Aujourd'hui c'est l'anniversaire de la personne qui m'a (involontairement) soufflé l'idée de nommer cette fic Milkshake. Ce titre est toujours un peu étrange et uniquement issu de ma folie personnelle, mais il continue à me faire sourire et penser à toi. Si tu savais à quel point ça me fait plaisir de savoir que tu me lis et que tu es toujours là au chapitre 13 Joyeux anniversaire ma Valentine adorée !
L'anniversaire d'Evie, en plus de marquer une nouvelle année d'existence et de possibilités, marquait aussi le début des vacances de printemps, et les deux filles passèrent les jours qui suivirent collées l'une à l'autre en permanence. Evie n'avait plus à aller à l'école et Mal acceptait désormais toutes les sorties qu'elle lui proposait sans rechigner.
Du petit-déjeuner au coucher, elles restaient ensemble, partageant les repas, les tâches ménagères, les moments de révision et surtout les activités. Elles profitèrent du beau temps pour aller se balader aussi souvent que possible, aller faire du shopping et déguster des glaces.
Si Mal faisait des efforts pour se socialiser et sortir - le cinéma fut un moment particulièrement difficile à passer, mais elle passa toute la séance avec la main d'Evie par-dessus la sienne et fut récompensée par le plus gros sceau de popcorn qu'elle avait jamais vu - Evie, de son côté, faisait de sérieux efforts par rapport à la nourriture. Mal veillait à ce qu'elle ne saute plus le moindre repas, même si elle ne faisait que picorer, et l'encourageait à tester de nouvelles choses. Ainsi, aux milkshakes, aux glaces et au popcorn grignoté devant la télévision vinrent s'ajouter des gaufres achetées à un marchand ambulant, une tarte délicieuse achetée dans une boulangerie (même si ce fut Mal qui en dévora la majorité), un hamburger attablées au restaurant et même une portion de frites, partagé entre elles deux. Elle se découvrit même une passion pour les beignets à la myrtille, sans oser l'avouer, mais Mal vit la manière dont ses yeux étincelèrent de plaisir, et lui laissa le sien avec un sourire.
En dehors de la nourriture, Evie changea aussi sa relation avec sa mère. Motivée par la présence et l'assurance de Mal, elle tenta petit à petit de mettre des distances, de se sentir moins dépendante de son attention. La première fois que sa mère appela, après son anniversaire, elle ne décrocha pas. La fois suivante non plus. Puis elle reçut un message lui ordonnant de décrocher, et elle n'eut plus le choix, réceptionnant une remontrance plutôt que des excuses. Mais elle plaçait désormais moins d'espoir dans ces coups de fil, les ignorant ou les repoussant de plus en plus souvent, et ne les laissant plus l'affecter. Elle n'y parvenait pas toujours, et Mal la surprenait de temps en temps en train de pleurer dans sa chambre ou dans la salle de bain, tout comme il lui arrivait encore trop souvent de s'attabler sans le moindre appétit, mais elle essayait, et c'était déjà beaucoup.
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Les sourcils légèrement froncés, Evie parcourut la foule du regard à la recherche de Mal qui avait disparu. Encore. Cette fille était pire qu'un courant d'air. Un instant elle marchait juste à côté d'elle, et l'instant d'après elle s'était envolée. Laissant échapper un soupir, Evie alla s'asseoir sur un muret, sachant que Mal n'allait pas tarder à réapparaître d'elle-même, comme à chaque fois.
Et effectivement, une poignée de minutes plus tard, elle surgit de nulle part, un bonnet noir sur la tête. Et Evie en était certaine, elle ne possédait pas ce bonnet la dernière fois qu'elle l'avait vu, c'est à dire même pas dix minutes plus tôt.
— Tu l'as volé ? demanda-t-elle en pinçant les lèvres.
Mal ne semblait même pas gênée ou coupable alors qu'elle paradait fièrement avec son bonnet sur la tête.
— Il est cool hein ? Il a même des petites cornes de dragon !
Evie jeta un regard suspicieux aux cornes en question et son agacement s'envola pour laisser place à un sourire moqueur.
— Mal, tu sais que ce sont des oreilles de chat, n'est-ce pas ?
— Bien sûr que non, ce sont des cornes ! s'indigna Mal, apparemment outrée qu'elle puisse suggérer le contraire.
Cela ne fit qu'accentuer le sourire d'Evie, qui aimait le côté têtu et enfantin de Mal plus que tout. Plutôt que de la contredire ou de débattre sur le sujet, elle décida de la laisser croire ce qu'elle voulait, parce qu'après tout, cela ne faisait de mal à personne, et s'approcha subtilement d'elle, attrapa sa main et glissa ses doigts entre les siens. Ce geste fut accueilli par un regard incrédule et surpris.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Je te prends la main pour arrêter de te perdre dans la foule, répondit Evie d'une voix tout à fait sérieuse.
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Mal ne chercha pas à libérer sa main de celle d'Evie alors qu'elles marchaient. Bien au contraire, elle aimait être reliée à elle par ce geste si simple et si important. C'était comme si Evie clamait qu'elle lui appartenait. Et en retour, Evie appartenait à Mal.
Elle aimait l'idée que tous les autres passants puissent voir que Evie était avec elle. Que personne n'avait le droit de l'approcher, de lui parler ou de tenter de lui faire du mal sans avoir affaire à elle. C'était son Evie, rien qu'à elle.
— Evie !
