Mal - 8 ans

Mal était allongée sur le sol de sa chambre, le ventre posé sur un coussin, ses jambes s'agitant gaiement par-dessus elle alors qu'elle s'appliquait à dessiner.

Un peu plus loin se trouvait Tom, qui avait reçu l'ordre de ne pas bouger après avoir été placé de manière stratégique, et il obéissait, ne remuant pas d'un millimètre pour servir de modèle aux talents d'artiste de sa jeune propriétaire.

Mal était tellement concentrée et appliquée dans sa tâche - et le petit morceau de langue qui s'échappait de sa bouche était là pour en témoigner - qu'elle ne vit pas le temps passer et sursauta d'un coup quand la chambre de sa porte s'ouvrit brusquement.

Instinctivement, elle se redressa et agrippa le bloc de feuille sur lequel elle dessinait, prête à le protéger de toute forme de menace. Sa mère, qui se tenait dans l'encadrement de la porte, lui lança un regard suspicieux.

— Tu es trop silencieuse, lui reprocha-t-elle. Qu'est-ce que tu as fait comme bêtise ?

Mal fronça les sourcils face à cette accusation totalement infondée, mais elle savait qu'elle ne devait pas protester, surtout qu'elle avait pleinement conscience de leurs positions. Elle, assise par terre et soumise, face à sa mère qui la dominait, dangereuse et bloquant la seule issue de la pièce. Elle détestait ça, et préférait éviter de se mettre en danger dans un environnement aussi peu favorable.

— Je dessinais juste ! se défendit-elle en serrant un peu plus fort son dessin contre sa poitrine, parce qu'elle n'avait pas envie qu'elle le touche et pas envie qu'elle le voit et définitivement pas envie qu'elle le déchire.

Mais sa mère ne semblait pas du même avis, et fit deux pas dans sa direction, sa main se refermant sur le bloc de feuilles que Mal tenait comme un trésor, le lui arrachant d'un coup sec. Et l'enfant n'eut d'autre choix que de le laisser partir parce qu'elle savait que résister serait inutile.

Se recroquevillant sur elle-même, elle regarda les yeux verts et transperçants se poser sur son dessin même pas terminé, le cœur battant de terreur dans l'attente du jugement.

— Tu n'es peut-être pas si incompétente que ça finalement, finit par prononcer sa mère d'un ton neutre, et Mal écarquilla les yeux de surprise.

Est-ce que c'était un compliment ? Est-ce que sa mère appréciait son dessin ?

— Mais pourquoi le colorie-tu en orange ? Ton horrible peluche est verte.

Mal déglutit, et regarda les quelques crayons de couleurs éparpillés autour d'elle. Des crayons grapillés à droite et à gauche, comme elle pouvait, sans jamais oser en réclamer.

— Je n'ai pas de crayon vert, admit-elle après une hésitation. Je n'ai que du rouge, de l'orange et du bleu.

L'attention de sa mère se porta sur elle, l'observant un instant sans un mot, songeuse. Au bout d'une longue minute, elle lâcha le bloc de feuilles, le laissant tomber en face de Mal.

— Allez lève-toi et rends toi utile. J'ai besoin que tu ailles me faire quelques courses.

Mal obéit aussitôt, parce que sa mère était visiblement de bonne humeur et qu'elle ne voulait pas risquer d'inverser la tendance. Elle la suivit jusqu'au salon où sa mère lui donna une liste et un billet de vingt.

— Va à la supérette m'acheter ça. Ne traîne pas dans les rues, et n'oublie rien.

— Oui maman, répondit Mal, docile et habituée à la demande.

— S'il reste assez de monnaie et que tu en trouves une pas trop chère, profites-en pour t'acheter une boîte de crayons dignes de ce nom.

