— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée...
La voix d'Evie était incertaine alors que ses doigts se pressaient avec appréhension autour de la lanière de son sac, ses yeux parcourant toutes les boîtes en carton qui leur faisaient face. Elles se trouvaient dans le rayon cosmétique du supermarché, où Mal l'avait emmenée sans dévoiler ce qu'elle avait derrière la tête. Lorsqu'elles s'étaient arrêtées au rayon des teintures, Evie avait juste pensé que son amie voulait prévoir une recharge pour ses cheveux violets ou quelque chose du même genre... mais non. Après s'être agenouillée pour mieux faire son choix, Mal était revenue vers elle avec trois boîtes de teinture soigneusement sélectionnées. Pour les cheveux d'Evie.
— Le bleu est bien ta couleur préférée, non ? demanda Mal en penchant la tête sur le côté, ne comprenant visiblement pas son objection.
Ou faisant semblant de ne pas comprendre.
— Oui mais je...
— Je pense que ça t'ira parfaitement, du bleu. Pas trop flash évidemment, du bleu foncé, un peu royal. Quelque chose d'élégant mais d'unique à la fois. Hm...pas celui-ci en fait.
Ignorant totalement les tentatives de protestations de son amie, elle alla reposer une des boîtes et se mit à chercher une teinte qui lui plaisait davantage. Evie la regarda faire, la gorge nouée et les pensées tumultueuses.
Elle ne pouvait pas se teindre les cheveux. C'était hors de question. C'était impossible. C'était probablement la règle numéro un des interdits de sa vie. Et certainement pas en bleu. Qui se teignait les cheveux en bleu ? Les délinquants. Les gamins à problèmes. Ceux qui voulaient attirer l'attention sur eux, et montrer qu'ils étaient différents.
Ou tout simplement ceux qui avaient le courage de s'assumer, comme Mal.
Les cheveux violets de Mal étaient magnifiques. Mais c'était Mal. Mal était magnifique. Confiante. Assurée. Bien sûr que des cheveux violets ne pouvaient que la mettre en valeur. Alors qu'Evie... Evie ne pouvait pas se teindre les cheveux. C'était tout simplement impensable.
— Mal, je ne me teindrai pas les cheveux, parvint-elle à prononcer.
Mal se retourna pour la dévisager, n'ayant plus qu'une seule boîte en main à présent. Lentement, elle vint se placer juste en face d'Evie, calant son regard dans le sien.
— On a fait un marché, rappela-t-elle d'une voix sérieuse.
Evie grimaça avant d'acquiescer discrètement.
— Et tu as dit que tu ferais n'importe quoi en échange, rappela Mal.
— Oui mais...
— Absolument n'importe quoi. Tu t'es engagée Evie, et tu m'as laissée le champ libre pour te demander ce que je voulais.
— Mais je ne pensais pas que tu allais exiger ça, gémit Evie.
Elle savait que Mal avait raison, et qu'elle avait promis. Elle avait été stupide de promettre et de s'engager à l'aveugle dans un pacte pareil. C'était une erreur qu'elle ne referait jamais. Mais dans l'immédiat, elle était prise au piège.
oOoOoOo
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
— C'est parce que c'est une excellente idée !
Evie baissa les yeux sur la boîte qu'elle tenait en main, lisant les indications pour la dixième fois au moins. En face d'elle, Mal leva les yeux au ciel, commençant doucement à s'impatienter.
— Allez ! Tu étais d'accord dans le magasin !
Le regard d'Evie flasha dans sa direction, dur et méfiant.
— J'ai uniquement accepté de l'acheter, pas de le faire. Et ta manière d'insister ne m'a pas vraiment laissé le choix.
Mal s'approcha d'elle, un sourire innocent aux lèvres, et lui prit la boîte des mains.
— Et je continuerai d'insister jusqu'à ce que tu me laisses le faire. Ce sera juste temporaire, pour essayer ! On ne va même pas les décolorer ! S'il-te-plaît ?
— Mal...
— S'il-te-plaît, s'il-te-plaît, s'il-te plaît ?
— Je ne peux pas faire ça Mal, je suis désolée.
Son ton était catégorique, et sa décision était prise. Elle ne le ferait pas. Tant pis pour leur marché. Peut-être qu'elle pouvait convaincre Mal de lui demander autre chose. Mais dans tous les cas, elle ne ferait pas ça. Elle ne se teindrait pas les cheveux en bleu. C'était hors de question, et rien ne la ferait changer d'avis.
Rien, sauf peut-être la manière dont Mal pencha la tête sur le côté, l'observant avec curiosité, ses yeux pétillants de malice.
— Tu sais, fit-elle remarquer avec un sourire en coin. Depuis qu'on l'a acheté, tu n'arrêtes pas de répéter que tu ne peux pas le faire. Mais je ne t'ai pas entendue dire une seule fois que tu ne veux pas le faire.
