Jay avait décidé de revenir, sans prévenir, deux jours après leur première visite. Il avait téléphoné et annoncé qu'il arrivait avec ses devoirs, prenant Evie au dépourvu. Comment refuser, alors qu'il était déjà en route ? Evie s'assura quand même auprès de Mal que ça ne la dérangeait pas, et promis de passer un sermon à son camarade de classe pour lui rappeler les bonnes manières. Mal n'était pas contre l'idée de le voir revenir passer quelques heures avec elles. Quelque part, ça lui plaisait même un peu, de voir comment allait se dérouler l'après-midi sans tous les préparatifs d'Evie comme la dernière fois. La même expérience, mais avec moins d'anticipation, et déjà la certitude que Jay était sympathique. Ou au moins acceptable.

Lorsque la sonnette de la porte d'entrée retentit joyeusement – visiblement ce garçon avait la capacité de faire passer sa joie de vivre à travers une sonnette – ce fut Mal qui alla ouvrir, et elle eut la surprise de découvrir non seulement Jay mais également Carlos sur le pas de la porte. Le deuxième garçon leva les mains en l'air, clamant son innocence.

— Je ne savais pas que vous n'étiez pas au courant ! se justifia-t-il aussitôt, et Mal haussa les épaules.

Elle n'était pas Evie. Elle se moquait des bonnes manières, et elle n'aurait pas hésité à remballer Jay – et Carlos – si ça lui avait poser le moindre problème.

Jay avait bien tenté de détendre l'atmosphère avec quelques blagues et en proposant qu'ils profitent de l'occasion pour prendre leur revanche à tous les jeux de la dernière fois, mais Evie avait rappliqué et lui avait rappelé la raison de sa présence. Intransigeante, elle l'avait fait ouvrir son sac et étaler tous ses devoirs sur la table du salon, et s'était installée avec lui pour tenter de les lui expliquer.

De son côté, Mal avait rapidement envisagé l'idée de les laisser vaquer à leurs occupations et de monter s'enfermer dans sa chambre. Après tout, cette fois elle n'avait pas promis à Evie de faire bonne figure, et ils s'étaient imposés, ce qui lui donnait le droit de les ignorer. Mais la solitude de sa chambre ne lui semblait pas vraiment attractive à cet instant précis, et elle était curieuse de voir comment interagissaient les trois camarades quand elle n'était pas au centre de l'attention.

Réalisant vite que les devoirs avec Jay semblaient être beaucoup plus compliqués et tendus que les devoirs avec juste Evie, elle renonça à son envie initiale de rester près d'eux, et porta son attention sur le troisième luron de la bande, qui s'était fait bien discret depuis son arrivé.

Elle repéra vite Carlos sur le canapé, assis tout seul avec un ordinateur portable d'un beau rouge foncé sur les genoux, déjà absorbé par le contenu de son écran. Mal l'observa avec curiosité, se demandant pourquoi il était venu si c'était pour jouer sur son propre ordinateur et s'isoler des deux autres. Sans vraiment le réaliser, elle s'approcha de plus en plus près, captivée par les animations rigolotes sur l'écran et finit par arriver à la hauteur du garçon, qui ne lui adressa pas le moindre mot, ni même un regard, mais se déplaça légèrement pour lui laisser une place à côté de lui.

Mal le regarda jouer un instant en silence, savourant l'ambiance comique et macabre qui se dégageait de son jeu, avant de prendre la parole, intriguée.

— C'est quoi le but exactement ?

— Survivre.

— Et tu as le droit de voler, taper, tuer, faire tout ce que tu veux ?

— Tant que c'est pour survivre, oui.

— Cool.

Carlos esquissa un petit sourire, et fit glisser son ordinateur en direction de Mal.

— Tu veux essayer ?

Elle le regarda, les yeux écarquillés de surprise.

— Je peux ? Tu n'as pas peur que je casse ton ordinateur ou autre chose ?