Il fallut un instant à Mal pour comprendre le sens de ces mots, et lorsqu'elle y parvint finalement, son visage s'illumina. Elle ne savait pas si elle était supposée remercier sa mère ou pas, mais comme celle-ci lui tournait déjà le dos, à nouveau totalement désintéressée par son existence, elle se contenta d'empocher l'argent, d'attraper sa veste et ses chaussures et de partir en courant en direction de leur petite supérette de quartier, un grand sourire sur le visage.

Evie - 8 ans

Evie était heureuse parce qu'elle venait de passer un excellent week-end chez son ami Carlos. Elle adorait aller jouer chez lui parce que Carlos avait plein de chiens à caresser et que ses parents étaient très gentils et les laissaient faire presque tout ce qu'ils voulaient. Ils ne se plaignaient même pas quand ils criaient ou riaient un peu trop fort.

En plus Carlos avait reçu un stock d'une nouvelle pâte très rigolote, qui permettait de fabriquer des objets et puis de les cuire pour les garder pour toujours. Les deux enfants s'étaient amusés avec pendant presque tout le week-end, modelant des animaux, des figurines, et des tas d'objets farfelus. Evie avait même réussi à se fabriquer un collier en forme de cœur, rouge et bleu avec des paillettes, et elle en était vraiment très fière. Carlos lui avait dit qu'elle était très jolie avec, et même ses parents l'avaient complimentée. Evie avait tellement hâte de pouvoir le montrer à sa maman.

C'est pour ça que, à l'instant où le papa de Carlos la déposa devant chez elle, elle bondit hors de la voiture et se précipita dans la maison, traversant toutes les pièces en courant à la recherche de sa mère.

— Maman ! s'exclama-t-elle joyeusement lorsqu'elle tomba enfin sur elle. Regarde maman, regarde !

— Evie s'il-te-plaît, pas si fort, j'ai mal à la tête.

— Mais regarde ce que j'ai fait ! répéta la fillette avec enthousiasme tout en désignant le collier qu'elle portait autour de son cou.

Sa mère regarda comme demandé, mais plutôt que de partager l'enthousiasme de sa fille, elle haussa un sourcil dubitatif.

— Ça manque de régularité, il est trop gros, et pas du tout assorti à ta tenue, critiqua-t-elle d'un ton sec. Tu n'es pas très douée en art manuel.

Le sourire d'Evie s'évanouit et elle baissa les yeux sur son collier, nettement moins beau et brillant que quelques minutes auparavant.

— Les parents de ton ami devraient vous proposer des activités plus enrichissantes que ce genre de futilités, ajouta sa mère. Surtout quand on voit le potentiel de leur fils.

Cette remarque transperça Evie en plein cœur. Elle savait que Carlos était intelligent. Vraiment intelligent. Plus qu'elle, alors qu'il était plus jeune. Elle savait aussi que si sa maman la laissait jouer si souvent chez Carlos, c'était en espérant qu'elle devienne aussi douée et intelligente que lui. Sans doute aurait-elle apprécié la patte de chien que Carlos avait fabriqué. Elle était régulière et jolie, elle. Et sa maman à lui s'était émerveillée en la voyant, et l'avait accrochée dans leur cuisine.

— As-tu terminé ta lecture de la semaine ? Nous sommes dimanche.

La voix de sa mère ramena Evie à la réalité, et elle secoua la tête.

— Il me reste encore trois chapitres, murmura-t-elle.

— Que fais-tu encore là alors ? Va les lire.

Sans un mot, Evie obéit, quittant le bureau pour prendre la direction des escaliers. Toutes les semaines, sa mère lui imposait de lire un livre. Elle pouvait le choisir, mais elle devait lui en faire le résumé et une critique chaque dimanche. Comme elle aimait lire, ce n'était pas trop embêtant, mais là tout de suite, elle n'avait pas vraiment le cœur à ça.

Mais comme elle ne voulait pas contrarier davantage sa maman, elle regagna sa chambre et, après pris soin de retirer le collier et de le jeter dans la corbeille à côté de son bureau, elle prit son livre et s'installa sur son lit pour le terminer.