Mal – 9 ans
— Non mais pour qui elle se prend à me parler ainsi !
Calée contre la vitre de la voiture, la joue posée sur son poing et l'expression boudeuse, cela faisait déjà dix minutes que Mal écoutait les plaintes et les vociférations de sa mère sans pouvoir y échapper. Pour une fois, la colère de celle-ci n'était pas dirigée contre elle mais bien contre son institutrice, qui lui avait fait une remarque désagréable lorsqu'elle était venue récupérer Mal à l'école avec plus d'une heure de retard.
La fillette savait qu'elle aurait dû ignorer et juste se satisfaire du fait qu'il n'y avait aucun moyen que la situation se retourne contre elle. Sa mère aimait les grands monologues et la laisser évacuer sa colère toute seule était le moyen le plus sûr pour Mal de ne pas s'attirer d'ennui. Mais elle était fatiguée, affamée, et elle venait de passer plus d'une heure à mentir et à assurer que non, ça n'arrivait pas régulièrement et que oui, sa maman était très occupée et allait sans doute arriver d'une seconde à l'autre. Et cette maîtresse était la maîtresse la plus gentille et la plus attentionnée qu'elle avait eue jusqu'à présent dans sa vie, et elle n'aimait pas lui mentir, tout comme elle n'aimait pas entendre sa mère l'insulter et la critiquer. Alors, emportée par la mauvaise humeur et l'exaspération, elle commit ce qu'elle savait pourtant être une grave erreur.
— Ouais, c'est vrai, parce que le monde entier sauf toi est responsable du fait que tu sois une terrible mère, marmonna-t-elle.
Elle n'avait pas été imprudente au point de prononcer ça distinctement, mais elle l'avait prononcé, et sa mère l'avait entendue, et la voiture pila instantanément alors qu'un regard assassin se posait sur Mal, qui déglutit et se ratatina dans son siège, regrettant déjà d'avoir parlé.
— Qu'est-ce que tu viens de dire ? demanda sa mère d'une voix glaciale et dangereuse.
Mal savait qu'il n'y avait aucune réponse acceptable à cette question. Qu'elle mente ou qu'elle répète sa remarque, cela finirait mal pour elle dans tous les cas. Alors elle resta silencieuse, son cœur cognant fort dans sa poitrine, incertaine de ce qui allait lui arriver. A l'exception de quelques gifles isolées, cela faisait un moment que sa mère ne l'avait plus frappée, mais rien ne l'empêchait de recommencer.
Mais sa mère ne semblait pas spécialement d'humeur à être violente à cet instant précis, alors qu'elle la regardait d'un regard effroyablement calme.
— Descends.
Mal écarquilla les yeux de surprise.
— Quoi ?
— Descends de la voiture. Tu rentres à pieds.
— Mais maman, bredouilla l'enfant d'une petite voix confuse et terrifiée. Il fait noir dehors et je...je ne sais pas où on est ?
— Tant pis pour toi.
Mal jeta un coup d'œil à travers la vitre, où la pénombre envahissait un environnement qu'elle ne reconnaissait absolument pas. Ses yeux s'embuèrent de larmes alors qu'elle se tournait à nouveau vers sa mère, mais l'expression de celle-ci était sévère et intransigeante, et la petite fille sentit son cœur se décomposer dans sa poitrine.
— Maman s'il-te-plaît, je vais me perdre, murmura-t-elle misérablement.
— Tu descends immédiatement ou je te fais descendre moi-même et crois-moi, tu vas le regretter.
Cette fois, la menace était limpide et la main de Mal actionna aussitôt la poignée par peur des représailles, et elle sauta hors de la voiture. Sa mère referma la portière à sa place, sans un regard dans sa direction, et redémarra.
Immobile sur le bord de la route, Mal enfouit ses mains dans ses poches pour les garder au chaud alors qu'elle regardait la voiture s'éloigner et disparaitre. Pendant un bref instant, elle s'autorisa à espérer que c'était juste pour lui faire peur, et que sa maman allait faire demi-tour et revenir la chercher. Mais lorsque les phares furent trop loin pour lui fournir une source de lumière, laissant l'obscurité l'engloutir, elle se résigna, sachant que c'était inutile d'espérer quoique ce soit, et qu'elle était livrée à elle-même.
L'extrémité de son nez piquant à cause du froid, ses joues trempées de larmes, les yeux alertes et terrifiés et son petit corps prêt à bondir au moindre danger, elle se mit alors à marcher, suivant la direction prise par la voiture, espérant vite reconnaître un bâtiment ou n'importe quoi d'autre qui pourrait lui indiquer où se trouvait sa maison.
Evie – 12 ans
Lorsqu'elle franchit la porte de l'école après les cours, le cœur d'Evie battait vite et fort. C'était le grand jour. La première fois qu'elle allait rentrer chez elle toute seule, sans adulte pour l'accompagner ou la conduire en voiture. Elle allait le faire comme une grande, et montrer à tout le monde qu'elle en était capable.
Est-ce qu'elle avait peur ? Un peu. Mais pas trop, parce qu'elle savait qu'elle était préparée. Sa maman lui avait expliqué et réexpliqué quelle ligne de bus elle devait prendre, elle avait de l'argent, un plan et les horaires dans son sac à dos. Et un téléphone portable. Son tout premier, pour appeler au secours en cas de problème. Elle avait mémorisé les numéros de sa maman, de la police et du papa de son ami Carlos. Elle connaissait le trajet par cœur, et savait qu'elle pouvait demander de l'aide au chauffeur du bus. Elle se sentait prête, donc non, elle n'avait pas trop peur.
Est-ce qu'elle était impatiente ? Beaucoup. C'était comme partir à l'aventure. Une aventure qui allait lui permettre de prouver à sa mère qu'elle n'était plus une petite fille pleurnicheuse. Elle était grande, mature et indépendante, et elle allait rentrer chez elle toute seule.
Ce fut donc le cœur battant, le regard décidé et le sourire fier qu'Evie monta dans le bus, accomplissant un grand pas vers l'autonomie.
