Queen Grimhilde avait toujours eu des lubies. Des projets fous ou des intérêts soudains qui sortaient de nulle part et qui concernaient tout et n'importe quoi. La décoration de sa maison, son travail, sa manière de s'habiller mais surtout et bien trop souvent, sa fille.

Evie connaissait cette facette de sa mère, et elle avait rapidement appris qu'il ne fallait pas lutter contre, et que de toute façon, les lubies les plus saugrenues et improbables finissaient toujours par lui passer.

C'est dans cette catégorie qu'elle rangea sa soudaine requête d'apprendre le chinois. Dans les lubies ridicules mais temporaires, qui finissaient par disparaître toutes seules pour peu qu'on les ignore.

Malheureusement, elle se trompait.

Sa mère téléphona un soir comme les autres, juste au moment où Evie et Mal passaient à table. Comme à chaque fois, Evie répondit, enjouée et heureuse de savoir que sa mère pensait à elle. A sa plus grande surprise, la voix de celle-ci fit écho à son enjouement, lui annonçant qu'elle avait de grandes nouvelles.

Et en l'espace d'une conversation téléphonique, la lubie ridicule de lui faire apprendre le chinois prit des proportions démesurées qu'Evie n'avait absolument pas vues venir, et contre lesquelles elle n'avait aucune chance de lutter.

Après avoir encaissé toutes les annonces, tentant pathétiquement de protester ou même de placer un mot au milieu de toute la démesure dont sa mère faisait preuve, elle raccrocha avec l'impression d'avoir été aspiré dans un tourbillon de surréalisme et revint s'asseoir à table avec le tournis.

Sans surprise, Mal avait vidé le plat entier de pâtes à la bolognaise, et il ne restait de la nourriture que dans l'assiette d'Evie. Plongée dans ses pensées, celle-ci s'empara de sa fourchette et se mit distraitement à jouer avec son contenu, ressassant la conversation qui venait d'avoir lieu.

— Est-ce que ça va ? demanda Mal au bout d'un instant de silence.

— Ma mère veut m'envoyer en Chine pour les vacances, marmonna Evie sans même lever les yeux vers son amie.

Peut-être ne se sentait-elle pas capable de la regarder en face. Peut-être avait-elle peur de son jugement. Peut-être ne voulait-elle pas assumer le fait qu'elle ne pouvait pas tenir tête à sa mère, alors que Mal n'avait pas hésité à abandonner toute sa vie pour échapper à la sienne. Peut-être ne voulait-elle tout simplement pas voir Mal et réaliser toutes les répercussions que cela allait avoir sur elle également.

— Quoi ?

— Elle m'a déjà trouvé une famille d'accueil, pour m'accueillir pendant les vacances de printemps. Le but est que je m'acclimate et que je me familiarise avec l'endroit pour y emménager définitivement à la prochaine rentrée.

Elle ne faisait que répéter ce que sa mère lui avait dit, presque comme un robot, refusant de réfléchir à leur contenu.

— Tu parles chinois ?

L'étonnement et la confusion était tellement palpables dans la question de Mal que ça aurait pu être drôle. D'ailleurs Evie émit un petit rire sans joie, parce que cette question était parfaitement appropriée.

— C'est justement dans ce but qu'elle m'expédie là-bas, répondit-elle d'une voix sombre.

— Mais c'est complètement absurde !

Mal s'était brusquement redressée, visiblement indignée par ce qu'Evie lui racontait. Celle-ci leva enfin le regard sur elle, surprise qu'elle s'exprime ainsi. Presque à sa place.

— Tu ne vas pas te laisser faire j'espère ? demanda Mal.

— Je n'ai pas vraiment le choix, Mal.

Evie avait parlé sèchement malgré elle, reportant sa frustration sur son amie qui n'avait pourtant rien fait. Heureusement, celle-ci ne sembla pas s'en offenser, se contentant de la fixer un long moment avant de répondre.

— On a toujours le choix.

Evie baissa le regard, sachant que c'était vrai mais en même temps pas vraiment, et pourquoi tout devait-il être si compliqué ? Une boule se noua dans sa gorge et elle battit des paupières pour repousser les larmes qui menaçaient de se former, se recroquevillant légèrement sur sa chaise.

— On peut parler d'autre chose ? murmura-t-elle d'une petite voix misérable, tellement similaire à celle qu'elle employait avec sa mère et qu'elle détestait.

Mal se rassit, l'expression plus douce.

— On regarde un film ce soir ?

Evie acquiesça, et parvint même à esquisser un sourire, soulagée qu'elle n'insiste pas et heureuse qu'elle soit là, lui évitant de passer la soirée à se morfondre dans ses pensées.

— Tu comptes finir ton assiette ?

