— Mal ? Qu'est-ce que tu lis ?

— Un magazine.

— Oui je vois ça mais... où est-ce que tu l'as trouvé ?

Evie savait que sa maison regorgeait de magazines, et qu'on en trouvait dans toutes les pièces, dans toutes les armoires et même dans des endroits assez improbables. Mais elle savait aussi que ces magazines traitaient de thèmes bien précis - la mode, la décoration, la cuisine et la couture - et que jamais au grand jamais elle n'avait vu celui que Mal avait entre les mains, qui arborait fièrement le titre de " Dragons et autres créatures fabuleuses".

— Dans un magasin.

Le ton de Mal était neutre et détaché alors qu'elle continuait à lire, prêtant à peine attention à Evie qui pinçait à présent les lèvres, contrariée par ces réponses à moitié complètes.

— Comment l'as-tu payé ?

Cette fois, la suspicion était claire dans sa voix, peut-être un peu trop, mais Mal ne lui adressa pas un regard pour autant.

— Je ne l'ai pas payé.

Il y eut un silence. Un silence pendant lequel les neurones d'Evie carburèrent à plein régime, cherchant une autre explication, n'importe quoi de logique qui lui éviterait la conversation qui allait suivre.

Finalement, le silence fut brisé par le bruit du papier alors que Mal tournait une page, et l'accusation lui échappa, dure et sèche.

— Tu l'as volé.

C'était à peine une question, et les yeux de Mal se posèrent enfin sur elle, froids, distants et défiants.

— Peut-être.

Ce n'était pas plus un aveu que l'accusation d'Evie était une question mais pourtant la vérité était limpide et...pas réellement surprenante. Cela n'empêcha pas Evie de se sentir désemparée et perplexe.

— Mais pourquoi ? Je te l'aurais acheté si tu avais demandé.

— Je n'avais pas besoin que tu me l'achètes, puisque je pouvais le prendre.

— Non tu ne pouvais pas le prendre. Tu ne peux pas juste voler des choses parce que tu n'es pas d'humeur à les payer.

— Ah ouais et qu'est-ce qui m'en empêche ?

— La loi, Mal !

C'était la première fois qu'Evie élevait la voix, et ça les surprit toutes les deux. Mais une fois la stupéfaction passée, Mal se redressa subitement, l'expression renfrognée. Sauf que cela n'avait rien à voir avec son renfrognement boudeur habituel. Cette fois, c'était clairement hostile.

— J'en ai rien à foutre de la loi, et j'en ai rien à foutre de ce que tu penses non plus, cracha-t-elle d'une voix venimeuse.

Evie fit instinctivement un pas en arrière parce qu'à cet instant précis, une petite voix lui soufflait que Mal était dangereuse. Ce mouvement de recul n'échappa pas à cette dernière qui sourit, de ce sourire tordu et malveillant qu'elle avait déjà utilisé, lorsqu'elles se connaissaient à peine.

— C'est ça Princesse, éloigne-toi.

Refermant le magazine sans la moindre délicatesse, Mal le balança violemment sur le canapé avant de quitter la pièce furieusement, laissant presque un nuage de rage derrière elle.

Evie resta figée un instant, écoutant la porte de l'étage claquer, puis après un long moment, finit par s'abaisser pour ramasser le magazine, le défroisser avec précaution et le poser sur la table basse en lâchant un soupir.

Elle n'avait aucune idée de ce qui venait de se passer exactement, et pas la moindre idée de ce qui allait en découler dans les prochaines heures, ni les prochains jours. Tout ce dont elle avait conscience dans l'immédiat, c'était de ses mains qui tremblaient, de ses yeux qui brûlaient, et de cette culpabilité liquide qui se répandait dans ses veines jusqu'à l'écœurer.

oOoOoOo

Mal ne réapparut pas de la journée. Elle ne descendit pas pour manger, ce qui arrangeait Evie parce qu'elle n'était absolument pas d'humeur à approcher de la nourriture sous quelque forme que ce soit. Alors que la soirée s'écoulait lentement, lourde de solitude et de tension, Evie se demandait même si Mal était toujours là. Et ce qu'elle ferait, si elle était partie.

Lorsque cette perspective éveilla de la peur et de la panique en elle, Evie se décida à monter à l'étage, et à toquer doucement à la porte de son amie. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait lui dire, ni même de quelle humeur elle allait la trouver, mais elle voulait juste s'assurer que, justement, elle allait pouvoir la trouver.

Alors, lorsqu'elle n'obtint pas de réponse, elle ouvrit doucement la porte et passa sa tête dans la pièce.

