Evie ne trouva jamais le courage de mentionner son anniversaire lorsqu'elle avait sa mère au téléphone. Mais Mal avait eu raison d'accorder du crédit à celle-ci, car ce fut elle qui aborda la question, à la plus grande surprise de sa fille. Elle ne fit pas mention de leur désaccord ou d'une situation particulière et différente, se contentant de signaler à Evie les dates auxquelles elle reviendrait, et que la réservation à leur spa habituel était déjà faite.

Evie était aux anges, évidemment. Les jours entre ce coup de fil et le départ de Mal furent donc rythmés par sa bonne humeur, par la confection de nombreux gâteaux qui furent offerts à ses camarades de classe et à presque l'entièreté du voisinage, et surtout par les préparatifs du départ de Mal.

Evie se transforma en véritable mère poule, s'assurant que Mal avait tout ce dont elle avait besoin, lui fournissant une quantité astronomique d'argent de poche, planifiant son trajet, les lignes de bus et les différents horaires qu'elle pouvait emprunter. Elle lui imposa une séance shopping pour trouver un cadeau à offrir à ses hôtes de quelques jours - et même si Mal rechigna très fort face à ce concept, parce que contrairement à Evie, elle connaissait ses hôtes et savait qu'ils allaient la charrier à propos de ça jusqu'à la dernière seconde, elle dégota des couteaux suisses très rigolos qui conviendraient parfaitement - et la veille du grand départ, cuisina plusieurs fournées de cookies. Elle en mit dans une boîte pour les amis de Mal, interdisant à celle-ci d'y toucher avant d'être arrivée à destination, et le reste dans le sac de pique-nique soigneusement rempli pour le trajet.

Mal n'avait jamais été autant maternée de toute son existence, et ça l'amusait énormément. Elle répéta un millier de fois à Evie que tout irait bien et qu'elle n'avait pas à s'inquiéter autant pour elle, et finalement les deux filles se séparèrent à l'arrêt de bus, sous la pluie.

C'était un peu bizarre de se dire qu'elle n'allait pas voir Evie, ses longs cheveux foncés, son sourire éblouissant et ses yeux bienveillants pendant plusieurs jours, alors que cela faisait plusieurs semaines que Mal ne voyait littéralement qu'elle, mais elle savait qu'elles allaient se retrouver, et que cette séparation ne pouvait leur faire que du bien à toutes les deux.

Evie allait enfin avoir l'occasion de discuter avec sa mère et, Mal l'espérait, de réparer suffisamment leur relation pour arrêter de se culpabiliser et de se punir pour cette histoire débile de Chine. Le fait que la mère d'Evie soit à l'origine de l'existence de ce week-end d'anniversaire l'avait fait remonter dans l'estime de Mal, qui souhaitait plus que tout ne pas se tromper en disant qu'elle aimait sa fille, même si c'était de manière étrange et pas forcément très saine. Et on ne pouvait pas simultanément aimer son enfant et continuer à le détruire. Passer du temps avec sa mère ne pouvait que faire du bien à Evie.

De son côté, Mal était assez impatiente de retrouver ses amis, Uma et Harry. Ces deux idiots avaient quelques années de plus qu'elle, mais ils avaient été les deux piliers les plus stables de sa vie avant Evie, et elle s'en voulait d'avoir disparu dans la nature sans laisser de trace. Elle n'était jamais restée aussi longtemps sans entrer en contact avec eux et elle espérait qu'ils ne s'étaient pas trop inquiétés pour elle.

Elle avait rencontré Uma quatre ans plus tôt, alors qu'elle n'avait que douze ans. L'autre fille, qui en avait tout juste quinze, était caissière dans une petite épicerie, et avait pris Mal sur le fait alors qu'elle faisait du vol à l'étalage. Après lui avoir flanqué la frousse de sa vie juste pour s'amuser, menaçant de prévenir sa mère et la police, elle lui avait montré comment voler correctement pour ne plus se faire prendre, et l'avait autorisée à emporter les articles dérobés sans les payer.

