Juste une petite note rapide pour vous signaler que je ne posterai probablement pas de nouveau chapitre à cette histoire pendant tout le mois d'août. Profitez bien de celui-ci et n'oubliez pas que les commentaires sont la meilleure source de motivation ;3


— Et il adore le popcorn. C'est son trésor, il se posait toujours dessus et s'assurait que personne n'en vole.

La voix étouffée de Mal s'incrusta peu à peu dans le sommeil d'Evie, d'abord de manière confuse et lointaine, puis de plus en plus claire.

— Je suis certaine que vous vous seriez bien entendu tous les deux. Bon la glace et le feu ça aurait peut-être été un peu délicat au début mais Tom est plutôt cool comme dragon, et il aurait bien fait attention à ne pas faire fondre ton igloo.

Intriguée par ces paroles farfelues – et par l'identité de l'interlocuteur de Mal – Evie acheva de se réveiller et ouvrit les yeux, pour découvrir le deuxième oreiller vide à côté d'elle.

— Est-ce que tu vis dans un igloo déjà ? Désolée je ne m'y connais pas trop en pingouin. En fait tu as probablement toujours vécu dans un château, tu appartiens à une princesse après tout.

Evie se redressa légèrement, suivant la voix de son amie, et la découvrit assise en tailleur à l'extrémité du lit, Monsieur Banquise entre les jambes alors qu'elle le caressait et lui parlait doucement.

— Il me manque tous les jours tu sais, confia Mal à la peluche. Mais je t'avoue qu'aujourd'hui, j'aurais vraiment besoin d'un de ses câlins.

Et après un soupir et une fraction d'hésitation, elle souleva le petit pingouin bleu et le serra très fort contre elle, fermant les yeux et enfonçant son visage contre le tissu. Evie sourit, attendrie par le spectacle et attendit que Mal se détache de la peluche pour signaler qu'elle était réveillée.

— Tu te fais un nouvel ami ?

La tête de Mal pivota instantanément vers elle, les joues rouges et les yeux coupables.

— Tu as...entendu beaucoup ?

— Pas vraiment, la rassura Evie avec un sourire. Je viens juste de me réveiller.

Elle s'étira pour prouver ses paroles et se redressa davantage, prenant une position plus confortable dans le lit alors que le regard de Mal devenait fuyant.

— Je suis désolée, marmonna-t-elle en tendant la peluche dans sa direction. Je ne voulais pas te le prendre, je cherchais juste...quelqu'un à qui parler.

Evie repoussa Monsieur Banquise, la forçant à le garder.

— Tu as le droit de le prendre. Je suis même contente de te le prêter si tu as besoin de lui. Il est plutôt doué pour écouter.

Mal esquissa un sourire timide.

— J'avoue qu'il est plutôt efficace, malgré son nom ridicule.

Evie répondit en attrapant l'oreiller à côté d'elle et en le jetant sur son amie, qui l'esquiva habilement avant de lui tirer la langue. Une scène quelconque et habituelle, légère et heureuse. Ou presque. Parce que l'ombre de tristesse sur le visage de Mal n'avait pas échappé à Evie, ni l'absence de rire ou de contre-attaque. Et alors que son amie baissa à nouveau les yeux sur la peluche, ce fut au tour du visage d'Evie de se voiler de tristesse et de culpabilité.

— Mal, prononça-t-elle doucement. Je suis vraiment désolée de t'avoir forcée à le faire. J'aurais dû t'écouter la première fois que tu as dit non. Jamais je n'aurais dû insister et...je suis vraiment désolée.

Mal ne répondit rien, et après plusieurs secondes de silence, Evie se mit à chercher son regard, désireuse de le croiser pour quémander son pardon. Mais l'autre fille était trop occupée à caresser la tête ronde et joviale de Monsieur Banquise, le fixant résolument pour dissimuler son chagrin et ses blessures.

— Mal...

— Je ne veux pas en parler.

Pas avec toi. Pas avec un humain. Pas avec quelqu'un qui pourrait répondre et remuer ma tristesse.