Mal était là. Endormie sur le lit, entièrement habillée, ses chaussures à ses pieds et son sac à dos blotti dans ses bras. Elle avait envisagé de partir. Elle s'était préparée pour partir. Mais elle était restée.

Soulagée, Evie referma la porte, pas beaucoup plus avancée sur ce que contiendrait la journée du lendemain, mais à présent certaine que Mal en ferait partie.

oOoOoOo

Evie fut la première à se lever, ou du moins la première à sortir de sa chambre. Lorsque Mal la rejoint, moins d'une heure plus tard, elle affichait une expression méfiante et défensive, mais ne semblait ni agressive ni en colère. Au contraire, elle semblait presque apeurée.

Le cœur d'Evie se serra en se rappelant que du point de vue de Mal, c'était elle qui avait tous les pouvoirs dans cette maison, et que l'autre adolescente était encore persuadée de pouvoir être mise à la porte à tout moment. Evie détestait cette situation et ce déséquilibre entre elles, mais elle ne pouvait rien y faire, sachant parfaitement que seul le temps permettrait à Mal de se sentir entièrement en sécurité. Le temps, et les actes.

Alors en ravalant ses questions, ses propres peurs et ses doutes, Evie lui sourit chaleureusement.

— Bonjour Mal, tu as bien dormi ?

La surprise dans le regard de Mal fut brève et rapidement remplacée par de la satisfaction alors qu'elle haussa les épaules, une ombre de sourire sur les lèvres.

— Je suppose, éluda-t-elle. Dis, tu sais faire de la brioche ? J'adorais manger de la brioche le dimanche matin quand j'étais petite et je crois que je suis un peu nostalgique ?

Le cœur d'Evie s'emballa à cette information. Une anecdote, un petit détail sur le passé de Mal. C'était rare qu'elle en obtienne, et elle savait que c'était la manière qu'avait son amie de s'excuser. En lui offrant ce minuscule morceau de sa vie, positif et adorable, comme pour racheter celui beaucoup plus négatif qu'elle avait laissé apercevoir la veille.

— Bien sûr, ce n'est vraiment pas compliqué. Je peux t'apprendre si tu veux.

Le reste de leur dimanche matin fut ainsi consacré à la préparation d'une brioche. Elles ne reparlèrent pas de leur dispute de la veille, et ne la mentionnèrent même pas. Elle fut oubliée aussi vite qu'elle était survenue. En tout cas pour Evie.

oOoOoOo

— Comment ça fonctionne ?

— C'est de la chimie.

Le regard suspicieux de Mal quitta le bol qu'il observait intensivement depuis plusieurs minutes pour se poser sur Evie, dubitatif.

— Oui mais comment ça fonctionne ?

La veille, pendant la préparation de la brioche, Mal avait ri au nez d'Evie lorsqu'elle avait tenté de lui expliquer le concept de laisser pousser la pâte. Lorsque, deux heures plus tard, la boule de pâte avait doublé de volume, Mal avait été tellement stupéfaite qu'elle avait exigé qu'Evie recommence pour pouvoir observer ce phénomène de plus près. La brune l'avait gentiment taquinée à cette requête, lui indiquant qu'elle ne verrait pas la pâte évoluer à l'œil nu, mais s'était exécutée malgré tout.

— Je ne sais pas exactement, c'est juste une réaction chimique avec la levure.

Mal pinça les lèvres, visiblement peu satisfaite de cette information, et reporta son attention sur la boule de pâte face à elle.

— Ça ressemble à une tentative humaine de donner une explication scientifique peu précise à un phénomène purement magique, murmura-t-elle à voix basse.

Son commentaire n'échappa pourtant pas à Evie qui leva les yeux au ciel.

— La magie n'existe pas, Mal. Et ce n'est pas parce que je ne connais pas l'explication exacte qu'il n'y en a pas.

— La magie existe, et j'en ai la preuve sous les yeux ! Ça vient de pousser !

— Ce n'est pas possible, la contredit Evie avec certitude, mais elle se tourna néanmoins pour regarder la pâte, qui avait exactement la même taille que quelques minutes auparavant. Elle n'a pas bougé.

Mal secoua la tête, refusant l'évidence, et Evie laissa échapper un soupir.

— Je ne vais pas parvenir à te convaincre que tu as tort, n'est-ce pas ?

— Absolument pas.

