Je ne sais pas si ce qui suit est un chapitre ou un bonus xD Vu ce qu'il raconte, c'est un bonus. Vu sa longueur, c'est un chapitre. En tout cas je vous recommande de le lire avec la même prudence qu'un bonus (violence sur enfant, tristesse) mais j'espère que vous apprécierez malgré tout :)
La narration par Mal empêche la transmission précise de certains évènements/informations donc si vous avez des questions ou si des parties ne sont pas assez claires, n'hésitez pas à demander par commentaire ou par MP. Bonne lecture !
Mal – 3 ans
— Un dragon !
La maquilleuse pour enfant contempla la petite blonde en face d'elle avec surprise et contrariété.
— Un dragon ? répéta-t-elle, dubitative face à ce choix. Tu ne préférerais pas que je te maquille en un joli papillon, ou en fée ?
— Je veux un dragon ! répéta Mal avec toute la conviction qu'une fillette de trois ans pouvait avoir.
— Mais je pourrais te mettre des belles paillettes qui brillent si tu étais une fée...
— Dragon, un dragon violet !
— Elle veut être un dragon, faites-la en dragon, intervint la maman de Mal d'une voix sèche, clairement agacée par cette discussion.
La maquilleuse fit la moue mais obéit, suivant les consignes de la petite fille et s'appliquant pour la transformer en un dragon violet.
C'était une belle journée ensoleillée, et de nombreuses familles profitaient de la fête foraine installée dans le quartier, y compris Mal et ses parents. En passant devant le stand de maquillage, la petite fille en avait réclamé un, et sa maman l'avait accompagnée pendant que son papa était parti acheter de quoi manger, promettant de lui rapporter un délicieux hot-dog.
Mal fit de son mieux pour rester tranquille pendant que la madame dessinait sur son visage, mais elle ne pouvait pas s'empêcher de sourire, ses petites jambes s'agitant d'impatience. Lorsqu'enfin la madame lui indiqua que c'était terminé, l'autorisant à se regarder dans un miroir, les yeux de Mal étincelèrent de mille feux en découvrant son reflet.
Bondissant sur ses pieds, elle se précipita vers sa maman.
— Maman regarde je suis un dragon ! s'écria-t-elle de sa petite voix aiguë. GROAR !
Elle tenta de prendre un air féroce et dangereux, mais l'effet était complètement gâché par son visage joufflu et ses grands yeux innocents. Sa mère lui adressa quand même un sourire avant de détourner son attention d'elle et de parcourir la foule du regard. Mal l'imita, et aperçut son père la première. Immédiatement, elle se mit à courir droit sur lui, dressant ses petites mains devant elle pour simuler un monstre dangereux prêt à tout dévorer sur son passage.
— Attention papa je suis un dragon GROAAAR !
Son père posa immédiatement le sac de nourriture qu'il tenait et attrapa Mal, l'élevant dans les airs et la faisant tournoyer au-dessus de lui.
— Attention le plus mignon des petits dragons s'envole !
Mal éclata de rire et écarta les bras, profitant de la sensation grisante de l'air qui agitait ses cheveux. Lorsque son père la déposa au sol, elle sautilla sur place.
— Encore papa, encore !
Il rit, et lui tapota gentiment le nez.
— Non Petit Dragon, on va aller manger maintenant.
Mal voulut se mettre à bouder, mais elle se rappela qu'elle avait faim et qu'ils allaient manger des hot-dogs, alors elle remplaça sa moue par un grand sourire et glissa sa petite main dans celle, grande et chaude, de son papa, prête à le suivre n'importe où.
Mal – 4 ans
— Pourquoi tu dois toujours lui faire des cadeaux ? Elle est déjà assez gâtée comme ça !
— Parce que quand j'ai vu ce jouet dans la vitrine, j'ai immédiatement pensé à mon petit dragon.
