Donner un téléphone à Mal avait été une terrible idée. Evie en fit rapidement la constatation. Si son amie avait été réticente à utiliser son nouvel appareil au début, son attitude changea en un clin d'œil lorsqu'elle en parla à Carlos. Le garçon montra beaucoup d'enthousiasme à l'idée que Mal possède son propre smartphone et s'empressa de tout réinitialiser dessus, effaçant toutes les données et l'historique d'Evie – avec l'accord de celle-ci, évidemment. Il consacra presque l'entièreté du temps de midi à expliquer à Mal comment utiliser au mieux son nouveau téléphone, comment installer des applications, des jeux et d'autres trucs inutiles. Evie laissa faire. C'était le téléphone de Mal désormais, et elle était libre d'en faire ce qu'elle voulait. Et ce qu'elle voulait était apparemment l'utiliser pour passer des heures à jouer à des jeux ridicules.

Dans les jours qui suivirent, Mal semblait sortir son téléphone de sa poche dès qu'elle avait deux minutes de libre, lançant une partie quelconque et laissant son attention se faire absorber par l'écran. Elle ne faisait pas que jouer bien sûr, elle avait découvert un univers entier de vidéos stupides et marrantes, et consacrait une bonne partie de son temps à surfer sur le net pour faire des recherches quelconques. Evie trouvait adorable et attendrissant la manière dont elle s'émerveillait des possibilités et de la liberté que le simple fait de posséder un téléphone performant lui offrait, mais elle s'agaçait aussi à longueur de journée que l'attention de Mal soit tout le temps déviée.

Obtenir la concentration de Mal pour faire ses devoirs était devenu pénible, et chaque question ou demande de service devait être répétée plusieurs fois avant d'être entendue – et pas toujours exécutée. Autrement dit, Mal s'était transformée en une adolescente quelconque et paresseuse, ce qu'elle avait toujours été, mais désormais son monde pouvait se réduire à un petit objet électronique. Ou presque.

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— Mal ! chuchota Evie en direction de son amie qui était affalée sur son pupitre. Réveille-toi !

Mal grogna, relevant la tête et lança un regard aussi endormi que mécontent à son amie. Ses cheveux étaient en bataille et elle avait la trace de son pull sur la joue.

— Pourquoi ?

— Parce qu'on est en classe et que le cours vient de commencer.

— Je m'en fiche je suis fatiguée, marmonna Mal en reposant sa tête sur ses bras croisés.

Evie émit un petit souffle exaspéré et lui décocha un coup de pied sous la table. Mal se redressa aussitôt, lui jetant un regard noir.

— Si tu veux dormir, c'est la nuit dans ton lit, la sermonna son amie. Tu as joué jusqu'à quelle heure encore ?

— J'ai pas joué, bougonna Mal avec une moue boudeuse.

Evie haussa un sourcil, absolument pas crédule, et Mal se mit à bouder plus fort.

— J'ai regardé des vidéos et j'ai pas vu le temps passer d'accord ? se défendit-elle avec une pointe d'affront dans la voix.

La brune leva les yeux au ciel, parce que c'était la dixième fois au moins qu'elles avaient ce genre de conversation et que Mal continuait à gâcher ses nuits et à passer ses journées à errer comme un zombie.

— Je te jure je vais finir par devoir te le confisquer, déclara-t-elle d'un ton sévère. Maintenant écoute le cours.

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Evie aurait pu regretter son choix. Mais elle ne regrettait pas. Parce que donner un téléphone à Mal avait été une excellente idée.

Offrir un téléphone à Mal, ça avait été lui offrir de l'indépendance et une autonomie. Le changement fut subtil et progressif, mais Mal commença à se montrer moins dépendante d'elle. Moins demandeuse de sa présence et de son attention. Physiquement en tout cas, parce qu'elles restaient toujours en contact par messages, par photos ou par smileys. Evie se remit à aller à la bibliothèque, à aider des camarades de classe après les cours, à assister aux conseils des élèves sans culpabiliser et sans partir en précipitation. De son côté, Mal se mit à prendre le bus seule, à aller traîner en ville, souvent seule, parfois avec Jay. Les deux garçons enregistrèrent rapidement leurs numéros sur son téléphone, lui disant de les contacter quand elle voulait et, avec Evie, ils devinrent ses trois contacts préférés. Petit à petit, elle ajouta des numéros d'autres personnes de l'école, se créant un petit groupe de connaissance personnalisé, différent de l'entourage d'Evie.

