n'avait toujours pas de nouvelle, et son estomac était vide, et sa vessie bien trop remplie. N'y tenant plus, elle quitta son lit et ses dessins pour déverrouiller sa porte, uniquement accueillie par un profond silence dans la maison.

Fronçant les sourcils, elle para au plus pressé et s'autorisa un rapide passage aux toilettes avant de partir explorer la maison. Ne voulant pas prendre le risque de descendre au rez-de-chaussée et de se retrouver nez à nez avec la mère d'Evie, elle commença par la pièce la plus sûre : la chambre de sa camarade.

Hésitant à frapper avant de décider que ça ne valait pas la peine, elle ouvrit doucement la porte, incertaine de ce qu'elle allait y trouver. Elle s'attendait à ce que la pièce soit vide, ou éventuellement qu'Evie soit dans son lit, endormie, ou n'importe quoi qui expliquerait l'absence d'information.

Elle ne s'attendait définitivement pas à la voir installée à son bureau, parcourant frénétiquement les pages de ce qui semblaient vaguement être des magazines, un carnet de notes à ses côtés et un crayon à la main. Elle était tellement absorbée par sa tâche qu'elle ne sembla même pas avoir remarqué l'arrivée de Mal, qui s'avança prudemment vers elle.

— Evie ?

Evie redressa brusquement la tête, presque en sursautant, et regarda Mal avec surprise. Pendant un instant, ses yeux semblèrent perdus, totalement déconnectés de la réalité et Mal eut même l'impression qu'elle ne la reconnut pas, puis le brouillard s'évapora pour laisser place à la lucidité.

— Oh Mal ! s'exclama-t-elle en lâchant son crayon. Je t'avais oubliée ! Je suis désolée ! J'aurais dû venir te dire que tu pouvais sortir je...

— C'est bon, la coupa Mal en haussant les épaules. Je m'étais endormie de toute façon.

C'était un mensonge, mais il y avait quelque chose dans la voix d'Evie et dans son expression qui la dérangeait, comme si un élément n'était pas à sa place.

— Tu es occupée ? demanda Mal d'une voix qu'elle espérait détachée. J'ai vidé mes réserves de nourriture ce matin et je commence à avoir faim.

Evie la dévisagea, et pendant une fraction de seconde, le vide revint dans son regard presque comme si elle ne comprenait pas ce que Mal venait de dire. Encore une fois, cela disparut aussi vite que c'était apparu et elle pencha la tête sur le côté avec une expression désolée.

— Je n'ai pas vraiment faim et j'ai ce travail à terminer...Si ça ne te dérange pas, tu n'as qu'à aller dans la cuisine te préparer quelque chose toute seule.

Mal la contempla, déstabilisée par cette réponse. C'était un peu égoïste et déplacé, mais c'était la première fois qu'Evie ne bondissait pas sur ses pieds pour réaliser une de ses demandes. Non pas qu'Evie soit à son service ou quoique ce soit. Et elle était en effet parfaitement capable de se préparer quelque chose à grignoter toute seule, mais c'était étrange. Différent. C'était comme si Evie était devenue une toute autre personne que la Evie qu'elle avait côtoyée jusqu'à aujourd'hui. Une nouvelle Evie, presque une inconnue, plus distante et réservée venait d'apparaître.

La réalisation frappa Mal comme un boulet de canon alors qu'enfin elle comprenait ce qui la perturbait tellement dans l'expression de l'autre fille.

Elle ne souriait pas.

C'était la première fois qu'elle ne souriait pas.

Evie souriait tout le temps. C'était sa signature. Sa marque de fabrique. Son sourire était ce qui la différenciait de tous les autres êtres humains de la planète. Et il avait disparu.

Mal déglutit et serra les poings alors qu'une montée de panique l'envahissait. Que devait-elle faire ? Et dire ? Est-ce qu'elle devait demander à Evie ce qui n'allait pas ? Est-ce qu'il s'était passé quelque chose, pendant qu'elle était enfermée dans sa chambre ? Était-ce grave ?

Elle savait que oui, elle aurait dû demander. Au moins demander. Elle aurait ainsi su si Evie voulait en parler ou pas.

Oui mais, si elle voulait en parler, qu'est-ce que Mal allait faire ? Elle ne savait pas consoler les gens, ni fournir du réconfort. Elle était à peine capable de la toucher. Elle ne pouvait pas se trouver dans cette situation. C'était elle qui avait besoin d'Evie, c'était comme ça depuis le début. Evie était là pour elle, pour l'aider et réparer sa vie. Les choses n'avaient pas le droit de s'inverser brusquement, Mal n'était pas prête pour ça. Elle n'était pas capable d'aider quelqu'un. Elle ne l'avait jamais été, et ne le serait probablement jamais.

— Okay, répondit-elle finalement, la gorge nouée. Je te laisse travailler alors.

Et lorsqu'Evie acquiesça d'un signe de tête reconnaissant, Mal aurait pu jurer voir des larmes briller dans ses yeux. Mais elle ne voulait pas les voir, et encore moins réaliser leur existence et tout ce que cela impliquait. Alors elle se persuada que c'était le fruit de son imagination, et quitta la pièce.

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Après avoir dévalisé le frigo pour se préparer un snack colossal en guise de repas, Mal décida qu'elle avait passé suffisamment de temps dans sa chambre ces dernières heures et alla donc s'installer dans le salon, allumant la télévision pour obtenir un semblant de compagnie. Au fond d'elle, elle espérait qu'Evie change d'avis et la rejoigne, elle était même prête à partager l'un de ses nombreux casse-croûtes avec elle, mais elle ne sortit pas de sa chambre de la soirée, et Mal se retrouva seule à regarder émission stupide après émission stupide.