Cette seconde question la prit au dépourvu, car malgré sa fourchette qu'elle tenait toujours à la main, elle avait oublié les pâtes désormais froides qui étaient en face d'elle et elle se retrouva à les fixer stupidement avant de les pousser en direction de Mal.

— Non, je n'ai plus faim. Tu peux la finir.

C'était pour ça qu'elle avait demandé, n'est-ce pas ? Pour éviter le gaspillage. Parce que Mal détestait le gaspillage, et qu'elle avait toujours faim.

Pendant une fraction de seconde, Mal ouvrit la bouche, comme si elle allait dire quelque chose. Peut-être pour tenter de protester, pour prouver qu'elle avait autre chose en tête, mais elle se ravisa, et prit l'assiette sans un mot.

Pour quelle autre raison aurait-elle pu demander ?

oOoOoOo

— Tu pleures vraiment devant ça ?

Le sourire de Mal était narquois et moqueur alors qu'elle contemplait Evie, en larmes devant leur film du jour.

Le hasard avait décidé de leur faire regarder "Frères des ours", qui se révéla être une agréable découverte pour toutes les deux. Mais aussi intéressant que soit le film, l'attention de Mal avait été déviée par les légers reniflements de son amie.

— Bien sûr que je pleure ! C'est tellement beau et triste à la fois.

— C'est juste un film.

— Et alors ? se défendit Evie en prenant un mouchoir. Ça n'empêche pas de transmettre des émotions.

Le nez de Mal se plissa, comme si elle désapprouvait ce concept.

— Je n'aime pas les gens qui pleurent, grogna-t-elle.

— J'avais remarqué, la taquina Evie. Mais ne t'inquiètes pas, ce ne sont pas des larmes de tristesse, et je n'attends pas de toi que tu me consoles ou que tu fasses preuve d'émotion. Continue à être l'adorable petite créature ronchonne que tu es, ça me convient très bien.

Mal se renfrogna à cette description et Evie rit, terminant d'essuyer ses joues humides avant de revenir en arrière dans le film pour reprendre là où elles s'étaient interrompues.

oOoOoOo

— Je ne vais pas y arriver.

— Bien sûr que tu vas y arriver. Ce n'est pas si dur. Tu as juste à appeler et le dire.

— Oui mais...

— Une fois que ce sera dit, ce sera dit. Elle ne pourra pas le nier.

— Oui mais...

— Tu peux le faire, Evie.

Evie ravala sa nouvelle tentative de protestation, son regard alternant entre l'écran de téléphone, où le numéro de sa mère était déjà encodé et ne demandait plus qu'à être appelé, et le visage encourageant de Mal.

Elle semblait si confiante et déterminée. Pourquoi Evie ne pouvait-elle pas être pareil ? Pourquoi se sentait-elle aussi misérable, inutile et illégitime dès qu'il était question de sa mère ?

Elle savait que Mal avait raison. Elle savait que c'était la seule solution. Elle savait que c'était le moment d'enfin s'exprimer, d'enfin faire entendre sa voix et ses envies. Sa mère l'aimait, non ? Elle comprendrait. Elle pardonnerait. C'était ce qu'une mère était supposée faire.

Oui mais si elle ne méritait pas ce pardon et cette compréhension ? Et si elle les avait déjà trop obtenus, à force de ne jamais être à la hauteur de ce que sa mère attendait d'elle ? Et si ça devenait la fois de trop ?

Evie sentit son estomac se tordre à cette idée et son cœur commença à accélérer dans la panique. Elle ne pouvait pas le faire. Elle n'allait jamais y arriver. Elle en était incapable.

Alors que l'écran de son téléphone devenait flou, sa vision brouillée par les larmes, la voix de Mal retentit soudain, la coupant de son accès de panique pour la ramener à la réalité.

— Tu veux vraiment partir en Chine ?

— Non mais..., balbutia Evie.

— Alors appelle. Juste une phrase. Tu en es capable.

Et comme ça, sans prévenir, sans lui demander son avis, avec une conviction inébranlable, Mal lança l'appel.

Evie écarquilla les yeux de panique, chercha à protester, songea à raccrocher pendant une fraction de seconde, mais finit par porter instinctivement l'appareil à son oreille, juste à temps pour y entendre la voix de sa mère.

L'adolescente déglutit, cherchant à ignorer les battements trop puissants de son cœur et la confusion dans ses pensées. Une phrase. Une seule chose à dire. Elles avaient répété ensemble. Elle pouvait le faire.

Calant son regard dans celui de Mal, absorbant tout le courage qui luisait dans le vert de ses yeux, elle inspira et se lança.

— Je ne veux pas aller en Chine, maman. Ni pendant les vacances, ni l'année prochaine.

Il y eu un silence, qui sembla s'étirer sur une éternité, puis, portée par le sourire satisfait sur les lèvres de Mal, elle poursuivit.