Avoir un téléphone et un accès à internet, cela permettait aussi à Mal de surfer sur le web sans devoir emprunter l'ordinateur d'Evie, sans avoir peur du jugement ou de faire quelque chose de travers. Elle était libre. Libre de regarder des vidéos stupides, libre de jouer à des jeux, libre de s'informer sur ce qu'elle voulait, et de parcourir des sites d'articles artistiques pendant des heures si elle le souhaitait. Elle était libre de faire ce qu'elle voulait quand elle le voulait, et même si elle bousillait son rythme de sommeil, même si c'était devenu pénible d'avoir une conversation avec elle, même si elle perdait des heures à ne rien faire d'intéressant, c'était son choix. Sa liberté d'être qui elle voulait et de faire ce qu'elle voulait.

Et puis surtout, depuis que Mal avait un téléphone, à chaque fois qu'elles se séparaient pour aller se coucher, Evie recevait un petit message de bonne nuit, chaque soir différent, chaque soir adorable, et chaque soir elle souriait en fermant les yeux.

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Les jours se succédèrent sans que les deux filles ne le réalisent vraiment, trop prises dans leur quotidien et leur vie commune. La présence de Mal chaque matin pour accompagner Evie à l'école était devenue normale, comme si elle avait toujours été là. Le groupe d'amis qu'elle formait avec Jay et Carlos était naturellement passé de trois à quatre et d'une certaine manière, ce chiffre les équilibrait, leur permettant de former des duos. Evie et Carlos, les deux génies qui adoraient débattre de tous les sujets. Evie et Jay, dont le dynamisme et la bonne humeur illuminaient la journée de tous les autres. Mal et Carlos, entre qui une complicité subtile mais bien réelle se formait en silence, autour d'une jalousie mutuelle et du désir partagé de protéger Evie plus que tout au monde. Et finalement Mal et Jay, les deux compères qui s'étaient trouvés sans jamais se chercher et qui, comme Evie aimait souvent le répéter, semblaient avoir été créés pour alimenter les pires idées de l'autre.

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— Arrête de rire espèce d'idiot, ils vont comprendre que c'est nous !

Dissimulés au milieu de la foule d'élèves qui attendaient devant leur salle de classe, Mal fusilla Jay du regard lorsqu'il se mit à rire plus fort, incapable de dissimuler le plaisir qu'il prenait dans leur méfait. Juste à côté d'eux, Evie croisa les bras sur la poitrine, les observant avec suspicion.

— Qu'est-ce que vous avez fait tous les deux ?

— Rien du tout.

— Je viens pratiquement d'entendre ton aveu Mal, rétorqua Evie en levant les yeux au ciel. Je veux juste savoir combien de temps on va rester coincés bêtement ici.

— Du chewing-gum ! s'écria soudainement leur professeur, interrompant leur discussion. Qui a mis du chewing-gum dans la serrure ?

Le rire de Jay éclata à nouveau mais, heureusement pour lui, certains de leurs camarades rigolèrent également de la stupéfaction de leur enseignant. Celui-ci regarda sa clé avec désolation, puis sa masse d'élèves coincés dans le couloir, et finit par lâcher un soupir.

— Très bien, vous m'attendez ici pendant que je vais chercher la directrice et le concierge. Mademoiselle Grimhilde, je vous charge de veiller à ce qu'il n'y ait aucun débordement supplémentaire pendant mon absence ! Et si jamais vous trouvez les coupables de cet acte diabolique, je vous serais reconnaissant de les partager avec nous.

— Oui monsieur, acquiesça docilement Evie pendant que l'ensemble de ses camarades se mettait à pouffer.

— Acte diabolique, répéta Mal avec amusement. Les gens ici sont ridiculement naïfs.

Evie lui mit un petit coup de coude alors que leur professeur s'en allait.

— C'est une école bien réputée, la gronda-t-elle gentiment. J'aimerais que tu évites de trop te faire remarquer et de m'obliger à mentir pour toi.

— Mais tu n'as aucune preuve que c'est moi, répondit Mal avec le sourire le plus innocent de l'univers.