Déroutée par ce comportement, Mal y était retourné le lendemain pour la provoquer et perturber son travail, parce qu'elle ne concevait pas qu'on puisse être gentil avec elle et qu'elle voulait la voir se mettre en colère et la chasser, comme tout le monde l'avait toujours fait. Mais elle n'obtint rien de plus que le rire détonnant et communicatif d'Uma, qui finit par la prendre sous son aile après quelques jours.

C'est Uma qui enseigna à Mal la quasi-totalité de ses compétences de survie dans la rue. Elle lui apprit à voler, mais aussi où, quand et comment obtenir de la nourriture gratuite, comment se défendre, de qui se méfier, comment manipuler les autres et comment jouer de ses atouts pour parvenir à ses fins. Elle la présenta à Harry, son petit-ami, qui lui apprit à se battre et à manipuler un couteau, et ils devinrent tous les deux des sortes de mentors pour Mal, qui les admiraient et ne s'était jamais autant sentie en sécurité avec quelqu'un qu'elle ne l'était à leurs côtés.

Elle trouva d'ailleurs refuge chez Uma plusieurs fois, et cette dernière épongea ses larmes, écouta ses histoires et passa de longues heures à pester sur sa mère à sa place. Dès qu'il fut majeur, Harry s'acheta une caravane et Uma emménagea avec lui. Mal avait été tellement jalouse de leur liberté, mais ils lui avaient toujours promis que le jour où elle serait assez âgée et où elle se sentirait prête, ils l'accueilleraient volontiers.

Et ils avaient tenu parole. Ils l'avaient hébergé avec eux pendant plusieurs mois après sa fugue. Au début, ils avaient eu peur d'avoir des ennuis, si jamais la police partait à sa recherche. Après tout elle n'avait que quatorze ans. Mais personne ne l'avait jamais cherchée, très probablement parce que sa mère n'avait jamais pris la peine de signaler son départ à qui que ce soit. Mal était donc restée avec Uma et Harry, squattant leur caravane et participant comme elle pouvait pour les aider financièrement.

Mais une caravane, c'était petit et des tensions avaient forcément fini par apparaître. Sans compter qu'ils étaient jeunes et amoureux, et que Mal était comme une intruse dans leur vie de couple. Lorsqu'elle décida de partir, ils tentèrent de l'en dissuader, mais elle était têtue et ils savaient tous les trois qu'ils allaient finir par s'arracher les yeux si elle restait plus longtemps, alors ils la laissèrent prendre son envol, après lui avoir fait promettre de revenir fréquemment donner des nouvelles et montrer qu'elle était toujours en vie. Promesse qu'elle avait honorée, jusqu'à sa rencontre avec Evie.

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Uma avait travaillé jusqu'à 5h du matin, faisant le service de nuit dans le bar-restaurant qui l'employait actuellement. Cet horaire était plutôt cool grâce à la bonne humeur et aux pourboires généreusement offerts par les clients les plus éméchés, mais ça réduisait le temps qu'elle pouvait passer en compagnie d'Harry, qui travaillait de jour, et elle détestait ça.
Le seul avantage de l'absence d'Harry pendant la journée était qu'elle pouvait dormir autant qu'elle pouvait sans culpabilité.

Sauf quand quelqu'un se mettait à toquer contre la porte de leur caravane sans y avoir été invité.

Uma grogna dans son sommeil, maudissant cette interruption et tenta de l'ignorer, mais les coups se répétèrent encore et encore. Visiblement, quelqu'un avait vraiment envie de se faire étrangler.

Ce fut donc à moitié endormie, les vêtements froissés et les cheveux hirsutes qu'elle s'extirpa de son lit et se traîna jusqu'à la porte, prête à assassiner l'idiot qui avait osé la réveiller.

— Quoi ? grogna-t-elle en ouvrant violemment la porte, aussi désagréable que possible.

— Toujours aussi peu aimable à ce que je vois.

