Note : Désolée pour cette période sans chapitre qui a été un peu plus longue que prévu ! A partir de maintenant j'essaye de rependre un rythme un peu plus régulier avec un chapitre chaque samedi :)

Note 2 : Je sais que c'est le mois de septembre et qu'on a eu la vraie rentrée scolaire, mais n'oubliez pas que dans l'histoire, elles viennent de terminer leurs vacances de Pâques/printemps et qu'elles sont donc seulement au mois d'avril.

Note 3 : C'est un détail que j'ai oublié de préciser avant, mais sachez que Carlos et Jay ont le privilège d'avoir des parents présents, aimants et bienveillants dans cette histoire ;)


— Tu as peur ?

— Non.

— Tu es nerveuse ?

— Non.

— Tu sais que c'est normal d'avoir un peu peur, n'est-ce pas ?

— Evie ! Je n'ai pas peur ! Je n'ai aucune raison d'avoir peur ! C'est juste une stupide école. Pourquoi j'aurais peur ?

Avec un souffle exaspéré, Mal reprit sa position initiale, tournant son visage vers la vitre du bus pour observer le paysage matinal qui défilait, son sac sur les genoux et ses doigts s'y agrippant. C'était un sac à dos flambant neuf qu'elles avaient choisi et commandé sur internet, et qu'Evie avait soigneusement rempli avec des fournitures tout aussi neuves. Mal l'avait regardé préparer son sac à sa place avec une expression moqueuse, lui signalant à plusieurs reprises qu'elle pouvait le faire toute seule. Evie le savait, mais ça lui faisait plaisir de le faire. Et puis aussi son instinct lui soufflait que la méthode de l'autre fille pour remplir son sac consistait à y entasser sauvagement toutes ses affaires. Et elle voulait que tout soit parfait pour la première journée d'école de son amie.

— Mal ? appela-t-elle doucement.

— Quoi ? grogna celle-ci d'une voix agacée.

— Tu sais que s'il y a le moindre problème, je ne serais pas loin ?

Le regard de Mal oscilla à nouveau dans sa direction, hésitant et incertain.

— On sera séparées pendant deux cours, murmura-t-elle.

Evie eut un petit sourire triste. Malgré tous les efforts de Carlos pour leur assurer d'être un maximum dans la même classe, Evie suivait certains cours qui étaient largement au-dessus du niveau de Mal, et auxquels il aurait été stupide de l'inscrire. Ce n'était qu'une poignée de cours, mais quand elle avait dû l'annoncer et l'expliquer à Mal, celle-ci avait semblé prendre la nouvelle comme la chose la plus insurmontable du monde.

— Jay sera avec toi, rappela Evie en serrant doucement la main de son amie. Et on se retrouvera pour la pause entre les deux, promis. Tout ira bien Mal. Il n'y a aucune raison d'avoir peur.

— Je n'ai pas peur, grommela Mal avec une moue boudeuse. Je suis juste fatiguée.

Mais malgré ses belles paroles et son attitude fière, elle pressa fort la main d'Evie dans la sienne.

oOoOoOo

Malgré les plaintes et les protestations de Mal, Evie l'avait forcée à se lever plus tôt pour arriver en avance à l'école. Elle voulait être sûre d'avoir le temps de lui faire visiter le bâtiment, et de pouvoir résoudre un quelconque problème administratif.

Ainsi, elles furent parmi les premiers arrivés à l'école, et ce fut dans un mélange d'enthousiasme et de sérieux qu'Evie lui expliqua le fonctionnement des lieux et la traîna par la main à travers les couloirs et les salles qu'elle côtoyait presque quotidiennement. Elle faisait évidemment cela parce qu'elle se sentait responsable de son amie, et qu'elle voulait s'assurer qu'elle ne se perde pas au cours de la journée, mais elle réalisa rapidement qu'elle était aussi heureuse d'enfin pouvoir partager cet aspect de sa vie avec quelqu'un, lui montrant ses endroits préférés et lui racontant ses habitudes. Et même si Mal suivait sans le moindre dynamisme, les bras croisés et dans un silence absolu, Evie savait que ce n'était pas par manque d'intérêt. Mal était simplement en train d'appréhender les alentours, absorbant la moindre de ses paroles, chaque détail de son environnement et la multitude de nouvelles informations qui arrivaient à la minute. C'était sa manière de sécuriser l'espace et la future journée, et Evie le respectait.