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— Vous êtes chevalier. Votre princesse est prisonnière dans une tour surveillée par un garde. Un autre prétendant tente sa chance avant vous, le garde dit 3, le chevalier répond 5 sans hésiter. Il entre dans la forteresse. Même scénario, le garde dit 9, le chevalier rétorque 4. A votre tour, vous y allez ; le garde dit 6. Que devez-vous dire ?

— J'ai ! s'exclama Carlos au bout d'une poignée de secondes.

— Quoi déjà ? protesta Jay. Non !

Mal lâcha son crayon avec frustration. Sur sa feuille de brouillon, elle avait à peine eu le temps d'esquisser quelques chiffres pour tenter de résoudre l'énigme, sans même avoir le temps d'y réfléchir.

— T'es un monstre ma parole, grommela-t-elle en adressant un regard noir au jeune garçon qui lui répondit par un petit sourire désolé.

— Je ne vais pas vous donner ma réponse, comme ça vous pouvez continuer à chercher !

— Non, grogna Jay en croisant les bras. C'est pas drôle en sachant que tu l'as trouvé. Ça nous donne juste l'impression d'être stupides.

— Vous n'êtes pas stupides, le rabroua gentiment Evie. Carlos est juste spécial.

— Ouais ouais comme si toi non plus tu n'aurais pas réussi à la résoudre en clignant des yeux. J'en ai marre d'avoir des amis intellos.

Il fit la moue, faussement boudeur, et Carlos le bouscula pour l'embêter.

— Dis-toi que tu as Mal pour te tenir compagnie dans le clan des idiots maintenant, se moqua-t-il.

— Hé ! protesta celle-ci. On fait un défi physique si tu veux, histoire de t'apprendre un peu l'humilité.

— Ouais, un bras de fer ! lança Jay avec enthousiasme alors qu'Evie soupirait devant la tournure de la conversation.

Mal s'installa, prête à accepter l'idée, un sourire provoquant aux lèvres mais Carlos fronça le nez devant son invitation.

— Je ne suis pas intéressé, désolé.

— Tu as peur que ton ego de surdoué en prenne un coup ?

— Non, je sais que je vais perdre, et j'ai besoin que mes doigts restent en bon état pour ma compétition de jeux vidéo vendredi.

— L'excuse d'intello, se moqua Jay. Vous diriez quoi d'une course ? C'est honnêtement le seul domaine où je serais incapable de vous départager à l'avance.

Mal expira dédaigneusement.

— C'est presque de la triche, je suis sûre de gagner.

— Détrompe-toi, souleva Evie. Carlos est super rapide, l'équipe d'athlétisme a passé la moitié de l'année à le supplier de les rejoindre.

Mal porta toute son attention sur Carlos qui baissait les yeux de gêne sous les compliments soudains et le jaugea du regard. Il était petit et fin, elle pouvait comprendre en quoi ça l'avantageait, mais il n'avait pas du tout la carrure d'un sportif et sans doute aucune endurance.

— Ça me va, déclara-t-elle en tendant sa main en direction de Carlos. Toi et moi, le tour du terrain de sport. Deal ?

Carlos haussa un sourcil, mais n'eut même pas le temps de répondre que Jay agrippait sa main pour l'obliger à serrer celle de Mal.

— Yes ! Enfin un affrontement intéressant !

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— Je ne me rappelle pas que ça faisait partie du marché.

— C'est une règle implicite de tous les duels, répondit Mal avec un sourire fier. Le perdant offre une tournée aux autres. C'est la base.

Pour bien appuyer ses paroles, elle prit une gorgée de son milkshake à la fraise, narguant Carlos qui venait de débourser une petite somme pour payer leur commande. Elle devait reconnaître que Jay et Evie avaient eu raison, Carlos était rapide. Très rapide. Peut-être l'un des adversaires les plus coriaces qu'elle avait eu à affronter à la course. Mais elle aimait les défis, et même si ça lui avait coûté un plus gros effort que prévu, elle avait remporté la victoire avec quelques secondes d'avance, et avait suggéré qu'ils aillent manger une glace pour célébrer ça. Glaces offertes par Carlos, évidemment.

— Tu devrais t'inscrire à l'équipe d'athlétisme du coup, déclara Jay, la bouche à moitié remplie. Ils auraient un nouveau champion et ficheraient la paix à Carlos.