— Je préfère que tu évites, répondit Carlos en riant. Mais il n'y a pas de raison pour que tu le casses, alors tiens, prends-le et je vais te guider. Au début tu vas mourir plein de fois pour comprendre le système mais tu vas vite t'habituer. Le plus important à savoir, c'est de faire attention à la nuit.

Mal acquiesça et lança une nouvelle partie. Comme Carlos l'avait annoncé, son personnage mourut rapidement, mourant de froid alors que la nuit était tombée sans lui laisser le temps de faire un feu. Mécontente, elle recommença aussitôt une nouvelle partie, déterminée à la réussir cette fois.

Avec les conseils de Carlos qui lui indiquait ce qu'elle devait faire et à quoi elle devait faire attention, elle s'en sortit honorablement, et fut particulièrement fière de réussir à tuer son premier lapin malgré les avertissements du garçon comme quoi elle n'était pas vraiment prête. Et le fait qu'elle se fit misérablement dévorer quelques minutes après par un monstre, l'obligeant à tout reprendre de zéro, ne changea rien à sa satisfaction.

Carlos semblait s'amuser presque autant qu'elle malgré son rôle passif, heureux de pouvoir expliquer les mécanismes du jeu et étaler son savoir. Complètement absorbés par la partie, ils ne réalisèrent même pas qu'Evie et Jay avaient terminé dans la pièce d'à côté, et sursautèrent à l'unisson quand ce dernier se laissa lourdement tomber à côté d'eux.

— Vous vous amusez bien ?

Si Carlos se contenta de lever les yeux au ciel d'agacement, prêt à l'ignorer et à retourner dans le jeu, la réaction beaucoup plus instinctive de Mal ne lui en laissa pas l'occasion, car elle bondit sur ses pieds, serrant l'ordinateur contre elle dans un geste protecteur contre quiconque tenterait de le lui prendre, et adressa un regard noir à Jay, prête à lui grogner dessus.

Alors que Carlos écarquillait les yeux d'anticipation, se remémorant les paroles de Mal un peu plus tôt sur le fait de casser son précieux ordinateur, Jay ne semblait pas le moins du monde intimidé. Il pencha la tête sur le côté, un sourire narquois aux lèvres alors que Mal tremblait en face de lui, menaçante.

— Evie a vraiment recueilli un animal sauvage finalement, commenta-t-il d'un ton amusé et même Carlos ne put retenir un petit rire, malgré la position périlleuse de son ordinateur.

— Et je vous serais reconnaissante de ne pas la rendre encore plus sauvage, intervint Evie en rejoignant leur petit groupe, s'immisçant entre Jay et Mal.

Celle-ci fit un pas en arrière, conservant sa position défensive et prête à attaquer, mais Evie semblait encore moins impressionnée que Jay, et lui prit l'ordinateur des mains d'un geste assuré.

— Hé ! protesta Mal sans pour autant faire le moindre mouvement pour le récupérer. Je n'avais pas fini de jouer !

— Si, tu as terminé, trancha Evie d'une voix qui ne prêtait pas à la discussion alors qu'elle rendait son bien à Carlos. On ne joue pas en présence d'invités, et on ne joue pas non plus quand on est invités chez quelqu'un.

Carlos afficha un sourire innocent face à son regard réprobateur, se dépêchant de quitter le jeu et de fermer l'ordinateur. De son côté, Mal croisait déjà les bras, une moue boudeuse sur le visage.

— C'est pas juste, je ne peux jouer que quand on a des invités, se plaignit-elle. Pourquoi tu n'as pas de jeu sur ton ordinateur toi ?

— Parce que je n'en ai pas l'utilité. Je comptais nous préparer un petit snack, tu veux m'aider ?

L'expression de Mal changea instantanément, la contrariété laissa place à la gourmandise.

— On peut sortir les mini pizzas ? demanda-t-elle avec espoir.

— Si tu veux, lui accorda Evie avec un sourire rempli de tendresse.

Elle prit la direction de la cuisine et Mal lui emboîta le pas gaiement, commençant déjà à lui parler du contenu du jeu et de ses exploits. Laissés en plan dans le salon, Carlos et Jay échangèrent un regard perplexe.