Evie sourit, attendrie par l'entêtement de Mal, et se dit que s'il y avait de la magie dans cette cuisine, ce n'était définitivement pas dans la boule de pâte briochée, mais bien dans les yeux de son amie.

oOoOoOo

Ce soir-là, ce fut La Belle et la Bête qui fut tiré au sort parmi tous les films qui leur restaient à voir. Un classique qu'elles connaissaient déjà toutes les deux, mais devant lequel elles s'installèrent avec plaisir.

— C'était mon préféré quand j'étais petite, confia Evie avec tendresse alors que le dessin animé débutait. J'admirais tellement Belle, et leur histoire d'amour est si belle.

Ce fut les yeux brillants et les lèvres articulant en silence chaque réplique qu'elle savoura ce énième visionnage. Pour Mal, l'expérience fut un peu moins magique, et elle passa une bonne partie de la soirée pensive, les sourcils froncées alors que les images et les personnages à l'écran l'aidaient à ressasser ses sentiments négatifs.

oOoOoOo

C'était facile pour Evie, de penser que tout allait bien. De côtoyer Mal au quotidien, et de simplement profiter de sa présence, des progrès de leur relation, de leur amitié, et oublier tout le reste. Oublier d'où elle venait, et ce qu'elle avait dû faire pour survivre. Oublier qu'elle avait une histoire et un passé inconnu, qui impactait son comportement de manière imprévisible et parfois dangereuse.

C'était si facile d'oublier et de ne voir que leur petite bulle de bonheur, isolée, où tout se passait bien. Cette bulle où Mal progressait, à l'abri du monde et à l'abri des gens.

C'était parce que c'était si facile d'oublier que le retour à la réalité fut aussi brutal pour Evie, lorsque cette bulle explosa finalement.

Elle n'avait rien vu venir, évidemment. Les progrès de Mal étaient tellement énormes, et ce n'était pas comme si c'était la première fois qu'elle sortait de la maison. Tout s'était si bien passé, les fois précédentes. Comment Evie aurait-elle pu soupçonner que celle-ci serait différente ?

— C'est vraiment nécessaire ? bougonna Mal en tentant de soustraire sa main à l'emprise d'Evie, qui ne se laissa pas faire, maitrisant solidement son poignet avant d'appliquer la solution antiseptique sur les plaies de son amie, qui grogna pour manifester son mécontentement.

— Oui c'est nécessaire, répondit froidement Evie. Et tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même, alors arrête de te plaindre.

C'était supposé être une simple balade dans le centre-ville, pour profiter de la météo exceptionnellement douce et pour faire un peu de lèche-vitrine. Tout se passait bien, au début. Tellement bien qu'Evie était sur le point de proposer à Mal d'aller manger un morceau quelque part.

Et puis c'était arrivé.

Un commentaire désobligeant, émis par un garçon à peine plus âgé qu'elles, et clairement adressé à Evie. Un commentaire qui ressemblait à des centaines d'autres reçus dans le passé, sur sa tenue, son maquillage, sa démarche, son corps, peu importe. Un commentaire qui, le temps de quelques minutes, d'un regard appuyé ou malsain, la réduisait à l'état d'objet.

Evie avait appris à ignorer ce genre de remarque, ne tournant même plus la tête pour lancer un regard noir à son émetteur qui ricanait bêtement avec ses amis.

Mal, en revanche, n'avait jamais appris à les ignorer.

Il avait suffi d'une demi-seconde pour qu'elle bondisse sur le garçon, l'agrippant par le col et le plaquant violemment contre sa voiture garée juste derrière lui.

Menaçante, dominante et dangereuse, elle avait exigé des excuses immédiates, ignorant totalement les autres garçons qui l'encerclaient, tentant de calmer le jeu et de libérer leur camarade. Celui-ci avait évidemment refusé de coopérer, et Evie avait dû intervenir, parlant doucement à Mal pour l'apaiser et la convaincre de laisser couler.

Tout s'était passé si vite et si lentement à la fois. A chaque seconde, à chaque mouvement, Evie avait eu conscience du danger. Le danger que les autres garçons, se sentant menacés, décident de recourir à la violence. Le danger que les passants, intrigués par l'agitation, n'appellent la police. Le danger que représentait Mal, parce qu'elle ne savait pas jusqu'où elle était prête à aller. Jusqu'où elle avait déjà été.

Finalement, au bout d'un interminable moment, Mal avait capitulé, relâchant sa victime et laissant Evie l'entraîner loin des garçons.

Sauf que ce crétin, blessé dans son orgueil, avait cru bon d'en rajouter une couche. Evie pouvait encore entendre ses mots résonner dans sa tête, comme le détonateur d'une bombe.