— Et voici mon casier ! annonça-t-elle en clôturant sa visite, une foule d'élèves assez conséquente ayant commencé à envahir l'école. Tu n'en as pas encore, mais on passera au secrétariat pendant le temps de midi pour régler ça, d'accord ?

Mal se contenta d'un petit hochement de tête distrait, le corps tendu et son attention focalisée sur quelque chose d'autre. Ou plutôt sur quelqu'un d'autre, dans le dos d'Evie, qui fonçait droit vers celle-ci, attrapant son épaule à l'instant où il arriva à sa hauteur.

— Bordel Evie, tu ne sais plus consulter tes mails ou quoi ?

— Oh. Bonjour Chad, prononça Evie d'une voix polie en se retournant et en découvrant le garçon qui se tenait en face d'elle. Je vais bien, merci, et toi ?

Il évacua ses formules de politesse d'un geste de la main agacé alors que ses sourcils se fronçaient davantage pour exprimer sa contrariété.

— Tu te rappelles le conseil des élèves auquel tu n'as pas assisté avant les vacances ? On a reçu une tonne de paperasse débile. Et devine qui a dû faire ta part vu que tu ne répondais pas aux mails ? Exactement, moi ! Je ne sais pas pour quel genre de princesse privilégiée tu te prends, mais c'est hors de question que je fasse ton boulot. Alors tu as une dette envers moi. Avec intérêt. Pour commencer mercredi tu assisteras à la réunion du journal de l'école à ma place.

Chad était un crétin narcissique et égoïste. Evie le savait. Toute l'école le savait. Elle avait l'habitude de travailler avec lui à cause de leur statut commun de délégués et de représentants des élèves, et donc l'habitude de le remettre poliment à sa place. Même si cette fois, il avait raison, au moins sur le fond. Entre son anniversaire et les événements avec Mal, elle avait complètement oublié de consulter ses mails, et était visiblement passée à côté d'une partie de ses responsabilités. Mais avant qu'elle ne puisse s'excuser et trouver un accord avec le garçon qui allait, sans aucun doute, profiter de l'occasion pour lui refourguer plus de travail, un éclair violet passa devant ses yeux et un grand bruit métallique retentit dans le hall de l'école alors que Chad heurtait la rangée de casier.

— Mal ! glapit Evie.

Les mains serrant le col du pauvre garçon, le corps tendu et tremblant, Mal l'ignora totalement, ne l'entendant peut-être même pas alors que toute son attention était focalisée sur le visage choqué et terrorisé à quelques centimètres du sien.

— De quel droit tu oses lui parler ainsi ? gronda-t-elle d'une voix basse et menaçante.

Les yeux de Chad s'écarquillèrent, et il ouvrit la bouche, non pas pour répondre mais bien pour appeler à l'aide. Anticipant sa réaction, Mal raffermit sa prise sur sa chemise, serrant le tissu si fort qu'il aurait pu craquer, les lèvres retroussées comme un animal sur le point de mordre.

— Mal ! Lâche-le tout de suite !

Cette fois, la voix ferme et autoritaire d'Evie se fit suffisamment assurée pour parvenir à atteindre Mal, qui tourna la tête vers elle, plissant les yeux d'insatisfaction.

— Il te doit des excuses.

— Lâche-le, répéta Evie. Maintenant.

Laissant échapper un grognement de frustration, elle finit par libérer le garçon avec un regard d'avertissement. Chad reprit aussitôt contenance, défroissant sa chemise tout en fronçant les sourcils, accusateur.

— Bordel mais c'est qui cette fille ? s'indigna-t-il en se tournant vers Evie. Elle est complètement cinglée ! Je vais la reporter à la direction tout de suite !

Evie fit un pas vers lui, posant la main sur son bras en lui adressant un sourire poli et assuré.

— Ne t'en fait pas Chad, je vais m'occuper de ça. Elle a juste besoin d'un rappel du règlement de l'école c'est tout.

Mal marmonna quelque chose, se faisant totalement ignorer par les deux autres, et le garçon acquiesça.

— Bien, parce que j'ai mieux à faire que de me charger des cas sociaux.

Le sourire d'Evie resta incroyablement poli alors qu'il s'éloignait en pestant contre la société, puis elle tourna la tête vers Mal, qui n'avait pas bougé, et le sourire disparut pour laisser place à une expression sévère et mécontente, presque dangereuse.

— Sérieusement Mal ? Même pas trente minutes dans l'école et tu lances déjà une bagarre ?