L'appel avait émergé de leurs dos, soudain et inattendue. Les deux filles se retournèrent à l'unisson pour voir deux garçons venir dans leur direction, agitant la main et souriant à pleines dents.
— Ah, j'étais sûr que c'était toi ! s'exclama le plus petit des deux, un garçon aux cheveux foncés et bouclés, avec le visage constellé de taches de rousseur.
Et alors qu'il arrivait à leur hauteur avec son ami, la main d'Evie lâcha celle de Mal pour avancer vers les nouveaux arrivants, un sourire identique aux leurs sur le visage.
— Carlos ! Jay ! Qu'est-ce que vous faites ici ?
— On te retourne la question, déléguée. Ça fait tellement longtemps qu'on a plus eu de nouvelles de toi qu'on pensait que tu t'étais enfermée chez toi pour réviser toutes les vacances, ou assommée avec un livre.
Evie rit à cette réponse venant du plus grand des garçons avant de pencher la tête.
— Je profite juste du beau temps pour me balader avec Mal.
Mal, qui était restée en retrait toute la conversation pour observer les deux intrus avec une expression peu amène, fut surprise d'entendre son prénom émerger alors qu'Evie se tournait vers elle, les yeux pétillants.
— Mal, je te présente Jay et Carlos, dit-elle en les désignant tour à tour. Ils sont dans ma classe. Les garçons, voici Mal. C'est une amie.
— Salut Mal !
— Chouette ton bonnet !
Mal émit une sorte de grognement en guise de salutations, ce qui lui valut un regard réprobateur d'Evie, mais l'attention de celle-ci se détourna bien vite d'elle.
— Vous vous baladez aussi ? demanda-t-elle aux garçons. Vous voulez qu'on marche un peu ensemble ? Peut-être même qu'on peut aller manger une glace tous les quatre ?
Jay haussa un sourcil de surprise alors que Carlos la regardait, perplexe.
— Toi, Evie, tu suggères qu'on aille manger une glace ?
— Pourquoi pas ? rétorqua-t-elle en le bousculant gentiment. Il fait beau, on n'est pas loin d'un des meilleurs glaciers de la ville et ose me dire que tu n'as pas envie d'une glace au chocolat. Je vous l'offre !
Son enthousiasme et sa bonne humeur contamina rapidement les deux garçons et ils se mirent à marcher en discutant joyeusement. Evie fit signe à Mal de les suivre, et celle-ci leur emboîta le pas à contrecœur, incapable de protester, mais exprimant bien son mécontentement en affichant une moue boudeuse alors qu'elle traînait les pieds, les bras croisés sur la poitrine.
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— Evie ? Où est ton amie ?
Evie se retourna, jetant un regard aux alentours et constata que Mal n'était plus avec eux.
— Merde, prononça-t-elle à voix basse, ce qui provoqua un échange de regards perplexes entre les deux garçons.
Ils n'avaient encore jamais entendu Evie jurer auparavant.
— Peut-être qu'elle s'est arrêtée à un magasin et qu'elle va nous rejoindre, suggéra naïvement Carlos. On peut l'attendre.
Evie lui répondit avec un sourire reconnaissant et un léger geste de la tête pour décliner sa proposition.
— Non, soupira-t-elle. Elle ne reviendra pas.
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Mal était partie sur un coup de tête. C'était toujours sur un coup de tête qu'elle faisait ce genre de chose. Elle se sentait mal à l'aise, oppressée, prise au piège ou forcée de faire quelque chose qu'elle ne voulait pas, et dès la première occasion, elle prenait la fuite. Sans réfléchir, sans hésiter, sans penser aux conséquences.
Maintenant qu'elle était là, assise sur le porche de la maison sans pouvoir entrer parce qu'elle n'avait pas emporté sa clé, persuadée qu'elle resterait avec Evie jusqu'à la fin de leur petite sortie, elle avait tout le loisir de penser aux conséquences. Et elle savait parfaitement qu'Evie allait être contrariée et probablement lui faire la morale en rentrant.
Mais même en sachant qu'elle s'était montrée impolie et irrespectueuse, Mal ne regrettait pas d'être partie. Parce qu'Evie et les deux garçons s'étaient montrés tout aussi irrespectueux envers elle. Ils n'avaient pas à s'imposer comme ça. Evie n'avait pas à les inviter sans lui demander son avis. Mal n'aimait pas les gens, et elle n'aimait pas non plus les imprévus, et par-dessus tout, elle détestait ne pas avoir le contrôle sur ce qui lui arrivait. Et là, elle avait totalement perdu le contrôle. Et comme à chaque fois que ça arrivait, elle prenait la solution la plus efficace pour le reprendre, et elle fuyait. C'était sa façon de faire, et elle n'avait aucune raison de la regretter.
En plus d'anticiper les reproches d'Evie, Mal eut aussi tout le loisir de ressasser la scène dans sa tête, encore et encore. De repenser à la manière dont le visage de son amie s'était illuminé en voyant les deux garçons. De la manière dont sa voix pétillait alors qu'elle parlait de sujets que Mal ne comprenait même pas. De réfléchir à l'existence même de ces deux garçons, de ces deux amis, qui existaient dans la vie d'Evie depuis bien plus longtemps qu'elle. Que représentaient-ils exactement ? Etaient-ils juste des camarades de classe, ou bien plus que ça ? Evie lui avait-elle déjà parlé d'eux, sans les nommer ? Est-ce qu'elle était toujours aussi contente de les voir ? Est-ce qu'elle souriait toujours de cette façon en les voyant ?