Peut-être était-ce à cause de la fatigue, ou à cause des vêtements tout propres et impeccables de la fille qui se tenait face à elle, ou encore à cause de ses cheveux blonds fraîchement lavés et sagement coiffés, mais Uma ne la reconnut pas tout de suite. Plissant les yeux de suspicion devant ce visage familier, il fallut quelques secondes à son esprit pour se désembuer.

— Bordel Mal, c'est toi ? s'exclama-t-elle finalement, complètement ahurie.

Le sourire goguenard et familier qui lui répondit suffit à confirmer l'identité de sa visiteuse et Uma sentit une bouffée de soulagement et de joie monter en elle. N'aimant pas l'idée que les voisins puissent les voir où les entendre, elle s'écarta pour que Mal puisse entrer dans la petite caravane. Celle-ci s'exécuta sans poser de question, habituée des lieux, mais dès qu'elle fut à sa hauteur, Uma en profita pour lui asséner une gifle sur l'arrière du crâne.

— Aouch ! protesta aussitôt Mal en la foudroyant du regard. Sérieusement ?

— J'étais persuadée que tu étais morte ou retenue en otage quelque part ! la sermonna Uma d'un ton sévère. Je te jure Harry était sur le point de me convaincre d'aller voir la police pour qu'ils lancent un avis de recherche. Je nous imaginais trouver ton cadavre ou te retrouver famélique dans une cave mais non, mademoiselle réapparaît comme une fleur, avec des vêtements neufs et les joues bien roses.

Mal, qui était allée s'asseoir près de l'unique petite table encombrée que possédait la caravane, laissa échapper un rire nerveux avant de se mettre à fouiller dans son sac.

— J'ai des cookies aussi, ajouta-t-elle en sortant la boîte préparée par Evie, la tendant à son amie avec un sourire vaguement repentant.

Plutôt que de la prendre et d'accepter cette forme d'excuses, Uma lui colla une autre gifle sur le crâne et Mal grimaça en se frottant la zone d'impact.

— Tu fais chier Uma, grogna-t-elle. Tu peux pas utiliser des mots comme tout le monde pour dire que je t'ai manqué ?

— Quand tu formuleras des excuses avec des mots, rétorqua Uma en lui dérobant la boîte des mains pour l'ouvrir sans la moindre délicatesse et enfourner l'un des biscuits dans sa bouche.

Immédiatement, elle écarquilla les yeux de surprise et de plaisir, se laissant tomber sur un siège libre.

— Putain mais c'est délicieux, s'exclama-t-elle en contemplant le contenu de la boîte comme s'il s'agissait d'un trésor. Où est-ce que tu as trouvé ça ?

— Si je réponds honnêtement, tu comptes encore me frapper ? marmonna l'adolescente en croisant les bras, boudeuse.

L'attention d'Uma quitta les cookies pour se poser sur Mal et l'observer attentivement.

Elle semblait aller bien. Vraiment bien. Elle avait passé tant de jours à s'inquiéter pour Mal, se demandant comment elle allait, où elle était, ce qu'elle faisait. Elle avait imaginé les pires scénarios possibles, et Harry avait dû la rassurer tellement de fois, lui rappelant à quel point leur petite protégée était têtue et débrouillarde. Il avait eu raison, apparemment.

En la voyant bouder ainsi, les joues légèrement gonflées, les sourcils froncés, ses mèches blondes dissimulant une partie de son visage, elle eut un flash de leur première rencontre, de cette petite fille qui avait tenté si maladroitement de voler une canette de soda et un paquet de chips, et de la manière dont elle avait clamé son innocence avec détermination malgré toutes les preuves qui prouvaient le contraire.

Uma avait vu tant de fois les yeux de Mal être hantés par la peur, par la tristesse, par la solitude. Elle avait été terrifiée de la voir revenir un jour, portant de nouvelles souffrances et de nouvelles blessures impossibles à cicatriser. Mais ce n'était pas le cas. Mal était là, les yeux brillants, le sourire aux lèvres, prête à bouder comme l'enfant qu'elle n'avait jamais pu être et qu'elle resterait pour toujours. Elle allait bien.