— Des pizzas chez Evie ?

— Je te l'avais dit, qu'elle avait changé.

— Ouais mais des chips, puis des pizzas ? Et puis la situation est quand même étrange, non ?

— Totalement étrange. Mais c'est bien pour elles.

oOoOoOo

Mal avait réfléchi. Beaucoup. Sans arrêt, elle songeait aux différents événements qui s'étaient produits ces derniers jours, à l'invasion de Jay et de Carlos dans leur petit quotidien tranquille, à la façon dont ils l'avaient sans le savoir forcée à se confronter au reste de la vie d'Evie, toute cette vie qu'elle avait avant l'arrivée de Mal, et qu'elle avait mis entre parenthèses.

Et peut-être qu'elle ne mentait pas quand elle disait que ça ne lui posait aucun problème de ne plus s'attarder avec ses camarades de classe, de ne plus faire de sortie, de ne plus aider les autres avec leurs devoirs... Peut-être que tout cela était vrai, pour le moment. Mais un jour, ça allait changer. Un jour Evie risquait de se sentir étouffée, et d'en vouloir à Mal de l'avoir privée de tout ça. Même si Mal n'avait pas vraiment demandé qu'elle fasse tout ça pour elle. Mal n'avait jamais rien demandé, mais elle avait tout reçu, et il commençait à être temps de donner. De faire un effort, pour rendre à Evie sa liberté et sa vie d'avant, sans la perdre pour autant.

Cela semblait impossible comme équation, mais à force de réfléchir, Mal avait finalement trouvé une solution. Une solution un peu vertigineuse, définitivement risquée et pleine d'incertitudes, mais qui pouvait fonctionner. Et pour Evie, elle était prête à essayer.

Elle décida de se jeter à l'eau une fin d'après-midi pluvieuse, alors qu'elles étaient toutes les deux installées dans le salon, lisant chacune de leur côté tout en étant ensemble.

— Evie ?

Absorbée par sa lecture, Evie ne leva même pas la tête, se contentant d'émettre un petit bruit pour signaler qu'elle l'écoutait.

Mal inspira pour se donner du courage, triturant ses doigts d'hésitation.

— Si je te demande quelque chose, tu...euh...tu me promets de pas t'emballer ?

Cette fois, elle parvint à capter l'entière attention d'Evie qui ferma son livre pour la regarder, le visage plein de curiosité.

— D'accord ?

Mal prit une nouvelle inspiration, se mordillant les lèvres de nervosité et achevant de titiller la curiosité à présent dévorante d'Evie.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Et bien hm...j'ai un peu réfléchi et...n'en fais pas tout une affaire d'accord ? Mais il est possible que j'envisage d'accepter l'idée d'aller à l'école.

La bouche d'Evie s'ouvrit en grand de surprise, puis laissa échapper un petit cri aigu alors que l'adolescente se redressait avec excitation, prête à se jeter sur Mal pour la serrer dans ses bras. Instantanément, celle-ci fronça les sourcils et s'enfonça dans le fauteuil.

— Tu as promis ! rappela-t-elle.

Evie joignit ses mains de bonheur, tentant de canaliser son excitation et retenant son envie de sautiller sur place.

— Vraiment ? Tu serais vraiment d'accord ?

— J'ai juste dis que j'acceptais de l'envisager, grommela Mal avec une moue boudeuse, ce qui équivalait à un oui.

— C'est génial Mal ! Tu ne vas pas le regretter, crois-moi. J'ai tellement hâte de pouvoir te montrer l'école et que tu rencontres tous les autres ! Et tu imagines, on va pouvoir prendre le bus ensemble et tu verras mes professeurs, et tu vas enfin devoir admettre que j'ai raison quand je dis que tu es douée et oh Mal, tu vas adorer les cours d'arts plastiques !

— Evie, l'interrompit Mal avec un sourire amusé. Une chose à la fois, non ? Il faudrait commencer par m'inscrire.