— Ouais c'est ça, garde ton chien en laisse, pétasse !

Evie n'avait rien pu faire. Mal avait réagi tellement vite que personne n'aurait rien pu faire.

En moins de dix secondes, elle abattit son poing dans le visage du garçon, puis dans les deux vitres de la voiture qui se trouvaient à sa portée. Alors que le garçon se mettait à hurler des insultes, elle lui colla à nouveau son poing - désormais en sang - dans la figure, tellement violemment qu'il bascula en arrière. Après avoir pris soin de lui cracher dessus et avant que quiconque ait le temps de réagir ou de l'arrêter, elle détala en courant, disparaissant dans la foule.

Evie avait longtemps tourné en rond dans la ville après ça, essayant de la retrouver sans succès. Ne sachant pas quoi faire d'autre, elle était finalement rentrée chez elle, et avait retrouvé Mal sur le porche de sa maison, assise par terre, le t-shirt maculé de sang et l'expression piteuse.

Et voilà où elles en étaient maintenant, face à face dans la buanderie, la tension palpable dans la pièce alors qu'elles étaient aussi contrariées l'une que l'autre.

— Tu réalises à quel point c'était stupide ? sermonna Evie en nouant une bande autour des phalanges endommagées de Mal.

— Il s'était montré irrespectueux envers toi, grommela celle-ci.

— Tu n'as pas à prendre ma défense, je peux le faire toute seule.

— Tu n'allais pas réagir du tout.

— Exactement. Parce que ce genre de crétin ne mérite pas mon attention. Parce que réagir, ça aurait été le satisfaire. Sans parler du scandale que ça aurait provoqué, et du risque qu'il se montre agressif ou violent.

— Je sais me défendre, grogna Mal entre ses dents.

— J'ai vu ça. Et tu sais très bien te blesser aussi. Ce que j'essaye de te dire, Mal, c'est que ta manière de réagir n'a fait qu'empirer la situation, et que tu as été chanceuse que ses amis n'aient pas tenté de le défendre par la force, ou que la police ne soit pas arrivée. Ça aurait pu dégénérer de manière incontrôlable !

Mal ne répondit pas, fixant le sol avec contrariété. Evie soupira, réalisant qu'elle était bien trop butée pour entendre raison, et termina son bandage.

— J'en ai fini avec toi, annonça-t-elle en libérant sa main. Je vais réchauffer de la soupe pour le dîner.

Mal releva la tête, l'indignation ayant soudainement pris la place de la colère.

— Tu avais promis des pizzas !

Evie lui lança un regard sévère.

— La prochaine fois, si tu veux de la pizza, évite de te battre.

Un éclair de férocité passa dans les yeux de Mal et pendant un instant, Evie crut qu'elle allait l'insulter, mais elle se contenta de serrer la mâchoire et de se lever brusquement, quittant la pièce dans une rage silencieuse.

oOoOoOo

Pendant les trois jours qui suivirent cet incident, l'humeur de Mal se montra totalement imprévisible. Elle pouvait être taquine et enjouée un instant pour devenir bougonne et désagréable la seconde d'après, sans la moindre raison.

Evie ne comptait plus le nombre de fois où elle s'était fait envoyée balader sans comprendre pourquoi, et ne savait plus à quoi s'attendre à chaque fois qu'elle tentait d'adresser la parole à son amie. Ces disputes permanentes commençaient à être pesantes - même si de son côté, elle ne s'énervait pas vraiment, se contentant de recevoir la colère de Mal sans la comprendre - et elle était fatiguée de devoir être tout le temps sur ses gardes.

Cette nouvelle attitude de Mal, semblable à celle du début mais en bien plus agressif, ressemblait à un énorme retour en arrière, et cela attristait Evie. Elle savait que Mal était d'un naturel grincheux et solitaire, mais elle était persuadée qu'il y avait plus que ça. Tout son comportement témoignait d'un mal-être, mais comment Evie était supposée comprendre le problème si Mal refusait de le communiquer ?

Incapable de se concentrer sur son devoir, elle jeta un coup d'œil à la dérobée à son amie. Tout aussi revêche et grognonne soit-elle, celle-ci n'avait pas encore renoncé à venir lui tenir compagnie à chaque fois qu'elle faisait ses devoirs, même si elle avait cessé de s'asseoir près d'elle et avait retrouvé sa place sur le canapé, où elle dessinait en silence.