— Je n'irai pas. Et tu ne peux pas m'y forcer.

Et elle raccrocha.

Elle avait l'impression que son cœur était sur le point d'exploser, que chacun de ses membres tremblaient, et qu'elle pouvait fondre en larmes à n'importe quel moment, mais elle l'avait fait.

Le rire de Mal retentit dans un mélange d'incrédulité et d'admiration.

— Tu lui as vraiment raccroché au nez ?

— C'était son répondeur, avoua Evie à voix basse.

Mal rit de plus belle, et Evie, sans trop savoir pourquoi, se mit à rire aussi.

oOoOoOo

Elle avait rappelé.

Bien sûr qu'elle avait rappelé. Les deux filles se remettaient à peine de leur fou-rire commun et totalement incontrôlable lorsque le téléphone d'Evie s'était mis à sonner, la faisant blêmir subitement.

Elle l'avait laissé sonner, incapable de bouger, incapable de réagir, incapable de réfléchir.

Une fois.

Deux fois.

A la troisième tentative d'appel, Mal lui avait murmuré de décrocher. Et Evie l'avait fait. Pâle comme jamais elle ne l'avait été, elle s'était mise debout, avait attrapé son téléphone et avait quitté la pièce, préférant s'isoler pour la conversation qui allait suivre.

Mal n'avait plus eu de nouvelle depuis. Elle avait simplement attendu, pensant qu'Evie allait revenir quand elle serait prête. Ou pas. Parce qu'elle n'avait pas à la tenir au courant. Ce n'était pas comme si Mal se sentait investie par la situation, ou comme si elle était curieuse du dénouement. Et ce n'était absolument pas comme si elle était inquiète pour son amie, rongée par la peur qu'elle soit blessée ou tristesse ou désespérée après ce coup de fil.

Pourtant, c'était évident que ça allait l'affecter. Et plus les minutes passaient sans qu'Evie ne réapparaisse, plus Mal savait qu'elle était là-haut, dans sa chambre, probablement en train de pleurer.

Et Mal n'aimait pas les gens qui pleuraient. Elle détestait voir quelqu'un pleurer, parce qu'elle ne savait pas quoi faire, et elle était contente qu'Evie se soit isolée, évitant de lui infliger cette situation. C'était mieux ainsi. Evie, pleurant à l'étage. Mal, attendant au rez-de-chaussée qu'elle aille mieux d'elle-même. Evie était forte et indépendante et n'avait pas besoin de son aide ou de son réconfort. Un réconfort qu'elle n'était pas capable de prodiguer.

Mal ne comprenait donc pas pourquoi ni comment elle se retrouvait là, à toquer doucement à la porte de la chambre d'Evie, pourtant entrouverte.

Sans attendre de réponse, elle s'avança prudemment dans la pièce, en direction de son amie qui était assise sur son lit, lui tournant le dos.

— Tu pleures ? demanda-t-elle maladroitement, déjà prête à faire volte-face et à partir en courant si la réponse était positive.

Evie rit à cette question, d'un rire discret et humide, mais un rire quand même, et Mal expira pour évacuer toute la tension qu'elle éprouvait dans ce genre de situation. Si Evie était capable de rire, c'est que ce n'était pas si grave. Si Evie était capable de rire, peut-être qu'elle, elle pouvait être capable de rester un peu près d'elle.

Franchissant les derniers mètres qui la séparaient du lit, Mal grimpa sur le matelas et le traversa jusqu'à atteindre Evie. Cette dernière avait les yeux rouges, les joues humides, mais un sourire reconnaissant aux lèvres. Ses mains étaient refermées autour de son pingouin en peluche, le serrant précieusement contre sa poitrine dans un geste tendre et désespéré à la fois.

Mal se sentait désemparée. Elle ne savait pas ce qu'elle était supposée faire. Elle n'avait rien à dire, et n'était pas du genre à prendre l'initiative d'un câlin, ni même de le proposer. Elle ne pouvait même pas serrer la main d'Evie dans une pathétique tentative de réconfort, parce qu'elles étaient déjà occupées par la peluche, et c'était sans doute mieux ainsi. Ce pingouin était plus compétent qu'elle pour consoler sa propriétaire.

— Ce n'est rien Mal, ça va passer.

Bien qu'un peu faible et tremblante, la voix d'Evie s'était élevée avec douceur alors que son regard croisait celui de Mal. Ses yeux caramel était encore et toujours remplis de cette chaleur et de cette bienveillance, c'en était presque ridicule. Evie était celle qui triste et bouleversée, et pourtant c'était elle qui tentait de la faire se sentir mieux. Mal souffla d'exaspération face à cette ironie, et serra les poings, bien décidée à inverser leurs rôles pour une fois.