— Tu m'as manqué, prononça finalement Uma dans un souffle. J'avais peur de ne jamais te revoir.

Mal décroisa les bras et leva la tête pour la regarder, le visage remplit d'une douceur qu'il ne possédait pas avant, une douceur qu'elle avait acquise au contact d'Evie sans même le réaliser, et elle sourit à son amie.

— Je sais. Je suis désolée. Tu m'as manqué aussi.

Uma lui rendit son sourire puis décida que cet échange de bons sentiments était suffisant pour le reste de la journée et s'empara d'un autre cookie, se positionnant plus confortablement tout en mordant dedans.

— Tu vas me raconter où tu as disparu maintenant ?

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Uma lui avait demandé de raconter, alors Mal raconta. Sa rencontre avec Evie, la manière totalement inattendue et improbable dont celle-ci l'avait invitée à vivre chez elle, les pièces immenses, la nourriture en abondance, le confort et la sécurité. Elle parla d'Evie et de sa mère, sans trop en dire. Elle éluda volontairement les morceaux de la vie d'Evie qui ne concernait personne à part elle, mais s'attarda malgré elle pour décrire sa nouvelle amie, sa gentillesse, sa générosité, sa bienveillance.

Au début, Mal avait eu l'intention de présenter la situation comme si elle avait le contrôle, comme si elle se servait d'Evie pour avoir accès à un toit et à de l'argent, mais en parlant, elle réalisa qu'elle en était incapable. Elle ne pouvait pas mentir, et ne pouvait pas cacher tout ce qu'Evie avait apporté de positif dans sa vie. Elle ne voulait pas prétendre vivre avec elle que par nécessité, parce que la vérité était qu'elle aimait habiter avec Evie, et partager son quotidien. Et même si elle ne l'exprima pas avec ces mots, tout comme elle ne parla pas de leurs soirées cinéma, de toutes les fois où leurs doigts s'étaient retrouvés entrelacés et encore moins de la manière dont le sourire de son amie la faisait fondre de bonheur, une fois qu'elle eut terminé son récit, Uma la contempla avec un sourire moqueur et un regard que Mal ne parvint pas à déchiffrer mais qui la fit rougir malgré elle.

N'aimant pas cette impression, elle dévia la conversation, renvoyant la balle à Uma et lui demandant ce qu'il s'était passé depuis son départ.

Le récit de Uma fut plus anecdotique, ne faisant que récapituler les derniers changements d'emplois, les quelques disputes qu'elle avait eues avec Harry et les quelques problèmes qui rythmaient leur quotidien. Elle évoqua brièvement sa mère, qui l'avait contactée en prétextant être malade pour avoir un peu d'argent, mais ne s'attarda pas sur le sujet et dévia sur un autre beaucoup plus amusant, partageant les derniers scandales qui avaient éclaté sur le camping.

Les deux filles discutèrent pendant des heures, échangeant, racontant et se retrouvant comme au bon vieux temps. Elles furent toutes les deux surprises lorsque Harry rentra subitement, leur indiquant que c'était déjà le soir et que la journée avait filé sans qu'elles ne le réalisent.

De son côté, le garçon tomba des nues en découvrant Mal attablée dans sa caravane et, une fois remis de la surprise, lui offrit le même accueil que celui d'Uma, plus tôt dans la journée. Il lui asséna une gifle à l'arrière du crâne et l'assortit d'un long sermon plein de reproches. Puis, alors qu'elle boudait d'être ainsi réprimandée pour la deuxième fois en quelques heures, il alla chercher des bières dans le frigo et s'installa avec elles, exigeant un résumé des évènements.

— Notre petite Mal s'est entichée d'une princesse qui la laisse habiter dans son château, lui répondit simplement Uma avec un sourire railleur.

