Cela avait été une longue semaine pour Mal. S'adapter ainsi à un nouveau rythme de vie, devoir se lever tous les matins, rester concentrée toute la journée et affronter sa pile de devoirs en rentrant était quelque chose dont elle n'avait plus l'habitude depuis longtemps, et même avec les encouragements et le soutien permanent d'Evie, elle était vidée.
Assise sur son lit, fraîchement douchée et vêtue d'un short noir et d'un débardeur violet, elle était donc en train de somnoler tranquillement pendant qu'Evie coiffait ses cheveux avec douceur. C'était quelque chose qu'elles avaient l'habitude de faire de temps à autre, en souvenir de l'arrivée de Mal dans la maison, appréciant toutes les deux de partager ce moment de calme.
— Tu es en train de t 'endormir, murmura gentiment Evie.
— Non, marmonna Mal d'une voix endormie.
Est-ce que c'était sa faute si elle était aussi fatiguée ? Et si Evie manipulait ses cheveux avec tellement de douceur qu'elle avait l'impression d'être bercée ?
— Tu veux que j'arrête pour que tu puisses te coucher ?
— Non ! répéta Mal, avec un peu plus de force. Reste avec moi.
Le soupçon de panique dans sa voix fut suffisant pour éveiller l'inquiétude de son amie. La brosse s'immobilisa un instant dans les cheveux de Mal, puis reprit son parcours avec hésitation.
— Tu fais toujours des cauchemars ?
Elles n'avaient jamais vraiment parlé des cauchemars de Mal depuis qu'elle avait téléphoné à sa mère. Elle n'avait d'ailleurs jamais mentionné leur existence, même si elle se doutait qu'Evie avait deviné toute seule. Ce n'était pas non plus comme si elle les cachait.
— Certaines nuits.
— Je suis désolée. Si j'avais su que...
— Evie, la coupa Mal, ne souhaitant définitivement pas avoir cette conversation. C'est bon. C'est pas ta faute.
Ses rêves ne concernaient même plus entièrement sa mère. Ils étaient juste un énorme mélange de tous les changements actuels dans sa vie, et probablement le seul moyen que ses peurs enfouies avaient de s'exprimer.
— Tes cheveux sont tellement doux, fit remarquer Evie dans une tentative de détourner la conversation. Je crois que ce sont les plus doux que j'ai jamais connu.
Mal ne répondit rien, parce que c'était le genre de compliments auxquels elle ne savait toujours pas comment réagir, même lorsqu'ils venaient d'Evie. Celle-ci ne s'en formalisa passa, préférant prendre une mèche violette et la tortiller avec curiosité.
— Je peux te faire des tresses pour la nuit ? s'enquit-elle soudainement.
Mal haussa les épaules, totalement désintéressée par le sujet, et elle sentit Evie remuer derrière elle, déposant la brosse avant de prendre une position différente et de glisser ses doigts dans ses cheveux pour les répartir.
— J'aime beaucoup ta nouvelle couleur. Parfois ça me fait encore un peu bizarre quand je me lève le matin, de ne plus te voir blonde mais ce violet...c'est vraiment toi.
Mal acquiesça en silence, trop fatiguée pour formuler une réponse cohérente, mais ses lèvres s'étirèrent en un léger sourire alors que ses paupières bien trop lourdes se fermaient doucement. Les doigts d'Evie séparèrent ses mèches avec agilité et gentillesse, sachant exactement ce qu'ils faisaient, et elle se remit à somnoler doucement, apaisée par la présence de son amie. Au bout de quelques secondes de silence, la voix de celle-ci s'éleva à nouveau, dans un murmure pensif, qui ne semblait même pas être destinés à Mal.
— Ça doit être si agréable de faire ce que tu veux de tes cheveux. De t'habiller comme tu veux. D'être qui tu veux, sans jamais te soucier de l'approbation ou de l'avis de qui que ce soit.
Mal ne réagit pas, conservant son état semi-apathique, prétendant ne pas avoir entendu. Mais elle avait parfaitement entendu, et les mots d'Evie la remplirent de rage et d'agacement, chassant la fatigue. Malgré ses efforts pour ne rien montrer, son corps se raidit, indiquant à son amie l'effet de ses paroles.
— Je suis désolée, chuchota Evie. Je n'aurais pas dû dire ça. C'était stupide.
— Ouais, c'était stupide.
Evie ne dit rien, plongeant dans le silence alors qu'elle terminait de tresser les cheveux de son amie, les joues teintés de honte et de culpabilité. De son côté, Mal pinça les lèvres, transformant sa colère en détermination.
D'une manière ou d'une autre, elle allait montrer à Evie qu'elle n'avait aucune raison de l'envier. Elle aussi avait le droit d'être qui elle voulait.
oOoOoOo
Mal était de mauvaise humeur. Et à chaque seconde qui s'écoulait, les yeux fixés sur ses exercices qui refusaient de se résoudre ou de devenir vaguement compréhensibles, son humeur dégringolait un peu plus tandis que sa frustration et son envie de tout envoyer balader augmentaient.