Les yeux d'Evie s'écarquillèrent face à cette constatation, et elle ouvrit la bouche pour protester, mais l'expression de Mal l'en empêcha. Elle ne voulait pas protester. Elle ne voulait pas prétendre que l'envie et la curiosité n'étaient pas en train de crépiter quelque part dans sa poitrine, noyés derrière la peur et l'appréhension. Elle ne voulait pas faire semblant de ne pas aimer le magnifique bleu sur lequel le choix de Mal s'était finalement porté, parce qu'elle l'adorait. Il était absolument parfait. Elle ne voulait pas lui mentir. Et même si elle avait tenté de le faire, Mal ne l'aurait pas crue, parce qu'elle savait déjà que Evie voulait le faire.
Alors, sans répondre, celle-ci soupira, et baissa les yeux sur le mode d'emploi, le relisant pour la onzième fois.
oOoOoOo
— Je ne pense vraiment pas que ça soit une bonne idée.
Juste derrière Evie, le rire de Mal retentit, amusé et un peu moqueur.
— C'est un peu trop tard pour changer d'avis tu sais.
Evie se mordilla la lèvre d'appréhension, ses paupières résolument fermées alors que la main de Mal était posée sur son épaule, encourageante.
— Ouvre les yeux, lui souffla-t-elle à l'oreille.
Evie frissonna, terrifiée à cette perspective. Terrifiée de ce qui l'attendait. Qu'est-ce qui lui avait pris de donner son accord ?
— Mal..., gémit-elle doucement, comme si celle-ci allait pouvoir trouver un moyen de remonter le temps et lui éviter de se retrouver dans cette situation.
— Evie. Tu me fais confiance, n'est-ce pas ?
Evie ne répondit pas tout de suite, prenant un instant pour réfléchir à cette demande. Puis, toujours sans rien voir, elle acquiesça timidement.
— Bien. Alors écoute-moi. C'était une bonne idée. Une excellente idée même. Peut-être la meilleure que j'ai eu de ma vie. Alors fais-moi plaisir, et ouvre les yeux.
Evie déglutit, tentant de ravaler sa peur. Mal avait raison. C'était trop tard pour changer d'avis. Ce qui était fait était fait, et garder les yeux fermés ne lui permettait que de nier la réalité.
Alors, rassemblant son courage, elle ouvrit finalement les yeux et affronta l'image que le miroir en face d'elle lui renvoyait.
Et en une fraction de seconde, la peur disparut de son esprit pour laisser place à une totale stupéfaction.
De manière générale, Evie était jolie. Elle le savait. C'était l'un des aspects les plus positifs de l'éducation donnée par sa mère. Celle-ci avait toujours veillé à ce qu'elle réalise tous les atouts qu'elle avait par rapport aux autres. Elle était plus jolie, plus intelligente, plus douée. Elle avait des avantages que les autres n'avait pas, et elle était décevante dans sa manière de les utiliser, mais ça n'en gâchait pas leur existence pour autant.
Evie savait donc qu'elle était plus jolie que la plupart des gens, et elle avait grandi en apprenant à mettre sa beauté en avant, que ce soit avec ses vêtements, son maquillage ou ses cheveux.
Mais là, en contemplant son reflet dans le miroir, pour la toute première fois, elle se sentit plus que jolie.
Elle était différente. Belle. Mature.
Elle n'avait plus rien de la petite princesse à sa maman qui tournoyait dans des jolies robes et demandait à avoir des diadèmes. Elle n'était plus la jeune adolescente qui tressait ses longs cheveux parce que sa mère lui disait que c'était plus propre, plus distingué, plus convenable. L'image en face d'elle lui reflétait une Evie presque adulte, plus responsable, plus indépendante, capable de prendre ses propres décisions, aussi futiles que se teindre les cheveux en bleu, ou aussi incroyables que de venir en aide à une presque inconnue dans la rue.
Evie était belle. Ses cheveux étaient magnifiques. Le bleu était royal, et c'était juste la teinte qui lui fallait. Subitement, elle était quelqu'un d'autre. Quelqu'un d'unique, qui ne correspondait plus à l'image déjà toute construite que sa mère et le monde avait pour elle.
— C'est incroyable, murmura-t-elle, presque surprise de voir les lèvres de son reflet remuer, lui confirmant ainsi que c'était bien d'elle dont il s'agissait. C'est juste...
— Parfait, compléta Mal en regardant son reflet par-dessus son épaule. Tu es parfaite.
Evie sourit sous le compliment, même s'il était exagéré, et Mal sentit son cœur s'emballer en voyant la manière dont le sourire illumina son visage, corrigeant ce qu'elle venait de dire. C'était maintenant qu'elle était parfaite.
oOoOoOo
— Arrête de faire ça.
— Arrêter de faire quoi ?
— De me regarder. Tu es supposée regarder la télé.
Un sourire moqueur se dessina sur les lèvres de Mal alors qu'Evie faisait la moue, visiblement embêtée par son comportement.
— J'aime te regarder, la taquina-t-elle. Tu es magnifique. En réalité tu es plus que magnifique. Tu étais magnifique avant, mais avec ces cheveux ? Tu es superbe, unique, captivante.
Evie fronça les sourcils et lui donna une petite tape.
— Arrête de dire des bêtises et regarde le film.
Mal rit, se décalant sur le canapé pour s'approcher d'Evie et de ses mèches bleues. Sans demander l'autorisation, elle glissa ses doigts dans les légères boucles de son amie, et les fit rebondir contre sa paume, fascinée.