— Mais ! se défendit Mal. Tu as vu comment il te parlait ?

— C'est Chad ! Il parle comme ça à tout le monde ! Il est prétentieux, vaniteux et complètement narcissique.

— Il t'a donné des ordres.

— Oui, parce qu'il est délégué de classe, et qu'on fait tous les deux partie du conseil des élèves. Il ne faisait que me donner ma part du boulot.

— Mais je...mais il...il était quand même totalement irrespectueux !

— Peut-être. Mais même si c'était le cas, cela ne se règle pas par la violence.

Mal se renfrogna, contrariée, et détourna le visage. Cela ne faisait même pas une heure, et elle en avait déjà marre de cet endroit. Qu'est-ce qui lui avait pris de donner son accord ? Pourquoi avoir volontairement choisi de revenir dans un des endroits les plus détestables du monde.

— Mal. Regarde-moi.

La voix d'Evie était toujours ferme, mais un peu plus douce. Mal obtempéra, leva des yeux repentants dans sa direction.

— Écoute, soupira Evie. Je sais que ce n'est pas facile pour toi, mais tu dois comprendre que j'ai une réputation ici. Je suis connue des profs et de la plupart des autres élèves. J'ai des habitudes, des responsabilités et des manières de communiquer avec chacun. Tu ne peux pas juste t'immiscer et te battre avec tous ceux qui me parlent un peu de travers.

— Mais...

— Pas de mais. Je n'ai aucun problème avec la situation, avec Chad ou avec quelqu'un d'autre dans cette école. Donc inutile d'en créer, compris ?

Mal fit la moue, n'appréciant pas cette idée. Mais ça faisait partie de leur accord initial. Pas de jalousie, pas de bagarre, pas de problème avec la direction. Mal devait se montrer discrète et bien élevée pour ne pas attirer l'attention.

— Très bien, je vais laisser tous les Chad de cette école te manquer de respect si c'est ce que tu veux.

— Merci.

oOoOoOo

C'était tellement étrange de se retrouver à nouveau dans une salle de classe. Tout était à la fois familier et différent. Comme si le décor de cette école tentait de se coordonner aux souvenirs lointains et oubliés de Mal, mais sans vraiment y parvenir.

L'école d'Evie était d'un niveau largement supérieur à celles que Mal avait fréquentées par le passé. Elle s'en était un peu douté, au vu des devoirs de son amie et des attentes académiques que sa mère avait, mais c'était quand même déconcertant. Tout était plus propre, plus grand, plus organisé.

Il n'était pas encore huit heures trente – l'heure qui marquait le début du premier cours – et Mal savait déjà qu'elle n'était pas à sa place. Pas à sa place à l'école en général, et encore moins dans cette école.

— C'est ma place.

Mal leva les yeux, la mâchoire déjà serrée d'agacement, pour faire face à une fille qui la toisait, les bras croisés et l'expression hautaine. L'école semblait peut-être plus prestigieuse, mais niveau politesse, les élèves étaient définitivement du même niveau que ceux que Mal avait connu.

— Dommage pour toi alors, répondit froidement Mal.

C'était Evie qui lui avait dit de s'asseoir là, mettant ses propres affaires sur la chaise juste à côté avant d'être interpellée par un autre élève et de voler à son secours. Donc non seulement Mal savait qu'elle avait le droit d'être assise ici, mais en plus il était hors de question qu'elle bouge d'un millimètre. C'était la place qu'Evie avait choisi, c'était donc là qu'elles resteraient.

La fille en face d'elle la foudroya du regard, n'appréciant visiblement pas qu'elle lui tienne tête.

— Je m'assieds là depuis le début de l'année, je n'ai pas la moindre idée de qui tu es ni d'où tu débarques, mais crois-moi, tu ferais mieux de ne pas me contrarier.

Mal laissa échapper un souffle moqueur face à cette menace. Pour qui se prenait cette fille ? Est-ce qu'elle pensait vraiment pouvoir l'intimider ?

Serrant les poings, elle tenta de se rappeler la promesse faite à Evie. Leur premier cours n'avait même pas encore commencé, elle ne pouvait quand même pas démarrer sa deuxième bagarre...oui mais elle avait promis de ne plus s'interposer pour défendre Evie. Là il était question de défendre son honneur à elle.

