A cet instant, Mal détestait tout ce qu'il était possible de détester.
Elle détestait voir Evie dans cet état, recroquevillée dans son lit, pleurant encore et encore malgré toutes ses tentatives pour la calmer.
Elle détestait l'imaginer ainsi pendant des heures, des jours peut-être, complètement seule.
Elle détestait ne pas savoir depuis combien de temps Evie pleurait exactement, tout comme elle détestait ne pas savoir à quand remontait la dernière fois qu'elle avait dormi. Ou mangé. Surtout mangé.
Elle détestait ne pas être revenue plus tôt, même si elle ne savait pas.
Elle détestait avoir dû partir, pour commencer.
Mais plus que tout, Mal détestait la mère d'Evie. Cette femme à qui elle avait accordé le bénéfice du doute, et qui n'avait pas été à la hauteur. Jamais elle n'aurait dû tomber dans le panneau, jamais elle n'aurait dû lui faire confiance au point de lui confier Evie. Mal aurait dû rester sur ses gardes. Elle aurait dû rester à proximité. Elle aurait dû mieux veiller sur Evie, la protéger, et lui épargner cette souffrance supplémentaire.
Mal n'aurait pas cru que c'était possible, mais à cet instant précis, elle détestait la mère d'Evie plus qu'elle ne détestait sa propre mère, et de la même manière dont elle ne laisserait jamais sa mère s'approcher de quelqu'un qu'elle aimait, elle se promit de ne plus jamais laisser la mère d'Evie approcher celle-ci, et certainement pas la blesser davantage.
Et même si elle savait que c'était une promesse impossible, elle se la répéta en boucle dans sa tête, tout en caressant doucement les cheveux de son amie qui hoquetait en somnolant, trop épuisée pour continuer à pleurer mais incapable de s'endormir.
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Evie avait finalement réussi à s'assoupir, mais ce fut pour se réveiller en pleurant à peine vingt minutes plus tard. Mal l'avait laissée faire, patiente et impuissante, avant de finalement lui apporter un verre d'eau, et profiter de la voir un peu plus calme pour redemander ce qu'il s'était passé, exactement.
La voix rauque et fatiguée, Evie lui raconta que sa mère avait appelé, pour la prévenir qu'elle avait une surcharge de travail inattendue, et qu'elle ne pourrait pas venir comme prévu passer quelques jours avec elle, mais qu'elles se rejoindraient au spa, qu'elle s'arrangerait pour être là. Puis, quelques heures seulement avant qu'Evie ne quitte la maison pour suivre ce nouveau plan, son téléphone avait retenti de nouveau, et sa mère lui avait annoncé ne pas pouvoir venir du tout. Elle avait du travail important, qu'elle ne pouvait pas négliger. Evie était grande maintenant, elle pouvait comprendre.
Alors Evie avait compris, répondu que ce n'était pas grave, et raccroché.
Mal n'obtint pas plus d'information, et lorsqu'elle se risqua à demander quand Evie avait mangé pour la dernière fois, celle-ci ne répondit rien, se murant dans le silence. Avec douceur mais fermeté, Mal lui avait alors suggéré de se reposer un peu pendant qu'elle descendait lui préparer un petit quelque chose à grignoter, et Evie n'avait pas protesté, se blottissant contre son oreiller, son fidèle pingouin en peluche à portée de main.
Mal avait fait simple et efficace, préparant du thé et des croque-monsieur qu'elle disposa grossièrement sur un plateau. Elle savait que convaincre Evie d'avaler quelque chose allait être difficile, et elle s'attendait presque à la trouver en train de faire semblant de dormir pour y échapper, mais lorsque Mal revint dans la chambre, Evie se redressa aussitôt, soulagée de la voir.