Mal savait qu'Evie avait une vie en dehors d'elle. Elle l'avait toujours su. Elle la voyait partir à l'école tous les jours, et l'écoutait lui raconter ses journées. Mais c'était la première fois que cette vie extérieure se matérialisait. C'était la première fois qu'elle la voyait interagir avec d'autres personnes, pour plus qu'un échange banal et temporaire. C'était la première fois qu'elle rencontrait d'autres amis d'Evie, et elle détestait ça.
Elle détestait imaginer Evie parler, rire, échanger avec eux. Elle détestait l'imaginer avoir des souvenirs avec d'autres personnes. Des habitudes. Des rituels. Des surnoms. Des secrets.
Mal savait que Evie ne lui appartenait pas. Mais ce n'était pas pour autant qu'elle aimait l'idée de devoir la partager avec d'autres.
Et au plus elle restait assise là, à attendre qu'Evie rentre, et à ne pas la voir arriver, et donc à savoir qu'elle avait choisi de rester avec eux plutôt que de la rejoindre, au plus la jalousie bouillonnait en Mal, puissante, intense, dévorante.
Les minutes défilèrent, puis les heures. Le soir commençait déjà à tomber lorsque, enfin, Evie apparut au loin, l'expression neutre. Alors qu'elle s'avançait vers la maison, son regard se posa sur Mal, calme et indifférent, prenant conscience du fait qu'elle s'était punie toute seule en rentrant sans avoir les clés. Une fois arrivée à sa hauteur, elle se plaça face à elle et la regarda sans un mot, attendant qu'elle dise quelque chose. Qu'elle s'excuse peut-être. Ou qu'elle se justifie. Mal ne savait pas trop. De toute façon, elle n'avait pas l'intention de dire quoique ce soit, se contentant de lever les yeux dans sa direction et d'attendre la sentence.
— C'était particulièrement impoli de partir comme ça.
— Je sais.
Il n'y avait aucune trace de remord ou de honte dans la voix de Mal. Elle assumait son geste. Elle l'assumait, et elle recommencerait s'il le fallait. Evie sembla le comprendre, et laissa échapper un soupir, libérant son agacement et son envie de changer le comportement de Mal, avant de s'asseoir à côté d'elle.
— Tu veux en parler ? demanda-t-elle avec douceur, ouvrant la porte à la conversation, aux sentiments, aux émotions.
Mal aurait pu en profiter pour lui partager ce qu'elle avait sur le cœur, pour expliquer sa panique, sa jalousie, sa colère, sa peur. Elle aurait pu.
— Non.
— D'accord.
Il y eut un silence, pendant lequel aucune des deux ne bougea ou n'ajouta quoi que ce soit, laissant la brise du soir caresser leurs visages, soulever leurs cheveux, emporter leur ressentiment.
— Je peux en parler, moi ?
Mal émit un petit rire face à cette question inattendue.
— Est-ce que j'ai vraiment le choix ? rétorqua-t-elle d'un ton vaguement acide, mais aussi amusé.
Evie lui répondit par un sourire, hésitant à lui prendre la main ou à entreprendre un quelconque contact physique, et se ravisa au dernier moment, décidant que parler serait suffisant.
— J'ai réfléchi après que tu te sois évaporée, prononça-t-elle d'une voix tranquille, faisant bien attention à ne rien prononcer qui puisse braquer Mal et la fermer à ce qu'elle avait à lui dire. Et j'ai réalisé qu'en dehors de moi, tu ne parles à personne. Tu ne vois personne, et tu n'échanges avec personne. Je sais que tu es allée voir tes amis il n'y a pas longtemps, et c'est très bien mais...je pense que tu as besoin de plus d'échanges sociaux, Mal.
Elle plongea ses yeux dans ceux de Mal, à la recherche d'une réaction ou d'une protestation, mais tout ce qu'elle obtint fut un haussement d'épaules indifférent.
— J'ai assez avec toi.
— Non, c'est faux. Tu ne le réalises juste pas. Mais tu as besoin de voir plus de monde. D'échanger avec plus de monde. De multiplier tes relations et tes liens avec les autres.
Ignorant le froncement de sourcils de plus en plus accentué sur le visage de son amie, Evie poursuivit, durcissant sa voix pour indiquer que sa décision était prise.
— C'est pour ça que j'ai invité Jay et Carlos à venir passer l'après-midi avec nous, après-demain.
A cet instant, Mal regretta qu'Evie n'ait pas entreprit de contact physique un peu plus tôt, parce qu'elle aurait pu la repousser pour lui exprimer son mécontentement et son désaccord. Mais sans doute que c'était exactement pour cette raison qu'Evie avait gardé ses distances, la connaissant bien – peut-être trop – et s'épargnant un rejet. Alors à la place, Mal se raidit, les lèvres pincées, les yeux furieux, le corps prêt à attaquer.
— Ils viendront ici, comme ça tu seras en terrain connu. Je ne te demande pas grand-chose, juste dire bonjour, essayer de participer à la conversation et d'apprendre à les connaître. Ce sont mes amis, Mal, et je serais vraiment contente si vous pouviez vous entendre.
Comment Mal pouvait-elle dire non quand Evie la regardait comme ça ? Même si son instinct lui hurlait de protester, de s'énerver et de l'envoyer balader avec cette idée stupide et ridicule, elle ne pouvait pas, parce que c'était Evie, et parce qu'elle ne voulait pas se disputer avec elle. Mais elle ne voulait pas non plus rencontrer les amis d'Evie, elle ne voulait pas accepter l'existence de cette autre partie de sa vie, elle ne voulait pas la partager, et certainement pas sympathiser avec ceux qui tentaient de la lui voler.