— Comment il s'appelle ?

Evie la regarda avec confusion alors elle fit un geste en direction du pingouin.

— Oh, murmura la brune en l'éloignant de sa poitrine pour le regarder, ses doigts caressant tendrement les poils usés. C'est Monsieur Banquise.

Mal laissa échapper un ricanement moqueur.

— Monsieur Banquise ? répéta-t-elle. Tu n'avais rien de plus ridicule ?

Les joues d'Evie s'empourprèrent légèrement et elle ramena sa peluche contre elle, comme pour le protéger.

— Tais-toi. J'étais petite et je voulais lui donner un nom très classe.

Le sourire railleur de Mal s'effaça rapidement pour faire place à une expression plus douce et nostalgique.

— Le mien s'appelait Tom, prononça-t-elle à voix basse. C'était un dragon. Tom le Dragon. Courageux et vaillant, c'était mon meilleur ami. Il m'accompagnait dans les moindres de mes bêtises, et était toujours là pour me consoler après les punitions.

Alors qu'elle parlait, Evie l'écoutait avec attention, Monsieur Banquise toujours bien serré contre elle.

— C'était un cadeau de mon père, enchaîna Mal, et il y eut un vacillement dans sa voix, qu'elle maîtrisa rapidement pour continuer, un sourire indéchiffrable faisant écho au flot des souvenirs. Je l'avais appelé Tom parce que j'aimais bien l'idée que son nom possède trois lettres seulement, comme le mien, et je l'emportais partout avec moi. Ma mère le détestait, alors je devais constamment le cacher ou aller le repêcher dans la poubelle.

Evie déglutit, encaissant le flot d'informations - Mal n'avait jamais laissé échapper autant de détails sur son enfance qu'en l'espace de ces quelques phrases - et posa son regard sur sa propre peluche.

— Je ne sais pas comment j'ai eu Monsieur B. Il a juste toujours été là. Moi aussi je le transportais partout quand j'étais petite, ça horripilait ma mère. Alors un jour, je devais avoir 6 ans, elle a décrété qu'il n'avait plus le droit de sortir de ma chambre, que j'étais grande et que je n'avais plus besoin de lui. Je n'étais pas d'accord, mais si elle le disait, c'est que c'était comme ça et puis c'est tout. Ça a toujours été comme ça. Ma mère a toujours tout décidé, que ça me plaise ou pas.

Ses doigts s'étaient crispés autour du pauvre pingouin alors que sa voix s'était teintée de rancœur et de colère. Cette fois, Mal eut le courage de tendre sa main pour la poser par-dessus celle d'Evie, l'extrémité de ses doigts frôlant le tissu de la peluche.

— Tu veux en parler ?

Evie ne répondit pas immédiatement, confrontant les pour et les contre, son envie de partager et son envie d'oublier, le risque de se remettre à pleurer et le besoin d'évacuer. Elle se mordilla la lèvre, hésitante, puis finit par fermer les yeux.

— Je lui ai dit que je ne voulais pas, admit-elle dans un souffle. Je lui ai dit que je ne voulais pas partir en Chine, ni pour les vacances, ni pour l'année scolaire, ni jamais. Je lui ai dit que ça ne m'intéressait pas d'apprendre le chinois. C'était facile. C'est sorti tout seul, sans même que ma voix ne tremble. Sans doute parce que c'était au téléphone. C'est plus facile, si je ne vois pas la déception dans ses yeux.

Mal pressa sa main par-dessus celle d'Evie et, à sa plus grande surprise, celle-ci lâcha la peluche pour faire pivoter sa paume, et lui rendre cette légère étreinte.

— Qu'est-ce qu'elle a dit, quand tu as eu terminé ?

Evie rouvrit les yeux et laissa échapper un petit rire. Un rire qui n'avait rien à voir avec ses rires amusés et pétillants habituels. Un rire lugubre et fataliste, beaucoup trop sombre pour elle.

— Elle arrive demain soir pour qu'on en parle en face à face.

Mal grimaça à cette annonce et tout ce que ça impliquait.

— C'est marrant comme elle a soudain du temps libre pour ça, marmonna-t-elle.

Evie la fusilla du regard, presque par réflexe, puis baissa aussitôt la tête, laissant ses longues mèches de cheveux dissimuler son visage pour cacher à quel point la remarque de Mal, qui ne faisait que soulever la réalité, la blessait.

— Je suis désolée, s'excusa cette dernière. Je ne voulais pas...

—Elle va gagner tu sais, la coupa Evie. A l'instant où elle va être face à moi, à l'instant où je vais voir son expression, son regard. Dès que j'entendrai la déception et la colère dans sa voix, je vais céder, et elle va gagner. Je peux déjà faire ma valise pour la Chine.