Les mouvements secs et brusques du crayon sur le papier témoignaient que quelque chose la travaillait, et que son humeur s'assombrissait de seconde en seconde. Evie savait que si elle lui adressait la parole à ce moment précis, il y avait de fortes chances qu'elle se fasse mordre, mais elle ne pouvait pas s'empêcher de vouloir aider Mal. Quoiqu'il se passe dans sa tête, il fallait qu'elle trouve un moyen de l'évacuer, et si Evie devait en être un dommage collatéral, et bien qu'il en soit ainsi.

— Tu peux juste le dire, tu sais.

Mal lui jeta un regard rapide, pas franchement heureux mais pas complètement hostile non plus, puis reporta son attention sur son dessin.

— Dire quoi ? rétorqua-t-elle d'une voix sèche.

— Ce que tu as sur le cœur. Quoique ce soit qui te dérange et qui te rend aussi désagréable.

La pression du crayon sur le papier s'intensifia, comblant le bref silence qui précéda la réponse de Mal.

— Je n'ai rien à te dire.

Evie pinça les lèvres, contrariée par ce rejet catégorique, puis expira, déterminée à en finir une bonne fois pour toute.

— Bien sûr que tu as quelque chose à dire, tu crois que je suis stupide ou aveugle ? Tu es constamment agressive et tu t'emportes au moindre mot de travers. C'est évident que tu as un problème, et puisque tu n'as aucun contact avec le monde à part moi, c'est évident que tu as un problème avec moi. Alors crache-le, qu'on en termine.

Elle vit la manière dont les doigts de Mal se crispèrent sur le crayon, et donc sa tête se pencha en avant, permettant à ses mèches de retomber devant son visage et de lui offrir une protection.

— C'est juste ma manière d'être, grommela-t-elle.

— Non Mal, je te connais, et ce n'est pas ta manière d'être, rétorqua Evie d'une voix calme et assurée, et elle ignora le marmonnement incompréhensible de son amie, poursuivant sur sa lancée. Je sais que ce n'est pas ta manière d'être, parce que tu m'as montré que tu pouvais être bien mieux que ça, et je ne sais pas pourquoi tu agis comme ça depuis plusieurs jours, mais si tu me le disais, je pourrais au moins essayer de t'aider à...

— Mais ferme-la ! rugit Mal d'un seul coup, lançant son carnet de croquis à travers la pièce.

Evie sursauta, parce que si son intention était bien de faire réagir son amie, elle ne s'attendait pas à ce que ce soit aussi soudain et violent, et aussi parce que le carnet atterrit à moins de deux mètres d'elle, et qu'elle ne savait pas si Mal avait fait exprès de l'éviter ou si elle avait juste mal visé. Elle ouvrit la bouche, dans le but de continuer son petit discours malgré cette interruption, mais Mal l'interrompit à nouveau à l'instant où elle comprit son intention.

— Ferme-la, ferme-la, ferme-la ! Je n'ai pas besoin de ton aide ! Tu ne connais rien de moi, alors qui es-tu es pour penser savoir de quoi j'ai besoin ou même ce que je pense ? Je n'ai pas ta petite vie parfaite où on discute dès qu'on a un problème, okay ? Mes problèmes, je les gère toute seule, à ma manière, et certainement pas de la tienne. Alors arrête, arrête de me dire quand parler, de quoi parler, ou de me dire quoi faire en permanence !

Evie cligna des yeux, déstabilisé par ses propos. Les yeux de Mal était fixés sur elle à présent, flamboyants de rage et de colère. Evie aurait dû être contente et soulagée, parce que c'était ce qu'elle voulait. La voir s'ouvrir et s'exprimer. Mais à présent, elle se sentait dépassée, et confuse.

— Je n'ai jamais...

— Vraiment ? la coupa Mal d'une voix acide. Tu ne m'as jamais dit quoi faire ? "Dis bonjour", "dis merci", "voler c'est pas bien", "il ne faut pas se battre", tu n'as vraiment jamais rien dis de tout ça ? Vraiment, Princesse ?

Evie baissa la tête, ses joues s'empourprant en réalisant ce que Mal essayait de lui faire comprendre, mais avant même qu'elle ne puisse commencer à formuler des excuses, cette dernière continua de l'attaquer.

— C'est moi tout ça. Être désagréable, voler, mentir, me battre pour me défendre. Être contrariée en permanence, c'est moi, c'est l'entièreté de ma vie, dont tu ne connais absolument rien. Alors arrête de prétendre que tu me connais et surtout, arrête d'essayer de réparer chaque aspect de mon existence que tu estimes cassé. Je n'ai pas besoin de toi, et je ne veux pas de ton aide, compris ?