Même silencieuse, la suite de sa phrase était claire, et Evie acquiesça et refoula son envie d'insister. Même s'il lui arrivait de faire des erreurs, elle n'était pas assez bête pour les faire deux fois de suite. Elle en profita aussi pour refouler son envie de prendre son amie dans ses bras, comprenant que ce rôle aussi avait temporairement été attribué à un autre. Heureusement, elle savait mieux que personne que son remplaçant était un expert dans son domaine.

oOoOoOo

Une journée entière s'écoula sans que ni la mère de Mal, ni le projet de l'inscrire à l'école ne soient abordés. Sans qu'aucun sujet ne soit vraiment abordé, à vrai dire. Mal était silencieuse la plupart du temps, gérant ses souvenirs et son chagrin de la seule manière qu'elle connaissait : en les enfouissant le plus profondément possible pour les oublier.

De son côté, Evie évitait de l'embêter autant qu'elle pouvait, toujours noyée dans les remords et la culpabilité. Pour se rattraper et racheter son erreur, elle se mit à réfléchir à une autre solution, à un moyen de malgré tout parvenir à faire de Mal une nouvelle élève dans son école. Elle parcourut de nombreux sites internet, cherchant des idées ou des témoignages, s'orientant d'abord vers des solutions légales et puis s'autorisa à sortir des chemins battus et à envisager des solutions différentes et un peu plus risquées.

Il y avait notamment une idée complètement surréaliste, digne d'une série télévisée, qui s'était installé dans son esprit, et dont elle n'arrivait pas à se défaire. Au contraire, l'idée se développa malgré elle, devenant de plus en plus insistante et de plus en plus prometteuse.

Et puis après tout, pourquoi pas ? Elle avait la chance d'avoir un atout non négligeable de son côté, ce serait idiot de ne pas le prendre en considération. Et elle savait qu'il était prêt à faire presque n'importe quoi pour lui faire plaisir.

Attrapant son téléphone, elle se décida finalement à appeler pour en avoir le cœur net. Et quand il décrocha immédiatement, elle sauta presque de joie, emballée par la perspective de plus en plus réelle de pouvoir concrétiser son idée.

— Evie ?

Rien qu'à sa voix, elle devina qu'elle l'avait tiré d'une énième partie de jeu vidéo, et ne put s'empêcher de sourire en l'imaginant se forcer à reconnecter avec la réalité.

— Carlos, c'est moi. J'ai besoin d'un service, mais vraiment d'un gros service. Est-ce que je peux passer chez toi ?

oOoOoOo

— Et vous êtes sûrs que c'est faisable ?

Le regard dubitatif de Mal passa alternativement sur les visages d'Evie et de Carlos qui lui faisaient face, cherchant une trace de mensonge, ou la preuve que c'était une blague. Mais le sourire d'Evie était sincère et excité, et le regard de Carlos extrêmement sérieux.

— Je peux pas te promettre de réussir, mais je peux essayer. Et normalement réussir, ajouta-t-il avec un sourire fier.

Lorsque le matin-même, Evie lui avait demandé si elle était d'accord pour rediscuter de l'idée de s'inscrire à l'école, s'excusant pour la dixième fois de son idée initiale et assurant que cette fois, sa mère ne serait pas impliquée, Mal était loin d'imaginer que c'était cette solution qu'ils allaient lui proposer. Enfreindre les lois et contourner le système ne la dérangeait pas vraiment mais...embarquer Carlos – et Evie – dans ce genre de magouille ne lui plaisait pas. Même si craquer le système de l'école pour forcer son inscription sans qu'aucun de ses papiers ne soient vérifié par l'administration était leur idée. Et une idée plutôt tentante.

— Je me suis déjà arrangée avec Carlos, il est 100% d'accord, on a tout prévu, il peut venir passer l'après-midi ici pour le faire tranquillement sans que ses parents ne le dérangent. On peut y arriver. Tout ce qu'il nous manque, c'est que tu nous dises que tu es toujours partante, et que tu t'engages à le faire jusqu'au bout.

Encore une fois, le regard de Mal passa de l'un à l'autre, réalisant l'ampleur de ce qu'ils s'apprêtaient à faire pour elle. Est-ce qu'elle était prête à l'accepter ? Et à l'assumer ? Evie avait raison, s'ils prenaient ce risque, et qu'ils réussissaient, elle ne pourrait pas faire marche arrière et changer d'avis. Si elle disait oui maintenant, elle s'engageait à reprendre une scolarité normale, jusqu'au bout.

Est-ce que c'était vraiment ce qu'elle voulait ? Il y a quelques semaines seulement, elle aurait répondu non sans hésitation. Elle détestait l'école, elle n'y avait jamais trouvé sa place et avait été tellement soulagée le jour où elle avait pu s'en échapper pour toujours.