— Tu es sûre que tu ne veux pas adopter cette coiffure définitivement ? Elle te va à la perfection.
Evie resta silencieuse un moment, sa moue contrariée s'effaçant alors qu'à son tour, elle attrapait une mèche de ses cheveux et la faisait rouler entre ses doigts, l'observant avec une touche de tristesse.
— Je ne peux pas, murmura-t-elle simplement en baissant les yeux, incapable d'affronter le regard de Mal.
oOoOoOo
— 568 ?
— Non. Recommence.
Mal ouvrit la bouche d'indignation.
— Mais c'est la troisième fois que je recommence ! protesta-t-elle. Aide-moi au moins ?
— Tu as le bon raisonnement, tu fais juste des erreurs d'inattention. Sois plus rigoureuse dans tes calculs et tu auras la bonne réponse.
— J'en ai marre, geignit Mal. On peut pas faire une pause ?
— Non. Recommence.
Mal expira bruyamment pour exprimer son mécontentement mais obéit néanmoins, mordillant son crayon alors qu'elle parcourait son calcul des yeux à la recherche de ce qu'elle avait fait de travers. C'était sa part du marché. Evie acceptait de se teindre les cheveux pour le week-end, et en échange Mal acceptait de bosser ses maths à fond, sans faire la mauvaise tête. Evie avait plus qu'honoré sa promesse, et veillait à ce que Mal ne se défile pas sur la sienne. La table basse du salon était donc ensevelie sous des tonnes d'exercices de maths, de feuilles d'explications et de calculs raturés de frustration.
Evie était douce et patiente, et ne lui reprochait jamais ses erreurs. Elle pouvait parfois se montrer ferme et la torturait sans la moindre pitié en la forçant à refaire les mêmes exercices encore et encore, mais elle n'accusait jamais Mal d'être stupide ou de faire exprès de ne pas comprendre. Au contraire, lorsque Mal était totalement à côté de la plaque, Evie reprenait depuis le début et tentait d'expliquer autrement. Et puis surtout elle récompensait chacun de ses efforts. Avec son sourire et ses encouragements bien sûr, mais aussi avec sa botte secrète : un paquet de bonbons à la fraise posé à côté d'elle.
A chaque fois qu'elle estimait que Mal le méritait, elle lui en offrait un. A chaque fois que Mal râlait et voulait abandonner, elle en promettait un. A chaque fois que Mal se mettait à s'auto-saboter, espérant mettre fin à son calvaire, Evie mangeait un bonbon elle-même, la narguant ouvertement. Et le plus incroyable, c'est que ça fonctionnait. Petit à petit, les emballages de bonbons s'accumulaient au milieu des feuilles. Petit à petit, Mal commençait à comprendre et à résoudre de plus en plus d'exercices. Petit à petit, les chiffres sous ses yeux devenaient lisibles, logiques, cohérents. Jusqu'à pouvoir y détecter des erreurs.
— 584 ! s'exclama Mal avec fierté.
— Bravo ! Tu vois, ce n'était pas si dur !
— On peut faire une pause maintenant ?
— Bientôt. D'abord j'aimerais t'expliquer l'exercice suivant une première fois, pour déjà voir si tu comprends la logique.
Mal fit la moue, hésitant à protester, mais elle savait qu'Evie serait intransigeante. Elle ne la lâcherait pas tant qu'elle n'aurait pas écouté son explication. Alors, elle abandonna son exercice si difficilement accompli et se mit à écouter les nouvelles explications qui venaient compliquer encore un peu plus les choses.
Qui avait inventé les maths bon sang ? Quel en était l'intérêt ? Et comment le reste de l'humanité faisait pour comprendre et résoudre ces trucs sans une Evie pour leur expliquer ? Parce que oui, alors qu'elle expliquait du mieux qu'elle pouvait, la voix calme et concentrée, Evie ressemblait à un ange. Une créature divine remplie de bienveillance et de douceur envoyée spécialement pour expliquer les maths à Mal. Non pas que Mal soit croyante ou quoique ce soit. Mais c'était l'impression qu'elle avait lorsque son attention se perdait dans la contemplation de son amie, observant la manière dont elle se passionnait pour ce qu'elle expliquait. Un ange. Son ange aux cheveux bleus, douce et incroyable. Mal ne la méritait pas, et elle le savait, et elle profitait d'autant plus pleinement de ce privilège.
— Mal. Est-ce que tu as la moindre idée de ce que je viens d'expliquer ?
Mal cligna des yeux, tirée de ses pensées par la voix d'Evie qui la fixait à présent, faussement sévère et légèrement moqueuse.
— J'ai besoin d'une pause, tenta-t-elle de plaider pour sa défense.
Evie l'observa un instant, puis laissa échapper un soupir.
— Très bien, capitula-t-elle. Faisons une pause. Trente minutes, et puis on s'y remet.
oOoOoOo
— Mal ! Tu réalises que c'est le cinquième exercice que tu résous sans buter une seule fois ?
La voix d'Evie était beaucoup trop enthousiasme pour l'événement, mais Mal ne put s'empêcher de se laisser contaminer et de sourire en regardant fièrement sa feuille.