Mal haussa les épaules, baissant les yeux sur son verre. Rejoindre une équipe, quelle qu'elle soit, ne l'intéressait pas. Même si courir était un sport individuel, assister aux entraînements et suivre les ordres d'un coach était trop contraignant pour que ça lui apporte quoique ce soit d'autres que des problèmes.

— C'est pas mon truc, répondit-elle simplement en sentant trois regards curieux posés sur elle.

— C'est dommage, commenta Evie en chipant un morceau de fruit dans le plat de Jay. Ça pourrait apporter beaucoup à ta moyenne.

— Evie, ne commence pas à voler ma bouffe ! grogna Jay en essayant de repousser la main de l'adolescente avec sa cuillère. Si tu voulais quelque chose, tu n'avais qu'à le demander.

Mal fut heureuse du changement de conversation, relevant les yeux juste à temps pour voir Evie s'emparer d'un raisin en riant, récoltant un regard noir de la part de Jay. Si celui-ci avait opté pour une coupe de glace remplie de fruits frais et Carlos pour un mélange de glace chocolat-caramel avec probablement deux tubes entiers de chantilly, Evie avait décliné l'invitation, s'asseyant à table avec eux sans rien commander.

— C'est même pas toi qui a payé Jay, lui rappela Carlos. Tu peux partager quelques fruits.

— Non ! s'indigna le plus âgé en encerclant son bol des mains. C'est ma glace, je ne partage pas.

Un sourire machiavélique sur le visage, Mal profita du fait qu'il surveillait Evie avec attention pour contourner sa piètre tentative de barricade et lui voler un morceau de fraise.

— Hé !

Alors que Jay se tournait pour tenter de repousser Mal, ce fut au tour d'Evie de lui voler un kiwi avec un sourire complice. Le garçon tourna la tête juste à temps pour voir son fruit disparaître dans sa bouche, et son expression se transforma en celle d'un enfant dépassé par ce que des plus grands lui infligeaient.

— Mais arrêtez ! geignit-il. C'est un complot ! Carlos, aide-moi !

Carlos prit une énorme bouchée de sa propre glace, profitant du spectacle alors que les filles se mettaient à rire. Evie tapota la tête de Jay pour le consoler, lui promettant d'arrêter de l'embêter tandis que Mal s'autorisait à prendre une dernière fraise, la plongeant dans son milkshake avec satisfaction.

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C'était Evie qui avait proposé d'aller faire un pique-nique. Mal avait d'abord refusé, parce que pour elle, les pique-niques était un truc que les familles parfaites faisaient pour tenter de prouver qu'elles étaient parfaites. Mais Evie avait promis des fraises fraîches et des cookies aux pépites de chocolat, alors Mal avait accepté. Elle l'avait même aidé à emballer la nourriture et à la porter jusqu'au parc, où elles s'étaient assises dans l'herbe.

Elles avaient mangé, discuté, rigolé et même joué au jeu de cartes qu'Evie avait pensé à prendre. Ça n'avait vraiment rien d'exceptionnel comme sortie, mais il faisait beau, elles étaient ensemble et il y avait quelque chose de plaisant dans le fait d'être assise au milieu de la verdure, en dépit des gens qui passaient sur les allées alentours, des insectes qui tournaient autour d'elles et des enfants qui criaient.

C'était agréable. Le genre de moment qu'on voulait conserver dans sa mémoire pour toujours.

Evie observait des enfants qui jouaient au loin, pourchassés pour de faux par leur père qui semblait s'amuser autant qu'eux, sinon plus. Mal les avait remarqués également, mais elle avait choisi de les ignorer, parce qu'il y avait toujours cette petite pointe de douleur qui se manifestait dans son cœur quand elle voyait des pères s'occuper de leurs enfants. Mais cela ne semblait pas être le cas d'Evie, dont l'expression était remplie de tendresse et de douceur, un sourire dessiné sur ses lèvres alors que son attention était captivée par la scène. Elle était belle, assise ainsi au milieu de l'herbe, sa position empreinte d'une élégance qui n'appartenait qu'à elle. Sa peau était dorée par le soleil et ses cheveux, brillants et soyeux, s'agitaient doucement à cause de la petite brise que cette journée de printemps leur offrait.

Le genre de moment à conserver absolument, en effet.