Une fois sa dernière phrase crachée violemment au visage d'Evie, Mal se leva du canapé, tremblant presque de rage et monta s'enfermer dans sa chambre. Evie resta pétrifiée, stupéfaite de ce qui venait de se passer, son cœur battant à tout rompre dans sa poitrine alors que ses yeux se remplissaient de larmes. Après un long moment à rester immobile, comme si elle craignait que Mal revienne à la charge, elle se mit à prendre de longues inspirations avant de les relâcher lentement, cherchant à se calmer et à mettre de l'ordre dans les pensées qui se bousculaient à présent dans sa tête.

Evie n'était pas le genre à renoncer, même si personne n'avait encore jamais repoussé son aide avant autant de conviction que ce que Mal venait de faire. Mais même si Evie refusait d'abandonner aussi facilement, elle savait que Mal, tout autant qu'elle, avait besoin d'un peu de temps pour se calmer, et peut-être pour réfléchir à tout ce qui venait de sortir d'elle. Parce qu'elle en était persuadée, son amie avait été aussi surprise et déstabilisée qu'elle par cette soudaine explosion de sentiments. Elles avaient toutes les deux besoin de se poser, de se calmer, de réfléchir, et de retenter d'en discuter. Calmement cette fois.

Résolue à faire en sorte que leur prochaine discussion se passe sans cri et sans dommage, Evie se rendit dans la cuisine et se lança dans la confection de cookies, sachant que l'estomac de Mal était le moyen le plus sûr pour obtenir sa coopération.

oOoOoOo

Mal était assise par terre, adossée au côté latéral de son lit, ses genoux ramenés contre elle. Le visage dissimulé dans ses avant-bras, ses poings fermés agrippant les mèches de cheveux qui se trouvaient sur le haut de son crâne, elle avait envie de hurler, de pleurer et de frapper quelque chose. Dans tous les cas, elle devait évacuer les émotions négatives qui bataillaient en elle, et elle n'avait aucun moyen de le faire.

Alors elle resta là, immobile, se contentant de serrer ses poings plus fort et de se concentrer sur le tiraillement de son crâne et sur les ongles qui s'enfonçaient dans sa peau, espérant que ça l'aide à effacer, ou au moins à oublier, toutes ces pensées anxiogènes.

Puis, au bout d'un long moment à être seule avec sa mauvaise humeur, l'odeur des cookies parvint jusqu'à sa chambre, légère et discrète, et Mal ne put s'empêcher d'esquisser un sourire. Aussi étrange et paradoxal que cela puisse paraître, elle savait qu'elle n'en voulait pas à Evie.

Elle se sentait énervée, contrariée et frustrée, mais le tourbillon de colère et de rancœur qui faisait rage dans sa poitrine était dirigé contre le reste du monde, et un peu contre elle-même. Pas sur Evie. Jamais sur Evie. Peut-être parce que c'était la seule personne de la planète qui prenait le temps de lui préparer des cookies.

Lorsque, faisant suite à l'odeur, de légers coups contre la porte se firent entendre, Mal ne donna pas la permission d'entrer, et de toute façon, Evie ne l'attendit pas, ouvrant directement la porte pour s'avancer dans la pièce, une assiette de cookies encore chauds à la main.

Sans un mot, elle la déposa devant Mal et s'installa juste à côté d'elle, s'adossant elle aussi au lit, mais veillant à laisser un peu de distance entre elles.

Non pas une distance parce qu'elle était en colère, ou parce qu'elle avait peur, mais simplement une distance polie, qu'Evie avait adopté dès le début, sans que jamais Mal n'ait à la réclamer ou à l'imposer, et sans jamais tenter de la franchir.

Ce genre de détails était une autre des raisons pour lesquelles elle appréciait Evie, et pour lesquelles elle ne pouvait pas lui en vouloir.

— Je suis désolée.

Les deux filles avaient parlé à l'unisson. D'une voix claire et assurée pour Evie, dans un marmonnement pour Mal. Les réactions qui suivirent leur brève surprise se firent aussi en écho, un sourire amusé mais discret pour l'une, un rire doux et léger pour l'autre.

— Je n'ai jamais eu l'intention de te faire ressentir tout ça, reprit Evie avec un regard infiniment gentil et bienveillant.

Mal secoua la tête, parce que bien sûr Evie n'était que bienveillance, et tendit la main pour s'emparer d'un des cookies.

— C'est bon, murmura-t-elle alors que ses doigts en agrippaient un doré et tiède. Je n'aurais pas dû m'énerver.