— Tu as raison, se calma Evie avec une expression un peu coupable mais un sourire incandescent. Ça ne devrait pas être trop compliqué, il suffit de rassembler quelques documents, recomposer ton dossier scolaire et...hm, l'autorisation parentale va être un peu compliquée...

— Attends quoi ? Autorisation parentale ? Dossier scolaire ? De quoi tu parles ?

Evie regarda Mal, réalisant la confusion sur son visage, et se mordit la lèvre en prenant conscience que ça risquait peut-être d'être beaucoup plus compliqué.

— Tu sais qu'il faut constituer un dossier pour entrer dans une école, non ? Tu ne peux pas juste te pointer et assister aux cours, il y a besoin de...preuves.

— Oui mais je pensais que...que tu avais une idée ou je ne sais quoi. Je n'ai aucun de ces documents, Evie ! Je n'ai même pas été à l'école pendant deux ans !

Evie resta silencieuse, son enthousiasme à présent dissipé alors qu'elle baissait les yeux, incapable de regarder son amie en face.

— Evie ? insista Mal. Qu'est-ce que tu ne dis pas ?

Sa gorge et sa bouche étaient sèches à présent, comme des obstacles supplémentaires pour l'empêcher de prononcer les mots qui allaient sortir. Mais elle devait les prononcer, n'est-ce pas ? C'était dans l'intérêt de Mal.

— Je me disais juste que tu pourrais...contacter ta mère et lui demander ?

oOoOoOo

— Mal, on peut au moins en parler ?

— On vient juste de finir d'en parler, Evie.

— Te lever sans rien dire et venir te cacher dans la cuisine, ce n'est pas en parler.

— Je ne me cache pas, rétorqua Mal d'un ton sec. Je mange.

— Non. Tu te caches. Pour éviter d'en parler.

Mal claqua la porte du placard qu'elle venait d'ouvrir et se retourna pour lui faire face, les yeux animés par une froideur que Evie n'avait encore jamais vue.

— Tu veux en parler ? Très bien, parlons-en. Qu'est-ce qui t'a pris de proposer ça ? Qu'est-ce qui t'a pris de penser à ça ? C'est complètement...c'est la proposition la plus stupide que j'ai jamais entendu de ma vie, et le fait qu'elle vienne de toi est encore pire parce que...parce que tu sais, Evie. Tu sais à quel point je la déteste.

— Non, justement, je ne sais pas. Tu ne parles jamais d'elle, et tu ne racontes presque rien sur ton enfance. Tout ce que j'ai, ce sont des petits bouts à assembler, et puis j'ai juste à deviner le reste. C'est ta mère, j'ai juste supposé qu'on pouvait lui demander quelques papiers.

— Non, on ne peut pas. Justement parce que c'est ma mère, et que je n'ai pas l'intention de la revoir ou de lui reparler d'ici la fin de ma vie.

— C'est stupide Mal ! Et à quoi tu t'attendais ? Je ne suis pas magicienne, je ne peux pas t'inscrire dans une école en claquant des doigts !

— Mais toi que pensais-tu ? Pourquoi tu me le proposais constamment si tu savais que c'était impossible ?

— Ce n'est pas impossible. C'est toi qui as décidé que ça l'était.

Mal rit, d'un rire moqueur et condescendant face à l'absurdité de ce que Evie venait de dire.

— Tu ne sais rien, Evie. Tu ne la connais même pas. Moi si. Moi j'ai passé des années coincée avec elle, et je sais exactement ce qu'il va se passer.

— Tu ne peux pas savoir avec certitude tant que...

— Si, je sais, la coupa brusquement Mal. Et j'en ai marre de parler de ça. Je ne veux pas me disputer avec toi. Oublie juste. Oublie que j'ai demandé pour aller à école, oublie tout. Ça n'en vaut pas la peine.

— Mal...

Mais Mal avait déjà quitté la pièce, partant s'enfermer dans sa chambre.

oOoOoOo

— Pourquoi tu continues d'insister ? J'ai dit que je ne le ferai pas !