Sortant son téléphone de sa poche arrière qu'il ne quittait désormais plus, Mal profita de la distraction de son amie pour la prendre en photo. Le mouvement attira l'attention d'Evie qui cligna des yeux, tirée de ses pensées.

— Est-ce que tu viens de me prendre en photo ?

— Peut-être.

Un sourire fier aux lèvres, Mal attrapa l'une des dernières fraises dans le petit bol face à elle et croqua dedans alors qu'Evie penchait la tête sur le côté, soudain intriguée.

— Est-ce que ça t'arrive souvent de me prendre en photo comme ça ?

— Peut-être, répéta Mal sans se défaire de son sourire, énigmatique et transparente à la fois.

La vérité était qu'elle avait une bonne trentaine de photos d'Evie sur son téléphone, parce que son amie avait le genre de beauté qu'il aurait été honteux de ne pas immortaliser, et parce que ça lui servait d'inspiration pour ses dessins. Mais il était hors de question qu'elle avoue ça à quiconque, et certainement pas à Evie.

— Est-ce que j'ai le droit de les voir ?

L'expression de Mal changea aussitôt, devenant méfiante.

— Pourquoi ?

— Parce que ce sont des photos de moi et que j'aimerais savoir à quoi elles ressemblent. S'il-te-plaît ?

Elle fit la moue, affichant une expression adorable à laquelle Mal savait qu'elle ne pourrait pas résister plus de quelques minutes. Alors elle lui tendit son téléphone avec un soupir.

— Ne les efface pas.

Evie s'empara de l'appareil avec un grand sourire, s'empressant d'ouvrir la galerie pour découvrir les clichés de son amie. Elle commença par celui pris à l'instant, puis fit défiler les photos les unes après les autres. Il y en avait beaucoup d'elle, mais pas seulement. Il y en avait de tout et n'importe quoi. Du visage de Carlos recouvert de sauce tomate pendant un repas de midi particulièrement mémorable. De Jay suspendu au panier de basket en cours de sport. D'elle et de Carlos penchés sur un livre quelconque. De milles et un petits moments dont Evie se souvenaient, mais pendant lesquels elle n'avait pas réalisé que Mal prenait des photos. Rien que de cette journée au parc, il y avait une quinzaine de clichés différents. Des canards, de fleurs, des sentiers, de parfaits inconnus. Et ce n'étaient pas juste des photos quelconques, elles étaient vraiment bien faites. Le cadrage et la luminosité mettaient en valeur des détails dont Evie ne s'était même pas aperçue.

— Tu es douée, commenta-t-elle en continuant à faire défiler les images.

Mal haussa les épaules.

— C'est pas dur. Il suffit d'appuyer sur un bouton.

Le regard d'Evie quitta l'écran pour la regarder, presque blasée par son entêtement à toujours se rabaisser.

— Tu fais plus qu'appuyer sur un bouton, on sent que tu réfléchis à ce que tu veux capturer. Tes photos parlent, Mal.

Mal se mordilla la lèvre, refusant de répondre, mais son cœur se gonfla légèrement de fierté. Evie l'observa un instant, hésitant à l'encourager à se mettre à la photographie plus sérieusement, puis changea d'avis.

— Ce n'est pas très juste, lança-t-elle d'un ton désinvolte. Je n'ai aucune photo de toi.

— Je prends les photos, je n'y apparais pas, répondit aussitôt Mal.

— Même pas avec moi ?

Evie battit innocemment des cils, sa moue adorable revenue sur son visage. Mal cligna des yeux, comprenant sa demande.

— Tu veux quoi, une sorte de selfie moche ?

Sa condescendance mêlée de dégoût fit rire Evie, et elle s'empara de son propre téléphone en s'approchant d'elle.

— Exactement, se réjouit-elle en passant son bras autour des épaules de Mal, qui tenta de se dérober sans succès.

— Evie, je n'ai pas dit oui !

— Souris !

Le sourire d'Evie sur la photo était aussi éclatant et lumineux que l'expression de Mal était renfrognée et mécontente. C'était un selfie un peu flou, définitivement de travers et absolument pas présentable. Cela n'empêcha pas Evie de l'adorer et de le choisir comme nouveau fond d'écran.

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— Allez Jay ! Tu attends quoi ?

Jay fronça le nez, son visage se tordant dans une grimace de dégoût alors qu'il observa le carton de pâtes qu'il tenait à la main.