— C'est beaucoup plus facile avec la calculatrice.
— La calculatrice n'est qu'un appui qui est complètement inutile si tu ne comprends pas la logique. Tu réussis à les résoudre parce que tu comprends. Je suis si fière de toi !
Mal se mordilla les lèvres, mal à l'aise sous les éloges soudains. Elle avait probablement juste eu de la chance, ou alors les derniers exercices avaient juste été plus faciles. Ce n'était pas grand-chose, et puis c'était entièrement grâce à Evie. Il n'y avait aucune raison de la féliciter elle.
La main d'Evie se posa sur la sienne, la pressant gentiment pour la tirer de ses pensées et obtenir son attention.
— Ne te rabaisse pas, prononça doucement son amie en plongeant ses yeux dans les siens. Tu es intelligente et douée, et si tu y arrives c'est uniquement pour ça.
Mal lui adressa un petit sourire reconnaissant avant de tenter de se lever brusquement, reprenant son attitude ennuyée et désinvolte.
— On peut arrêter alors ? J'ai rempli ma part du marché ?
— Pas si vite ! la stoppa Evie. Je t'ai préparé un dernier test récapitulatif de tout ce qu'on a fait aujourd'hui, et après je te libère. Jusqu'à demain en tout cas.
Les épaules de Mal s'affaissèrent à cette annonce et elle émit un gémissement, se rasseyant à sa place.
— Ce sera vite fait, trente minutes maximum, lui promit Evie en lui tendant le test. Concentre-toi et tu vas même t'amuser.
Mal leva les yeux au ciel parce que oui comprendre et réussir des exercices était plutôt gratifiant, mais de là à dire qu'elle s'amusait, il ne fallait pas exagérer non plus. Mais, studieuse et appliquée, elle reprit son crayon et se lança dans la résolution du test. Elle se retrouva vite absorbée par ses calculs, oubliant presque la présence d'Evie juste à côté d'elle, qui attendait patiemment qu'elle termine en potassant son manuel de maths. La pièce était calme et le moment agréable, uniquement rythmé par le bruit des pages et du crayon. Et puis d'un seul coup, brisant le silence, la porte d'entrée se fit entendre, et les deux filles levèrent la tête de leur travail respectif pour échanger un regard interrogateur et inquiet. Elles n'eurent pas le temps de réagir que la mère d'Evie fit son apparition dans le salon et s'immobilisa en les découvrant toutes les deux assises par terre.
La réaction d'Evie fut instinctive. La même réaction qu'aurait eu n'importe quel enfant qui n'avait pas vu son parent depuis plusieurs semaines, et à qui il avait cruellement manqué. Elle se leva aussitôt, incapable de dissimuler son sourire réjoui alors qu'elle s'avançait sans réfléchir vers sa mère qui se trouvait à l'entrée de la pièce.
— Maman !
Son élan de joie fut coupé net lorsqu'elle réalisa que sa mère se tenait droite, les bras croisés, le visage sévère et fermé. Evie se paralysa instantanément alors que le regard froid et réprobateur qu'elle détestait tellement parcourait la pièce, analysant chaque détail avant de finalement se poser sur elle, rempli de déception et de reproche. En l'espace d'une seconde, toute la catastrophe de la situation se matérialisa dans son esprit, transformant sa surprise et son plaisir en panique.
Mal était là.
La table était recouverte d'emballage de friandises qui débordaient de sucre.
Le salon était loin d'être rangé et bien entretenu.
Ses cheveux étaient toujours bleus.
Ce fut cette dernière réalisation qui la fit grimacer alors qu'elle portait sa main à ses cheveux, saisissant plusieurs mèches comme si ça allait leur rendre leur couleur naturelle.
— C'est seulement temporaire, couina-t-elle d'une petite voix alors que les yeux d'un vert glacé de sa mère se plissaient de mécontentement.
— On parlera de ça plus tard, la coupa-t-elle d'une voix tranchante. Qui est-ce ?
Evie se retourna stupidement, comme si elle ne savait pas exactement de qui elle parlait. Mal s'était mise debout elle aussi et se tenait à côté de la table, droite et attentive. Une petite part de l'esprit d'Evie nota que tous les toutes les sucreries restantes et les emballages avaient miraculeusement disparu, et elle bénit silencieusement son amie pour sa réactivité.
— C'est Mal, répondit-elle finalement alors que la pression du regard de sa mère sur elle se faisait de plus en plus lourde. C'est une camarade de classe.
Ce n'était pas un mensonge. Mal était bien sa camarade de classe, dans certains cours. Le comment elle était devenue une camarade de classe n'avait pas besoin d'être précisé.
Le regard de la mère d'Evie la lâcha finalement pour se poser sur l'autre adolescente, l'observant avec attention.
— Bonjour madame, la salua celle-ci de la voix la plus polie et agréable qu'Evie avait jamais entendu sortir de sa bouche. J'espère que ma présence chez vous ne pose pas de problème, mais j'avais vraiment besoin d'aide en maths et Evie a eu la gentillesse d'accepter de réviser avec moi.
Peut-être était-ce dû à la sincérité apparente sur le visage de Mal, ou aux nombreux exercices de maths effectivement étalés sur la table basse, mais la mère d'Evie sembla accepter l'explication et son expression se radoucit, s'autorisant même un léger sourire.