— Parce que tu as décidé sans même considérer l'idée, Mal.

— Je n'ai pas besoin de la considérer, cette idée est stupide. C'est hors de question.

— Mais...

— Evie !

Evie se mordilla la lèvre, les sourcils froncés dans l'indécision alors que Mal la fixait avec agacement, le visage fermé. Le corps entier fermé, à vrai dire. Comme à chaque fois qu'elle abordait ce sujet, Mal s'était mise tout de suite sur la défensive, prête à se disputer, prête à se battre pour repousser la suggestion d'Evie.

Et c'était bien là tout le problème. Elle était tellement fermée à cette idée qu'elle n'essayait même pas d'y réfléchir, refusant d'y accorder ne serait-ce qu'une seconde de réflexion.

— Mal, tenta à nouveau Evie, faisant un pas dans sa direction.

Elle se rétracta aussitôt, évidemment. Fermée au dialogue, fermée à toute forme de contact, inaccessible, imperméable, refusant d'entendre raison, parce qu'elle savait qu'elle avait tort.

Evie soupira, réalisant qu'elle n'arriverait à aucun résultat en continuant comme ça. Mal était tout simplement trop bornée, et cela revenait à se battre dans le vide.

— Mal, s'il-te-plaît, tout ce que je te demande c'est d'au moins faire l'effort d'y réfléchir. S'il-te-plaît ?

Mal ne répondit pas, se contentant de la fixer avec une expression butée, résolue à rester sur sa position quoiqu'il arrive. Et pour cette fois, Evie la laissa gagner. Mais elle espérait vraiment que sa demande allait faire son chemin, et elle continuerait à revenir à la charge jusqu'à ce que ce soit le cas.

oOoOoOo

Cela lui prit deux jours.

Deux jours à pester contre Evie qui avait osé soulever cette idée ridicule. Deux jours à se disputer et à faire de son mieux pour esquiver son amie, rejetant ses tentatives de dialogue, repoussant ses approches, évitant de rester trop longtemps avec elle parce qu'elle savait que d'une manière ou d'une autre, le sujet serait à nouveau abordé, et qu'elle ne voulait pas.

Deux jours à replonger dans ses souvenirs, à revivre ses cauchemars d'enfants, à se rappeler la peine, la solitude, la colère. Deux jours à se rappeler le reste aussi. Les rares moments d'insouciance, d'indépendance, d'imagination, de rêves. Les espoirs d'une vie meilleure, un jour. Une vie meilleure qu'elle avait trouvé.

Deux jours pour réaliser qu'il y avait certains morceaux de son passé sur lesquels elle n'était pas certaine de vouloir tirer un trait définitif. Ils faisaient d'elle qui elle était. Alors peut-être, peut-être qu'Evie n'avait pas entièrement tort. Et peut-être qu'elle n'avait pas d'autre choix que de renouer avec son passé pour construire son futur.

Elle toqua à la porte de la chambre d'Evie avec hésitation, pas certaine d'être bienvenue après avoir passé presque toute la journée à l'éviter. Pourtant, la voix de son amie l'invita à entrer, sans la moindre trace de rancœur, et elle fut accueillie par un sourire chaleureux, qui se transforma en expression inquiète lorsque Evie vit son visage.

— Mal ? Est-ce que ça va ? Tu es toute pâle.

— Je suis d'accord pour essayer, prononça Mal dans un souffle, restant dans l'encadrement de la porte, prenant appui contre lui, parce qu'elle n'était pas sûre de pouvoir tenir debout par elle-même.

— Essayer quoi ?

Mal ferma les yeux, inspirant doucement, ignorant les signaux d'alerte de son instinct qui lui hurlait que non, qui lui rappelait tout ce qu'elle avait fait, tout ce qu'elle avait surmonté juste pour ne jamais se retrouver dans cette situation.

— D'appeler ma mère.

Evie écarquilla les yeux de surprise, la bouche entre-ouverte, la fixant sans savoir comment réagir.

— Tu es...sûre ? demanda-t-elle avec prudence.