Mal ne répondit pas, parce qu'elle ne savait pas quoi répondre. Elle conseillerait bien à Evie de se battre pour elle, de tenir tête à sa mère, d'arrêter de se soumettre à ses moindres désirs. Mais qui était-elle, pour lui conseiller tout ça ? La relation que Mal avait avec sa propre mère était un milliard de fois pire que celle qu'avait Evie avec la sienne. Alors de quel droit pouvait-elle lui dire quoi faire, ou quoi dire. Elle n'avait aucune idée de comment Evie était supposée réagir, parce qu'elle n'avait aucune idée de comment la mère d'Evie allait réagir.

— J'espère juste qu'il y aura une place pour moi dans ta valise.

Un silence suivit cette déclaration, prononcée bien trop sérieusement pour ce qu'elle contenait, et le temps sembla s'arrêter entre les deux filles. Puis tout doucement, d'abord léger puis de plus en plus fort, le rire d'Evie emplit la pièce. Son vrai rire. Pur, sincère et mélodieux, qui chassa toutes les ondes négatives qui régnaient encore un instant auparavant. Comme portée par ce nouvel élan de bonne humeur, l'adolescente se laissa aller contre Mal, posant la tête contre son épaule.

— Bien sûr qu'il y aura une place pour toi. Je n'ai pas l'intention de te laisser derrière.

oOoOoOo

Si lors de la première visite de la mère d'Evie, Mal n'avait pas eu l'occasion d'entendre les échanges qu'elle avait eu avec sa fille, cette fois, ce fut tout l'opposé.

C'était dû en partie au fait que la discussion était beaucoup plus animée, et que les tons s'élevèrent rapidement mais aussi - et surtout - au fait que Mal avait mis de côté toute notion de prudence et entrouvert la porte de la chambre pour mieux entendre. Comme ce n'était pas suffisant, elle alla même jusqu'à se déplacer en silence dans le couloir de l'étage, s'immobilisant en haut de l'escalier, attentive à tout ce qui se passait en bas.

Elle entendit absolument tout. L'intonation sévère et autoritaire, les reproches, les accusations, les critiques. Mal serra les poings, impuissante, incapable d'intervenir tout en sachant qu'Evie encaissait tout ça. Mais se manifester et prendre la défense de son amie ne ferait qu'empirer la situation et elle ne pouvait donc rien faire de plus qu'écouter et enfin comprendre d'où venait la peur de son amie de ne pas être à la hauteur, de constamment décevoir. Chaque mot prononcé par sa mère était une pique supplémentaire qui attisait le feu de culpabilité et de honte qui bouillonnait déjà en Evie, le décuplant sans pitié.

Les rares fois où elle entendait son amie tenter de se défendre, elle semblait tellement hésitante et peu sûre d'elle que c'en était presque douloureux. Mal aurait tellement voulu pouvoir dévaler les marches et aller la soutenir, l'aider, l'encourager à tenir tête à sa mère. Mais elle ne pouvait pas, se contentant de l'écouter se faire remettre à sa place sans la moindre délicatesse.

— Ça suffit Evelyne ! trancha finalement la voix froide et stricte de la mère d'Evie, et même Mal frémit à la manière donc ce prénom avait été prononcé. J'en ai assez de tes caprices. Cette tentative de rébellion s'arrête ici. Je suis ta mère, je sais ce qui est bien pour toi et quoique tu en penses, je peux te forcer si cela s'avère nécessaire. Tu partiras, un point c'est tout.

Le cœur de Mal se tordit à cette sentence et même elle sentit son caractère définitif et irrévocable. C'était fini. Elles avaient essayé, et elles avaient perdu.

Et puis la voix d'Evie s'éleva, soudainement calme et déterminée, à mille lieux de la voix timide et incertaine qu'elle avait utilisé jusqu'à présent.

— D'accord, capitula-t-elle. Je partirai. Je partirai, et je m'appliquerai à absolument tout rater. Chaque examen, chaque test, chaque épreuve. Absolument tout. Tu peux me forcer à aller là-bas, mais tu ne peux pas m'accompagner et me forcer à donner les bonnes réponses.

Un silence suivit cette déclaration et Mal sentit sa poitrine gonfler de fierté. Evie avait réussi. Elle avait parlé, et s'était fait entendre.

Le silence se prolongea, long et tendu, puis la réponse arriva, brève, courte, presque énigmatique.

— Bien.

Et absolument rien d'autre. Plus un mot. Plus un bruit. Réalisant que la conversation était terminée et qu'il n'y avait plus rien à écouter, Mal réintégra sa cachette en silence, espérant juste qu'Evie allait bien.

oOoOoOo

Evie était pétrifiée, absolument incapable de bouger, ou de parler. Immobilisée d'horreur par l'expression qu'elle avait vu passer sur le visage de sa mère, cette expression qu'elle avait redouté toute sa vie. Elle était incapable de voir autre chose que ce regard glacial et fermé qu'elle avait posé sur elle. Ce regard distant et presque méprisant, comme si soudainement elle était devenue une étrangère, indigne d'intérêt.