— Écoute, prononça-t-elle d'une voix dangereuse. Je ne sais pas non plus qui tu es, mais tu ferais mieux d'aller poser ton derrière prétentieux ailleurs, parce que ici c'est devenu ma place, compris ?

Du coin de l'œil, elle vit la fille serrer doucement le poing, et ne put s'empêcher de retenir un sourire à l'idée que Miss Prétention veuille se battre physiquement avec elle. Les lèvres pincées, l'expression courroucée, celle-ci ne semblait pourtant pas avoir l'intention d'en passer aux mains tout de suite, ouvrant la bouche pour une autre remarque cinglante. Mais avant qu'elle ne puisse prononcer le moindre mot, Evie apparut de nulle part et s'interposa entre elles deux.

— Audrey ! s'exclama-t-elle d'un ton réjoui. Je vois que tu as déjà rencontré Mal.

— Mal ?

L'expression de Miss Prétention s'était visiblement adoucie avec l'intervention d'Evie, mais elle détailla quand même Mal avec un regard méfiant.

— Elle est nouvelle, expliqua Evie avec la même intonation joviale et sympathique. Je lui ai dit qu'elle pouvait s'asseoir à côté de moi.

Malgré son attitude chaleureuse et bienveillante, il était clair que le début de tension ne lui avait pas échappé, et il y avait une certaine réserve dans son regard. Elle était sur ses gardes, et elle avait raison de l'être, car Audrey se rebiqua aussitôt.

— Mais c'est ma place ! Je suis toujours à côté de toi.

Alors que Mal fronçait les sourcils à cette découverte, Evie leva les mains en signe de paix.

— Je sais bien, mais elle ne connaît personne d'autre. Tu pourrais te mettre avec Jane pour une fois, non ?

— Evie ! protesta Audrey en se mettant soudainement à chuchoter. Tu sais exactement pourquoi j'ai besoin de me mettre à côté de toi !

— Je sais et je suis désolée, répondit Evie en baissant la voix également. Mais je suis certaine que tu peux expliquer à Jane et qu'elle gardera ça secret aussi.

— Sérieusement ? Tu vas me laisser tomber comme ça pour une parfaite inconnue ?

Un éclat de froideur soudain apparut sur le visage d'Evie, et elle se recula.

— Mal n'est pas une inconnue, c'est mon amie autant que toi. Et j'estime que pour le moment, elle a plus besoin de moi, donc je m'assieds avec elle, point.

Le visage d'Audrey se chiffonna comme celui d'une enfant sur le point de faire un caprice, puis elle se ravisa et se contenta d'un regard furieux.

— Très bien ! déclara-t-elle avec rage avant de leur tourner le dos pour se rendre à une autre table.

Evie laissa échapper un soupir avant de s'asseoir à côté de Mal, qui leva un sourcil rempli de jugement.

— Tu es vraiment amie avec cette fille ?

— Audrey est très gentille sous ses abords un peu secs.

— C'est une princesse prétentieuse qui croit que le monde tourne autour de son nombril, grommela Mal avec un regard mauvais en direction de la principale concernée, qui discutait à présent avec une fille rondelette dont la timidité explosait à des kilomètres.

— J'étais une princesse aussi au début, tu te souviens ?

Mal reporta son attention sur Evie, et ne put s'empêcher de sourire à cette réplique.

— Touché, admit-elle. Mais tu es toujours une princesse. Juste le genre de princesse que j'aime bien.

Les yeux d'Evie pétillèrent d'une façon dont seuls des yeux de princesse pouvaient pétiller, et Mal se fit la réflexion qu'elle n'était peut-être pas à sa place dans cette école, et qu'elle était peut-être assise à la place d'Audrey à cet instant précis, mais qu'à côté d'Evie, quel que soit l'endroit ou le moment, c'était définitivement la place qu'elle voulait avoir pour le reste de sa vie.

oOoOoOo

Mal avait toujours détesté les maths.

Elle se rappelait encore ces longs moments de torture, alors qu'elle avait à peine 6 ans, lorsque sa mère avait tenté de s'intéresser à sa scolarité et récompensait chacune de ses erreurs de calcul par une remarque acerbe et parfois une gifle, avant de finalement décréter qu'elle était trop stupide et se désintéresser totalement d'elle et de ses devoirs. Sans jamais, pas une seule fois, tenter de lui expliquer la logique des chiffres et de comment les additionner entre eux.