Mal offrit un sourire éclatant de bonheur à son papa alors qu'elle attrapait le sac en papier qu'il lui tendait, lui répondant avec un sourire identique. A côté d'eux, sa maman semblait de mauvaise humeur et vraiment contrariée. Peut-être qu'elle aurait aimé que papa lui apporte un cadeau à elle aussi. Mal était d'accord pour partager le sien, s'il fallait. Mais sa maman ne voulait jamais jouer avec elle, alors ça ne devait pas être pour ça qu'elle semblait fâchée.
— Allez Petit Dragon, ouvre !
Reportant son attention sur le sac, Mal l'ouvrit et plongea ses petites mains dedans. Aussitôt, elles entrèrent en contact avec quelque chose de tout doux, et l'agrippèrent sans attendre pour l'extraire de l'emballage.
— Ouaaah ! s'exclama la petite fille alors qu'elle se retrouvait nez à nez avec le dragon en peluche le plus beau et le plus majestueux qu'elle n'avait jamais vu. C'est un dragon !
— Le premier de ta collection, lui murmura son papa en l'attirant contre lui. Tu l'aimes ?
Mal ne répondit pas, la bouche grande ouverte d'ébahissement alors que ses doigts caressaient le duvet du dragon, ses petites ailes et ses oreilles. Les yeux écarquillés d'émerveillement, elle ne le lâchait pas du regard, et son papa la chatouilla gentiment pour attirer son attention.
Mal se mit à rire, d'un petit rire d'enfant pur et innocent, et se tourna pour se blottir tout contre son papa, le dragon en peluche désormais coincé entre eux.
— Je l'aime fort mon dragon ! déclara-t-elle avec assurance.
— Oh, pas aussi fort que moi j'aime mon petit dragon, répondit son papa avant de lui faire des petits bisous dans le cou, faisant à nouveau retentir son rire joyeux.
Mal – 5 ans
Cela faisait plusieurs jours que son papa était parti. Mal ne savait pas où il était parti, ni quand il reviendrait, mais elle continuait de l'attendre en regardant par la fenêtre dès qu'elle en avait l'occasion, espérant le voir arriver. Sans doute avec un cadeau pour elle, parce qu'il lui rapportait toujours un cadeau quand il partait longtemps.
Sa maman n'aimait pas quand elle restait trop longtemps à la fenêtre, et avait pris l'habitude de lui crier dessus quand elle le faisait. Parfois elle lui lançait une chaussure, ou le premier objet qui lui passait sous la main, et Mal devait l'esquiver et partir se cacher dans sa chambre pour éviter qu'elle ne se mette encore plus en colère. Sa maman se mettait souvent en colère, depuis que papa était parti. Mal n'aimait pas ça, parce qu'elle criait beaucoup, lui lançait des objets dessus et elle commençait à lui donner des fessées de plus en plus souvent. Son papa, lui, il ne lui donnait jamais de fessées. Et il lui faisait plein de câlins, et jouait avec elle.
Elle avait vraiment hâte que son papa revienne.
Mal – 5 ans
Maman était vraiment très fâchée. Heureusement, elle n'était pas fâchée sur Mal. Non, elle était fâchée sur papa, et elle traversait la maison avec un gros sac poubelle à la main, et jetait dedans tout ce qui lui appartenait. Mal la regardait faire sans bouger, debout dans le salon, et serrait Tom très fort contre elle parce que sa maman lui faisait peur. Pourquoi est-ce qu'elle était fâchée ? Pourquoi est-ce qu'elle jetait toutes les affaires de papa ? Mal ne comprenait pas, et elle n'osait pas poser de question, parce que quand elle posait des questions, sa maman lui criait dessus.
Alors elle resta plantée là, à regarder les affaires de son papa disparaître une par une dans ce grand sac poubelle, à se dire qu'il sera triste quand il reviendra, et qu'il allait falloir tout racheter.
Lorsque, au bout de longues minutes, toutes les affaires les plus évidentes avaient été jetées, sa mère s'arrêta brusquement, et parcourut la pièce du regard, à la recherche de ses prochaines victimes. Et lorsque ses yeux froids et acérés se posèrent sur Mal, celle-ci se raidit et raffermit son emprise sur sa peluche, parce qu'un danger planait, et elle ne savait pas lequel ni pourquoi, mais elle savait qu'il était là et elle avait peur.