Ou presque pour toujours. Parce qu'aujourd'hui, c'était différent. La situation avait changée. Mal avait changée.

Stoppant son regard sur celui d'Evie, elle plongea dans ses yeux remplis de douceur et d'encouragement, d'excitation et de promesses tout à la fois.

— D'accord. Faisons-le.

Et alors qu'Evie sautait sur Mal pour l'enlacer de bonheur, Carlos se mit à fouiller dans son sac, sortant des papiers en vrac.

— Super. Alors pour procéder au mieux, il va falloir que tu remplisses tout ça, c'est juste les informations habituelles tu sais, ton nom complet, ton lieu de naissance, ton numéro de sécurité sociale, tous ces trucs-là. Essaye de rester le plus honnête possible pour que ton diplôme ait une vraie valeur, okay ? Et sinon Evie va t'aider à te faire un emploi du temps qui correspond à ton niveau et à tes centres d'intérêts.

Pendant que Carlos parlait, déballant toutes les instructions comme s'il les avait apprise par cœur, Mal réceptionna les papiers en question et les feuilleta rapidement.

— Super, marmonna-t-elle en voyant la quantité d'informations à inscrire. Déjà des devoirs.

oOoOoOo

Les dernières nuits de Mal avaient été particulièrement éprouvantes. Son sommeil était agité, animé par les souvenirs, les cauchemars et des peurs enfouies qui remontaient. Elle ne parvenait à dormir que quelques heures avant de se réveiller, le cœur battant la chamade, les pensées tourbillonnant dans son esprit et la solitude la dévorant alors qu'elle restait assise dans l'obscurité, terrifiée à l'idée de se rendormir et de devoir à nouveau affronter ses rêves, et beaucoup trop épuisée pour avoir la force ou le courage de les surmonter et de les laisser sortir en en parlant à Evie.

Cette nuit-là, après s'être réveillée le visage inondé de larmes et la poitrine serrée par l'angoisse et la terreur, elle parvint à suffisamment éclaircir ses idées pour sortir du lit et tituber jusqu'à la salle de bain. Tremblante, elle s'appuya contre le lavabo et essaya de réguler sa respiration.

Elle allait bien. Elle était en sécurité. Elle était chez Evie. Tout allait bien.

Ouvrant le robinet, elle se rinça le visage à l'eau froide, chassant les restes de sommeil et de peur, et effaçant les sillons de larmes, preuves accablantes d'à quel point elle était faible et pathétique. Lorsqu'elle releva la tête, elle aperçut son reflet dans le miroir juste en face et son estomac se tordit de colère et de dégoût.

Elle détestait l'image qu'elle dégageait à ce moment précis. Cette petite fille misérable et terrifiée, à la merci d'une mère impitoyable qui ne lui avait jamais rien offert, à part du mépris et des rejets incessants. Pourquoi continuait-elle d'attendre quelque chose de sa part ? Pourquoi continuait-elle d'espérer vainement ? Elle devrait le savoir, à présent, qu'elle ne récolterait rien de plus que de la souffrance. Comment avait-elle pu ne serait qu'imaginer que la distance, les mois sans nouvelles et la séparation avaient changé quelque chose ? Sa mère n'avait jamais rien eu à faire d'elle, et n'en aurait jamais rien à faire. Pourquoi Mal ne pouvait-elle pas se résigner à cette idée, pourquoi n'arrivait-elle pas à éteindre cette petite flamme d'espoir au fond de son cœur qui se rallumait constamment malgré elle ?

Elle détestait ça. Elle détestait ne pas avoir de contrôle sur ses émotions, elle détestait ce regard qui la fixait, à travers le miroir, ces yeux du même vert que celui de sa mère, mais dans lesquels se reflétaient la peur et le chagrin. Elle détestait les cernes qui trahissaient ses nuits agitées, et cette expression apeurée et blessée sur son visage. Elle n'était plus cette fille-là. Elle n'était plus une enfant terrorisée et seule. Elle avait changé. Elle avait grandi. Elle était devenue forte et résistante, insensible à ce que les autres pensaient d'elle. Et il était hors de question qu'elle laisse sa mère lui reprendre ça. Il était hors de question qu'elle la laisse gagner.