Elle se rappelait également les moments d'humiliation devant toute la classe, lorsque sa maîtresse de l'époque attendait qu'elle résolve un problème, et qu'elle se trompait constamment. Elle se rappelait toutes ses mauvaises notes reçues les unes après les autres, qui au-delà des notes semblaient être des condamnations sur sa valeur. Sa mère avait raison. Elle était stupide, et même quand elle faisait de son mieux, elle n'arrivait à rien. Alors elle avait arrêté d'essayer, et sa mauvaise relation avec les maths n'avait fait que se confirmer et s'intensifier au fil des années.

Ce fut donc sans surprise que le premier cours pour lequel elle se retrouva séparée d'Evie fut le cours de maths.

Comme promis, elle partageait ce cours avec Jay. Mais même si Mal appréciait le garçon, et qu'il avait fait de son mieux pour la mettre à l'aise, il n'était pas Evie. Il ne la connaissait pas, ne la comprenait pas, et les notes brouillonnes qu'il lui avait prêtées étaient pratiquement indéchiffrables.

Mal se sentait prise au piège, observée en permanence par le professeur, incapable de résoudre ou même de comprendre les exercices notés au tableau, et légèrement abandonnée par Evie. Elle ne voulait pas être ici. Elle ne voulait pas endurer ça une fois de plus. Elle avait fait une croix sur cette partie de sa vie, pourquoi y revenir ? Cela ne lui avait jamais apporté quoique ce soit de positif, et ça ne lui apporterait jamais rien.

Elle avait envie de se lever et de partir en courant, pour rentrer se mettre à l'abri, et attendre qu'Evie rentre à la maison. Comme avant. C'était facile, avant. C'était bien. Pourquoi changer ?

Alors qu'elle se noyait dans ses pensées et dans sa détresse soudaine, elle attrapa son sac à dos, le posant sur ses genoux. Elle était à deux doigts d'y ranger ses affaires et de partir en courant loin d'ici, mais elle essayait de résister à la tentation, de se concentrer sur l'heure et sur le temps qu'il restait... Les minutes semblaient s'écouler si lentement pourtant, et la voix du professeur n'était plus qu'un vague bruit de fond, lointain et inaccessible. Qu'est-ce qui l'empêchait vraiment de partir ? Qu'est-ce qui la retenait ici ? Absolument rien.

Plongeant sa main dans son sac, elle poussa les cahiers et la bouteille d'eau qui s'y trouvaient, faisant de la place pour y remettre les affaires étalées sur la table face à elle. Ce fut à ce moment qu'elle le sentit. Un objet dur, tout au fond du sac, dont elle n'avait pas réalisé la présence jusqu'à maintenant.

Elle l'attrapa et le sortit avec curiosité, découvrant une petite boîte violette. La couleur n'était pas un hasard, lui indiquant qu'une seule personne pouvait l'avoir laissé là. La seule personne qui avait eu accès à son sac, le remplissant à sa place la veille au soir.

Ouvrant la boîte, Mal découvrit un petit mot d'Evie, ainsi qu'une dizaine de bonbons à la fraise.

« Pour te donner du courage ! Mange les discrètement pour ne pas t'attirer d'ennuis. On se retrouve dans moins d'une heure pour que tu me racontes ! »

A la suite des points d'exclamation était dessiné un petit cœur bleu, et Mal ne put s'empêcher de sourire. Evie savait toujours quoi faire et quoi dire. Absolument toujours. C'était presque vertigineux.

S'assurant que l'attention du professeur n'était pas dirigée sur elle, elle glissa un des bonbons dans sa bouche et se mit à le suçoter discrètement, réconfortée par la sensation et le message qu'il contenait.

Moins d'une heure, ce n'était pas si long. Elle pouvait le faire. Et elle allait le faire, pour ne pas décevoir Evie.

oOoOoOo

Evie adorait les maths. Il y avait quelque chose de fascinant dans la manière dont les chiffres s'emboîtaient les uns dans les autres, dans la manière dont les formes et l'univers semblaient pouvoir se fractionner et se décortiquer à l'infini. La logique des choses la fascinait, et les calculs avaient un côté relaxant avec leur régularité et leur évidence. Bien évidemment, son amour des mathématiques était loin d'égaler celui de Carlos qui était un petit prodige dans ce domaine, et donc la mascotte de leur cours de niveau avancé. Le jeune garçon avait d'ailleurs récemment accepté de représenter l'école pour une compétition officielle, après des semaines à avoir décliné la proposition de leur professeur.