Les heures défilèrent et l'espoir de voir Evie apparaître s'évapora, laissant place à des regrets et de la culpabilité, à des milliards de doutes et de questions, mais pas au sommeil. Ce ne fut que quand la nuit fut bien avancée que Mal finit par s'assoupir, la télécommande à la main et le cœur rempli d'incertitudes.

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Elle se fit réveiller quelques heures plus tard par une délicieuse odeur qui vint chatouiller ses narines. La douleur et la lourdeur de son corps l'informèrent aussitôt qu'elle n'avait pas dormi suffisamment, et très probablement dans une mauvaise position, mais le gargouillement de son estomac était plus puissant, alors elle se mit péniblement debout et le laissa la guider jusqu'à la cuisine.

Cuisine dans laquelle se trouvait Evie, visiblement pleine d'énergie et occupée à remplir ce qui semblait être un gaufrier.

— Bonjour ? lança Mal d'une voix pâteuse et hésitante.

Immédiatement, la brune se retourna, une cuillère pleine de pâte à la main, et lui adressa un grand sourire. Mal cligna des yeux, à la fois éblouie par l'intensité de ce sourire et surprise de découvrir une Evie totalement différente de celle qu'elle avait laissé la veille.

— Bonjour Mal ! Tu veux des gaufres ?

Le regard de Mal, encore un peu vaseux, se posa sur l'assiette qu'Evie désignait de sa cuillère, et son estomac émit un nouveau gargouillis, ne lui laissant même pas l'opportunité de décliner l'offre. Non pas qu'elle en avait eu l'intention.

— Ouais, mais je vais d'abord prendre un verre d'eau.

Evie acquiesça, sans se défaire de son sourire alors que Mal se déplaçait jusqu'à l'armoire où était rangé les verres, puis jusqu'à l'évier pour se désaltérer et tenter d'achever de se réveiller.

Une poignée de minutes plus tard, elle était assise devant une assiette pleine de gaufres tandis qu'Evie continuait de s'activer joyeusement, tentant de vider le bol de pâte qui semblait encore bien plein.

— Tu n'as pas cours aujourd'hui ? demanda Mal entre deux bouchées.

Elle avait l'habitude qu'Evie prépare le petit-déjeuner le week-end, mais ce n'était encore jamais arrivé une matinée de semaine.

— Si, mais je me suis réveillée tôt sans parvenir à me rendormir alors je me suis dit que c'était une bonne occasion de préparer des gaufres. Ça aurait été bête de perdre deux heures à me retourner dans mon lit sans rien faire.

Mal émit un petit bruit de compréhension mais n'élabora pas de réponse plus poussée, légèrement déstabilisé par le ton trop enjoué de l'autre adolescente. Un coup d'œil à l'horloge du four l'informa qu'il n'était pas encore sept heures, ce qui confirmait l'explication d'Evie mais quand même, quelque chose ne collait pas. Ces gaufres étaient certes délicieuses et juste cuites à la perfection, mais elles avaient un arrière-goût d'excuses. Mal était convaincue qu'Evie les avait préparées uniquement pour se racheter de l'avoir envoyée balader la veille.

Elle eut envie de protester, de lui signaler qu'elle n'avait pas à faire ce genre de choses pour elle, qu'elle ne lui devait rien du tout - bien au contraire - mais les mots restèrent coincés dans sa gorge, incapables de se formuler correctement. Alors à la place, elle termina la gaufre qu'elle avait entamée et en attrapa une autre.

— Tu en as fait pour tout un régiment, commenta-t-elle. Tu t'attends à ce que je mange tout ça ?

Evie rit doucement, et malgré la situation un peu étrange, Mal fut contente d'entendre ce bruit désormais familier.

— Je me suis un peu emballée c'est vrai, mais je vais en mettre la moitié de côté et je les apporterai à madame Martinez au bout de la rue. Elle accueille ses petits-enfants le lundi après-midi, ça lui fera plaisir. Tu pourras manger le reste à ta guise pour tenter de combler le trou qui te sert d'estomac.

Mal n'avait aucune idée de comment Evie détenait ce genre d'informations puisqu'elle ne la voyait jamais discuter avec la voisine en question, mais c'était tellement typique d'Evie de savoir ce genre de choses qu'elle n'était pas surprise. Néanmoins, il y avait un élément manquant dans cette réponse qui la dérangeait.

— Pourquoi tu ne fais pas une pause dans la cuisson pour en manger une avec moi ? demanda-t-elle innocemment. Je n'ai pas le souvenir qu'on ait déjà pris le petit-déjeuner ensemble.

Elle avait prononcé ça d'un ton léger et taquin, mais Evie se figea pendant une fraction de seconde avant de lui adresser un sourire coupable en penchant la tête.

— J'ai déjà mangé tous les essais ratés de la première cuisson, je suis gavée. La prochaine fois, d'accord ?

Mal savait que c'était un mensonge. Mal savait qu'Evie n'avait rien mangé depuis qu'elle s'était levée, et qu'elle n'avait rien mangé la veille non plus. C'était exactement comme tous ces repas où elle avait abandonné son assiette après un coup de fil de sa mère.

Mais même si Mal savait tout ça, elle n'en comprenait pas le sens, et n'avait pas la moindre idée de comment elle était supposée réagir. Alors elle fit semblant de gober le mensonge, et se remit à manger sans un mot.