Troquant la peur de son regard avec une détermination sans limite, Mal retourna dans la chambre et attrapa son sac à dos, se félicitant d'avoir pris le temps de faire les magasins après être allée voir Uma. C'était d'ailleurs Uma qui en avait parlé la première, mentionnant la manière dont ses mèches blondes et ses joues roses la changeaient. Harry avait ri, et confirmé que ça la rajeunissait, la rendant mignonne. Presque innocente.

Ils avaient dit ça pour la taquiner bien sûr, mais Mal n'avait pas cessé d'y réfléchir. Ils avaient raison. Ces cheveux blonds, c'était l'ancienne Mal. La petite Mal, fragile et en quête d'amour. Elle l'avait autorisée à refaire surface quelques temps, parce que c'était si facile avec Evie. Mais il était temps qu'elle redevienne la vraie Mal, celle qu'elle était aujourd'hui, forte et indépendante.

oOoOoOo

Lorsqu'elle descendit à la cuisine ce matin-là, Evie ne fut pas particulièrement étonnée d'y trouver Mal déjà attablée devant un bol de céréales. Elle avait déjà remarqué que son amie avait tendance à se réveiller très tôt ces derniers jours, et la raison de ses nuits écourtées était aussi évidente que les cernes sous ses yeux. Mais Mal avait clairement fait comprendre qu'elle ne voulait pas en parler, et Evie respectait ça.

Mais il y avait un détail auquel, en revanche, elle n'était pas du tout préparée.

— Mal ? Mais qu'est-ce qu'il est arrivé à tes cheveux ? s'exclama-t-elle en écarquillant les yeux de surprise face à la chevelure de son amie, désormais d'un magnifique violet.

— Je les ai teints, répondit la principale concernée avec un sourire visiblement très fier.

— Mais...quand ?

— Cette nuit. Je n'arrivais pas à dormir.

— Et comment ? Il ne faut pas des produits pour ça ?

— J'avais acheté ce qu'il fallait en revenant de chez Uma. Je n'ai rien volé, promis !

— ...Pourquoi ? parvint finalement à demander Evie, incapable de lâcher les mèches violettes du regard, comme si leur présence dans sa cuisine était irréelle.

Le sourire fier de Mal s'effaça et elle fronça les sourcils face à l'expression d'Evie, visiblement vexée par sa réaction.

— Parce que j'aime les avoir de cette couleur. Je les ai eu violets pendant presque deux ans avant que...tu sais, que remplir mon estomac ne devienne plus important que m'occuper de mes cheveux. Tu les détestes.

Ses derniers mots n'étaient pas hostiles, même pas agressifs. Juste déçus, et le cœur d'Evie se serra un peu en les entendant.

— Non ! protesta-t-elle en s'approchant de Mal. Je suis juste un peu prise au dépourvu. Tu n'avais jamais parlé d'avoir les cheveux violets.

— Je sais, j'avais un peu oublié, confessa Mal avec une moue coupable. Mais avec tout ce qui s'est passé dernièrement...j'avais besoin de renouer avec moi-même.

Evie acquiesça doucement, comme si elle comprenait.

— Je peux les toucher ?

— Bien sûr !

Avec délicatesse et prudence, Evie caressa une mèche de Mal, la passant entre les doigts, observant la manière dont le violet imprégnait les cheveux.

— J'aime beaucoup, déclara-t-elle avec un sourire. Ça te va bien. C'est vraiment...toi.

Et le sourire sincèrement heureux que Mal lui offrit en réponse lui donna envie d'aller acheter toutes les teintures violettes de la planète, parce que ce sourire lui avait vraiment manqué, et qu'elle avait eu si peur de ne jamais le retrouver.

oOoOoOo

Les consignes d'Evie avaient été très claires. Laisser Carlos tranquille, ne pas lui parler, ne pas le déranger, ne rien faire qui puisse le perturber ou le déconcentrer. Mal avait bien reçu le message.

Et pourtant, elle ne pouvait pas s'empêcher d'observer le garçon qui s'était installé avec son ordinateur sur la table du salon et qui tapait sur son clavier depuis tout à l'heure, concentré et méticuleux. Il s'était mis au travail tout de suite en arrivant, déclinant la proposition d'Evie de manger quelque chose d'abord, et ne semblant même pas remarquer le changement de couleur des cheveux de Mal.