Mal rit, secouant doucement la tête.

— Sérieusement Evie ? C'est maintenant que tu te mets à douter ? Parce que non, je ne suis pas sûre. Je n'ai jamais été aussi peu sûre de quelque chose, et tout ce que j'espère c'est que le numéro ne soit plus le bon, et qu'on se retrouve sans moyen de la joindre. Mais je pense que...ça mérite au moins que j'essaye.

Evie la rejoignit en quelques pas et la serra contre elle.

— Oui ! s'exclama-t-elle. Ça mérite que tu essayes. Et je suis sûre que tu ne le regretteras pas !

Mal aurait voulu être aussi confiante, mais pour être honnête, elle était sûre du contraire.

oOoOoOo

Elles étaient assises sur le lit d'Evie. C'était une bonne chose, parce que Mal était certaine de ne pas en être capable en étant debout. Ses jambes auraient probablement lâché, alors c'était bien d'être assise. Elle n'avait plus qu'à se soucier de son cœur, et espérer qu'il ne lâche pas lui aussi.

En face d'elle, il y avait Evie et son sourire confiant. Ses yeux chaleureux et rassurants. Evie qui lui promettait que tout irait bien, pour contrebalancer son cœur qui lui promettait que tout allait mal.

Au fond d'elle, elle avait envie de détester Evie. C'était de sa faute. C'était son idée. Sans Evie, elle n'en serait pas là. Sans Evie, elle serait toujours libre, tranquille, dehors, sans que des idées aussi grotesques qu'aller à l'école, obtenir un diplôme et se construire une vie qui valait peut-être la peine d'être vécue ne lui viennent en tête.

Avant Evie, Mal savait qu'elle n'aurait jamais envisagé de contacter sa mère, et certainement pas pour lui demander un service.

Mais elle ne pouvait pas détester Evie. Parce qu'elle savait que ce n'était pas sa faute, et aussi parce qu'à cet instant précis, elle avait besoin d'elle plus qu'elle n'en avait jamais eu besoin, parce qu'elle s'apprêtait à faire la chose la plus terrifiante et la plus dangereuse de toute sa vie.

— Ça va aller Mal, lui murmura Evie en serrant doucement ses mains dans les siennes. C'est juste un coup de fil. Ça ne t'engage à rien, et tu n'as rien à y perdre.

Elle avait raison, n'est-ce pas ? Mal n'avait rien à perdre. Ce n'était pas comme si sa mère l'avait aimée un jour, ou s'était préoccupée d'elle ou de ce qui pouvait lui arriver. Ce n'était pas comme si, quelque part au fond d'elle, elle cherchait encore sa reconnaissance. Ou l'explication de cette haine et de ce rejet permanent. Cela faisait bien longtemps qu'elle avait dépassé tout ça. Cela faisait bien longtemps qu'elle n'espérait plus rien de cette femme. Elle n'avait pas besoin d'elle. Juste de papiers.

Libérant ses mains de celles d'Evie, respirant le plus calmement qu'elle pouvait, elle prit le téléphone qui était posé face à elle depuis bien trop longtemps, et composa le numéro de sa mère. C'était curieux comme des informations restaient gravées ainsi dans une mémoire, même quand on essayait du mieux qu'on pouvait de les oublier.

Mal ignora la manière dont son cœur menaçait de s'arrêter à chaque fois qu'elle appuyait sur un chiffre, tout comme elle ignora la sensation de panique qui grimpa en elle alors qu'elle lançait l'appel, portant le téléphone à son oreille.

En face d'elle, Evie était toujours là, la regardant avec un mélange d'inquiétude et de bienveillance, et Mal s'accrocha à cette vision, essayant de se rappeler les raisons qui la poussait à faire ça, essayant de se rappeler tout le positif de sa vie actuelle, et d'ignorer tout le négatif de sa vie passée qui la submergeait à chaque tonalité.

Et puis d'un coup, les tonalités cessèrent, et la voix de sa mère retentit. Froide, sèche et déjà agacée.

— Allô ?