Bon sang ce qu'elle pouvait détester les maths. Et le cours de maths. Et les devoirs de maths. Elle détestait tout ce qui avait un rapport de près ou de loin avec les maths, parce que ça lui donnait l'impression d'être stupide et incapable d'enchaîner deux calculs cohérents. Ce qu'elle semblait être, en fin de compte.
Mal détestait les maths et détestait l'école et détestait le monde dans sa globalité.
— Tu as besoin d'aide ?
Déconnectant de son devoir et de toute la négativité qu'il lui inspirait, Mal leva la tête pour dévisager Evie avec surprise, comme si elle avait oublié qu'elle était là, à moins de deux mètres d'elle, occupée avec ses propres devoirs.
La brune lui sourit avec sa bienveillance, et fit un petit geste de la tête en direction de la main de Mal.
— Tu serres ce pauvre crayon tellement fort qu'il est sur le point de se casser. Si tu ne comprends pas quelque chose, je peux essayer de te l'expliquer.
Après un rapide coup d'œil au crayon en question qu'elle compressait effectivement sans le réaliser, Mal fronça les sourcils et détourna la tête, échappant au regard d'Evie.
— Je n'ai pas besoin d'aide.
— Tu es sûre ? Parce que tu sembles...
— Je n'ai pas besoin d'aide ! répéta Mal avec agacement, lâchant finalement son crayon et froissant sa feuille.
Evie haussa un sourcil légèrement désapprobateur mais ne fit pas de commentaire sur son comportement.
— Tu sais que ça ne me dérange pas de t'aider n'est-ce pas ? C'est normal que tu aies des difficultés à rattraper ton retard et je suis contente de pouvoir...
— Arrête.
— Mal...
— Laisse-moi tranquille, je ne t'ai rien demandé okay ? Alors fous-moi la paix !
Elle ne pouvait pas laisser Evie l'aider. Pas pour les maths. Elle ne voulait pas. C'était hors de question de prendre un tel risque, hors de question de la laisser découvrir à quel point elle était stupide et bouchée et incapable de comprendre des choses que tout le monde comprenait. Elle ne voulait pas qu'Evie la regarde différemment.
Pourtant le regard qu'Evie arborait à l'instant, confus et blessé, ne lui plaisait pas non plus. Mal serra les poings et pinça les lèvres, ne sachant pas quoi faire ni quoi dire pour se rattraper. Elle savait qu'Evie cherchait à bien faire. Elle savait que la repousser sans expliquer n'était pas la solution. Mais que pouvait-elle faire sans admettre qu'elle était juste trop stupide pour résoudre un calcul ?
— Mal, retenta Evie avec douceur. Je suis sûre que si on le fait ensemble ton devoir sera...
— J'ai pas besoin de toi ! rugit Mal en se mettant debout. Je sais le faire toute seule !
Empoignant son bloc de feuille et sa trousse, elle lança un regard furieux à Evie, comme si c'était de sa faute, comme si elle y était pour quelque chose, et s'enfuit hors de la pièce.
Faire les devoirs d'Evie ensemble était amusant avant. Parce que Mal n'y risquait rien. Elle pouvait ne pas répondre. Elle pouvait ne pas savoir. Mais maintenant ? Maintenant elle n'avait plus d'excuses, elle allait en cours et avait les explications. A chaque fois qu'elle se trompait ou ne comprenait pas quelque chose, elle ne faisait que prouver qu'elle était moins intelligente, moins capable, moins digne d'être amie avec Evie.
Et elle préférait ne pas la mériter parce qu'elle était grossière et pleine de rage que parce qu'elle était stupide. Au moins son comportement, elle pouvait le changer.
oOoOoOo
Lorsqu'Evie se réveilla cette nuit-là, l'esprit embrumé par ses rêves et sa vessie trop pleine, elle ne voulait qu'une chose : se soulager rapidement pour se rendormir aussi vite que possible. Ce fut donc avec difficulté et lourdeur qu'elle se traîna hors de son lit jusqu'à la salle de bain.
Quelques minutes plus tard, la vessie vide et les mains propres, lorsqu'elle passa à nouveau dans le couloir, son esprit s'était suffisamment désembrumé pour qu'elle remarque la porte de la chambre de Mal, ouverte.
Intrigué, elle s'approcha et constata que le lit de son amie était vide et défait. Un élan d'inquiétude lui tordit le ventre, achevant de la réveiller alors qu'elle allait vérifier la salle de bain des invités, devenue depuis la salle de bain de Mal.
Vide également.
Hésitante mais inquiète, Evie descendit alors les escaliers à pas de loups, n'ayant aucune idée de ce qui pouvait l'attendre au rez-de-chaussée. En un instant, elle repéra la lumière qui provenait de la cuisine et s'y dirigea donc, ouvrant la porte avec prudence pour découvrir Mal attablée devant un énorme sandwich. Cette dernière tourna la tête dans sa direction dès qu'elle entra et l'accueillit d'un petit signe de la main, apparemment pas du tout perturbée par cette intrusion pendant son pique-nique nocturne.