Si elle était honnête avec elle-même, Evie devait admettre qu'elle le jalousait un peu. Tout semblait toujours réussir à Carlos. C'était comme s'il ne se forçait pour rien, les adultes se contentaient de lui ouvrir des opportunités exceptionnelles. Et il avait le luxe de les refuser, parce que ses parents n'attendaient rien de lui, si ce n'est qu'il soit heureux et épanoui. Evie aurait adoré que leur professeur s'adresse à elle pour représenter l'école. Elle aurait adoré pouvoir annoncer à sa mère qu'elle avait ce privilège et cet honneur. Peut-être que si elle avait été sélectionnée à la place de Carlos, sa mère aurait pris la peine de venir pour célébrer l'évènement.

Mais malgré sa fascination pour les maths, Evie n'était que la troisième meilleure de la classe, et donc la troisième sur la liste des candidats potentiels. Elle n'avait donc plus qu'à ravaler sa jalousie, et être heureuse pour son ami. Et elle l'était. Elle savait que la seule raison pour laquelle Carlos avait refusé au départ, c'est parce qu'il était intimidé par l'idée de parler en public, et de représenter l'école. Elle l'avait d'ailleurs poussé à accepter la proposition, lui assurant qu'il s'en sortirait très bien.

Lorsque leur professeur interpella Carlos à la fin du cours pour discuter des arrangements de la compétition, Evie se contenta donc d'adresser un sourire au garçon, lui indiquant qu'il n'aurait qu'à les rejoindre à table lorsqu'il aurait fini. Quittant ensuite la classe, elle ignora la voix dans sa tête qui lui murmurait que si elle avait travaillé plus fort, ça aurait été à elle que le professeur aurait demandé de rester à la fin du cours. Qu'elle aurait pu faire mieux. Qu'elle pouvait toujours faire mieux, en commençant par sauter le repas en allant travailler à la bibliothèque.

Déglutissant, Evie serra les poings, laissant ses ongles s'enfoncer dans sa paume. Ce n'était pas le moment. Ce n'était pas la journée. Aujourd'hui était la journée de Mal, et elle devait la retrouver pour aller manger. Tout le reste n'avait pas d'importance.

— Evie ? Evie, j'aimerais te parler !

Evie cligna des yeux, surprise d'entendre son prénom ainsi interpellé dans le couloir. Mais elle connaissait cette voix légèrement aigue et beaucoup trop enthousiaste, et il était hors de question de l'ignorer.

— Bonjour madame Bonnefée, dit-elle poliment en se retournant pour faire face à la directrice de l'école, qui était parvenue à sa hauteur, un peu essoufflée. Il y a un problème ?

— Oh, non ! Non pas du tout. Je souhaitais juste te remercier.

Evie pencha la tête, confuse. La directrice était une femme joviale, mais très à cheval sur les règles. Elle menait son école d'une main de fer, et il semblait totalement improbable qu'elle passe son temps à courir dans les couloirs pour remercier ses élèves.

— Me remercier ?

— Oui, plusieurs de tes professeurs m'ont rapporté la manière dont tu semblais avoir pris notre nouvelle élève sous ton aile. Quelle histoire encore ! Nous avons eu un terrible problème de communication entre nos services et je n'ai pas été mise au courant de l'inscription de cette jeune fille avant ce matin-même ! Impossible de mettre en place un accueil adapté, j'avais peur qu'elle se retrouve perdue et se sente ignorée. Quelle catastrophe cela aurait été.

Evie se contenta d'acquiescer avec un sourire poli, mal à l'aise. C'était définitivement une conversation qu'elle ne s'était pas préparée à avoir, et qu'elle aurait préféré éviter.

— Mais heureusement tu es là ! Que ferait cette école sans toi, Evie. Tes résultats sont excellents, tu accomplis ton rôle de déléguée à perfection, toujours prête à défendre les intérêts des élèves, et maintenant tu devances même les problèmes administratifs.

Evie se sentir rougir sous les compliments absolument pas mérités. Si elle savait la vérité, elle tiendrait un tout autre discours...

— Ce n'est pas grand-chose, déclara-t-elle humblement. Mal est une amie, alors c'est normal pour moi de l'aider.

— Oh, vous vous connaissiez ! Quelle excellente nouvelle. J'ai hâte de croiser cette Mal. Si c'est ton amie, elle ne peut faire que du bien à notre école !