— Donne-moi ça, ordonna sèchement sa mère en s'approchant d'elle.
Mal cligna des yeux, mettant un moment à comprendre de quoi elle parlait, puis réalisa que sa maman en avait après Tom. Ses petits doigts s'agrippèrent à la peluche alors qu'elle la collait à elle.
— Non, il est à moi !
Les yeux de sa mère se plissèrent, et Mal apprendrait dans les prochains jours que c'était le signe qu'un coup allait s'abattre sur elle, mais pour l'instant, elle n'avait pas encore fait le rapprochement, et elle fut prise au dépourvu par l'énorme gifle qui s'abattit sur sa joue avant que les doigts fins et méprisants ne se referment sur Tom.
Ravalant les larmes qui perlaient dans ses yeux à cause la douleur, la petite fille solidifia sa prise sur son dragon aussi fort qu'elle put, luttant contre sa mère qui essayait de l'extraire de ses mains.
— Lâche-ça ! gronda celle-ci d'une voix intraitable.
— Non non non ! répéta Mal, entêtée, déterminée, désespérée.
C'était sa peluche. Son dragon. Son Tom. Son meilleur ami. Sa maman n'avait pas le droit de le prendre, elle ne la laisserait pas faire. Une autre gifle s'abattit, puis encore une et très vite les coups s'enchaînèrent sur Mal, ne visant plus seulement son visage ou sa tête mais l'entièreté de son corps, sans distinction. Pour échapper à la douleur, Mal se recroquevilla sur elle-même en pleurant et demandant à sa mère d'arrêter. Mais celle-ci n'arrêta pas, déversant sa rage sur cette petite fille dont elle ne voulait pas, dont elle n'avait jamais voulu, et dont elle ne pouvait pas se débarrasser juste en la jetant dans un sac poubelle.
Roulée en boule sur le sol alors que les gifles, les claques, les griffures et les coups de pieds se succédaient, Mal hurla, Mal pleura, Mal supplia mais à aucun moment Mal ne lâcha Tom.
Mal – 7 ans
Son papa n'était jamais revenu.
Il avait fallu longtemps à Mal pour rassembler toutes les pièces du puzzle et pour comprendre pourquoi il était parti, parce que personne n'avait jamais pris la peine de lui expliquer. Elle n'était pas autorisée à parler de lui, et encore moins à poser des questions. Alors elle avait juste attendu, récoltant des bribes d'informations que sa mère laissait échapper quand elle était en colère, ou vraiment triste.
Son papa avait rencontré une autre madame, plus jolie et sans doute plus gentille, avec une autre petite fille. Et il avait choisi de les remplacer et d'aller habiter avec cette nouvelle famille.
Mal ne savait pas si c'était vrai. Elle ne les avait jamais vues, cette autre madame et cette autre petite fille. Mais c'était la seule version qu'elle avait, alors elle était obligée de la croire.
Mais même si elle la croyait, Mal n'aimait pas ce que sa mère disait. Parce que ce n'était que des choses négatives. Elle répétait constamment que son papa était un menteur, un traître, un manipulateur. Qu'il les avait abandonnées parce qu'il ne les avait jamais aimées. Il n'était resté avec elle que pour profiter de leur argent, et de la maison.
Mal n'était pas d'accord. Elle savait que son papa l'aimait. Parce que elle, elle aimait son papa, elle l'aimait vraiment très fort, et elle savait que si elle l'aimait si fort, c'était uniquement parce que lui l'aimait.
Sa mère se mettait en colère, quand elle comprenait que Mal mettait ses paroles en doute. Elle la frappait, elle lui disait qu'elle devrait être de son côté, qu'elle avait été abandonnée aussi, qu'elle devrait le détester. Qu'il était parti parce qu'il avait choisi une autre famille et que si elle continuait à attendre qu'il revienne et à l'aimer, elle allait le regretter, parce que sa mère allait choisir de la remplacer aussi.