— Et bien j'admire la volonté et la persévérance pour surmonter ses faiblesses, mais nous sommes samedi soir et il commence à être tard. Peut-être devrais-tu rentrer chez toi, Mal.
Evie écarquilla les yeux de panique à cette annonce et sortit de sa torpeur.
— Maman non ! s'exclama-t-elle un peu trop vivement.
L'attention de sa mère se reporta sur elle, un sourcil expectateur soulevé dans l'attente de ce qu'elle avait à dire. Evie déglutit, mal à l'aise et absolument pas habituée à contredire sa mère. Dans n'importe quelle autre circonstance elle se serait tue en espérant disparaître sous terre mais ce n'était pas n'importe quelle circonstance, il s'agissait de Mal et c'était son rôle de la protéger.
— Mal habite loin, mentit-elle avec une facilité qui lui donna envie de gémir. Et je lui avais promis qu'elle pourrait passer la nuit ici vu qu'on allait probablement travailler tard...
— Loin à quel point ? demanda sa mère du bout des lèvres en se tournant vers Mal.
Celle-ci ne flancha même pas, toujours bien droite et calme.
— J'ai deux bus à prendre, madame.
La mère d'Evie sembla considérer cette réponse et observa Mal en silence, réfléchissant. Pendant un instant sa fille se mit à espérer qu'elle cède et accepte de laisser Mal passer la nuit chez elles. Mais ses espoirs furent détruits à l'instant où elle reprit la parole.
— Bien. Je vais te donner un peu d'argent pour que tu te paies un taxi. Hors de question que je laisse une fille de ton âge prendre le bus seule à cette heure-ci.
— Maman, tenta à nouveau Evie en s'avançant vers elle, récoltant uniquement un regard sévère.
— Ça suffit Evie. Je suis fatiguée et j'aimerais me reposer tranquillement chez moi, je suis sûre que c'est quelque chose que ton amie peut comprendre. N'est-ce pas, Mal ?
— Bien sûr madame.
La situation donnait presque le tournis à Evie, et l'attitude complaisante et bien élevée de Mal ne faisait que renforcer sa panique. Pourquoi agissait-elle comme ça ? N'était-ce pas elle qui l'encourageait constamment à affronter sa mère et à ne pas répondre à ses attentes ? Que valaient ces mots si la première chose que Mal faisait en la rencontrant était s'écraser et se soumettre elle aussi ? A quoi tous les efforts d'Evie avaient-ils servis ? Avaient-ils seulement eu un but ?
Silencieuse, confuse et de toute manière mise à l'écart, Evie observa la manière dont Mal rangea ses affaires dans son sac à dos sans la moindre tentative pour plaider sa cause, devenant un autre pantin obéissant dans l'entourage de sa mère. Celle-ci semblait très satisfaite de ce comportement, presque approbatrice. Mais Evie savait que c'était juste temporaire, et qu'une fois Mal partie, les remarques négatives et les critiques seraient exclusivement pour elle. C'était toujours comme ça. Les reproches ne tombaient jamais en présence d'une personne extérieure, ou alors habilement dissimulées dans des compliments. Mais dès qu'elles se retrouvaient en tête à tête, il n'y avait plus que ça.
Evie ne pouvait pas nier que cette fois, ce serait mérité. Elle n'était pas supposée inviter des amis à dormir chez elle, elle n'était pas supposée manger des sucreries, elle n'était pas supposée laisser la maison aussi mal rangée qu'elle l'était actuellement et plus que tout, elle n'était absolument pas supposée se teindre les cheveux. L'anticipation des réprimandes et potentielles punitions lui nouait déjà le ventre d'angoisse mais, malgré ça, son esprit n'arrivait pas à se concentrer et à ajuster son comportement pour plaire à sa mère et limiter les dégâts.
— Merci pour ton aide Evie, prononça Mal avec un sourire tellement faux qu'Evie eut envie de lui arracher du visage. Et merci pour l'argent du taxi madame. Passez une bonne soirée et reposez-vous bien.
La mère d'Evie lui accorda un petit hochement de tête, et Evie savait qu'elle aurait dû faire pareil et rester sagement immobile pour laisser son amie partir. Mais lorsque celle-ci passa devant elle comme si de rien n'était, comme si la situation était normale et qu'elle allait simplement rentrer chez elle, elle se précipita derrière elle, la suivant jusqu'au hall d'entrée.
— Mal ! chuchota-t-elle furieusement en lui attrapant le bras. Qu'est-ce que tu fais ?
— J'évite de t'attirer des ennuis, répondit son amie en baissant la voix elle aussi. Que veux-tu que je fasse d'autre ?
Résister. Protester. Insister. Tenir tête à sa mère et prouver à Evie que c'était possible de gagner contre elle.
— Mais où est-ce que tu vas dormir ?
Mal haussa les épaules, libérant son bras de l'emprise d'Evie pour ajuster son sac à dos.
— Je vais me débrouiller. C'est juste pour une nuit ou deux, non ?
— Mais...