— Mal ? demanda Evie en s'approchant d'elle, les mains sur les hanches. Qu'est-ce que tu fais ?
— Je mange, répondit son amie en prenant une énorme bouchée de son sandwich.
— Je vois ça mais...il est deux heures du matin, Mal.
— Ouais, et ?
Evie tiqua légèrement à la réponse offerte la bouche encore à moitié pleine mais ne releva pas, préférant rester sur un seul sujet de conversation.
— Pourquoi tu manges à deux heures du matin ?
— Parce que j'avais faim.
C'était d'une logique évidente, et il y avait peu de choses qu'Evie pouvait dire pour la contester, mais elle s'y risqua quand même.
— Tu as tout le temps faim. Tu ne peux pas te mettre à manger à n'importe quelle heure, tu vas dérégler ton horloge interne.
Mal fronça les sourcils, regarda son sandwich entamé qu'elle tenait encore entre les mains, puis reposa son attention sur Evie.
— Je n'ai pas tout le temps faim, rétorqua-t-elle avec assurance.
— Vraiment ? s'étonna Evie en haussant un sourcil. Je serais bien curieuse de savoir à quel moment tu n'as pas faim.
— Quand je mange.
La confiance en elle et la satisfaction qui se dégageait de Mal alors qu'elle mordait à nouveau dans son sandwich était tellement palpable qu'Evie aurait pu éclater de rire. Mais il était deux heures du matin, et tout ce qu'elle voulait initialement, c'était aller aux toilettes avant de poursuivre sa nuit.
— Bien, soupira-t-elle. Fais ce que tu veux, moi je retourne me coucher.
— Bonne nuit Evie, lui lança Mal avec un grand sourire plein de jambon.
— Bon...appétit Mal.
oOoOoOo
Il y avait des jours comme ça où le destin semblait avoir décidé que rien n'irait correctement. Et ce jour-ci en faisait partie.
Pour commencer, c'était un mardi. Autrement dit le jour le plus nul, puisque c'était le mardi que Mal avait le moins de cours en commun avec Evie. Et non seulement elle n'avait pas cours avec elle de toute la matinée, mais en plus elle n'eut pas l'occasion de la voir ou de lui parler pendant les quinze minutes de pause habituelle, parce que son amie avait dû aller assister à une quelconque réunion pour le conseil des élèves. Mal détestait ça. Elle détestait qu'Evie soit trop occupée pour lui accorder du temps mais elle ne pouvait pas le dire parce que c'était stupide et puéril. Ça n'empêchait pas qu'elle détestait ça. Pour couronner le tout, son cours d'arts plastiques qui était sans conteste son cours préféré – même si Evie n'y était pas – avait été annulé, gâchant définitivement le peu d'énergie qu'elle était prête à investir dans cette journée.
Mais le point culminant de cette merveilleuse matinée avait été juste avant la pause de midi. Pendant le cours de maths, forcément. Un cours de maths qui commença par la distribution des interrogations réalisées la semaine de la rentrée.
Une interrogation pour laquelle Mal n'avait été ni avertie, ni préparée. Elle avait tenté d'y échapper mais le prof l'avait condamnée à la faire quand même en lui assurant que ce n'était que des rappels basiques et que peu importe d'où elle venait, elle avait forcément déjà vu cette matière. Quelle bonne blague. Il avait ensuite ajouté que ça lui permettrait également de savoir ce que valait son niveau, et l'écho de cette phrase remonta étrangement en Mal alors qu'elle recevait sa copie corrigée, et le 1/20 écrit en grand et en rouge pour bien souligner qu'elle ne valait rien.
Ignorant Jay qui lui demandait son résultat pour comparer – et peut-être se rassurer sur le 8 qu'il avait lui-même obtenu – elle froissa sa copie en la rangeant dans son sac, se retenant de justesse de la déchirer, et alla se mettre dans un coin au fond, s'isolant des autres et surtout du cours. Le professeur eut le mérite de la laisser tranquille pendant toute la leçon, ce qui était mieux pour tout le monde. Si elle avait dû parler ou résoudre un exercice, cela aurait probablement provoqué une catastrophe.
Pendant un instant, elle s'autorisa à penser pouvoir s'en sortir comme ça, et qu'il n'y aurait aucun commentaire sur sa note, que personne ne saurait jamais. Elle se dit qu'elle allait pouvoir sortir de cette classe et rejoindre Evie pour le repas et qu'à partir de là tout irait mieux parce que tout allait toujours mieux quand elle était avec Evie.