Sans un mot, Mal posa le plateau sur sa table de nuit et tendit un croque-monsieur à son amie. Celle-ci secoua faiblement la tête, et Mal se mordit la lèvre sans savoir quoi faire. Elle voulait insister mais elle ne voulait pas la forcer, surtout quand elle voyait l'ombre de tristesse et de désespoir dans son regard, et l'absence de son sourire.
— Bois au moins une tasse de thé ? demanda-t-elle d'une voix presque suppliante. J'ai mis un peu de miel dedans.
Evie sembla hésiter, mais finit par prendre la tasse que Mal lui tendait, et pressa ses doigts autour tout en inspirant l'odeur et la chaleur qui s'en dégageaient.
— Elle me déteste.
Ça n'était qu'un murmure, mais c'était aussi la première chose qu'elle prononçait depuis un long moment, et Mal était à la fois soulagée et horrifiée de l'entendre.
Mais elle ne dit rien, laissant Evie continuer, parce qu'elle se doutait qu'il y avait plus, et que c'était mieux dehors que dedans. Et puis aussi parce qu'elle n'avait pas vraiment d'arguments pour la contredire.
— Ce n'est pas nouveau, continua Evie, toujours dans un murmure, les yeux fixés sur le contenu de sa tasse, comme si elle se parlait à elle-même. Elle m'aimait quand j'étais petite, mais avec le temps, elle a arrêté. Probablement quand elle a réalisé que je n'étais pas à la hauteur de tout ce qu'elle attendait de moi.
Mal s'approcha d'elle, se laissa tomber sur le lit et posa sa main sur l'épaule d'Evie, qui ne réagit même pas, perdue dans ses pensées et sa tristesse.
— J'ai vraiment essayé tu sais, prononça-t-elle, et Mal fut soulagée d'entendre qu'elle s'adressait à elle et qu'elle avait au moins conscience de sa présence. J'ai passé toute ma vie à travailler si dur, pour ne pas la décevoir. Pour qu'elle soit fière de moi. Fière de pouvoir me présenter comme étant sa fille. Tout ce que je voulais c'était...qu'elle m'aime.
Les larmes s'étaient remises à couler le long de ses joues, des larmes remplies d'amertume et de tristesse, et Mal posa sa tête contre son épaule, ne sachant pas ce qu'elle était supposée faire, et encore moins ce qu'elle était supposée répondre, mais elle s'y hasarda tout de même, sans réfléchir, parce qu'elle voulait juste qu'Evie aille mieux.
— Je crois qu'elle t'aime quand même.
Un petit rire secoua le corps d'Evie, ou peut-être était-ce un sanglot, ou un mélange des deux.
— Je pensais que tu allais la détester.
Cette fois ce fut à Mal de laisser échapper un rire, avant de fermer les yeux, inspirant l'odeur d'Evie, se rappelant à quel point elle était fabuleuse. Exceptionnelle. Il était impossible de ne pas l'aimer.
— Je la déteste. Je la déteste si fort qu'il vaut mieux pour elle que je ne la croise pas avant longtemps. Mais c'est justement pour ça que tu dois me croire.
Evie ne répondit pas, se contentant d'expirer doucement, et Mal fut contente de réaliser qu'elle avait cessé de pleurer, alors elle continua de parler.
— Je ne suis pas une spécialiste en mères qui aiment leur enfant, loin de là, mais je m'y connais plutôt bien en mère qui déteste leur gosse. Je l'ai vécu toute ma vie, et ce n'est pas ce que je vois chez toi. Ce n'est pas ce que je ressens quand tu parles de ta mère, ou quand je vois sa manière d'agir. Je ne dis pas qu'elle agit bien, pas du tout, mais...je pense qu'elle t'aime. De la mauvaise façon, mais elle t'aime.
— Vraiment ? murmura Evie d'une voix triste.
— Et même si elle avait cessé de t'aimer, ce serait sa faute à elle. Parce qu'il y a tellement de raison de t'aimer, Evie. Tellement.