L'inquiétude d'Evie transperçait dans sa voix et brillait dans ses yeux. Elle ne pouvait pas le formuler, et n'avait aucun moyen de changer la situation, mais elle ne voulait pas que Mal s'en aille et se retrouve obligée de dormir dehors. C'était dangereux et inutile.
— Ça va aller Evie, la rassura cette dernière avec un sourire confiant, pressant gentiment sa main. Il fait beau, j'ai de l'argent et des bonbons dans mon sac. J'ai connu bien pire, je t'assure.
Evie la regarda avec tristesse.
— Tu promets de revenir ? demanda-t-elle avec une petite voix. Tu ne vas pas t'évaporer et disparaître ?
— Je te promets de revenir.
Mal lui fit un rapide câlin, furtif et réconfortant, avant de la lâcher et de passer la porte, s'aventurant dans la rue calme et envahie par l'obscurité du soir. Le cœur d'Evie se serra dans un mélange d'impuissance et de colère. Elle détestait cette situation. Elle détestait être incapable de se battre pour son amie, incapable de lui assurer un lit et des repas pour les jours qui allaient suivre. Tout ça c'était la faute de sa mère et de son égoïsme qui la rendait incapable de voir les besoins et la détresse des autres. N'importe quel parent normal n'aurait pas mis l'ami de son enfant à la porte ainsi, sans même s'interroger sur la situation. N'importe quel autre parent aurait réalisé que cet ami était bien plus que juste un ami quelconque.
Evie serra les poings de rage et de frustration, les larmes perlant dans ses yeux. Mais sa colère et sa rancœur eurent à peine le temps de commencer à bouillir qu'elles furent noyées instantanément par l'angoisse et la culpabilité alors que la voix de sa mère retentissait à travers la maison, sévère et indiscutable.
— Evelyne, veux-tu bien revenir ici. Il faut qu'on parle.
Evie essuya ses larmes d'un revers de la main, inspirant profondément pour se préparer à ce qui allait suivre.
oOoOoOo
Avec l'argent que la mère d'Evie lui avait donné et celui qu'elle gardait dans son sac à dos en permanence, Mal prit le bus jusqu'à un petit motel qu'elle avait repéré au bord de la route. Ce n'était pas un endroit très luxueux mais c'était loin d'être crasseux et repoussant, et elle n'avait pas le courage de dormir dans la rue. Elle aurait pu, mais l'idée de retrouver ses anciennes habitudes et de devoir faire remonter tous les mécanismes de défense et de protection qu'elle commençait à peine à oublier s'était abattue sur ses épaules avec beaucoup trop de violence pour qu'elle s'y résigne. Elle n'avait assez d'argent que pour payer une nuit de toute façon, donc il y avait un risque pour qu'elle y soit forcée le lendemain. D'ici-là, elle préférait s'offrir un vrai lit et l'accès à une douche.
La femme à l'accueil du motel la regarda suspicieusement, se demandant sans doute ce qu'une mineure faisait là toute seule. Heureusement, Mal n'avait pas vraiment l'allure d'une fugueuse – même si c'était exactement ce qu'elle était, d'un certain point de vue. Son sac à dos était trop léger, elle n'avait pas de veste et elle était calme et sûre d'elle, contrairement à n'importe quel adolescent animé par l'excitation de la fuite et la peur de l'inconnu. Mais pour être certaine de ne pas se retrouver avec la police sur le dos, elle s'arma d'un sourire et expliqua innocemment qu'elle avait perdu son téléphone et que ses parents ne souhaitaient pas qu'elle voyage seule la nuit. Elle demanda si elle pouvait passer un appel pour prévenir sa mère, et la voir discuter avec absolument personne à l'autre bout du fil sembla suffisant pour rassurer la femme, qui la conduisit jusqu'à sa chambre avec un sourire bienveillant.
Malgré le confort de la chambre, Mal dormit peu et elle se leva tôt, allant s'acheter un croissant et un chocolat chaud. Elle n'avait aucune raison de traîner dans le motel, donc elle prit le premier bus et repartit en direction de chez Evie. Elle erra dans le quartier presque toute la journée, faisant des allers-retours jusqu'à la maison de son amie. Elle ne savait pas ce qu'elle attendait, mais elle savait que lorsque ça arriverait, elle le reconnaîtrait. Et effectivement, le soir-même, elle aperçut la porte d'entrée de la maison entrouverte, d'une manière qui aurait semblé anormale et curieuse pour n'importe qui d'autre, mais qui pour elle signifiait clairement que la voie était libre, et qu'elle pouvait revenir.
Elle attendit malgré tout une vingtaine de minutes avant d'entrer dans la maison, s'assurant que ce n'était pas un faux signal, et franchit la porte avec prudence, prête à repartir en un clin d'œil si c'était nécessaire.
Evie était assise dans le salon, ne semblant même pas vraiment l'attendre. Mal nota immédiatement le retour de ses cheveux sombres, et elle eut un pincement au cœur en imaginant son amie les laver plusieurs fois de suite pour en faire disparaître la couleur si durement marchandée.
— Salut ? prononça l'adolescente en posant son sac par terre, intriguée par l'absence de réaction de son amie à son arrivée.