Et c'est ce qu'elle était, n'est-ce pas ? Une déception, un échec, une fille qui déshonorait et se rebellait contre sa mère après tout le temps et l'argent qu'elle avait dépensé pour elle.

Mais ce que Evie n'avait jamais imaginé dans ses pires cauchemars, toutes ces fois où elle avait imaginé ce moment fatidique où sa mère cesserait de la vouloir comme fille, c'était que l'après serait pire.

Parce que le regard rempli de déception et de regrets d'avoir perdu tant d'années à s'occuper d'elle, au moins, il lui était adressé. C'était mieux que l'ignorance qu'elle subissait à présent, alors que sa mère était occupée à rassembler le peu d'affaires qu'elle avait amené, vérifiant qu'elle avait tout dans sa valise, prête à repartir et à la laisser là, sans un regard ou un mot supplémentaire, parce qu'elle n'en valait plus la peine.

Et Evie restait debout, le cœur et la tête bouillonnants de pensées et de sentiments confus. Elle avait envie de se jeter sur sa maman, de s'excuser, de la supplier de la pardonner, de lui dire que oui bien sûr, elle allait partir, elle allait faire tout ce qu'elle voudrait, n'importe quoi, peu importe ce que ça lui coûterait, peu importe à quel point elle n'en avait pas envie, tant qu'elle continuait à l'aimer. Ce n'était pas si loin la Chine, après tout. Et c'était juste un an. Était-ce vraiment un sacrifice si énorme, pour faire plaisir à la femme qui lui avait tout donné ?

Mais elle resta tétanisée, incapable de formuler la moindre parole cohérente, incapable de bouger, incapable de faire quoique ce soit d'autre que de la regarder partir en silence, froide et indifférente à sa détresse.

Ce ne fut que quand la porte se referma que Evie réalisa que des larmes silencieuses s'étaient mises à couler le long de ses joues, et elle tomba à genoux, anéantie.

Elle savait qu'elle avait gagné, mais elle avait l'impression d'avoir tout perdu.

oOoOoOo

— Tu pleures ?

C'était une question stupide à poser, puisque Evie était roulée en boule dans son lit, un oreiller entre les bras alors que ses sanglots résonnaient dans la pièce. Mais Mal, debout dans l'embrasure de la porte, incapable de se décider à entrer et incapable de se décider à partir, n'avait rien trouvé d'autre à dire.

Une réponse lui parvint, étouffée et déformée par les larmes.

— Laisse-moi tranquille.

Au moins c'était clair. Mal avait l'autorisation de s'en aller et de laisser Evie à son sort. Pourtant, elle n'arrivait toujours pas à s'y résigner, avançant d'un pas dans la chambre.

— C'est bien que tu lui aies tenu tête tu sais, tenta-t-elle pour la réconforter. Tu ne pouvais pas la laisser décider de ta vie pour toujours.

— Va-t'en Mal !

Cette fois c'était sorti avec plus de conviction, presque avec férocité, et Mal se rétracta instantanément, retournant à sa position initiale dans l'encadrement de la porte.

— Tu ne devrais pas te mettre dans un état pareil pour elle, ajouta-t-elle quand même avant de fermer la porte, laissant son amie tranquille alors qu'un nouveau sanglot éclatait dans la chambre bleue.

oOoOoOo

Evie se montra particulièrement silencieuse pendant les deux jours qui suivirent. Ce n'était pas qu'elle était froide et distante, ni même qu'elle s'isolait. C'était simplement comme si elle était...vide. Sans vie, sans dynamisme, sans envie. Elle ne proposait plus rien, et n'entamait les conversations que lorsqu'elles étaient essentielles. Dans d'autres circonstances, Mal n'aurait pas trouvé cela dérangeant, parce qu'elle aimait qu'on lui fiche la paix, mais cela correspondait tellement peu à la Evie qu'elle avait côtoyée depuis le début que la situation était étrange. Pas insupportable ou tendue, mais simplement étrange. Comme si quelque chose dans leur rythme de vie sonnait faux, sans la note de bonne humeur qu'Evie apportait habituellement.

Mais ça, le calme et le manque d'enthousiasme, Mal pouvait le comprendre. C'était normal qu'Evie ait besoin d'un peu de temps pour se remettre de la dispute avec sa mère, parce que si aux yeux de Mal c'était un énorme progrès, Evie semblait avoir très mal vécu sa victoire et refusait d'en parler. Ce que, encore une fois, Mal pouvait comprendre et accepter. Attendre quelques jours que son amie se remette et retrouve sa gaieté de vivre, elle pouvait le faire.