Mal s'en fichait, de tout ça. Ça ne la dérangeait pas que sa mère décide de l'abandonner et de la remplacer. Peut-être même que si elle le faisait, son papa reviendrait la chercher et elle pourrait aller habiter avec lui et sa nouvelle famille. Ça ne lui posait pas de problème d'avoir une nouvelle maman, et peut-être même une sœur. Ça lui plairait même beaucoup, en fait.
Allongée dans son lit, Mal se blottit sous la couverture, serrant sa peluche contre elle.
— Moi je te le dis Tom, murmura-t-elle au creux de son oreille. Papa va bientôt venir nous chercher, et on ira habiter avec lui, et ce sera vraiment très chouette.
Le petit dragon ne lui répondit pas, incapable de briser ses espoirs, et elle ferma les yeux, un sourire aux lèvres alors qu'elle se racontait toutes les chouettes activités qu'elle pourrait faire avec sa nouvelle famille, quand elle irait vivre avec eux.
Mal – 9 ans
Mal se tenait debout face à son lit, les poings serrés, les yeux remplis de larmes et le cœur débordant de culpabilité.
Là, au milieu des draps défaits, se trouvait Tom. Blessé. Mutilé. A cause d'elle.
Elle n'avait pas fait exprès, évidemment. Ils jouaient ensemble, comme toujours. Ils s'étaient glissés sous son lit, transformé en grotte pour l'occasion, et avaient pris leurs ennemis invisibles par surprise, certains de remporter la bataille. Ils remportaient toujours la bataille.
Mais pas cette fois.
Mal n'avait pas vu qu'une des pattes de Tom s'était coincée et dans l'enthousiasme du jeu, elle l'avait entraîné avec lui, tirant sans faire attention à la résistance, et ne se figeant d'horreur que lorsque le craquement du tissu avait retenti dans la petite chambre.
La patte de Tom était complètement arrachée, détachée de son corps qui se vidait à présent de son rembourrage.
— Je suis désolée Tommy, murmura la fillette en regardant son meilleur ami souffrir. J'aurais dû faire plus attention à toi.
Mal ne s'était jamais senti aussi coupable de toute sa vie. Elle devrait le savoir, pourtant, que les dragons vieillissent plus vite que les enfants. Et qu'elle devait faire attention à Tom parce qu'il allait s'user et s'abîmer de plus en plus souvent. Et qu'il n'y aurait jamais personne pour le réparer. A part elle.
Essuyant ses larmes avec sa manche, Mal fronça les sourcils d'un air résolu.
— Je vais te guérir ! déclara-t-elle. Ne bouge pas d'accord ? Je reviens !
Elle rabattit sa couverture sur Tom pour le cacher en sécurité, et quitta sa chambre. On était dimanche, et sa mère était à la maison. Comme elle n'aimait pas avoir Mal dans les jambes, celle-ci avait l'habitude de rester dans sa chambre et d'y jouer en essayant de ne pas faire trop de bruit. Elle n'avait pas vraiment l'interdiction d'en sortir, mais c'était toujours mieux d'y rester.
Sa mère était dans le salon, et regardait la télévision. La petite fille s'immobilisa, restant dans l'embrasure de la porte, sachant qu'elle ne devait pas interrompre le programme au risque de se faire engueuler et renvoyer d'où elle venait. Alors elle resta tranquille et silencieuse, attendant les publicités. A l'instant où celles-ci se lancèrent, sa mère se leva pour prendre la direction de la cuisine et remarqua finalement sa présence.
— Qu'est-ce que tu fais là, toi ?
— Je..euh...
Mal se maudit de balbutier ainsi, surtout lorsqu'elle vit les lèvres de sa mère se pincer d'agacement, signe que son seuil très limité de tolérance était presque épuisé.
— J'aimerais savoir où est la boîte de couture ! s'empressa de demander la fillette.
— Pourquoi ? Tu as encore déchiré tes vêtements ? Je t'assure que si...
Mal avait tressailli au ton brusque et menaçant, et elle n'avait soudain aucune autre envie que juste déguerpir et retourner à l'abri dans sa chambre. Mais elle devait penser à Tom.