Et puis que se passerait-il s'ils ne l'aimaient pas ? S'ils la trouvaient bizarre, impolie, profiteuse ? Et si leur jugement influençait la vision qu'Evie avait d'elle ? Mal ne voulait pas de nouvelles interactions sociales, parce que le moindre petit échange pouvait bouleverser toute une relation, et il était hors de question qu'elle laisse qui que soit abîmer celle qu'elle avait avec Evie.
Captant ses doutes et ses peurs, Evie posa délicatement sa main par-dessus celle de Mal, attirant son attention et lui adressant un sourire rassurant.
— Je te demande juste d'essayer, d'accord ? Je serais avec toi tout le temps, et je me chargerai de la majorité de la conversation. Et si c'est quand même trop pour toi, tu pourras aller te réfugier dans ta chambre. Je te demande juste de le faire de manière civilisée, en évitant de sauter par la fenêtre ou je ne sais quoi d'autre.
Un sourire timide se dessina sur les lèvres de Mal. Formulée ainsi, la demande semblait moins difficile. Réalisable. Elle pouvait au moins essayer, pour faire plaisir à Evie. Elle acquiesça légèrement, donnant son accord, et le visage d'Evie s'illumina d'un grand sourire ravi. Elle se redressa d'un coup, entraînant Mal par la main pour entrer dans la maison.
— Tu veux quoi pour le dîner ? pépia-t-elle joyeusement, et changement soudain de conversation soulagea son amie, lui offrant un endroit où se réfugier sans avoir à réfléchir à ce qui l'attendait dans les jours suivants.
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Mal aurait dû se douter que ce serait bien plus que simplement inviter des amis chez elles et ouvrir un paquet de chips et des canettes de soda. Il était question d'Evie, et Evie ne faisait jamais rien à moitié. Elles étaient donc parties faire les courses toutes les deux, et avaient passé la journée entière à cuisiner et faire le ménage pour accueillir les garçons. Mal avait beaucoup râlé mais avait suivi le mouvement, parce que plus vite cette folie d'être une hôte parfaite serait réglée, plus vite Evie serait libre pour faire des trucs réellement amusants.
Comme une parfaite petite marionnette, elle avait exécuté les ordres de son amie. Elle avait plus rangé et nettoyé en l'espace des dernières heures que pendant tout le reste de sa vie. Même s'il était prévu que les deux garçons restent jusqu'à tard dans la soirée et donc mangent avec elles, Mal avait vraiment l'impression qu'elles allaient recevoir un quelconque couple royal pour le repas de Noël plutôt que deux adolescents ordinaires pour une journée tout aussi ordinaire.
Alors qu'Evie s'agitait dans la maison, vérifiant que tout était en place, Mal s'était installée dans le canapé, les bras croisés d'un air boudeur, ayant renoncé à satisfaire le besoin de contrôle et de perfection de son amie.
— Tu ne peux pas juste arrêter de bouger et attendre qu'ils arrivent ? s'agaça-t-elle. Tu vas finir par me donner le tournis.
Evie ne prit même pas la peine de lui répondre, préférant dépoussiérer un meuble pourtant parfaitement propre, et Mal laissa échapper un soupir exaspéré. Sachant que c'était plus du stress d'anticipation par rapport à la journée qui l'attendait qu'un réel problème avec Evie, elle décida de porter son attention sur quelque chose de bien plus plaisant et agréable : la nourriture soigneusement disposée sur la table basse face à elle.
La veille, pendant qu'elles faisaient des courses rapides pour être sûres de tout avoir, Mal avait réussi à convaincre Evie de la laisser se charger du grignotage. Ainsi, pas de jus de fruits bio, pas de cake aux légumes découpé en tranche, pas de toasts sains et diététiques. Jetant littéralement à la poubelle tout ce que son amie avait prévu, Mal avait fait simple et efficace : chips en tout genre, cacahuètes, biscuits apéritifs et boissons sucrées à l'excès. Ce petit festin qu'elle avait sélectionné avec amour était à présent étalé juste sous son nez, l'invitant à se servir sans attendre.
Mais à l'instant où elle tendait le bras pour s'emparer d'une poignée de chips, Evie apparut juste à côté d'elle et lui mit une petite tape sur la main, stoppant son geste.
— Pas avant qu'ils ne soient arrivés ! la sermonna-t-elle.
Mal la regarda, absolument scandalisée.
— Pourquoi ? Qu'est-ce que ça change que j'en mange maintenant ou plus tard ?
— C'est une question de politesse et de savoir-vivre, Mal.
— Quoi parce qu'en plus il faut être poli avec les gens même quand ils ne sont pas là ?
— Ne touche pas aux plats tant que Jay et Carlos ne sont pas arrivés, point.
Mal fit la moue et croisa les bras, prête à bouder, mais à l'instant même où Evie eut le dos tourné, elle attrapa une poignée de cacahuète qu'elle enfourna dans sa bouche.
— Je sais exactement ce que tu viens de faire ! lui lança Evie d'un ton sévère.
— Tu n'as aucune preuve ! rétorqua Mal, la bouche pleine, tout en dérobant une autre poignée de cacahuète avant qu'Evie ne revienne pour les lui confisquer.