A cet instant, Mal se tut, et comme Evie ne répondit rien, le silence s'installa dans la pièce alors qu'elles étaient collées l'une à l'autre sur le lit d'Evie. Et puis celle-ci se retourna doucement, et adressa à Mal un regard rougi, gonflé et encore un peu humide, mais dégagé de son voile de tristesse pour à nouveau afficher sa douceur habituelle. Et sans un avertissement, elle déposa un baiser sur la joue de Mal, qui écarquilla les yeux de surprise.
— Merci Mal, lui chuchota Evie. Merci d'être là.
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Sous l'insistance de Mal, Evie avait fini par boire l'entièreté de la tasse de thé, et par avaler un demi croque-monsieur. Ce n'était pas grand-chose, mais c'était mieux que rien, et Mal s'en contenta pour l'instant. Au bout d'un moment sans trop savoir quoi dire ou faire, Evie lui demanda de lui raconter son voyage. Alors Mal lui raconta, et pour la première fois elle lui parla de Uma et de Harry, et d'à quel point ils étaient importants pour elle. Elle mélangea des anecdotes passées et celles des derniers quelques jours, sans trop de logique ni de sens, mais ce n'était pas grave, elle devait juste parler pour aider Evie à se changer les idées, et elle fut contente de la voir sourire à certaines des bêtises qu'elle racontait, et puis de la fermer ses yeux de plus en plus fréquemment, pour finalement ne pas les rouvrir, cédant à la fatigue physique et émotionnelle.
Mal n'interrompit pas tout de suite son récit, ralentissant simplement son débit de parole petit à petit, pour finalement se taire et la regarder dormir sans bouger. Elle avait peur de faire un mouvement ou un bruit qui risquerait de la réveiller, et resta donc immobile, attendant patiemment d'être certaine qu'Evie dormait d'un sommeil profond et, elle l'espérait, réparateur.
Le plus silencieusement possible, elle descendit au rez-de-chaussée et se mit à faire les cent pas dans la maison, se retenant de cogner le mur ou n'importe quoi d'autre, évacuant sa rage et son bouillonnement intérieur en tournant en rond avec fureur.
Les anniversaires étaient importants. Mal le savait. Elle le savait parce que quand elle était enfant, elle avait passé des heures entières à attendre que sa mère se souvienne que c'était le sien. Elle avait passé des journées entières à espérer un gâteau, un sourire, un cadeau. Elle les avait rarement obtenus. Avec les années, elle avait fini par réaliser que sa mère n'oubliait pas la date. Elle s'en foutait, tout simplement.
Tout comme la mère d'Evie avait décidé de s'en foutre cette année.
La colère qui bouillonnait en Mal était énorme. Elle avait vu la manière dont les yeux d'Evie brillaient d'excitation et d'impatience lorsqu'elle parlait de cette sortie avec sa mère. Elle l'avait écoutée babiller à ce propos pendant des heures, et la joie qui émanait d'elle avait été tellement communicative que Mal elle-même s'était retrouvée impatiente de l'entendre lui raconter comment ça s'était passé.
Tout ça pour rien. Juste pour décupler la tristesse et la déception.
Le manque affectif et le besoin de reconnaissance d'Evie étaient tellement énorme que n'importe qui pouvait le voir. Elle serait prête à n'importe quoi pour obtenir l'attention et l'approbation de sa mère. Et celle-ci lui offrait tellement peu, l'obligeant à se nourrir de miettes. A s'affamer avec des miettes.
Mal savait exactement ce que ressentait Evie. Leurs situations étaient à la fois si différentes et si similaires que c'était douloureux pour elle de voir son amie dans cet état, douter d'elle-même, de sa valeur, de qui elle était.
Parce qu'Evie était une personne exceptionnelle. Remplie de gentillesse et de générosité, douce et élégante, intelligente et vive d'esprit. Toujours prête à rendre service mais jamais à se laisser marcher sur les pieds. Evie avait la tête sur les épaules et le cœur sur la main, ce qui faisait d'elle la personne la plus incroyable que Mal ait jamais rencontrée.