C'était trop espéré, bien sûr. A l'instant où le cours se termina et que tous les élèves se mirent à ranger leurs affaires dans un brouhaha impatient, le professeur s'adressa à Mal, lui demandant de rester et de lui accorder quelques minutes. Elle songea aussitôt à faire comme si elle n'avait pas entendu la demande, et à simplement partir. Mais à quoi bon ? Cela ne ferait que repousser l'inévitable. Alors elle prit une grande inspiration, évita soigneusement de croiser le regard curieux que Jay lui lança, et s'arma pour la conversation qui allait suivre, quelle qu'elle soit. Ce fut à ce moment que leur professeur prononça les pires mots qu'il pouvait prononcer à cet instant précis.
— Audrey, veux-tu bien rester également ?
Mal leva la tête d'un coup, écarquillant les yeux de surprise et d'horreur.
Depuis leur rencontre le premier jour, elle avait eu plusieurs fois l'occasion de fréquenter Audrey. La raison principale à cela était qu'Audrey semblait être une amie proche d'Evie et partageait la plupart de leurs cours. C'était pour cette même raison qu'elle méprisait Mal de toute son âme de petite fille riche pourrie gâtée.
Quelque part, Mal pouvait comprendre. Elle avait débarqué du jour au lendemain et lui avait volé sa place privilégiée à côté d'Evie dans tous les cours. Elle était constamment présente, les privant de moment en tête à tête. Elle pouvait comprendre.
Mais est-ce qu'elle s'en voulait ou essayait de les laisser un peu tranquille ? Absolument pas. Audrey ne faisait que lui lancer des piques mesquines et des sourires condescendants. Pas une seconde elle n'avait tenté de faire connaissance avec elle, ou d'être simplement gentille. Mal la tolérait parce qu'elle n'avait pas le choix, mais elle prenait aussi un malin plaisir à répondre à ses provocations et à bien marquer son territoire auprès d'Evie. Celle-ci avait essayé de faire l'arbitre entre elles, mais avait rapidement renoncé et se contentait de lever les yeux au ciel face à leurs enfantillages. En résumé, Audrey n'aimait pas Mal, Mal n'aimait pas Audrey, et leur relation se résumait en une guerre froide mais polie. Jusqu'à présent.
Alors qu'elle s'approchait du bureau du professeur à contrecœur, Mal savait déjà que les minutes qui allaient suivre allaient faire partie des plus pénibles de sa vie. Alors, comme elle l'avait fait de si nombreuses fois lorsqu'elle vivait au jour le jour et devait affronter des adultes désireux de l'aider, elle passa son esprit en autopilote, écoutant les inquiétudes du prof et acquiesçant vaguement à toutes ses questions. Au mieux elle passerait pour une fille totalement désintéressée de sa scolarité, au pire pour une idiote totalement larguée.
Ce ne fut que lorsque l'attention du professeur se détourna d'elle et qu'elle entendit une protestation d'Audrey qu'elle réalisa qu'elle avait peut-être acquiescé à une question de trop. Les yeux écarquillés d'horreur, elle écouta la conversation qui se déroulait juste en face d'elle, suppliant la planète entière pour qu'elle ait juste mal compris.
Leur professeur, parmi tous les élèves qui composaient leur classe, avait choisi de demander à Audrey de l'aider à rattraper le niveau des autres ? Et Mal avait stupidement accepté, ne réalisant pas ce qu'il lui avait demandé ? Non mais comment avait-elle pu être aussi débile ? Elle aurait dû rester sur ses gardes plutôt que se déconnecter d'une conversation aussi risquée !
Après quelques protestations et une promesse d'avoir des points bonus en échange, Audrey accepta également l'offre à la plus grande consternation de Mal. Satisfait, leur professeur leur rendit leur liberté et Mal se dépêcha de sortir de la salle de la classe le plus vite possible. C'était hors de question qu'elle accepte de laisser Audrey lui expliquer quoique ce soit, mais c'était un problème qu'elle réglerait plus tard. Pour l'instant, elle voulait juste mettre un terme à cette affreuse matinée et retrouver Evie.
Mais alors qu'elle prenait la direction du réfectoire, Audrey lui emboîta soudainement le pas, marchant à côté d'elle en silence, comme si elles étaient amies ou quelque chose du genre. Mal fixa un point droit devant elle, faisant de son mieux pour ignorer la présence de l'autre fille, mais elle pouvait sentir son regard l'observer avec une curiosité malsaine, et au bout d'un moment sans rien dire, Audrey se décida finalement à parler.
— Je n'aurais jamais cru que quelqu'un puisse rater cette interrogation, déclara-t-elle d'un ton mielleux. C'était pourtant tellement simple !
Mal déglutit mais décida de ne pas répondre. Elle n'avait pas envie de parler, et certainement pas avec Audrey. Mais celle-ci ne sembla pas se formaliser de son absence de réponse et eut l'audace de poser sa main sur le bras de Mal, l'invitant à s'arrêter de marcher alors qu'elle penchait la tête sur le côté, presque compatissante.
— Est-ce qu'Evie est au courant de tes difficultés ?