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Lorsque les garçons arrivèrent enfin, Mal resta en retrait, observant d'un mauvais œil la manière dont ils enlacèrent Evie pour la saluer, et la manière dont elle se mit à sourire de plaisir alors qu'ils échangeaient les dernières nouvelles, comme s'ils ne s'étaient pas vus depuis des mois. Ils avaient passé l'après-midi ensemble à peine deux jours plus tôt, que pouvaient-ils bien avoir à se dire qui puisse les rendre aussi heureux ?
Lorsqu'ils portèrent leurs attentions sur elle, elle se contenta de répondre à leur bonjour sans chercher à engager la conversation, et Evie proposa qu'ils s'installent tous dans le salon pour profiter des snacks choisis par Mal.
— Ce sont vraiment des chips ? s'exclama Jay, tombant des nues. Des vraies chips ? Chez Evie ? Je ne savais même pas que tu savais que ça existait, déléguée.
— C'est Mal qui a insisté, rétorqua Evie avec un regard noir en direction du garçon.
— Waouh, merci Mal !
Cette dernière haussa les épaules comme si ce n'était pas grand-chose mais ne répondit rien alors que le regard curieux de Carlos se posait sur elle, l'observant sans un mot. Instinctivement, elle le fixa en retour, le défiant presque, et il détourna aussitôt les yeux, portant plutôt son attention sur Jay et Evie qui s'étaient lancé dans une nouvelle conversation.
Alors qu'ils parlaient tous les trois avec dynamisme et enthousiasme, Mal ne les écouta que d'une oreille, ne cherchant même pas à comprendre ou à suivre leurs différents sujets de discussion. Elle préférait observer leurs attitudes et leurs comportements. Aucun détail ne lui échappa. Ni la manière donc Jay vida le bol de cacahuète en seulement quelques minutes, ni les regards intrigués que Carlos lui jetait de temps en temps, ni toutes les tentatives d'Evie pour l'intégrer à la conversation, qu'elle sabotait en remplissant sa bouche pile à ce moment-là. Elle ne manqua pas non plus la manière si naturelle qu'ils avaient de rire ensemble, et qui ravivait une colère tapie à l'intérieur d'elle.
Et puis, au bout d'une heure environ, Carlos craqua. Mal l'avait senti venir à des kilomètres, que la question allait venir de lui. Elle avait fini par l'accepter. Elle avait même été surprise de le voir lui demander la permission, d'un regard interrogateur et clair de sens. Et encore plus surprise de la lui donner, lui adressant un léger hochement de tête juste avant qu'il n'interrompe Evie et Jay, posant la fameuse question.
— Mal vit ici ?
Un silence s'installa. Le regard de Jay, complètement perdu, s'était mis à voyager d'un visage à l'autre, cherchant à comprendre d'où sortait cette question et ce changement subtil d'ambiance.
— Quoi ? Pourquoi elle...
— Oui elle vit ici.
La réponse d'Evie avait été prononcé d'un ton calme et déterminé. Elle savait que Mal était d'accord. Elles en avaient discuté la veille. Elles avaient réfléchi à la possibilité que le sujet vienne sur le tapis, et elles avaient décidé de dire la vérité. Evie avait confiance en ses amis, et Mal avait confiance en Evie. Alors la vérité sortit, simple et entière.
Ce fut Evie qui raconta, retraçant leur rencontre et les événements qui en avaient découlés. Au fil de son récit, Mal se mit à intervenir, d'abord légèrement, pour préciser des détails, puis de plus en plus souvent pour protester contre sa version des faits et pour rectifier la vérité. Étrangement, cela lui fit du bien. Elle se dévoilait à Jay et à Carlos, mais elle n'avait rien à cacher. Elle n'avait honte de rien, et ils ne semblèrent pas juger, écoutant avec attention et surprise.
— Je n'en reviens pas que Evie, miss déléguée et perfection absolue, a rencontré une inconnue dans la rue, l'a nourrie et ramenée chez elle en secret, déclara finalement Jay d'une voix admirative. C'est absolument génial.
Mal ricana à ce résumé alors qu'Evie secouait la tête avec un soupir.
— Ça ne me surprend pas vraiment, intervint Carlos d'une voix calme. Depuis le temps qu'on la connaît, j'ai toujours été persuadée qu'elle finirait par recueillir un animal perdu. Ça a juste pris plus longtemps que prévu...et ce n'est pas vraiment un animal.
Il posa à nouveau un regard dévorant de curiosité sur Mal, l'observant attentivement alors que Jay éclatait de rire à sa remarque.
— Méfiez-vous les garçons, glissa Evie d'une voix taquine. Quand elle veut, elle a vraiment un côté sauvage adorable.
Mal ne sut pas si elle devait se sentir fière ou vexée de son commentaire, donc elle se contenta de rendre à Carlos son regard curieux, doublé de méfiance.
— Vous vous connaissez depuis longtemps ?
Elle n'avait pas prévu de poser de questions, mais il fallait qu'elle sache. Il y avait quelque dans la manière qu'il avait d'interagir avec Evie qui la dérangeait depuis le début, qui n'était pas en accord avec son statut de « simple camarade de classe ».
— Evie et moi ? Depuis presque toujours ! répondit-il avec un grand sourire alors qu'Evie s'approchait de lui, un sourire similaire aux lèvres.
— Carlos a été mon premier animal à apprivoiser, plaisanta-t-elle en lui ébouriffant les cheveux.