Et il était hors de question qu'elle laisse cette personne passer son anniversaire triste et seule, à pleurer dans son lit. Evie méritait bien mieux que ça.
Mal était loin d'avoir un quelconque talent en cuisine. Elle avait passé l'essentiel de sa vie à se nourrir de boîtes de conserve, et elle n'avait plus touché à un four depuis bien longtemps. Mais malgré tout, il y avait quelques trucs dans lesquels elle se spécialisait, et les brownies ultra chocolatés en faisaient partie.
C'était étrange de retrouver ces gestes familiers et pourtant si lointains, de casser des œufs, mélanger de la pâte et beurrer un moule. Envahir cette cuisine qui n'était pas vraiment la sienne avait une saveur particulière, presque agréable, et très vite Mal fit comme chez elle, entassant de plus en plus de vaisselle sale dans l'évier avant d'affronter le four, bien décidée à le dompter.
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Mal n'était pas douée pour préparer des surprises, pour faire de jolies préparations, pour harmoniser les couleurs et la décoration. Ce n'était pas son truc, elle trouvait ça inutile et stupide. Mais ce manque d'intérêt et de compétence ne l'empêchèrent pas de faire une bonne dizaine d'allers-retours entre la cuisine et la chambre d'Evie. Après avoir débarrassé le bureau de celle-ci le plus silencieusement possible, déposant ses livres, devoirs et autres envahisseurs sur le sol, elle le transforma en table et y étala serviettes, assiettes et verres.
Elle fouilla les tiroirs de la cuisine, ne trouva pas de ballons, et décida de créer des guirlandes elle-même à l'aide de feuilles de papier coloré. Elle s'appliqua et les disposa dans les chambres de son amie, toujours endormie, avant de monter les cadeaux encore emballés qui s'entassaient sur la table du salon, les disposant autour du bureau. Elle prépara également du popcorn, qu'elle répartit dans deux petits bols, et alla chercher un paquet de bonbons à la fraise, unique survivant de ses victuailles pour le trajet du retour, et les disposa sur le bureau, n'importe comment, sachant qu'Evie n'y toucherait pas, mais persuadée que leur présence allait rendre l'ensemble plus joyeux.
Au cours de sa fouille pour les ballons, elle parvint à dégoter des bougies et une boîte d'allumettes, et les disposa du mieux qu'elle put sur son brownie au chocolat avant de le monter à l'étage et de le poser en plein centre du bureau, pièce maîtresse de son petit aménagement.
La boîte d'allumettes dans la poche, elle se recula pour admirer le résultat, et fut plutôt satisfaite d'elle-même. Ce n'était pas digne d'un magazine de décoration, mais c'était suffisamment correct pour lui plaire, et si possible plaire à Evie.
Il ne restait plus qu'à attendre que celle-ci se réveille.
Ravalant son impatience et se retenant d'aller la secouer, Mal allait chercher son carnet de dessin et s'installa directement sur le sol de la chambre, profitant de cette occasion pour faire ce qui la titillait depuis un instant, et se mit à griffonner les contours du portrait de son amie, belle princesse endormie au milieu des couvertures.
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Avant même qu'Evie n'ouvre les yeux, alors que son esprit vaseux n'avait pas encore eu le temps de se réveiller suffisamment pour réorganiser ses idées et ses souvenirs, ni même lui fournir les informations de base comme la date et l'heure, une immense chape de tristesse s'abattit sur elle. Son cœur se comprima, sa gorge se noua et ses yeux pourtant encore fermés s'humidifièrent instantanément.
La solitude et le désespoir l'étreignirent et d'un coup, elle se rappela. Ses poings se serrèrent autour de son oreiller encore humide de toutes les larmes qu'il avait absorbées et elle chercha à prendre une grande inspiration, comme si ça pouvait la sauver et l'empêcher de se noyer.