Elle porta le biscuit à sa bouche et mordit dedans alors qu'Evie la regardait, pensive. Mâchant en silence, Mal ne dit plus rien, attendant simplement la suite.

— Non ce n'est pas bon, rétorqua Evie dans un souffle. Je ne veux pas que tu penses que j'essaye de te changer, ou que je n'aime pas la manière dont tu te comportes. C'est juste que…c'est faux ce que tu as dis tout à l'heure. Ces manières d'agir, ce n'est pas toi. La vie t'a peut-être forcée à les adopter jusqu'à aujourd'hui, mais ça reste dangereux et inapproprié et je veux juste…je veux juste te donner une chance de t'en défaire.

Mal fronça les sourcils, parce qu'encore une fois, cela résonnait comme une leçon de morale, mais elle ne commenta pas. Elle ne voulait pas se remettre à crier, et elle ne voulait pas se disputer avec Evie. Se taire et encaisser, elle y était habituée. Alors qu'elle terminait le cookie qu'elle avait à la main, sans un mot, et qu'elle en prenait un autre dans l'assiette, Evie sembla réaliser ce qu'elle venait de dire.

— Je ne voulais pas dire que..., tenta-t-elle de se rattraper. Ce n'est pas…Je ne te reproche rien, d'accord ? Si tu veux vraiment avoir ce genre de comportement, libre à toi. Mais tu as l'occasion de changer de vie, Mal. Je ne sais pas à quoi ressemblait ta vie d'avant, et tu as raison, je n'ai aucun droit de te dire à quoi elle doit ressembler maintenant mais…Je veux juste t'aider. Peu importe ce que tu veux, je suis là pour t'aider. Mais je ne peux pas le faire si tu ne t'exprimes pas.

Mal mâcha en silence, lentement, prenant bien le temps de savourer chaque bouchée jusqu'à la dernière. Une fois le dernier morceau de cookie englouti, elle tendit la main pour s'en emparer d'un nouveau, et ce fut à ce moment-là qu'Evie réagit, interceptant son poignet et l'agrippant avec gentillesse pour stopper son mouvement. Mal se tendit instantanément, plus par réflexe que par réel danger, mais ne fit rien pour libérer sa main.

— Mal.

C'était drôle, comme juste un prénom pouvait transmettre un message quand on y mettait la bonne intonation. Et Evie savait exactement quelle intonation utiliser pour faire flancher Mal, qui ferma les yeux et rétracta son bras vers elle. Evie suivit le mouvement, refusant visiblement de la lâcher alors qu'elle attendait une réponse, n'importe laquelle.

Mal pouvait sentir le regard de l'autre fille posé sur elle, mais elle refusait de le croiser, tout comme elle refusait de prendre la parole. A la place, elle baissa les yeux, contemplant les doigts d'Evie enroulés autour de son poignet et la manière dont leurs peaux se touchaient sans que cela soit dérangeant. Au contraire même, ce contact physique était doux, presque agréable, et elle se surprit à apprécier cette sensation, et à ne pas vouloir qu'elle cesse.

Exactement comme elle ne voulait pas qu'Evie arrête d'insister pour avoir une réponse, parce qu'elle savait, elles le savaient toutes les deux, que c'était le seul moyen de la libérer de ce poids qui pesait sur sa poitrine, de plus en plus oppressant.

— Qu'est-ce que tu vas faire de moi, le jour où tu réaliseras que tu ne peux pas me réparer ?

Mal avait levé les yeux vers Evie en posant sa question, parce qu'elle ne voulait pas être lâche, et parce qu'elle ne voulait pas que celle-ci soit lâche en lui mentant. Elle voulait la vérité, et elle la défiait de la lui donner.

Mais elle n'obtient ni réponse sincère, ni mensonge en retour. Simplement des yeux bruns caramels remplis de douceur et de compassion qui la regardaient, sans le moindre jugement.

— Je n'essaye pas de te réparer, Mal, parce que tu n'es pas cassée.

— Bien sûr que je le suis. Depuis toujours, tout le monde essaye de…

Mal s'interrompit et serra les poings dans la frustration de devoir chercher les bons mots, et de ne pas les trouver, parce que c'était tellement compliqué de comprendre et d'exprimer ce qu'elle ressentait, et qu'elle n'était même pas sûre de vouloir l'exprimer. Pourquoi tout devait-il toujours être si confus ?