Il la bouscula gentiment et quelque chose se mit à bouillonner à l'intérieur de Mal alors qu'elle se renfrognait. Son changement d'humeur n'échappa pas à Jay qui rit à nouveau.
— Vous êtes en train de rendre la rendre jalouse les gars.
— Je ne suis pas jalouse, objecta aussi Mal avec une rage qui témoignait du contraire, et Evie la regarda d'un air intrigué, mais sans relever.
— Evie et moi nous sommes rencontrés en maternelle, expliqua Carlos, répondant enfin à sa question, ce qui était honnêtement tout ce qu'elle demandait. Elle avait cinq ans, moi seulement trois et j'étais terrifié. J'ai passé ma matinée caché sous une table, et elle est restée tout le temps avec moi, me parlant gentiment et m'encourageant à sortir. Après ça, je n'acceptais de rester qu'avec elle et je pense que c'est la seule personne à qui j'ai parlé pendant au moins un an. Mes parents étaient si contents que je me sois lié à un autre enfant qu'ils l'invitaient en permanence chez nous.
— Et ça arrangeait bien ma mère de pouvoir me laisser chez Carlos quand elle devait voyager, donc j'ai passé énormément de temps chez lui. Il est un peu comme mon petit frère.
Mal fronça les sourcils, confuse face à ces nouvelles informations.
— Pourquoi tu n'as jamais parlé de lui avant ?
Tous les regards convergèrent vers Evie qui ouvrit la bouche sans rien dire, prise au dépourvu.
— Je...je t'ai parlé de lui ! parvint-elle finalement à se défendre. Je n'ai juste jamais mentionné à quel point on pouvait être proches parce que je ne voulais pas que tu te sentes...je ne sais pas. Envahie par ma vie.
Mal ne répondit pas, le regard accusateur, et Evie se sentit légèrement rougir en réalisant qu'elle allait devoir aller plus loin dans les explications.
— Je voulais que tu ais l'impression que j'étais totalement disponible pour toi, d'accord ? Je ne voulais pas que tu penses que je mettais ma vie et mes amis entre parenthèses pour toi, parce que ce n'était pas le cas. Enfin si, mais c'était mon choix et j'étais heureuse de le faire et je continuais à voir Carlos et les autres en cours donc ce n'était pas grave, ce n'est pas comme si je les perdais. Et puis j'avais vraiment l'impression que ce n'était pas le genre de choses qui t'intéressaient au début, et c'est juste resté comme ça mais je n'ai jamais eu l'intention de te cacher...
Jay la bouscula gentiment pour lui signalait qu'elle déraillait et elle s'interrompit instantanément, devenant muette alors que le regard de Mal était toujours posé sur elle avec une intensité qu'il n'avait jamais eu auparavant.
— D'ailleurs ! lança tout à coup Carlos d'une voix claire, et Evie aurait pu l'embrasser pour le remercier de changer la conversation mais son soulagement disparut à l'instant où elle vit son expression sévère. Tu aurais dû nous tenir au courant ! On était tous inquiets de ton soudain changement de comportement Evie !
— Ouais, renchérit Jay. C'était tellement bizarre de te voir disparaître aussi subitement après les cours. Tu n'allais plus jamais à la bibliothèque, tu déclinais toutes les invitations et tu ne proposais plus jamais ton aide pour nos devoirs ? On s'est posé des tonnes de questions !
— Je suis content que ça ne soit rien de grave, mais la prochaine fois, tiens-nous au courant plus tôt, d 'accord ?
Mal déglutit douloureusement en voyant la douceur et la tendresse dans le regard d'Evie face à ce sermon faussement sévère, alors que son amie acquiesçait avec un sourire.
— Vous avez raison. Je suis désolée.
Cela suffit à faire réapparaître un immense sourire sur le visage de Carlos alors que Jay profitait de l'occasion pour rebondir sur le sujet.
— En parlant de devoirs, ajouta-t-il l'air de rien. J'ai vraiment du mal avec le devoir de chimie si tu as un peu de temps...
— Jay ! s'exclama Evie. Tu as vraiment amené tes devoirs ?
— Quoi ? se défendit le garçon en levant innocemment ses mains devant lui. Carlos a dit qu'il ne voulait plus m'aider, vers qui voulais-tu que je me tourne à part toi ?
— Mais ce n'est pas une raison ! Tu aurais au moins pu prévenir avant. C'est hors de question que je perde du temps aujourd'hui à t'expliquer de la chimie.
— Mais Evie…
— Non. J'ai prévu d'autres activités, on s'occupera de tes devoirs plus tard. D'ailleurs, qui veut jouer à un jeu de société ?
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— Tu as déjà fait les poubelles pour manger ?
— Jay ! lança Carlos avec indignation, les sourcils froncés de désapprobation.
— Quoi ? C'est une question légitime !
Les jeux de société avaient été une idée brillante de la part d'Evie, et elle était allée jusqu'à les choisir judicieusement, ne prenant que des jeux de coopération. Ils commencèrent par faire alliance tous les quatre, puis par se séparer en équipe. Le hasard décida de placer Mal et Jay ensemble, ce qui donna un résultat assez détonnant. Tous les deux de caractère fonceur et orgueilleux, ils n'avaient aucune stratégie, passant leur temps à s'accuser mutuellement et à se plaindre du déséquilibre des équipes puisqu'ils se faisaient laminer à chaque partie par Evie et Carlos. Mais au moins cela eut le mérite de briser la glace entre eux et, une fois qu'ils décidèrent de faire une pause dans leurs jeux pour grignoter un morceau, Jay n'avait plus la moindre gêne pour assiéger Mal de questions, qui y répondait volontiers, fière de ses expériences passées.