Le problème ce n'était pas ça.

Le problème c'était la nourriture.

Ça avait toujours été la nourriture, même si Mal avait tenté de se voiler la face et d'ignorer, ou de se dire que ce n'était pas important et que ça ne la regardait pas. Mais elle n'était ni stupide, ni aveugle.

Il ne lui avait fallu que quelques jours de cohabitation avec Evie pour réaliser que la relation que celle-ci entretenait avec la nourriture était particulière, et déconcertante.

Déconcertante parce que l'amour d'Evie pour la cuisine était tellement évident. Cela se voyait au plaisir qu'elle prenait à préparer des petits plats chaque jour, sans jamais s'en plaindre, toujours avec le sourire et en s'appliquant bien. Et oui, le choix de toujours manger du fait-maison et absolument jamais du tout préparé était extrême et incompréhensible pour Mal qui avait grandi avec la certitude qu'un paquet de chips comptait pour un légume, mais c'était un choix de vie comme un autre et elle n'avait pas à juger. Même si cela ne semblait pas être entièrement le choix d'Evie, qui n'avait aucun problème à acheter des produits industriels à Mal et qui n'avait pas une seule fois tenter de l'en dissuader, ou de le lui reprocher. Elle ne la jugeait pas, et Mal ne la jugeait pas en retour, parce que tout cela n'était qu'une question d'éducation et d'habitudes de vie, et qu'au final ça avait peu d'importance, tant qu'elles mangeaient en quantité suffisante.

Et c'était là que ça coinçait. Parce que Evie, malgré les plats faits-maison préparés par ses soins, se servait des portions minuscules. Parce que Evie, qui cuisinait des gâteaux divinement bons, n'en prenait jamais la moindre part, préférant aller l'offrir à ses voisins. Parce que Evie, qui était toujours volontaire pour préparer du popcorn - sans sucre et sans beurre - n'en picorait qu'une petite poignée, tout comme elle ne buvait que quelques gorgées d'un milkshake avant de proposer à Mal de le terminer à sa place.

Parce que Evie, qui vivait dans une maison luxueuse où le confort et la nourriture abondaient, était tellement fine qu'elle aurait pu concurrencer avec Mal, qui avait pourtant connu la faim et passé de longues périodes sans voir l'ombre d'un repas.

Il avait fallu un peu de temps à Mal pour comprendre le déclencheur et la raison derrière tout ça, mais elle avait fini par y parvenir. Petit à petit, jour après jour, repas après repas, elle avait compris que l'appétit d'Evie était directement lié à la relation qu'elle entretenait avec sa mère. Et Mal ne saisissait pas tout, parce qu'elle n'était ni psychologue, ni nutritionniste, ni même franchement intéressée par la manière de fonctionner des autres êtres humains, mais elle en saisissait assez pour savoir que ce n'était pas sain.

Et encore une fois, dans d'autres circonstances, avec une autre personne, Mal n'en aurait pas eu grand-chose à faire, parce que sa propre vie, ses problèmes et sa mère étaient déjà bien assez compliqués sans qu'elle s'encombre de ceux de quelqu'un d'autre.

Mais il était question de Evie.

Et Mal appréciait Evie, même si elle n'arrivait pas encore à l'admettre. Et le fait qu'elle l'appréciait faisait qu'elle se souciait d'elle et de son bien-être, et elle détestait ça, parce qu'à présent elle était partagée entre l'envie de lui venir en aide et la peur d'intervenir dans quelque chose qui ne la regardait pas, et de détruire la seule relation positive qu'elle possédait dans sa vie.

Et malgré toute la culpabilité et l'inquiétude que cela impliquait, Mal avait opté pour la solution facile, et avait choisi de ne pas s'en mêler, principalement parce qu'elle n'avait aucune idée de comment elle pouvait aider.

Sauf que cette fois, c'était différent. Parce que si après un coup de fil, Evie ne terminait pas un repas, et si après une visite de sa mère, elle sautait un ou deux repas, après une dispute, elle arrêtait purement et simplement de manger.

Mal était certaine qu'elle ne l'avait pas vue avaler autre chose que de l'eau depuis deux jours. Mal était également certaine qu'elle n'avait pas mangé en son absence, comme elle prétendait le faire. Et Mal était à présent certaine qu'il fallait soulever le problème, et le faire admettre à Evie, parce qu'il devenait dangereux.

Mais parler, amener les choses en douceur et en discuter calmement n'était pas son truc. Elle ne savait pas comment elle était supposée faire ça, alors elle ne le fit pas, et emprunta la seule méthode qu'elle connaissait. La méthode frontale.

— Tu n'as pas faim ?