— C'est sale, commenta-t-il.

Mal leva les yeux au ciel, pas du tout impressionnée par ses réticences.

— C'est toi qui m'a demandé. Et tu as de la chance, il semble récent. Il a dû être jeté hier soir.

Cette information n'aida pas le garçon qui lança un regard plus que suspicieux à la nourriture, que Mal avait extrait d'une poubelle quelques minutes plus tôt. Oui, il avait demandé. Il était curieux. Il était aventureux. Il voulait comprendre comment des gens faisaient pour survivre en mangeant dans les poubelles. Il voulait savoir si c'était un mythe ou si c'était la réalité.

— Tu vas les regarder pendant combien de temps encore ? le houspilla Mal, croisant les bras d'impatience. Dépêche-toi avant qu'Evie n'arrive.

Jay songea à la réaction d'Evie si elle découvrait ce qu'il avait demandé à Mal. Il songea aussi à ses parents, visualisant parfaitement l'expression exaspérée de sa mère face à chacune de ses expériences farfelues. Il avait fait bien pire dans sa vie. C'était juste un reste de pâtes, qui datait de la veille. Et qui avait passé la nuit dans une poubelle plutôt que dans un frigo. Ce n'était rien d'exceptionnel. Des tas de gens mangeaient ça tous les jours, d'après Mal. Il ne risquait probablement rien.

Sous le regard approbateur de sa nouvelle amie, le nez toujours froncé de dégoût et le ventre légèrement noué d'appréhension, Jay prit une bouchée du reste de pâtes au fromage. Et une deuxième. C'était sec, un peu gluant, froid et caoutchouteux. Tout ça à la fois. C'était aussi contaminé par des éléments non identifiés, mais il essaya de ne pas trop y penser. Et finalement, il parvint à terminer l'entièreté du carton, parce que c'était hors de question qu'il fasse le lâche et n'aille pas jusqu'au bout de son aventure.

— Raaah, c'était dégueulasse ! s'exclama-t-il une fois la dernière bouchée avalée. Comment on peut manger ça régulièrement ?

Mal semblait impressionnée qu'il ait osé le faire, mais sa question la fit hausser un sourcil.

— Ce que tu viens de manger est un repas de luxe pour quelqu'un qui n'a rien avalé depuis plusieurs jours, lui asséna-t-elle d'un ton amer.

Jay la dévisagea sans répondre, laissant sa remarque s'imprégner en lui, se mélangeant à l'arrière-goût que les pâtes avaient laissé dans sa bouche. Après cette expérience, il eut mal au ventre toute la journée, sans savoir si c'était à cause de ce qu'il avait mangé ou de la culpabilité que la phrase de Mal avait fait grimper en lui.

A partir de ce jour, Jay se mit à aborder les sans-abris dans la rue avec un large sourire, leur demandant s'ils avaient faim. Une grande partie de son argent de poche fut investie dans l'achat de sandwiches et de repas chaud, mais il ne regretta jamais le moindre centime.

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Mal faisait des allers-retours dans le couloir de l'école, sa nervosité palpable à des kilomètres. En théorie, le mouvement régulier était supposé l'aider à contrôler son stress, mais cela semblait avoir l'effet contraire car sa panique et son incertitude grimpaient un peu plus à chacun de ses pas. La foule des élèves autour d'elle et le brouhaha qui résonnait ne l'aidaient vraiment pas à garder son calme, et encore moins à réfléchir rationnellement.

Où était passé le temps ? Comment était-ce possible qu'ils soient déjà en juin ? Quelle explication rationnelle pouvait expliquer que quatre mois plus tôt, elle dormait dans la rue, et maintenant elle était dans une école sur le point de passer des examens pour valider son année ? Des examens bordel. Comment avait-elle fait pour ne pas réaliser qu'elle se retrouverait forcément dans cette situation lorsqu'elle avait accepté de remettre les pieds dans une école ? Comment elle avait pu oublier cette horrible période en fin d'année où elle enchaînait évaluation sur évaluation et donc échec sur échec ?