Si la bouffée d'air ne lui apporta pas grand-chose, la main de Mal qui se posa sur la sienne parvint à la tirer à la surface et Evie ouvrit brusquement les yeux pour se retrouver face au regard inquiet de son amie.
— Est-ce que ça va ? lui demanda-t-elle, clairement concernée, et le cœur d'Evie se serra dans un mélange de culpabilité et de plaisir en sachant que Mal se préoccupait d'elle.
— Je ne sais pas, prononça-t-elle, la bouche encore pâteuse de sommeil et les idées encore trop confuses pour savoir si elle voulait mentir ou dire la vérité face à cette question.
La main de Mal pressa la sienne avant de la lâcher, pour revenir un instant plus tard, lui tendant un verre d'eau. Evie le prit, reconnaissante, et le but goulûment. Elle ne s'était jamais sentie aussi déshydratée, mais elle n'avait jamais autant pleuré non plus.
— Ne replonge pas trop vite dans tes idées sombres, j'ai quelque chose à te montrer d'abord, lui dit Mal avec un sourire indéchiffrable.
Evie la regarda confuse, mais avant qu'elle ne puisse poser la moindre question, le verre vide lui fut confisqué et posé sur sa table de nuit, et les doigts de Mal se refermèrent à nouveau autour des siens, non pas pour la réconforter mais pour l'entraîner hors du lit. Evie se laissa faire parce qu'elle n'avait pas la force de protester, et pas l'envie de contrarier Mal, mais ne put s'empêcher de grimacer légèrement en réalisant que la jolie robe qu'elle avait choisie exprès pour passer la journée avec sa mère et qu'elle n'avait pas pris le temps de retirer était chiffonnée, froissée, poisseuse de transpiration et de larmes. Elle devait être hideuse et ridicule, et même si Mal ne fit aucun commentaire, Evie ne put s'empêcher de penser à ses cheveux qui devaient être dans un pire état encore, et elle détestait se sentir aussi négligée et pathétique. Pourtant elle ne se sentait pas la force de faire quoique ce soit pour y remédier, parce que à quoi bon ? Ce n'était pas comme s'il y avait quelque chose à fêter.
— Joyeux anniversaire !
La voix de Mal la tira de ses pensées et elle réalisa qu'elles n'avaient même pas quitté sa chambre, s'arrêtant devant son bureau, sauf que tous ses cours avaient disparus pour laisser place aux cadeaux que ses amis lui avaient offerts, à des bonbons dispersés n'importe comment et à deux petits bols remplis de popcorn. Au milieu de tout ça trônait un gâteau au chocolat, et juste au-dessus, accrochée au mur, il y avait une guirlande violette et bleue, fabriquée maison.
Evie resta stupéfiée, immobile, perplexe, mettant un instant à réaliser que tout ça lui était destiné. Puis le sentiment de tristesse et de solitude se dissipa un peu à l'intérieur d'elle, et elle pressa doucement la main de Mal contre la sienne.
— Merci, chuchota-t-elle dans un souffle reconnaissant.
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Evie avait demandé quelques minutes pour prendre une douche et se changer, et Mal en avait profité pour faire pareil de son côté. Une fois propres et présentables, les deux filles se réunirent à nouveau dans la chambre d'Evie, et Mal décida qu'il était temps d'allumer les bougies et de déguster le gâteau.
Evie obtempéra sans broncher, soufflant pour éteindre les flammes alors que Mal chantonnait moqueusement, et ne protesta pas lorsque celle-ci lui servit une grosse part de brownie. Oui ce gâteau semblait beaucoup trop chocolaté, gras, sucré et probablement bourratif mais Mal l'avait préparée pour elle et il était hors de question qu'elle décline une attention aussi adorable.