Mal s'immobilisa à la mention du nom d'Evie et la fixa, incrédule. Elle eut tout juste le temps de récupérer son bras, brisant le contact entre elles qu'Audrey enchaîna sur le même ton faussement sympathique.
— Je suppose que non. Evie ne s'entoure que des meilleurs. À l'instant où elle va réaliser que tu n'es même pas capable de résoudre des calculs basiques...ma pauvre, elle va t'oublier plus facilement qu'une veste démodée.
Au fond d'elle, Mal savait que ces paroles étaient fausses et uniquement dictées par la jalousie. Audrey n'était que ça. Une boule de colère et de jalousie qui lui adressait des regards haineux dès qu'elle en avait l'occasion, et des sourires hypocrites dès que Evie était présente. Mais si jusqu'à présent Mal avait pris un peu de plaisir à voir l'autre fille aussi jalouse d'elle, cette fois, ses paroles l'atteignirent plus qu'elles ne l'auraient dû.
Et si elle avait raison ? Et si Evie finissait par se lasser d'elle, parce qu'elle n'était pas à la hauteur ? Parce qu'elle ne serait jamais aussi intelligente et sociable et souriante qu'elle ?
Son estomac se tordit étrangement, et ses yeux se mirent à brûler à cette idée alors que ses doigts se repliaient pour former des poings remplis de rage et d'impuissance.
Mal ne valait pas plus que ce 1. Elle le savait, et l'avait toujours su, et elle ne savait pas pourquoi elle se fatiguait à essayer de prouver au monde qu'elle valait plus que ça, parce que personne n'avait jamais été dupe. Sauf Evie. Mais un jour elle découvrirait la vérité, et en acceptant de retourner à l'école, Mal n'avait fait qu'accélérer ce processus.
— Tout ce que j'espère pour toi c'est que tu fais semblant d'être aussi bête, ajouta Audrey avec un sourire narquois.
Ce fut le commentaire de trop. Le grain de sable qui fit s'écrouler tout le château que Mal avait tenté de bâtir et de maintenir debout. Incapable de penser rationnellement, elle bouscula violemment Audrey, qui bascula en arrière avec un cri indigné. Cela attira l'attention d'un groupe d'élèves qui passaient à ce moment-là, et deux d'entre eux tentèrent de s'interposer et d'attraper Mal pour la calmer. Mais Mal n'était plus Mal. En tout cas, plus la Mal civilisée qu'elle s'obligeait à être pour plaire et trouver sa place parmi les autres. Elle était redevenue la Mal sauvage, celle qui ne devait rien à personne et qui n'attendait rien de personne, et certainement pas d'elle-même. Celle qui fuyait quand les choses devenaient trop dures et ingérables. Et cette journée, cet endroit, cette partie de sa vie était définitivement devenue ingérable.
Alors, dans un flou chaotique, Mal distribua des coups de poings et des coups de pieds, sans vraiment avoir conscience de qui elle touchait, de si elle les blessait ou pas. Elle s'en moquait. Elle voulait juste s'échapper. S'ils avaient insisté, elle les aurait sans doute mordus, mais heureusement, ils comprirent qu'elle était incontrôlable et soudainement, plus personne ne chercha à la retenir ou à la maîtriser. La voie libre devant elle, Mal s'enfuit en courant, sans réfléchir, sans penser, sans se demander s'il y aurait des conséquences. Elle n'avait pas sa place ici, et elle ne l'aurait jamais.
oOoOoOo
— Au fait Evie, maman relance son invitation pour que tu viennes manger chez nous un soir, et elle m'a dit d'insister jusqu'à ce que tu acceptes.
Evie adressa un sourire tendre mais teinté de tristesse à Carlos. Les parents du garçon étaient sans le moindre doute les gens les plus gentils de sa connaissance, et elle avait eu l'habitude d'aller manger chez eux plusieurs fois par mois. Elle adorait ça, parce qu'ils étaient débordants de chaleur et de bonne humeur, ce qui contrastait avec la solitude froide qui l'attendait chez elle. Mais cela faisait un moment qu'elle n'y était plus allée, en partie à cause de Mal et en partie parce que la maman de Carlos se montrait de plus en plus insistante pour qu'elle se resserve à chaque repas. Ça lui manquait parfois. Jouer à des jeux de sociétés avec eux lui manquait, rire doucement aux blagues du père de Carlos lui manquait, découvrir leur dernière portée de chiots et aider à leur choisir des prénoms lui manquait. Mais ça ne lui manquait pas aussi fort que ça lui aurait manqué autrefois, parce qu'elle avait Mal pour lui tenir compagnie à présent.
— Mal peut venir aussi tu sais, ajouta son ami comme s'il percevait ses doutes. Maman serait ravie de la rencontrer.
— Vraiment ? le taquina Evie. Et comment tu comptes la présenter ? Comme la fille ramassée dans la rue qui me suit partout depuis que je l'ai adoptée ?