Evie leva les yeux de son livre pour la regarder, confuse. Et elle avait toutes les raisons de l'être, puisque la question de Mal sortait littéralement de nulle part, et qu'elles n'approchaient même pas de l'heure d'un quelconque repas.

— Pardon ?

— Tu n'as vraiment pas faim ? Parce que je n'ai pas l'impression de t'avoir vue manger quoi que ce soit depuis ce matin.

La confusion d'Evie s'évapora pour laisser place à de la méfiance et elle plissa les yeux, sur ses gardes.

— De quoi parles-tu ?

— Je parle du fait que tu n'as rien mangé aujourd'hui. Ni hier.

Evie resta silencieuse pendant quelques secondes, puis pinça les lèvres.

— Je ne sais pas ce qui te prend, mais j'ai ce livre à terminer avant mon prochain cours de littérature alors arrête de dire n'importe quoi.

Elle retourna à sa lecture, visiblement peu encline à poursuivre cette conversation. Mais même en dépit du livre désormais dressé entre elles comme un bouclier, Mal pouvait voir ses sourcils se froncer de mécontentement alors que ses pensées dérivaient malgré elle, perturbées. Elle avait réussi à toucher une corde sensible, et n'avait pas l'intention de s'arrêter là.

Avec autorité et détermination, elle s'avança et posa sa main sur la couverture du livre de son amie, la forçant à le baisser pour l'affronter.

— Tu n'as pas démenti.

— Mal, laisse-moi tranquille.

— Non.

Cette fois le regard qui se posa sur Mal était d'une noirceur inhabituelle, presque meurtrière.

— Qu'est-ce que ça peut te faire, ce que je mange ou pas ? Je suis assez grande pour décider toute seule si j'ai le droit de sauter un repas.

— Tu n'as rien mangé depuis plus de deux jours. Ce n'est pas juste un repas.

— Ça ne fait pas deux jours, la contredit Evie d'une voix sèche.

— Si, ça fait deux jours. Depuis que ta mère est partie.

Evie la fusilla du regard, et Mal ne broncha pas. Elle savait avant même de la prononcer que cette phrase serait mal accueillie, mais elle savait aussi qu'elle devait être prononcée.

— Est-ce que c'est elle qui te demande de faire ça ? insista-t-elle. C'est parce qu'elle te le demande que tu te laisses mourir de faim ? Est-ce que survivre sans manger est une autre des attentes irréalisables qu'elle a envers toi ?

— Tais-toi, gronda Evie d'une voix menaçante, qui n'avait rien à voir avec sa voix habituelle.

Et peut-être Mal aurait-elle dû prendre ça comme un avertissement, et s'arrêter là. Mais maintenant qu'elle était lancée, elle ne pouvait pas s'empêcher de continuer, parce qu'elle voulait comprendre.

— Je te demanderai bien ce que ça fait, de ne rien avaler pendant aussi longtemps mais tu vois Evie, je sais exactement ce que ça. Ce creux permanent dans ton estomac et la douleur qu'il dégage, sourde et continue, à laquelle tu finis par t'habituer. Le manque d'énergie, et l'impression que tout ce qu'il y a autour de toi est dans une autre dimension. Ces moments où il n'y a rien d'autre que la faim qui dévore ton corps, et où rien d'autre ne compte. Je connais tout ça, et je ne comprends pas comment on peut vouloir le faire subir à son enfant, ou à soi-même. Comment est-ce que tu peux...

— TAIS-TOI ! hurla Evie, et Mal se tut, parce que c'était la première fois qu'elle entendait Evie crier.

Elles se regardèrent un instant en silence. L'une tremblante, le visage déformé par la tristesse, la peur et la honte. L'autre immobile, impuissante et démunie.

Et puis Evie reprit la parole, d'un ton calme, détaché et définitif.

— Va-t'en.

Mal écarquilla les yeux et voulut protester, dire quelque chose, s'excuser, n'importe quoi, mais elle n'en eut pas le temps car son amie répéta sa demande, toujours de cette voix détachée et distante.

— Va-t'en, s'il-te-plaît. Je ne veux pas que...je n'ai pas besoin de ça, alors va-t'en d'ici.

Et c'était étrange comme les larmes se trouvaient dans les yeux d'Evie alors que c'était le monde de Mal qui s'écroulait, brutalement et sans le moindre avertissement. Et peut-être aurait-elle dû pleurer aussi, protester, ou tenter poursuivre la dispute. Mais Mal ne pleurait pas, et elle ne restait pas là où on ne voulait pas d'elle. Alors l'expression neutre, sans un mot, sans une plainte, elle quitta la pièce, monta récupérer son sac à dos dans la chambre d'ami, et fit exactement ce qu'Evie lui demandait.

Elle s'en alla.