Alors elle prit une bouchée généreuse, et fut surprise de ne pas sentir le moindre écœurement. Au contraire, une explosion de chocolat envahit sa bouche, agréable et réconfortante, et elle sourit à Mal qui, juste en face d'elle, avait déjà engloutit la moitié de sa part et lui sourit fièrement en réponse, la bouche constellée de miettes et de chocolat.
— Je ne savais pas que tu savais te servir d'un four, la taquina Evie en prenant une nouvelle bouchée de son gâteau.
— Je ne t'ai pas encore dévoilé tous mes talents, répondit Mal avec un clin d'œil et Evie rit doucement.
Subitement, ses soucis et ses peines avaient disparu, se cachant dans un coin de sa tête, écrasés par le plaisir du moment présent. Ici, bien à l'abri dans sa chambre, vêtue tout simplement, sans maquillage, les cheveux grossièrement attachés, avec Mal pour seule compagnie, elle pouvait déguster le gâteau le plus sucré qu'elle avait jamais mangé, assise sur son lit, sans se préoccuper de salir ses draps ou non, et offrir à son anniversaire un délicieux goût d'interdit. Et histoire de pousser le plaisir encore plus loin, elle déroba l'un des bonbons à la fraise posé sur l'assiette de son amie et le glissa dans sa bouche, juste avant de tirer la langue en réponse à l'expression ahurie de Mal.
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Mal avait visiblement décidé de prendre les commandes du déroulement de la journée, et une fois le gâteau terminé, elle décréta que c'était le moment des cadeaux. Evie n'eut d'autres choix que d'obéir, ouvrant un par un les paquets que ses camarades de classe lui avaient offerts, lui ordonnant de ne pas les ouvrir avant le jour J. C'était, pour l'essentiel, des babioles, des accessoires de mode, des petites attentions gentilles ou des blagues amusantes. Rien d'extraordinaire mais c'était suffisant pour la faire sourire, et elle passa un long moment à envoyer des messages de remerciement à tout le monde pendant que Mal s'était approprié un casse-tête reçu pour l'occasion, l'observant sous toutes les coutures avec défiance.
Après avoir discuté un peu avec ses amis par message, heureuse de ne pas avoir à mentir lorsqu'elle affirmait passer une bonne journée, Evie se tourna vers Mal, penchant la tête avec curiosité.
— C'est quoi la suite du programme ?
Mal leva les yeux sur elle et pinça les lèvres avant de répondre.
— Tu n'as pas terminé d'ouvrir tes cadeaux.
— Si, j'ai fini ?
— Non, il en reste un.
Certaine d'avoir tout déballé, Evie porta son attention sur le bureau, le parcourant du regard, cherchant un cadeau oublié.
— Non Mal, je t'assure que j'ai tout...
Elle s'interrompit lorsque son regard fut à nouveau sur Mal, qui lui tendait un petit paquet bleu, le regard fuyant.
Instantanément, un sourire se dessina sur les lèvres d'Evie et elle tendit la main pour s'emparer de cet ultime cadeau, dont l'emballage consistait en une simple feuille de papier grossièrement repliée sur elle-même et maintenue avec du scotch. Le résultat final était suffisamment petit pour tenir dans la paume de sa main, lui donnant la sensation de détenir un petit trésor.
— Tu n'avais pas besoin de me faire un cadeau, murmura-t-elle en le caressant du bout des doigts.
Aussi petit et maladroit soit-il, l'attention était adorable et elle mentirait si elle prétendait que cela ne lui faisait pas énormément plaisir.
— Tais-toi et ouvre-le, marmonna Mal, visiblement mal à l'aise.
Evie ne se le fit pas répéter deux fois, glissant son doigt dans une fente, faisant sauter les morceaux de scotch et déchirant le papier. Une sorte de cordon bleu fit son apparition et il lui fallut un instant pour réaliser que non, ce n'était pas un cordon.
C'était un bracelet.