— Je leur ai déjà parlé d'elle, répliqua Carlos en haussant les épaules. Il fallait bien justifier le fait qu'on ne te voit presque plus, alors je leur ai dit que tu avais une nouvelle meilleure amie avec qui tu m'avais remplacé sans le moindre remord.
— Carlos ! protesta Evie en le bousculant gentiment. Tu sais que je ne t'ai pas remplacé !
Le rire du garçon et sa manière de lui tirer la langue montrèrent qu'il n'avait dit ça que pour la taquiner, et elle rit aussi avant de secouer la tête, amusée.
— Je vais y réfléchir, d'accord ? Mais je ne pense pas que Mal soit prête pour ça. Elle a déjà fait beaucoup d'efforts ces derniers temps.
— Comme tu veux. Mais ne t'étonne pas si maman débarque chez toi un jour pour s'assurer que tu vas bien.
Evie n'eut pas le temps de répondre que Jay interrompit leur conversation, déposant son plateau repas sur la table avant de se laisser lourdement tomber sur une chaise libre à côté de Carlos.
— Cette journée est super ennuyeuse, se plaignit-il en volant le pain abandonné dans l'assiette d'Evie. Je suis bien content d'avoir sport cet après-midi.
Evie le regarda avec confusion, comme si son apparition soudaine était anormale.
— Jay ? Où est Mal ?
Le garçon haussa les épaules et mordit dans le pain alors qu'Evie fronçait les sourcils.
— Vous aviez maths ensemble non ? Je pensais qu'elle était avec toi.
— Non j'étais avec mes potes pour planifier le match de basket. Mal est restée en classe, le prof voulait lui parler. Franchement Evie, Mal a vécu assez pour savoir se débrouiller sans que tu...
Mais Evie l'interrompit, un mauvais pressentiment se nouant dans son estomac.
— De quoi voulait parler le prof ?
Un nouvel haussement d'épaules lui répondit, ce qui acheva de l'agacer.
— Jay !
— J'en sais rien, okay ? Demande à Audrey, elle est restée avec.
Cette nouvelle information provoqua un étonnement similaire chez Carlos et Evie, mais celle-ci ne s'attarda pas dessus, se tournant déjà pour parcourir l'immense pièce du regard à la recherche d'une de ses deux amies.
Elle trouva rapidement Audrey, en train de faire la file pour prendre de la nourriture. Immédiatement, Evie se leva et se dirigea vers elle, son cœur battant un peu trop vite mais l'expression amicale.
— Hé Audrey, lança-t-elle à sa camarade de classe. Est-ce que tu sais où est Mal ?
— Oh tu n'es pas au courant ? s'étonna l'autre fille avec un petit sourire satisfait. Ta nouvelle amie m'a agressée violemment moi et plusieurs autres élèves.
— Elle t'a agressé ? répéta Evie comme si c'était la chose la plus invraisemblable du monde.
— Oh ne sois pas surprise ! Tu étais là toutes les fois où elle m'a menacée.
— Elle ne t'a jamais menacée, Audrey. Elle ne faisait que se défendre face à tes critiques injustes.
Evie se força à respirer calmement. Ne pas savoir où était Mal commençait à devenir sérieusement inquiétant, et ne pas obtenir de réponse précise était frustrant, mais elle ne devait pas oublier qu'Audrey était son amie aussi et ne savait rien du passé de Mal. Perdre patience ne mènerait à rien. Mais quelque chose dans l'expression hautaine et complaisante de son interlocutrice la fit serrer les poings malgré elle.
Heureusement, au même moment, une main se referma autour de son poignet pour la soutenir, et un regard derrière elle lui indiqua que Jay et Carlos l'avaient rejoint.
— Qu'est-ce qu'il s'est passé exactement ? demanda Carlos d'un ton sérieux mais poli.
Audrey roula des yeux, déjà ennuyée par cette conversation.
— Elle a raté un test ultra simple en maths. Jay tu peux confirmer que c'était le truc le plus facile du monde, non ?
Elle sembla attendre une réponse, mais lorsqu'elle ne reçut rien d'autre que trois regards vides de compassion elle soupira dramatiquement et enchaîna.
— Le professeur m'a demandé de l'aider à combler ses lacunes, comme si je n'avais que ça à faire. Je n'ai fait que lui dire la vérité, mais elle s'est montrée tellement susceptible. Elle m'a bousculé et a provoqué une bagarre dans le couloir avant de simplement disparaître. Même pas capable d'assumer ses actes.
Il y eu un long moment de silence, pendant lequel le cœur d'Evie sembla sur le point d'exploser. Pour la première fois, elle comprit pourquoi Mal choisissait la facilité en collant son poing dans la figure de quiconque la contrariait, et elle fut tentée de faire pareil.
Mais elle ne pouvait pas, parce que cela n'aurait définitivement pas de bonnes répercussions, alors elle se contenta de fixer Audrey avec froideur.
— La vérité ? répéta-t-elle. Qu'est-ce que tu lui as dit, Audrey ?