Evie se mordilla les lèvres mais prétendit être absorbée par ce qu'elle était en train de lire. C'était loin de l'accueil auquel Mal s'attendait, et même si elle savait qu'Evie n'était jamais tout à fait elle-même après les visites de sa mère, cette fois il y avait quelque chose de différent dans son attitude, même si elle n'arrivait pas à déterminer quoi.
— Est-ce que tout va bien ? se risque-t-elle à demander.
— Oui bien sûr, pourquoi ça n'irait pas ?
La voix d'Evie était sèche et un peu froide, ce qui suffit à convaincre Mal que quelque chose n'allait définitivement pas. Elle posa ses mains sur ses hanches, se plaçant face à son amie, les yeux suspicieux.
— Ta mère a fait quelque chose ?
— Ma mère n'a rien fait du tout. Elle n'est pas responsable de tous les maux de la planète, Mal.
Mal fronça les sourcils, la nuance accusatrice dans la voix de son amie ne lui ayant pas échappé.
— Pourquoi es-tu contrariée alors ?
— Je ne suis pas contrariée.
Mal expira dédaigneusement à ce déni et croisa les bras sur sa poitrine, pas dupe pour un sou.
— Essaye encore.
Evie lui adressa un regard agacé et se mit debout dans une tentative d'échapper à la conversation, mais Mal lui bloqua le passage, l'obligeant à rester là et à lui faire face.
— Je ne sais pas ce que j'ai fait, mais de toute évidence tu as quelque chose à me reprocher, alors dis-le.
— Je ne t'en veux pas.
— Evie.
Evie se mordit la joue. Elle ne voulait pas se disputer. C'était ridicule. Elle n'était même pas sûre d'en vouloir à Mal. Peut-être que c'était juste sa mère qui l'avait contrariée, ou les dernières vingt-quatre heures qui avaient été beaucoup trop pesantes. Elle ne savait pas ce qu'elle ressentait, si c'était de la colère ou de la frustration ou de la déception. Ses pensées étaient confuses, et elle détestait la manière dont Mal la fixait, attendant d'elle quelque chose qu'elle n'était pas sûre de vouloir donner.
— Pourquoi es-tu partie ? prononça-t-elle finalement dans un souffle.
— Quoi ?
— Pourquoi es-tu partie ? répéta Evie plus fort.
Plus durement aussi. Mal la regarda sans comprendre. Elle avait bien entendu la première fois, mais la question avait tellement peu de sens qu'elle avait espéré une explication.
— Que voulais-tu que je fasse d'autre ? demanda-t-elle, abasourdie.
— N'importe quoi d'autre ! s'emporta son amie, comme si cette ultime question avait été le déclencheur de sa colère. Tu pouvais faire n'importe quoi d'autre. Résister. Protester. Insister. Pourquoi il a fallu que tu deviennes aussi polie et respectueuse ? Tu n'as même pas essayé !
Quelque part dans un coin de son esprit, Evie savait qu'elle devait ressembler à une folle-dingue au discours totalement incohérent. C'était stupide et probablement pas très juste d'en vouloir à Mal pour ça, mais elle ne pouvait pas s'en empêcher.
— Essayé quoi ? répliqua Mal d'un ton où l'agacement grondait, parce qu'elle en avait marre de ne pas comprendre à quoi son amie faisait allusion.
— Essayé de lui tenir tête ! cria Evie. Tu ne te laisses jamais faire par qui que ce soit, mais là tu t'es écrasée immédiatement, tu es devenue quelqu'un de docile et de minable et je te déteste pour ça !
Le silence s'abattit sur la pièce après cette déclaration, et les deux filles se fixèrent en silence. Evie tremblait, ses yeux remplis de larmes de frustration et de rage. Elle savait qu'elle avait dépassé les limites mais dans l'immédiat, cela l'avait soulagée de le prononcer, même si ces mots n'auraient pas dû être adressés à Mal.
Celle-ci se tenait immobile, les yeux également humides, son esprit embrouillé et son cœur déchiré. Evie semblait avoir déballé tout ce qu'elle avait à déballer, et n'avoir rien de plus à ajouter. Aucune explication, aucune excuse, aucune autre accusation injuste tombée du ciel. Alors Mal la regarda, sans rancœur, sans colère, juste avec beaucoup de tristesse et de résignation.
— Je ne sais toujours pas ce que tu me reproches exactement, murmura-t-elle. Mais quoique j'ai mal fait, je suis désolée.
Elle ne laissa pas le temps à Evie d'accuser ces paroles, faisant toute de suite volte-face pour monter s'enfermer dans sa chambre. Parce que même si Evie était la seule personne au monde autorisée à la voir pleurer, c'était hors de question qu'elle lui laisse ce privilège quand c'était elle la raison pour laquelle elle pleurait.
oOoOoOo
Lorsque Evie vint toquer doucement à sa porte une vingtaine de minutes plus tard, Mal ne répondit pas. Assise sur son lit, ses larmes séchées depuis longtemps mais les pensées cavalcadant dans sa tête, elle resta immobile sans savoir ce qu'elle ressentait ou ce qu'elle désirait.
Malgré son absence de réponse, la porte s'ouvrit lentement, laissant apparaître son amie qui resta dans l'embrasure de la porte, penaude.
— Je peux entrer ?