Evie avait prévenu Mal, lui expliquant que Carlos était toujours comme ça quand il avait une tâche à accomplir. Il s'y dédiait entièrement, et ne prêtait même plus attention au monde qui l'entourait jusqu'à ce qu'il ait terminé de la remplir. Et que c'était pour ça qu'il ne fallait pas le déranger. C'était la seule règle à suivre.

Dommage que Mal n'ait jamais été très douée pour suivre les règles.

Le plus discrètement possible, elle s'approcha de Carlos et s'assit à côté de lui, regardant les fenêtres et les codes qui défilaient sur l'écran sans en saisir le sens. Il semblait savoir ce qu'il faisait, ses doigts s'agitant frénétiquement sur le clavier, et ne prenait que de courtes pauses de temps en temps pour réfléchir, les sourcils froncés.

— Ça a l'air compliqué, s'autorisa finalement à dire Mal d'un ton détaché. Et illégal.

— Ça l'est, répondit simplement Carlos sans lâcher l'écran des yeux.

— Si tu te fais attraper, tu risques d'avoir de sérieux problèmes.

— Probablement.

— Tu pourrais te faire virer de l'école. Tes parents recevraient une amende. Peut-être même feras-tu de la prison.

Un petit rire s'échappa de la bouche de Carlos.

— Je n'ai que quatorze ans et je reçois déjà des propositions de bourse de la part de grandes écoles, je suis plutôt en sécurité par rapport à la prison.

Mal cligna des yeux, éberluée par cette nouvelle information. Elle savait déjà que Carlos était plus jeune qu'eux, mais elle n'avait jamais réfléchi au fait que ça faisait de lui une sorte de surdoué. Ni jusqu'à quel point il l'était.

— Tu crois qu'être intelligent va te protéger toute ta vie ? lança-t-elle d'une voix plus acide que prévu.

Les doigts de Carlos s'immobilisèrent et il se tourna lentement vers elle. Il l'étudia un instant en silence, ses yeux foncés cherchant la solution à un problème, ou une confirmation d'hypothèse.

— Quelle est ta vraie question, Mal ?

Elle retint son envie de sourire face à cette manière d'aller droit au but, et le fixa en retour, imperturbable.

— Pourquoi tu prends autant de risques pour moi ?

Il ne broncha même pas, clignant à peine des yeux.

— Parce qu'Evie me le demande.

Était-ce une raison suffisante ? Oui, pour Mal ça l'était. Si Evie lui demandait un service en lui adressant un sourire, probablement qu'elle mettrait tout en œuvre pour réaliser sa demande. Mais ça c'était elle, et son impression de devoir tant de choses à son amie. En était-il de même pour Carlos ? Elle connaissait leur histoire maintenant, et avait bien compris qu'ils étaient proches. Mais est-ce que ça justifiait qu'il mette toute sa vie, tout son – très probablement glorieux – avenir en jeu juste pour rendre service ?

Il sembla percevoir ses doutes car il baissa finalement les yeux, détournant la tête pour ne plus affronter Mal en face.

— Je le fais aussi pour te remercier, ajouta-t-il à voix basse.

— Me remercier ? répéta-t-elle stupidement.

Pourquoi devrait-il la remercier ? Ils se connaissaient à peine, et avaient à peine échangé quelques phrases et des parties de jeux vidéo.

— Ouais. De prendre soin d'Evie. D'être là pour elle. De l'aider à aller mieux. De la faire manger, aussi.

Mal écarquilla les yeux, incrédule.

— Tu es au courant ?

Il expira dédaigneusement, comme si cette question était ridicule.

— Bien sûr que je suis au courant. Tout le monde le sait. Moi, Jay, même mes parents ! La seule à ne pas avoir réalisé, c'est sa mère. Et Evie elle-même, je suppose, d'une certaine façon.

Il prononça ça comme si c'était évident et normal, mais cela ne fit qu'alimenter l'indignation et la colère de Mal.

— Mais pourquoi vous n'avez rien fait pour l'aider si vous saviez ? s'écria-t-elle un peu trop fort.

Carlos fronça les sourcils, tournant la tête vers la porte de la cuisine, s'assurant qu'Evie n'avait pas entendu. Puis, reportant son attention sur Mal, il lui adressa un regard peiné, rempli de remords.