Mal déglutit, écarquillant les yeux de terreur. Elle avait oublié le timbre de sa voix, elle avait oublié à quel point l'entendre était un mauvais présage, elle avait oublié que jamais elle ne devait volontairement la confronter, parce que ça ne terminait jamais bien.

Elle avait aussi oublié cette envie, ce besoin presque vital d'interagir avec elle dans l'espoir de provoquer une réaction positive, de voir son visage s'attendrir, sa voix s'adoucir, comme toutes les mères étaient supposées le faire face à leur enfant.

Et pourtant, même si elle avait oublié, tout était à nouveau là, et elle-même n'était plus qu'une petite fille. Une petite fille qui n'avait pas vu sa maman depuis si longtemps.

— Maman ? bredouilla-t-elle. C'est moi.

Sa voix était un peu étranglée, un peu étouffée, totalement terrifiée. En face d'elle, Evie lui offrit un sourire encourageant mais Mal ne le vit même pas, uniquement focalisée sur le silence à l'autre bout de la ligne. Un silence surpris, et interminable.

Puis enfin, la voix de sa mère retentit à nouveau, tranchante comme épée.

— Tu n'es pas encore morte, toi ?

Une épée qui transperça le cœur de Mal d'un coup sec, la laissant sans voix, incapable de répondre. Mais cela n'avait pas d'importance, parce que dans le téléphone, les tonalités creuses avaient repris, indiquant que sa mère avait déjà raccroché, indifférente à son sort.

Mal eut envie de hurler, ou de pleurer. Mais à quoi bon ? Elle avait déjà tellement hurlé et pleuré quand elle était enfant, et même quand elle pouvait l'entendre, sa mère ne s'était jamais sentie concernée par sa détresse. Personne, absolument personne au monde ne s'était jamais senti concerné par sa détresse, et personne n'avait jamais essayé de l'en sauver.

Alors, sans pleurer, sans hurler, sans un mot, Mal se contenta de lâcher le téléphone qui tomba lourdement sur les draps, et se recroquevilla, adoptant l'unique geste de réconfort qu'elle avait jamais connu, s'enlaçant elle-même dans une tentative désespérée de se protéger du mal que le monde pourrait encore lui faire subir.

Elle n'entendit pas Evie lui parler, elle ne la vit pas bouger, mais lorsqu'elle sentit ses bras la toucher pour tenter de la réconforter, elle les repoussa violemment, secoua la tête et s'écarta d'elle, le plus loin possible, parce qu'elle ne voulait pas, elle ne voulait pas, elle ne voulait pas.

Elle ne pouvait juste pas être aimée.

oOoOoOo

Le reste de l'après-midi se déroula dans un calme étrange, presque palpable. Elles ne parlèrent pas du coup de fil. A vrai dire, Mal ne parla pas du tout, plongée dans un silence qui ressemblait à celui des premiers jours, quand elle ne faisait que répondre aux questions et rester enfermée dans sa chambre.

La combinaison de son visage pâle, son regard vide et son mutisme la faisait presque ressembler à un fantôme alors qu'elle errait dans la maison, souvent sans but, se contentant de suivre Evie à travers les pièces.

Celle-ci ne savait pas trop comment réagir en voyant son amie dans cet état. Elle savait que c'était sa faute, et que jamais elle n'aurait dû insister. Terrifiée à l'idée d'empirer la situation, elle n'osait pas remettre le sujet sur le tapis, et se contenta de suivre le fil de sa journée comme si de rien n'était, faisant ses devoirs, un peu de ménage et le repas presque par automatisme, tout en gardant un œil inquiet sur Mal qui était là sans être là, perdue dans des pensées inatteignables.