— Evidemment. J'ai avalé des trucs que tu ne peux même pas imaginer.
Le sourire qu'elle affichait était sournois et provoquant, mais sa remarque eut plus d'effets sur Carlos qui déglutit d'horreur et sur Evie dont le cœur se serra de tristesse que sur Jay qui semblait plutôt emballé par cette perspective.
— Trop cool ! Comme quoi ?
Alors que Mal ouvrait la bouche, prête à répondre, Evie la coupa d'un geste de la main.
— On n'a pas besoin de savoir ça, merci beaucoup.
— C'est lui qui a demandé.
— Ouais Evie, t'as pas fun.
— Je m'en fiche d'être fun ou pas, vous n'aurez qu'à avoir cette discussion en privé, un autre jour.
Jay souffla d'exaspération, mais se remit très vite et enchaîna aussitôt sur la question suivante, les yeux brillants à nouveau d'enthousiasme.
— Et tu t'es déjà battue avec des vieux clodos ? Avec une baston de territoire et tout ça ? Tu les as démolis au moins ?
— Jay !
Alors qu'Evie et Carlos le fusillaient du regard pour cette nouvelle question indiscrète, Jay fronça les sourcils, mécontent de cette nouvelle interruption. Mais en face de lui, Mal affichait déjà un sourire goguenard, pas du tout dérangée ou mal à l'aise.
— Bien sûr que oui. Dans la rue, une seule défaite peut avoir ta peau, et je peux t'assurer que je n'ai jamais perdu une seule fois.
— Pas même contre des hommes adultes ? ne put s'empêcher d'intervenir Carlos, stupéfait par cette révélation.
— La plupart étaient à moitié saouls, ce n'était pas si compliqué.
— N'empêche tu dois être douée, lança Jay en la jaugeant du regard. Depuis le temps que j'attends une adversaire à la hauteur, tu veux qu'on s'affronte pour voir comment tu te débrouilles contre un homme en parfaite maîtrise de ses réflexes ?
Il leva les poings, prêt à simuler un combat, mais une gifle soudaine sur son bras détourna son attention.
— Aouch ! Evie !
— Personne ne se bat sous mon toit, le gronda-t-elle d'un ton presque maternel.
— T'es vraiment pas fun, répéta-t-il d'un ton plaintif.
Mal laissa échapper un petit rire moqueur, puis donna un coup de poing amical dans l'épaule de Jay.
— Une prochaine fois, okay ? On se trouvera un endroit tranquille pour se bagarrer, puis je t'emmènerai fouiller quelques poubelles pour te consoler de ta défaite. Si tu veux je pourrais même t'apprendre à piquer un portefeuille sans te faire chopper.
— Mal ! s'indigna Evie alors que Jay souriait comme si elle lui avait promis de l'emmener rencontrer le père Noël.
Mal lui adressa le sourire le plus innocent du monde, et Evie soupira, incapable de se mettre réellement en colère. Elle était heureuse et soulagée de voir que le courant passait entre Mal et Jay, et aussi étranges soient-ils, leurs échanges avaient un côté attendrissant et prometteur.
oOoOoOo
Le changement de comportement de Mal au fil des heures avait été subtil, mais relativement visible. Après plusieurs heures restée à être ouverte et polie, offrant des sourires, des blagues et des remarques narquoises, elle s'était doucement mise à se montrer de plus en plus provocante, sur la défensive et prête à mordre. La fatigue usait sa patience, la rendant à crans et agressive. Petit à petit, les tentatives de corruption par la nourriture se firent moins efficace, et Mal plus silencieuse, se renfermant lentement dans sa coquille alors que les activités qui l'entouraient commençaient à lui réclamer trop d'énergie.
Le plus surprenant, c'était qu'elle ne sembla même pas s'en rendre compte, restant avec eux, tirant sur ses dernières ressources. Mais Evie, elle, s'en rendit compte. Son attention tout entière était focalisée sur son amie, et son changement d'attitude ne lui échappa pas. Elle savait que si elle laissait les choses continuer, Mal allait se retrouver retranchée dans ses derniers soupçons de capacité de socialisation, et risquait d'avoir une éruption de violence soudaine. Ce qui, sans le moindre doute, allait gâcher tous les efforts qu'elle avait investi pour que cette journée se passe bien.
Et Evie lui avait promis que ça n'arriverait pas. Evie avait promis que Mal pourrait trouver refuge dans sa chambre si elle en avait besoin. Et elle en avait besoin, même si elle ne semblait pas le réaliser.
— Mal, murmura Evie en s'approchant doucement d'elle, profitant que les garçons soient occupés à de chamailler autour d'un jeu vidéo. Est-ce que ça va ?
Cela faisait un moment que Mal semblait se déconnecter de la réalité, et elle sursauta lorsque la main d'Evie se posa sur son bras.
— Quoi ? Oui...oui bien sûr que ça. Tu sais quand ils ont prévu de partir ?
C'était là, la fatigue sur son visage, la manière dont son regard oscillait, incapable de se concentrer sur une cible, son corps tendu et prêt à se défendre. Tous les signaux qui indiquaient qu'il était temps qu'elle s'isole et recharge ses batteries. Des signaux qu'Evie apprenait à reconnaître petit à petit, mais dont Mal semblait totalement inconsciente.