— Pourquoi ? lança Mal d'un ton acide. Tu as encore des reproches à me faire ?
Evie baissa la tête sous son attaque, admettant sa culpabilité, avant de la relever avec hésitation.
— Je suis désolée...
Mal détourna le visage, refusant de la regarder. Mais Evie ne se désarma pas pour autant, s'autorisant à entrer dans la pièce puisqu'elle n'avait pas reçu de rejet catégorique, et s'avança lentement vers le lit.
— Je suis désolée, répéta-t-elle. Tu n'avais rien fait de mal. Tu n'as rien fait de mal. C'est juste moi qui...
Elle s'interrompit, s'arrêtant juste à côté du lit de son amie, et prit une grande respiration.
— Je suppose que j'ai accumulé trop d'émotions négatives, et ça a explosé. Mais je n'avais aucun droit de le faire retomber sur toi, c'était horrible et égoïste de ma part et je suis vraiment, vraiment désolée.
Sa tirade se termina par un sanglot alors que les larmes s'étaient remises à couler sur ses joues malgré elle, et presque immédiatement, la main de Mal se glissa dans la sienne.
— Ne pleure pas s'il-te-plaît. Je ne peux pas être en colère contre toi si tu pleures.
Un petit rire échappa à Evie au travers de ses larmes et Mal la tira délicatement vers elle, la faisant tomber sur le lit à ses côtés. Sans lâcher son amie, elle utilisa sa main libre pour essuyer ses larmes, et Evie plongea son regard dans les yeux verts remplis d'inquiétude et de chagrin.
— Tu sais que je ne te déteste pas, n'est-ce pas ? murmura-t-elle d'une voix si basse que Mal ne l'entendit que parce qu'elle était à quelques centimètres.
— Ouais, je sais.
D'une certaine manière, elle aurait préféré que ce soit vraiment à elle que les mots aient été adressés. Elle n'était toujours pas certaine de comprendre ce qui s'était passé, mais elle avait eu le temps de réfléchir et de prendre assez de recul pour réaliser que la colère d'Evie ne lui avait jamais été adressée. En surface peut-être, mais pas en profondeur.
— Evie..., commença-t-elle avec hésitation, mais elle n'eut pas l'occasion de poursuivre, car son amie détourna son attention en posant quelque chose sur ses genoux.
— Tiens.
Le regard de Mal se baissa sur l'objet avant de revenir sur Evie.
— C'est ton téléphone ?
— Non. C'est ton téléphone maintenant.
Mal la dévisagea, interloquée.
— Pourquoi ce serait mon téléphone ?
Evie laissa échapper un soupir, puis lui adressa un petit sourire contrit.
— J'étais morte d'inquiétude tu sais. Toute la nuit et toute la journée. Je n'avais aucune idée d'où tu étais, d'où tu dormais, de si tu allais bien. Et je n'avais aucun moyen de te contacter. Ce n'est pas la première fois que ça arrive, et j'en ai marre. Tu as besoin d'un téléphone, j'ai besoin que tu aies un téléphone, alors en voilà un.
Mal haussa un sourcil, perplexe.
— Quel est l'intérêt que j'aie un téléphone si tu n'en as plus ?
— J'ai dit à ma mère qu'on m'avait volé le mien. Elle va m'en acheter un nouveau.
Cela ne fit qu'accroître la perplexité de Mal.
— Tu lui as dit ça hier ?
— Ce matin.
— Mais...elle n'était pas déjà contrariée ?
— Un reproche de plus ou de moins, marmonna Evie en haussant les épaules comme si ce n'était rien du tout. Te savoir en sécurité est plus important.
Malgré sa tentative de paraître désinvolte, Mal voyait à quel point elle était encore affectée par la discussion probablement houleuse qu'elle avait eu avec sa mère, et par leur dispute un peu plus tôt. Elle n'était pas totalement sûre que ce cadeau n'était pas juste un moyen d'acheter son pardon, mais était-ce vraiment important ? Elle ferma lentement ses doigts autour du gadget électronique.
— Tu sais qu'un stupide téléphone à 20€ aurait largement fait l'affaire ?
Evie la regarda droit dans les yeux, presque suppliante.
— Tu vas le garder et l'utiliser ?
Mal baissa à nouveau les yeux sur le téléphone qu'elle lui tendait, tentant d'estimer sa valeur – 300…400€ ? Peut-être plus – mais voyant aussi toutes les possibilités et les facilités qu'il allait lui offrir. Ce n'était pas comme si elle l'avait réclamé ou quoique ce soit, et la décision d'Evie semblait déjà prise.
— Je le prends. Mais à une condition.
Evie la regarda, surprise.
— Tu manges ce soir. Une assiette complète. Et n'essaye pas de prétendre que tu as déjà mangé aujourd'hui, je sais que c'est faux.
Un élan de contrariété passa sur le visage d'Evie et pendant un instant, Mal crut qu'elle allait protester, mais elle baissa finalement les yeux, toujours un peu coupable.
— D'accord.
Et même si une partie de Mal voulait encore un peu être fâchée contre elle, elle ne pouvait simplement pas, alors elle l'enlaça doucement et la serra contre elle pour la réconforter.