Audrey déglutit, soudainement incertaine. Peut-être parce que tout à coup elle n'assumait plus ce qu'elle avait dit à Mal, ou peut-être parce qu'elle n'avait jamais entendu Evie parler comme ça à qui que ce soit.
— Je...je lui ai simplement expliqué que tu ne prenais pas n'importe qui dans ton entourage et que tes amis devaient avoir un minimum d'éducation et de connaissance. C'est la vérité non ? se rebiffa-t-elle soudainement. Tu as vu ta mère Evie ? Et tes notes excellentes ? Je ne comprends comment tu as pu te lier avec une moins que rien comme...
— La ferme Audrey ! la coupa Evie d'un ton glacial. Tu ne sais rien. Ni sur moi, ni sur Mal. Tu ne sais rien parce que tu as toujours été focalisée sur ton petit monde d'égoïsme alors ferme-la.
Alors qu'Audrey écarquillait grand les yeux de stupeur, Evie fait volte-face, prête à s'en aller. Mais la main de Jay toujours autour de son poignet se resserra subitement, stoppant son élan.
— Où est-ce que tu vas ? demanda-t-il.
— Chercher Mal. La calmer. La rassurer. Peu importe. Je dois trouver Mal.
— Elle a probablement déjà quitté l'école, tenta de la raisonner Carlos.
— Raison de plus pour que je la trouve et que je m'assure qu'elle va bien ! s'emporta soudainement Evie, des larmes d'impuissance au bord des yeux.
Le regard d'Audrey alterna entre chacun d'eux, perdu, confus, coupable.
— Qu'est-ce qu'il y a de si spécial avec Mal ? marmonna-t-elle, mais ils l'ignorèrent, les garçons entraînant Evie à l'écart, dans un endroit plus calme.
— Tu ne peux pas quitter l'école comme ça Evie, et tu le sais. Tu vas t'attirer des ennuis.
— Mais Mal...
— Mal va bien. Mal va se débrouiller et revenir vers toi parce que tu es son ancre.
Evie cligna des yeux, dévisageant Carlos avec surprise. Le regard du garçon était affirmé et suppliant à la fois, et ce drôle de mélange suffit à la convaincre. Il avait raison. Elle ne pouvait pas quitter l'école sans que sa mère soit mise au courant, et ça ne ferait qu'attirer davantage l'attention sur Mal. Elle ne pouvait pas lui faire ça.
Tout ce qu'elle pouvait faire pour l'instant, c'était espérer qu'elle soit rentrée et qu'elle l'attendait. En sécurité.
oOoOoOo
Evie parcourut pratiquement la distance entre l'arrêt de bus et sa maison en courant, impatiente d'arriver, impatiente de s'assurer que Mal était bien rentrée, et qu'elle allait bien. Terrifiée à l'idée de ne pas la retrouver et de devoir se dire qu'elle avait purement et simplement disparu dans la nature.
Mais Mal était bien là. Assise sur le porche devant la porte d'entrée, comme à chaque fois. Comme un chien qui rentrait chez lui après une fugue mais qui était incapable d'ouvrir la porte par lui-même.
— Tu sais que tu as une clé ? demanda Evie en s'arrêtant face à elle, debout, la surplombant sans vraiment le vouloir.
Mal ne broncha même pas à son arrivée, ne levant pas la tête, ne lui adressant pas un regard.
— Je ne voulais pas entrer et me sentir comme une intruse, répondit-elle dans un murmure.
Evie soupira. Elle en était encore là. A attendre une permission et à douter de sa légitimité.
— C'est chez toi aussi, prononça-t-elle doucement en s'asseyant à côté de son amie.
— Pas aux yeux du reste du monde.
Cette fois, Evie ne répondit rien, ne sachant pas quoi dire, ni quoi faire. Elle voulait aider Mal, la réconforter, lui faire accepter qui elle était, mais dans des moments comme ceux-ci, elle avait du mal à cerner ce qui se passait dans sa tête et ne pouvait rien faire si elle ne lui donnait pas un indice.
— Tu es en colère ? demanda finalement Mal au bout d'un moment.
La question avait été prononcée d'une petite voix coupable, presque timide, qui lui correspondait si peu. Elle avait aussi fini par lever légèrement la tête, la tournant en direction d'Evie pour la regarder et s'assurer qu'elle lui dise la vérité.
Mais Evie n'avait jamais eu l'intention de mentir.
— Un peu.
Mal grimaça et détourna aussitôt les yeux.
— Je suis désolée.
Sa voix était encore plus faible qu'auparavant, comme sur le point de se briser, et ce fut le cœur d'Evie qui éclata en mille morceaux.
— Je ne suis pas en colère parce que tu t'es battue, précisa-t-elle d'une voix douce. Je comprends. Audrey n'aurait jamais dû te dire ce qu'elle t'a dit. C'est totalement faux d'ailleurs, et j'espère que tu le sais.