Tom avait besoin d'elle.
Serrant les poings pour se donner du courage, elle se dressa de toute sa petite taille.
— Oui mais je veux les réparer moi-même ! clama-t-elle.
Sa mère l'observa en silence, le regard perçant. Mal parvient à garder son assurance, même si elle savait qu'il y avait de grandes chances que celle-ci lui rapporte une gifle pour impertinence. Les réactions de sa mère étaient toujours imprévisibles, et la chance fut de son côté ce jour-là.
— Dans la commode de ma chambre, deuxième tiroir. Ne touche à rien d'autre, et remets-la à sa place quand tu as terminé.
Mal acquiesça et détala immédiatement, de peur que le vent tourne. Elle pénétra dans la chambre de sa mère avec une précaution infinie et y récupéra la boîte de couture.
Personne ne lui avait jamais appris à coudre. Elle n'avait ni explication, ni mode d'emploi, ni même un modèle à suivre. Il n'y avait qu'elle et sa volonté.
Elle se piqua les doigts avec l'aiguille de nombreuses fois. Elle rata et recommença à plusieurs reprises. Son travail était grossier et brouillon, manquant de délicatesse. Mais elle réussit.
Après presque une heure d'essais et de concentration, la patte de Tom était à nouveau à sa place, une grosse couture maladroite bien visible, témoignant des efforts de la petite fille, qui serra son ami contre son cœur avec soulagement.
Mal – 11 ans
— C'est pas la belle vie ça, Tom-Tom ?
Installé sur un bol énorme de popcorn, le dragon ne répondit rien, mais que pouvait-il répondre ? Bien sûr que c'était la belle vie.
Lorsqu'elle était plus petite, Mal détestait quand sa mère s'absentait deux jours de suite, parce qu'elle devait rester seule toute une nuit, et que cela lui faisait peur. Aujourd'hui, elle avait cessé d'avoir peur depuis longtemps. Bien au contraire, les absences de sa mère lui laissaient des weekends de liberté totale et d'insouciance, qu'elle passait installée devant la télé, se gavant de sucre jusqu'à ne plus pouvoir rien avaler.
Coup de chance, avant de partir, sa mère avait pensé à lui laisser un billet de vingt euros, et n'avait donné aucune recommandation. Un billet et une pré-adolescente en plein pic de croissance ? C'était encore mieux que Noël.
Mal en avait profité, évidemment. Et le vieux canapé du salon était à présent enseveli sous les emballages de chips, de friandises, de canettes de soda et de popcorn égaré. Deux jours entiers passés à ne rien faire, à part manger et regarder la télévision. Aucun reproche, aucun ordre, aucune menace. Juste la liberté et le bonheur.
— Hé, ne mange pas tout le popcorn, lança Mal en mettant une petite pichenette à son ami en peluche avant de dérober une poignée de son trésor.
Déséquilibré, le dragon tomba à la renverse et l'enfant le rattrapa aussitôt, les yeux brillants d'amusement.
— C'est bon, pas la peine de bouder, le taquina-t-elle en l'approchant de son visage pour l'embrasser et inspirer son odeur.
Elle avait profité de l'absence de sa mère pour le laver, la veille, et il sentait donc la lessive fraîche, recouverte par un parfum de popcorn. Mais lorsqu'elle fermait les yeux et respirait très fort, loin loin loin derrière ces odeurs, effacée par les années et les aventures, Mal pouvait encore percevoir l'odeur rassurante de son père.
— Je t'aime, murmura-t-elle doucement en serrant la peluche un peu plus fort contre son visage.
Mal – 14 ans
Mal savait qu'elle devait se dépêcher. Elle ne voulait pas prendre le risque de croiser sa mère, et de devoir s'expliquer, mentir ou même reporter ses plans à plus tard. Elle devait partir aujourd'hui. Elle était prête, et elle savait que si elle se défilait, elle risquait de ne plus jamais avoir le courage de le faire. C'était pour ça qu'elle n'avait pas de temps à perdre, et qu'elle devait profiter de l'absence de sa mère.