— Je ne me suis pas entichée d'elle ! protesta aussitôt Mal avec une expression indignée, mais les deux autres riaient déjà à ses dépens.

Et même s'il était loin de l'émerveiller de la manière unique dont le rire d'Evie l'émerveillait, ce son était familier et réconfortant à sa façon, et Mal sourit, portée par l'insouciance des retrouvailles.

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Mal et Evie avaient convenu que Mal resterait une semaine chez Uma, ce qui permettrait à son amie de sortir avec ses amis et de passer quelques jours avec sa mère en toute tranquillité. Mal était partie du principe que cela ne poserait pas de problème à Uma et Harry, premièrement parce qu'elle les connaissait et qu'elle savait qu'ils ne refuseraient pas, mais aussi et surtout parce qu'elle n'avait pas de moyen direct pour les contacter, l'empêchant de leur demander leurs avis.

Mais comme elle s'y attendait, ils acceptèrent volontiers de la laisser dormir chez eux, lui laissant une vieille couverture usée, un oreiller douteux et la banquette sur laquelle elle avait déjà passé tant de nuits par le passé.

Si la première soirée fut très agréable, Mal se rappela très vite pourquoi elle n'appréciait pas rester avec eux trop longtemps. Pourquoi avec eux, elle n'avait jamais eu ce sentiment de bien-être et de sécurité qu'elle éprouvait lorsqu'elle était avec Evie.

Harry et Uma, aussi sympathiques, enjoués, généreux et accueillants soient-ils, étaient instables. Aussi instable que Mal. Leurs vies n'étaient pas roses, et loin d'être faciles. Ils passaient leur temps à bosser et à essayer de se sortir de toutes les merdes que leurs parents leur avaient offertes. Ils étaient fous amoureux l'un de l'autre, mais se remettaient en permanence en doute, persuadés de ne pas être assez bien pour l'autre. Leur communication alternait constamment entre de grands rires aux éclats et des accusations insidieuses.

Mal les appréciait réellement, et avec Evie, ils étaient sans aucun doute les personnes les plus importantes de sa vie, mais leur quotidien était chaotique et dangereux, et dès le troisième jour passé avec eux, à les regarder partir travailler, rentrer épuisés et se disputer pour des broutilles, elle se rendit compte qu'elle ne se sentait pas à sa place.

Elle était assise devant la caravane et les écoutait crier l'un sur l'autre, à propos d'argent qu'Uma aurait accepté de la part d'un inconnu au bar, et elle réalisa qu'elle ne voulait pas rester ici. Elle ne voulait pas retrouver ce mode de vie et absorber toute la négativité qui s'en dégageait. Même si c'était involontaire de leurs parts, elle ne voulait pas se laisser impacter par la vie de ses amis, et sombrer avec eux dans une communication malsaine et pesante. Elle n'était pas prête. Elle voulait retourner chez Evie, à l'abri du monde, à l'abri des dangers, à l'abri du malheur.

Alors, dès le lendemain, alors qu'Harry était parti travailler et que Uma dormait, récupérant de sa nuit de service, Mal rassembla ses affaires en silence, posa la liasse de billets qu'Evie lui avait donné sur la table, et quitta la caravane, sans un revoir. La prochaine fois qu'elle les reverrait, ils lui passeraient sans doute un nouveau savon pour s'être enfuie ainsi, mais pour l'instant ça n'avait pas d'importance.

Elle alla faire un tour au centre-ville, dérobant quelques bricoles dans les magasins, et sauta ensuite dans le premier bus qu'elle réussit à attraper, direction chez Evie.

Elle savait que c'était stupide parce que son amie ne serait même pas là, mais elle n'aurait qu'à aller se cacher dans sa chambre et patienter jusqu'au départ de la mère d'Evie. Après tout, la moitié de la semaine s'était déjà écoulée, cela ne serait pas bien long.