La directrice lui adressa un immense sourire rempli de bonne humeur, totalement inconsciente de la culpabilité qui se répandait à l'intérieur d'Evie alors que le mensonge et les non-dits lui laissaient un goût amer dans la bouche. Son regard divergea, parcourant la foule autour d'elle alors que justement, elle craignait que Mal ne trouve le moyen de se créer des problèmes en restant livrée à elle-même si longtemps.

— Oh pardon je te retiens et te prive de ta pause de midi ! s'excusa la femme en face d'elle en voyant son expression. Va retrouver tes amis ma chère !

Evie lui répondit par un petit sourire et profita d'avoir son autorisation pour se dérober à la conversation, prenant aussitôt la direction du point de rendez-vous qu'elle avait fixé avec Mal.

D'abord décidé et pressé, son pas ralentit petit à petit alors qu'elle réfléchissait à ce que la directrice de l'école venait de lui dire. Mal était une nouvelle élève, qui aurait dû être encadrée par un système d'accueil la présentant à tous les professeurs et à ses différents camarades. Son inscription illégale l'avait privée de tout ça, mais ce n'était pas quelque chose sur quoi ils avaient eu le choix. Par contre, le fait qu'Evie assiste Mal à chaque seconde, la guide à travers l'école et l'intègre dans sa vie était quelque chose qu'elles avaient choisi. Par facilité, parce que c'était naturel pour Evie et plus rassurant pour Mal. Mais était-ce vraiment la meilleure attitude à avoir ? Même si elles s'entendaient bien, elles avaient des caractères et une attitude différente. Le but était que Mal renoue avec le système scolaire et se reconstruise une vie. Et oui bien sûr, Evie serait toujours là pour l'aider et la soutenir, mais est-ce qu'elle ne risquait pas aussi de l'entraver sans le vouloir ?

Lorsqu'elle arriva enfin au lieu de rendez-vous, Evie eut la surprise d'apercevoir Mal au milieu d'un petit groupe d'élèves à la discussion animée. Restant à distance, l'adolescente s'immobilisa pour observer son amie, réalisant que les autres élèves tentaient de faire connaissance avec elle en lui posant les questions habituellement adressées aux nouveaux. Malheureusement, elle voyait aussi dans l'attitude de Mal que la situation la dérangeait, parce qu'elle se tenait en retrait des autres, le visage fermé, ses lèvres remuant à peine lorsqu'elle fournissait une réponse.

Evie pinça les lèvres, indécise. D'un côté, elle avait envie de voler au secours de Mal et de la sauver d'une situation qu'elle n'appréciait visiblement pas. De l'autre, elle était de plus en plus convaincue que son amie avait besoin de faire connaissance avec d'autres personnes sans qu'Evie ne serve de filtre. Mais avant qu'elle ne puisse prendre sa décision, Mal remarqua sa présence et son expression changea intégralement. De fermé et sur la défensive, son visage s'illumina de soulagement et de bonheur alors qu'elle esquissait un sourire discret mais immanquable. Après avoir adressé une vague excuse à ses interlocuteurs, elle les planta là et se dépêcha de rejoindre Evie, son sac à dos sur l'épaule et les yeux brillants.

— J'ai cru que tu m'avais oubliée ! lança-t-elle d'un ton vaguement rempli de reproche.

— Jamais, répondit Evie avec un sourire. J'ai juste eu un contretemps avec la directrice. Ton cours de maths s'est bien passé ?

Mal se renfrogna aussitôt, et se contenta d'un haussement d'épaules en guise de réponse. Evie réajusta son sac sur son épaule, comprenant le message.

— J'ai une bonne nouvelle pour toi ! déclara-t-elle en changeant la conversation. Tu as déjà tenu la moitié de la journée, et en récompense, on va manger.

— C'est pas une récompense, fit remarquer Mal en haussant un sourcil. C'est juste le temps de midi.

— Peut-être, mais aujourd'hui, c'est la rentrée. Et pour les reprises de cours, ils servent toujours des pizzas.

Elle avait gardé l'information secrète, sachant que ça illuminerait la journée de Mal et effacerait les mauvaises expériences de la matinée. En voyant les yeux de son amie s'écarquiller de gourmandise, parcourant déjà les alentours comme si les pizzas allaient apparaître par magie, elle se félicita de l'avoir fait. Avec un petit rire satisfait, elle prit Mal par la main, et l'entraîna en direction du réfectoire.

oOoOoOo

Le second cours de la journée pour lequel Mal se retrouva séparée d'Evie était un cours de géographie. Encore une fois, son amie suivait un cours d'un niveau plus avancé, qui explorait les différentes politiques territoriales plutôt que d'enseigner la géographie de base. Cette fois, Mal se retrouva en compagnie non seulement de Jay mais aussi de Carlos, et le plus jeune des deux eut la gentillesse de lui laisser sa place avec un grand sourire pour aller s'asseoir tout devant.