En réaction presque immédiatement, elle sentit les doigts d'Evie lui caresser doucement le poignet, comme pour l'apaiser. Et elle savait que cela aurait dû l'agacer et la frustrer encore plus, mais pour une raison quelconque, cela fonctionna, et déverrouilla toutes les barrières qu'elle avait mis tellement d'années à bâtir entre ce qu'elle ressentait et ce qu'elle exprimait.

— Je n'ai jamais été à la hauteur, pour personne, okay ? Tout le monde a toujours eu quelque chose à me reprocher, à moi, à ma façon d'être, à mon existence. Et c'est pareil pour toi, tu as cette vie parfaite dans laquelle tu m'as invitée, et tu essayes juste de corriger tout ce qui ne va pas chez moi pour que je rentre dans ce moule parfait. Peut-être que tu ne le fais pas exprès, mais tu le fais. Et moi je sais que tu auras beau tenter tant que tu veux, tu n'y arriveras pas, parce que ce moule n'est pas fait pour moi. Aucun moule n'est fait pour moi. Et le jour où tu vas le réaliser, tu vas juste…abandonner et me laisser.

Comme tous les autres l'avait laissée avant elle.

Mal le savait, ce n'était qu'une répétition infinie de sa vie. Des gens entraient dans sa vie, elle s'y attachait, mais elle n'était pas assez bien pour eux, absolument jamais, et ils finissaient par partir. Encore et encore. Aussi ironique que cela puisse être, la seule personne à ne pas être partie était sa mère, mais elle n'avait pas manqué de lui rappeler chaque jour de son existence à quel point elle était un boulet, un déchet et une déception. Finalement c'était Mal qui était partie, et sa mère n'avait jamais rien fait pour l'en empêcher, ou pour la retrouver. Ce qui revenait pratiquement au même que si elle l'avait abandonnée en premier lieu.

— Oh Mal...

La voix d'Evie tira Mal de sa morosité et un élan de panique grimpa en elle alors que la pression sur son poignet se relâchait. Elle ne voulait pas qu'Evie la lâche. Elle ne voulait pas que le contact entre elles se rompent. Pas déjà.

Mais ce ne fut pas le cas. Si Evie libéra son poignet, ce fut pour faire glisser sa main le long de la sienne, jusqu'à ce que leurs paumes se retrouvent l'une contre l'autre, et pour glisser ses doigts entre les siens, d'une emprise rassurante mais déterminée.

— Je n'ai jamais essayé de te changer, Mal. Et je suis désolée si tu l'as interprété comme ça. Peut-être que..peut-être que j'ai été maladroite dans ma manière de faire, mais tout ce que j'ai toujours voulu faire, c'est t'aider et...améliorer tes conditions de vie. Je suppose que oui, j'ai essayé de changer ta vie mais pas toi, je te promets, je n'ai jamais eu l'intention de changer qui tu es.

— Pourquoi ?

C'était un pourquoi comme Mal en avait prononcé toute sa vie, sans que personne n'arrive jamais à comprendre et à cerner toutes les questions qu'il contenait. Un pourquoi qui en contenait d'autres, des dizaines et des dizaines de pourquoi, auxquels personne n'avait jamais pris la peine d'apporter de réponse.

Evie s'y risqua malgré tout, pressant la main de Mal contre la sienne.

— Parce que j'aime qui tu es. J'aime ton mauvais caractère, ta répartie et ta ténacité. J'aime le fait que tu sois un peu sauvage, presque indomptable, et que tu n'aies peur de rien ni de personne. J'aime le fait que tu n'acceptes aucune défaite, et que tu sois constamment prête à te battre pour ce que tu estimes juste. J'aime ta manière de plisser le nez quand quelque chose te déplaît, et la façon dont ton visage s'illumine quand quelque chose te fait envie ou t'intéresse. J'aime ton sourire narquois, ta manière de te moquer du monde entier et de faire uniquement ce qui te convient quand ça te convient. C'est tout ça qui fait que tu es toi, Mal. Et j'aime tout ça. Tu as raison quand tu dis que je ne connais rien de ta vie, mais j'ai quand même l'impression de te connaître toi, et je t'aime bien Mal. Exactement comme tu es. Et je n'ai pas envie de changer le moindre fragment de qui tu es.

Si Mal était le genre de personne qui pleurait, elle aurait probablement les larmes aux yeux. Mais Mal ne pleurait pas, jamais, alors elle se contenta d'expirer longuement avant de laisser échapper un petit rire, à mi-chemin entre la nervosité et le sarcasme.

— Je pense que tu as trouvé comment me dompter, émit-elle dans un murmure à peine audible.

Evie pressa doucement sa main, et lui sourit.

— Pas totalement, mais j'y travaille.