Au moment de manger, son estomac était noué par la culpabilité et l'impuissance, mais elle se força malgré tout à mâcher et avaler, parce qu'elle savait que Mal savait, et qu'il était hors de question d'attirer l'attention et le problème sur elle à cet instant précis. Elle proposa ensuite un film, n'importe lequel sauf un Disney, en espérant que ça leur change les idées. Mal acquiesça, mais elle aurait acquiescé à n'importe quoi et Evie n'évoqua même pas l'idée de faire du popcorn, parce que son repas était encore là, à lui peser sur le ventre, décuplant les remords et menaçant de ressortir à tout moment. Et aussi parce que pour la toute première fois, Mal avait fini de manger et son assiette n'était pas vide, simplement abandonnée, et cette vision était si triste, si irréelle, si parlante qu'Evie aurait pu en pleurer.

Aucune des deux ne regarda vraiment le film, plongées dans leurs pensées respectives. Elles ne prêtèrent pas non plus attention à l'émission qui lui succéda, ni à la suivante. Ce fut vers 23 heures qu'Evie se décida à atteindre l'écran, déclarant qu'il était temps qu'elles aillent se coucher.

Elle n'avait pas vraiment sommeil, et avait un goût amer d'inachevé et d'insatisfaction en bouche, parce que cette journée n'avait rien apporté d'autre que de la souffrance, mais elle espérait qu'un peu de repos leur ferait du bien à toutes les deux. Encore une fois, Mal acquiesça sans un mot, et elles montèrent à l'étage ensemble, se séparant sur un timide bonne nuit et un silence.

Après une douche rapide, Evie s'installa dans son lit avec un livre, espérant que celui-ci aurait plus de succès que le film pour lui changer les idées. Elle ne se sentait vraiment pas capable d'éteindre la lumière et de s'allonger seule avec ses pensées, donc n'importe quelle distraction était la bienvenue.

Elle n'eut pourtant pas l'occasion de lire plus d'une demi-page avant d'être interrompue par de légers coups contre sa porte et l'entrée de Mal dans la pièce.

Le regard un peu perdu, celle-ci s'avança jusqu'à son lit et se balançant maladroitement sur ses pieds, visiblement mal à l'aise.

— Hey Evie, est-ce que...je peux...si ça ne te dérange pas...

La question n'était pas vraiment formulée, mais les yeux verts ne cessaient d'osciller entre le lit, Evie et le sol, en quête de courage, en quête d'une autorisation, en quête d'un refuge.

Aussi peu claire que ce soit la demande, Evie la saisit instantanément et se déplaça sous ses couvertures pour faire de la place.

— Bien sûr, Mal. Viens.

Sans en attendre plus, Mal se glissa près d'elle, passa ses jambes sous la couverture et posa sa tête sur l'oreiller.

— Merci, marmonna-t-elle.

Evie lui sourit gentiment mais son cœur se serra en voyant l'expression de son amie.

Mal avait pris une douche également, ce dont témoignait l'extrémité humide de ses cheveux et la douce odeur de fraise qui se dégageait d'elle. Allongée, ses yeux étaient posés sur Evie, la fixant avec un mélange d'adoration et de terreur, alors que pour la première fois, pour la toute première fois, ces mêmes yeux étaient rougis et irrités d'avoir pleuré.

Evie sentit sa propre gorge se nouer à cette réalisation, et ses doigts se contractèrent autour du livre qu'elle tenait encore. Pourquoi avait-il fallu qu'elle insiste ? Pourquoi avait-elle forcé Mal à faire ce qu'elle refusait de faire ? Pourquoi n'avait-elle pas pu simplement lui faire confiance quand elle disait que cela ne changerait rien ?

Elles avaient eu tort. Toute les deux. Cela avait changé quelque chose. Pas positivement, comme Evie l'attendait, mais cela avait changé quelque chose. Mal était cassée, blessée et détruite à cause d'elle.

— Je suis désolée, prononça-t-elle dans un murmure de tristesse.

Mal ne répondit pas tout de suite, préférant se redresser et poser sa tête contre son épaule, y enfouissant son visage comme un enfant l'aurait fait avec son doudou.

— Ne me laisse pas, émit-elle d'une petite voix. Jamais. Je ne pourrais pas supporter que tu m'abandonnes aussi.

Et Evie sentit les larmes couler contre son épaule au même moment que celles qui coulaient sur ses joues.