Pourtant, malgré son impatience et l'excitation de prendre ce nouveau tournant dans sa vie, la liberté et l'inconnu lui ouvrant les bras, elle ne voulait pas précipiter ce moment. Parce que s'il y avait bien une personne au monde qui méritait qu'elle s'arrête un instant et qu'elle lui dise au revoir convenablement, c'était Tom.
Tom, son dragon, son meilleur ami, son fidèle compagnon. Le seul qui avait toujours été là pour elle. Celui qui lui avait tenu compagnie pour traverser les crises, les colères, les punitions, les larmes, les moments de peur, de doute et de joie. Elle ne pouvait pas juste le laisser derrière elle sans lui offrir un peu de son temps, même si ça lui faisait perdre de précieuses minutes, même si ça faisait tout rater.
Le cœur serré, Mal ramassa le petit dragon qui traînait sur son lit et lui caressa la tête. Elle le contempla un instant sans un mot, prenant la pleine mesure de l'effet que les années avaient eu sur lui.
Pauvre Tom, il en avait vécu des choses. Les blessures de guerre étaient nombreuses sur son petit corps de peluche. Il avait tragiquement perdu un œil, et une patte. Ses deux ailes pendaient tristement, sur le point d'être arrachées elles aussi. Ses oreilles étaient toutes tordues et difformes, son rembourrage semblait avoir disparu, le rendant flasque, et la couleur de son poil ne ressemblait plus en rien au vert chatoyant des premiers jours. Mais peu importe, ça restait Tom.
— Hey, le salua Mal comme si ça faisait longtemps, comme si elle ne s'était pas réveillée le matin même en le serrant contre elle. Je vais m'en aller.
Il ne réagit pas, bien sûr. Il était déjà au courant. Il l'avait accompagnée pour les préparatifs, avait recueilli ses doutes et ses incertitudes, et l'avait rassuré sur sa capacité à faire tout ça. Il se contenta de la regarder de son unique œil survivant, attendant la suite de sa déclaration. La gorge de Mal se noua, hésitant une dernière fois sur sa décision avant de l'annoncer.
— Je vais te laisser ici, prononça-t-elle finalement dans un souffle. Parce que je ne sais pas ce qu'il va advenir de moi, je ne sais pas où je vais vivre, et je ne sais pas si je vais pouvoir te garder en sécurité. Si je te perdais, ou s'il t'arrivait quelque chose, je ne m'en remettrai jamais, alors je vais te laisser, ok mon Tommy ?
Une larme lui échappa et alla s'écraser sur le museau du petit dragon qui la regardait toujours en silence. Mais Mal savait qu'il ne lui en voulait pas. Il comprenait toujours pourquoi elle faisait les choix qu'elle faisait. C'était le seul qui l'avait toujours comprise. Il était juste inquiet pour elle, parce qu'il n'allait plus être là pour veiller sur elle.
Les doigts de l'adolescente se contractèrent autour du dragon en peluche, et elle ne put pas s'empêcher d'enfouir son visage contre lui et d'inspirer son odeur une dernière fois.
Mal savait qu'elle ne pouvait pas juste le laisser là, l'abandonnant sur son lit bien en vue. Elle n'avait aucune idée de comment sa mère allait réagir à son départ, mais il était hors de question que Tom devienne sa victime. Alors elle lui avait prévu une cachette, sous une latte de parquet mal posée, là où personne ne pourrait le trouver. Après un ultime câlin et un baiser sur le museau, elle l'emballa soigneusement dans un sac plastique pour le protéger de la poussière et des insectes, et alla le poser délicatement dans sa nouvelle tanière.
— Tu vas être bien là. Personne ne pourra te faire de mal. Tu as juste à attendre, et un jour, je reviendrais te chercher. Je reviendrai. Je te le promets.
Sur cette promesse, elle remit la latte de parquet bien en place, lança un dernier regard à cette petite chambre dans laquelle elle avait passé toute son enfance, attrapa son sac à dos, et quitta cette maison pour partir à l'aventure, et démarrer une nouvelle vie.