Si les maths avaient été un désastre, la géographie, elle, fut un véritable moment de récréation. La prof était extrêmement jeune, et définitivement trop gentille pour maîtriser une classe entière. Les élèves semblaient rodés, s'autorisant des bavardages, des allées et venues constantes et des interruptions irrespectueuses à tout va, laissant la pauvre enseignante complètement dépassée, ne faisant cours qu'aux quelques attentifs du premier rang.

Mal tenta vaguement de suivre la leçon au début, parce qu'elle n'avait rien d'autre à faire et que c'était ce qu'Evie attendait d'elle, mais elle se lassa très vite et se mit à gribouiller sur ses feuilles. Jay repéra immédiatement son talent de dessinatrice et réclama un portrait de lui, prenant déjà la pose. Mal répondit à sa demande en lui jetant une boulette de papier au visage, ce qui le fit rire. N'hésitant même pas, il déchira un bout de sa propre feuille et contre-attaqua, et par une succession d'événements et de provocations, ils étaient déjà encerclés par des dizaines de petites boulettes en papier lorsque finalement leur professeur intervint en leur demandant de cesser et de les jeter à la poubelle.

Alors que Jay adressait un sourire angélique à la prof pour l'apaiser et détourner sa menace de leur mettre une mauvaise note à tous les deux, Mal empila les petites boulettes de papier en face d'elle, et repéra la corbeille dans le coin de la pièce, directement à leur gauche. Séparant son tas en deux piles égales, elle donna un coup de coude à son voisin de table.

— Je te parie que j'arrive à en mettre plus que toi dans la poubelle, murmura-t-elle sur un ton de défi, faisant rouler un des projectiles entre ses doigts.

Le regard de Jay oscilla rapidement en direction de la poubelle en question avant de revenir vers elle.

— Pfff, jamais de la vie, rétorqua-t-il en prenant une des boulettes et en initiant le premier panier.

Evidemment, il le loupa, et le morceau de papier atterrit à côté de la corbeille sous le sourire moqueur de Mal.

Et, le temps d'une leçon de géographie où elle fit absolument tout sauf de la géographie, Mal réussit à s'amuser suffisamment pour se dire que, peut-être, l'école ce n'était pas une si mauvaise idée. Et il est même possible que pendant un instant, elle alla jusqu'à oublier l'absence d'Evie.

oOoOoOo

Mal était allongée sur le canapé, la tête enfouie dans un coussin dans lequel se noyait un long gémissement plaintif, avec Evie qui la regardait depuis la table basse, pas du tout impressionnée par son comportement.

— Mal. Plus vite tu t'y mets, plus vite tu en auras terminé.

Mal se redressa, ses cheveux violets en bataille et l'expression suppliante.

— Mais tu as vu la quantité que j'ai !? Et le premier jour ! Cette journée était déjà interminable, où veulent-ils qu'on trouve l'énergie de faire autant de devoirs une fois chez nous ?

Evie sourit, amusée par son ton dramatique et sortit un manuel de son sac.

— Tu dois juste prendre le rythme, c'est tout. Allez viens, on va les faire ensemble et dans une heure maximum tu seras tranquille, je te le promets.

— Mais j'ai pas envie, geignit Mal comme une enfant, serrant le coussin contre son torse avec une moue boudeuse.

Evie soupira et secoua la tête, incapable de se défaire de son sourire.

— Si tu travailles une heure sans te plaindre à partir de maintenant, je te prépare un gâteau au chocolat pour le dessert.

Mal écarquilla les yeux à cette promesse, salivant d'avance alors que son estomac se manifestait, l'encourageant à accepter le marché.

— J'ai parfaitement conscience que c'est du chantage ! précisa-t-elle en se laissant glisser sur le sol près d'Evie. Mais j'y ai plus à gagner que toi, donc j'accepte.

Evie ne chercha même pas à la contredire, se contentant de lui mettre le manuel sous le nez et de lui tendre un crayon.

— On doit lire et annoter le texte page 26. Au boulot.