— Dans plus très longtemps. On va surtout ranger maintenant. Tu peux monter et te reposer un peu si tu veux.
Mal fronça les sourcils, comme si cette idée lui déplaisait.
— Tu veux que je parte ?
— Tu as l'air fatiguée, et il ne me semble pas que tu sois une grande fan du ménage. Je t'offre juste une issue de secours, se justifia Evie avec un sourire.
Mal la scruta un instant, comme si elle pesait le pour et le contre de cette proposition.
— C'est vrai que je commence à avoir un peu mal à la tête, admit-elle au bout d'un moment. Tu es sûre que ça ne pose pas de problème que je parte comme ça ?
Le sourire d'Evie s'agrandit, fier et encourageant.
— Absolument aucun problème. Explique juste que tu es fatiguée et dis au revoir, ça passera tout seul.
Le regard de Mal s'illumina d'un éclat de reconnaissance, et le cœur d'Evie se serra. C'étaient les mécanismes de base de la politesse et de l'interaction avec autrui, et pourtant elle était prête à parier qu'absolument personne dans la vie de Mal n'avait pris la peine de les lui expliquer, ou de les lui montrer, lui compliquant encore plus ses relations avec son entourage.
Incapable de formuler sa tristesse à voix haute, elle se contenta de déposer un baiser sur la tempe de son amie, comme une promesse de continuer à veiller sur elle.
oOoOoOo
Mal était épuisée.
Allongée sur son lit, un coussin sous le ventre pour la surélever alors qu'elle dessinait misérablement dans son carnet de croquis, incapable de se concentrer ou de faire des traits qui ressemblaient à quelque chose, elle avait l'impression qu'on avait aspiré absolument toute son énergie. Et c'était le cas, en quelque sorte. Elle n'avait tellement plus l'habitude de voir des gens, de passer des heures à se concentrer pour suivre une conversation et pour fournir des réponses qu'elle avait oublié à quel point c'était fatiguant.
Est-ce qu'elle avait passé une mauvaise journée pour autant ? Non. Absolument pas. Evie avait eu raison, comme toujours. Mal avait apprécié rencontrer Jay et Carlos. Ils étaient amusants et gentils. Un peu stupides et naïfs sur certains points, mais leur compagnie n'avait pas été entièrement désagréable.
Alors que son crayon glissait faiblement contre le papier, l'adolescente luttait du mieux qu'elle pouvait contre le sommeil qui l'engourdissait lentement. Elle ne voulait pas s'endormir. Pas maintenant. Il y avait encore trop de choses dans son esprit, trop de pensées et d'incertitudes qui tourbillonnaient alors qu'elle se passait et repassait en boucle les événements de la journée dans sa tête, répétant chaque conversation, revivant chaque échange, analysant la moindre information.
Au-delà de ce que Mal avait découvert à propos de Carlos et de la place qu'il avait dans la vie d'Evie, il y avait eu tout le reste. Les gestes d'affection. La complicité. Les sourires. Les blagues qu'elle ne comprenait pas. Les allusions à l'école, aux autres élèves, à l'entièreté d'un monde dont elle connaissait l'existence sans y vivre.
Peu importe à quel point Mal avait apprécié la compagnie des garçons, elle continuait à les détester, parce qu'ils n'avaient fait que lui rappeler constamment qu'elle n'était pas le centre de la vie d'Evie. Et c'était aussi normal et logique que c'était injuste, parce que Evie était le centre de gravité de la vie de Mal, et elle ne voulait pas la partager. Mais en même temps elle ne voulait pas la priver de choses qui visiblement la rendaient heureuse.
Ses émotions exacerbées par la fatigue, Mal serra son emprise sur son crayon, le faisant déraper et gâcher un dessin qui aurait de toute façon terminé à la poubelle. Il y avait trop d'éléments à prendre en considération, trop de relations à accepter, trop de détails imprévus. Pourquoi tout ne pouvait-il pas rester comme ça avait été jusqu'à présent ? Mal et Evie, et personne d'autre autour.
De légers coups contre la porte la tirèrent de ses pensées et elle releva la tête pour voir Evie entrer dans sa chambre avec hésitation, ayant peur de la déranger.
— Mal ? Tu dors ?
— Non, marmonna Mal avec tellement peu d'énergie que ce n'était pas très convaincant.
Evie rit doucement et s'approcha de son lit, s'essayant juste à côté d'elle. Mal se força à se redresser pour lui faire face, lui offrant un sourire fatigué.
— Ils sont partis ?
Evie acquiesça et s'empara de sa main, la pressant entre les siennes.
— Je voulais te remercier, dit-elle en la regardant dans les yeux. Pour les efforts que tu as faits aujourd'hui. Je sais que ce n'était pas facile pour toi, mais tu l'as fait de bon cœur alors...merci.
Mal la fixa un instant, surprise et déconcertée. Comment Evie faisait-elle pour toujours la comprendre, pour toujours l'accepter, pour toujours savoir exactement quoi dire pour la faire se sentir bien ?
Sans répondre, elle se laissa aller contre son amie, prenant appui contre elle, et ferma finalement les yeux. Evie tourna légèrement le visage, embrassant le sommet de sa tête avec tendresse.
— Je suis fière de toi, Mal.
Mal répondit en émettant un vague grognement de satisfaction, laissant finalement la fatigue gagner la bataille. Pour Evie, elle serait prête à recommencer ça tous les jours.