Mal ne répondit pas mais Evie la vit se recroqueviller légèrement sur elle-même, et poussa un long soupir. Qu'était-elle supposée faire ou dire dans des moments comme ça ? Où était le bon équilibre entre les reproches et le réconfort ?
— Je suis en colère parce que tu t'es enfuie. Sans chercher de l'aide. Sans venir me trouver. Sans rien me dire. Je suis en colère parce que je viens de passer cinq heures à ne pas savoir où tu étais ou comment tu allais et si même je te reverrai un jour. Tu ne peux pas faire ça, Mal. Tu ne peux pas disparaître à chaque fois que les choses dérapent. Je comprends que...je comprends que disparaître soit une solution quand tu vivais dans la rue mais ce n'est plus le cas maintenant. Et si tu veux avoir une vie, tu dois être présente pour la construire.
Elle n'avait pas prévu d'en dire autant, mais elle se sentait soulagée d'avoir pu s'exprimer. Pourtant, ce sentiment de soulagement s'évapora à l'instant où elle aperçut le tremblement dans les épaules de son amie, et les larmes silencieuses qui tombaient sur le sol, à ses pieds.
Le cœur se gonflant de tristesse et de regrets, Evie passa son bras autour des épaules de Mal et, avec tendresse, l'attira contre elle pour la réconforter. Le contact physique sembla détruire les dernières barrières de son amie qui laissa échapper un énorme sanglot avant de secouer la tête.
— C'est trop dur. Je ne vais jamais y arriver.
Evie la serra plus fort contre elle et posa doucement sa tête par-dessus la sienne alors que Mal pleurait en continu, se libérant finalement de toutes les peurs et de tous les doutes qui l'habitaient. Elle la laissa évacuer plusieurs minutes, sans un mot, se contentant de rester près d'elle puis, lorsqu'il lui sembla que l'autre adolescente s'était un peu calmée, elle la repoussa avec douceur et fermeté, cherchant à capter son regard.
— Mal, regarde-moi.
Son amie ne réagit pas, gardant le visage baissé, le corps toujours légèrement secoué par des sanglots irréguliers. Alors, avec bienveillance, Evie posa ses mains sur ses joues et la força à lever la tête pour croiser son regard, tout en essuyant gentiment ses larmes.
— Je sais que c'est difficile, prononça-t-elle en plongeant ses yeux dans ceux, remplis de détresse, de son amie. Personne n'a jamais dit que ça serait facile, et je ne peux rien faire de plus qu'imaginer à quel point c'est dur pour toi. Mais tu as tort quand tu dis que tu ne vas pas y arriver. Parce que tu y arrives déjà. Regarde tout ce que tu as parcouru en l'espace de quelques semaines. Tu as accompli tellement de choses, et je t'interdis de dire que c'est grâce à moi parce que c'est faux. Je t'ai peut-être offert un toit et de la nourriture mais c'est toi et seulement toi qui a trouvé le courage de les accepter, et de changer de vie, et puis d'aller à l'école. Alors oui c'est une grande étape, et elle est sans doute un peu plus compliquée à surmonter que les autres mais tu n'es pas toute seule, tu ne seras plus jamais toute seule, et je te promets que tu vas y arriver.
Sa tirade était un peu longue, mais elle pensait chacun des mots qu'elle venait de prononcer et elle espérait que Mal les comprenne et les accepte sans les remettre en doute. Celle-ci la contemplait avec étonnement et admiration, ses magnifiques yeux verts encore remplis de confusion et de larmes. Il y avait quelque chose de fragile et d'innocent dans son expression qui fit chavirer le cœur d'Evie et elle réalisa à quel point elle voulait l'aider et la protéger. La serrer contre elle et ne jamais la laisser partir, parce qu'elle l'aimait.
Elle aimait Mal. Elle savait qu'elle aimait Mal. L'autre adolescente était devenue une part importante et centrale de sa vie, une présence quotidienne sans laquelle elle ne savait pas comment elle pourrait survivre désormais.
Mais pour la première fois, elle réalisa à quel point elle aimait Mal, et dans d'autres circonstances, elle n'aurait pas hésité à franchir la distance qui séparait leurs visages pour l'embrasser.
Mais elle ne pouvait pas faire ça, parce que Mal était fragile et brisée, en quête de son identité et bien trop vulnérable pour qu'Evie prenne le risque d'alimenter sa confusion avec des sentiments qui n'étaient sans doute même pas réciproques. Ce serait égoïste et déplacé.
Alors, ravalant ses sentiments, elle lui sourit gentiment.
— Et si on rentrait maintenant ? Tu dois être affamée d'avoir passé la journée ici. On va commander des pizzas et oublier tout ces mésaventures avec un film débile, d'accord ?
Et Mal, sans un mot, telle une petite fille perdue, hocha doucement la tête et se laissa entraîner dans le schéma rassurant et stable d'une soirée tranquille en compagnie d'Evie. Parce que quand Evie était près d'elle, tout allait mieux.