— On a essayé, au début. Quand on a réalisé qu'elle dérivait, on a voulu lui faire remarquer et l'aider, mais elle s'est braquée tellement fort. J'ai eu peur qu'elle nous rejette complètement, et qu'elle se retrouve toute seule, et que ça la ronge encore plus. Mes parents ont voulu en parler à sa mère mais je suis parvenu à les dissuader parce que c'était certain que ça n'allait faire qu'empirer la situation. Je ne savais pas ce que je pouvais faire pour l'aider, à part…ne rien faire et juste m'assurer que les choses ne s'aggravent pas trop ? Je ne sais pas. C'est juste...

— Compliqué, termina Mal à sa place.

Sa voix s'était radoucie et sa colère dissipée. Elle comprenait. Elle comprenait l'incertitude, l'impuissance, la peur de ne pas faire ce qu'il fallait et de juste empirer la situation.

— Vous auriez dû insister quand même, murmura-t-elle. Evie était persuadée que personne ne le savait parce que personne ne s'intéressait assez à elle pour le remarquer.

Carlos écarquilla les yeux, horrifié par cette idée.

— Je ne pensais pas que...je n'ai jamais...je...je vais lui parler.

— Ouais, prononça Mal d'une voix très basse.

Son instinct premier était de le dissuader d'en parler à Evie, parce qu'elle n'avait pas besoin de lui. Plus besoin de lui. Elle avait Mal maintenant, et Mal était suffisante pour veiller sur elle. Et surtout Mal ne voulait pas prendre le risque que Carlos fasse rechuter Evie, parce qu'elle allait mieux, tellement mieux, et qu'il était hors de question qu'il gâche tout.

Mais Mal savait aussi qu'Evie avait besoin d'entendre ce qu'il allait lui dire. Besoin d'en parler avec d'autres personnes. Besoin de savoir qu'elle était aimée par ses amis. Si elle voulait vraiment protéger et aider Evie, Mal devait la laisser avoir cette discussion. Et s'il le fallait, elle serait là après pour la consoler et réparer les morceaux.

Mal ne s'attendait pas du tout à ce que Carlos pose sa main sur la sienne, et sursauta donc au contact, se retenant de justesse de le bousculer violemment. A la place, elle posa un regard confus sur lui, auquel il répondit par un petit sourire timide.

— C'est exactement pour ça que je veux te remercier, déclara-t-il. Pour ta manière de veiller sur elle et de vouloir la protéger à tout prix. Je suis content que tu sois entrée dans la vie d'Evie, et je veux t'aider à y rester. Si ça veut dire que je dois craquer le système de l'école, et bien je vais craquer le système de l'école.

Mal le regarda un instant sans répondre, s'imprégnant de ses mots, s'imprégnant de l'idée que sa présence était désirée et utile. Puis elle lui sourit à son tour, tout aussi maladroitement et se surprit à aimer l'idée que peut-être un jour, Carlos ne soit plus simplement l'ami d'Evie, mais aussi le sien.

oOoOoOo

— Je n'en reviens pas que tu l'ais vraiment fait.

— Je n'en reviens pas que le système informatique de l'école soit aussi peu sécurisé.

— Je n'en reviens pas que Mal va être avec nous à la rentrée. Ça va être génial !

— Yeah, retourner s'ennuyer en classe pendant des heures et crouler sous les devoirs, fabuleux.

Evie bouscula gentiment Mal face à cette dernière remarque pendant que Carlos étouffait son rire dans son verre de jus d'orange.

— Non mais sérieusement, reprit Mal en se tournant vers le garçon. Je te suis vraiment reconnaissante. Si un jour t'as besoin d'un service, d'un alibi ou n'importe quoi, tu peux me demander.

— Content de le savoir, répondit Carlos en prenant un des cookies qu'Evie avait préparé pour le remercier. Mais n'allons pas plus loin dans la criminalité.

— Oui Mal, l'important maintenant c'est de réussir les cours et que tu obtiennes un diplôme.

La principale concernée leva les yeux au ciel et croisa les bras avec un soupir faussement dramatique.

— J'espère que tout le monde n'est pas aussi studieux que vous dans cette école, sinon je sens que je vais vite le regretter.

— Tu connais déjà Jay pourtant...

Mal esquissa un sourire amusé, regrettant presque que ce dernier ne soit pas avec eux pour fêter l'événement. Carlos ne put s'empêcher de sourire aussi en voyant son expression, et il observa Mal en silence tout en prenant une nouvelle gorgée de jus d'orange.

Les dernières semaines de l'année scolaire s'annonçaient intéressantes.