Avec une douceur infinie elle le tira de son emballage pour l'observer plus attentivement. Il était en tissu, visiblement fait mains parce qu'il était rempli de minuscules imperfections qui se noyaient dans l'entrelacement de fils bleus et violets. En l'agitant, elle réalisa que le bleu, largement dominant, était constellé de paillettes. Cet ultime détail lui arracha un sourire plein de tendresse alors qu'elle levait les yeux sur Mal.
— Merci Mal, je l'adore.
— Tu n'as pas besoin de prétendre tu sais. Je sais que c'est ridicule et que ça ne vaut pas un vrai bijou en or ou je sais pas quelle matière hyper chère. En plus il y a plein d'endroits où je me suis ratée. Mais je voulais vraiment t'offrir quelque chose alors...
— C'est parfait, la coupa Evie d'une voix douce. Tu peux m'aider à le mettre ?
Mal la regarda sans réagir pendant un instant, cherchant une trace de mensonge dans son visage avant de finalement acquiescer et prendre délicatement le bracelet pour lui passer autour du poignet.
— Où as-tu trouvé les fils pour faire ça ? s'enquit Evie avec curiosité.
— Je les ai achetés.
— Achetés ? Avec quel argent ?
Même si elle n'était pas accusatrice, sa voix avait trahi sa suspicion, et l'expression de Mal se ferma légèrement.
— Je ne t'offre pas un cadeau volé.
— Je n'ai jamais dit ça.
— Presque.
L'ambiance s'était brusquement refroidie, et Evie sentit la culpabilité monter en elle en voyant l'expression renfrognée mais surtout blessée sur le visage de son amie.
— Je suis désolée Mal. Je ne voulais pas t'accuser de quoi que ce soit. J'étais juste curieuse. Mais tu as raison je n'aurais pas dû poser de question. Merci pour ce cadeau.
Mal ne réagit pas, conservant son expression mécontente. Evie posa alors sa main sur la sienne et la pressa gentiment.
— Allez Mal. C'est mon anniversaire. Ne boude pas s'il te plaît.
— Je ne boude pas, protesta-t-elle d'une voix boudeuse.
Evie lui décocha un sourire, amusée par cet échange qui était devenu presque un rituel entre elles. Un silence s'installa alors que Mal continuait à faire la tête, plus par principe qu'autre chose, mais Evie apprécia l'instant quand même, caressant son bracelet du bout des doigts en l'admirant.
— Hey, Evie ?
La voix de Mal s'était manifestée dans un murmure, comme si elle portait un secret important.
— Oui Mal ?
— Tu l'aimes vraiment ?
Les yeux d'Evie se posèrent sur le visage de son amie, duquel toute trace de bouderie avait disparu, ne laissant place qu'au doute et à la peur. Elle esquissa un sourire rempli de tendresse.
— Je l'adore. Je ne l'enlèverai jamais.
Le soulagement apparut sur le visage de Mal, mais fut très vite effacé par une nouvelle vague d'hésitation.
— Hey, Evie ? appela-t-elle à nouveau.
— Oui Mal ? répéta Evie d'un ton amusée.
— Tu trouverais ça stupide si je te disais que je m'en suis fait un aussi ?
Evie pencha la tête sur le côté, intriguée.
— C'est le cas ?
Mal pinça les lèvres et détourna les yeux, cherchant visiblement à conserver sa fierté.
— Peut-être.
— Et bien, si c'est vraiment le cas, j'aimerais en avoir la preuve.
Mal lui adressa un sourire fier en entendant la pointe de défi dans sa voix, et releva aussitôt sa manche pour dévoiler un bracelet similaire à son poignet, en un peu plus raté et beaucoup plus violet.
Le sourire d'Evie était incandescent à présent alors qu'elle plaçait son propre poignet à côté de celui de son amie.
— Bleu et violet et violet et bleu hein ? commenta-t-elle.
— Ce sont nos couleurs après tout, répondit Mal en lui rendant son sourire.