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Mal n'aimait pas l'idée de posséder une clé de la maison d'Evie. Rester seule parce que son amie partait en cours était une chose, mais être libre de sortir et de rentrer quand elle le voulait et comme elle le voulait était une responsabilité qu'elle n'était pas sûre de vouloir assumer. Mais, devinant qu'Evie allait insister et ne pas lâcher l'affaire, elle s'était contentée de prendre le trousseau de clés - qui était assorti d'une petite fraise en plastique - pour le glisser au fond de son sac avec l'intention de ne jamais l'en sortir.

A cet instant précis, alors qu'elle retournait chez Evie en sachant qu'Evie n'y était pas, Mal était bien contente que son amie ait pensé à lui fournir cette clé, et de ne pas avoir été assez stupide et bornée pour la refuser.

Alors qu'elle déverrouillait la porte pour pénétrer dans la maison calme et vide, elle se sentit un peu comme une cambrioleuse, mais chassa bien vite cette pensée de son esprit. Ce n'était pas comme si elle planifiait de faire quoique ce soit de mal, et si elle l'avait pu, elle aurait déjà prévenu Evie de son retour. Vivre sans aucun moyen de communication n'était pas facile, mais, contrairement aux clés, Mal refusait catégoriquement de laisser son amie lui offrir un téléphone ou quoique ce soit de similaire. A part pour des occasions exceptionnelles, elle n'avait personne d'autre qu'Evie à contacter, et Evie était presque toujours avec elle.

Alors qu'elle se déplaçait dans la maison, allant aux toilettes puis ouvrant les placards de la cuisine à la recherche de quelque chose à grignoter, Mal commença à noter des détails étranges. Hormis la pile de cadeaux qui se trouvait sur la table du salon - et qui avaient probablement été offerts à Evie par ses camarades de classe - aucun de ces détails n'était vraiment inhabituel, mais justement ils étaient trop habituels, et n'auraient pas dû être là. Comme le manteau de son amie, qui se trouvait au porte manteau. Et sa paire de chaussures favorites, abandonnée près de l'escalier. Et finalement son sac à main, celui que des semaines plus tôt, Mal avait voulu voler, sur la table basse du salon.

L'estomac de Mal se tordit, pris d'un mauvais pressentiment. Mais c'était irrationnel, et stupide. Evie avait attendu cette sortie avec sa mère depuis si longtemps, elle avait sans doute utilisé des accessoires plus prestigieux, autres que ceux qu'elle utilisait tous les jours. N'est-ce pas ?

Oui mais...Il n'y avait que les affaires d'Evie. Absolument rien qui indiquait une deuxième présence dans la maison, alors que sa mère était supposée être restée deux jours avec elle, avant qu'elles ne partent ensemble, le matin même. C'était le plan. Mal le savait, parce que Evie l'avait répété en boucle, pépiant d'enthousiasme. Elle s'était montrée tellement impatiente. Surexcitée. Tout simplement heureuse.

Mal monta les marches deux par deux, le cœur serré d'appréhension et de crainte. Elle ne s'attarda pas dans le couloir, identique à ce qu'il avait toujours été et se jeta presque sur la porte de la chambre d'Evie, l'ouvrant en grand.

Et son cœur éclata en mille morceaux alors qu'Evie se redressait dans son lit pour la regarder, interloquée de la voir débarquer.

— Mal ? bredouilla-t-elle en clignant des paupières, comme pour s'assurer qu'il ne s'agissait pas d'une illusion.

Sa voix était cassée, usée par des heures passées à pleurer. Elle était recroquevillée sur son lit, les vêtements froissés et les cheveux en bataille alors que ses yeux rouges étaient posés sur Mal, incertains, et hurlant de détresse.

Mal n'hésita même pas une seconde et se précipita vers elle, grimpant sur le lit pour la prendre dans ses bras. Evie flancha au contact mais ne la repoussa pas. Au contraire elle se blottit contre elle, prenant le réconfort qu'elle lui apportait.

— Evie. Qu'est-ce qu'il s'est passé ?