Alors que son cœur s'emballait à la perspective de ce qui l'attendait et des conséquences que cela pourrait avoir, Mal serra les poings de frustration. Si elle le pouvait, elle partirait d'ici et ne reviendrait jamais. Mais elle ne pouvait pas, premièrement parce qu'elle s'était engagée auprès d'Evie et de Carlos, mais aussi parce qu'elle avait trop travaillé pour renoncer maintenant. Ces deux dernières semaines en compagnie d'Evie avaient été chargées de révisions, de rédaction de synthèses et de petits quiz surprises que son amie dégainait pour remplir chaque minute vide de la journée. Une petite part de Mal voulait savoir si tout ce travail avait servi à quelque chose. Si elle était capable de réussir. Elle se doutait que non, mais s'il y avait une minuscule chance pour qu'elle ait tort, et qu'elle réussisse, cela prouverait que pendant toute sa scolarité précédente, cela n'avait jamais vraiment été elle le problème. Mais si elle ratait...

Mal se stoppa net, relâchant une grosse expiration désespérée en direction de ses amis. Mais ceux-ci l'ignorèrent, chacun bien trop préoccupés par leurs propres tourments. Jay, fidèle à sa réputation et à son attitude tout au long de l'année, était lancé dans une relecture expresse d'absolument toutes les parties du cours qu'il n'avait pas étudié, en découvrant même certaines pour la première fois. Evie, moins précipitée mais tout aussi concentrée, passait en revue ses notes pour s'assurer de ne pas oublier un détail à la dernière minute. Quant à Carlos, assis directement sur le sol de l'école, il était plongé dans un jeu vidéo, indifférent à l'ambiance de stress et d'étude qui l'encerclait. Mal eut envie de lui donner un coup de pied pour le secouer un peu, mais elle savait qu'il n'en avait pas besoin. Pourquoi stresser pour un examen lorsqu'on était un petit génie sur pattes ?

Mal fronça légèrement le nez de mécontentement, un peu vexée et abandonnée en réalisant qu'ils l'avaient momentanément coupée de leurs préoccupations. Une petite part d'elle savait que c'était égoïste, mais elle voulait qu'ils la rassurent et qu'ils s'occupent d'elle. Qu'ils lui disent que ça allait aller. Et que même si ça n'allait pas, ce n'était pas grave. Et puis elle avait le droit d'être égoïste. C'était leur faute si elle était dans cette situation. C'était pour leur faire plaisir. La moindre des choses était qu'ils ne la laissent pas se noyer dans la panique.

Elle se préparait à les interpeller un peu plus distinctement mais elle n'en eut pas l'occasion, car la porte de la salle de classe s'ouvrit enfin pour laisser apparaître leur professeur, un grand sourire – indéniablement sadique – sur le visage.

— Très bien vous pouvez entrer dans le calme. Je vous ai assigné des places spécifiques, merci de les respecter en suivant votre ordre dans la liste.

Mal déglutit, ses pensées se taisant subitement pour laisser place à de la terreur pure et simple. Elle ne pouvait pas faire ça, elle n'allait jamais réussir et ils allaient réaliser qu'il y avait un problème avec elle et la jeter hors de l'école et peut-être retrouver sa mère et...

Et la main d'Evie se glissa dans la sienne, la pressant gentiment.

— Tout va bien Mal, déclara-t-elle avec un sourire encourageant. Tu as travaillé, tu es prête pour ça. Fais de ton mieux, reste concentrée, relis-toi bien et je suis sûre que tu vas réussir. J'ai confiance en toi.

Mal cligna des yeux, presque éblouie par le sourire de son amie, et la confiance qui s'en dégageait. Avec douceur, Evie l'entraîna dans la salle de classe, ne lui laissant pas vraiment le choix et encore moins la possibilité de prendre la fuite à la dernière seconde, et la guida jusqu'à sa place. Avec un ultime sourire, elle la laissa là, et Mal se retrouva livrée à elle-même, une feuille d'examen sous le nez, de quoi écrire dans son sac et des tonnes d'informations apprises ces derniers jours dans la tête. C'était tellement à gérer et à comprendre qu'elle ne pensait toujours pas en être capable, mais Evie était convaincue du contraire, et Evie avait toujours raison. Alors pour quelques heures, Mal se risqua à la croire, et tenta de répondre aux questions.

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La semaine d'examens passa plus rapidement que Mal ne l'aurait pensé. Mais après coup, elle réalisa que c'était sans doute normal, puisqu'elle n'avait fait qu'étudier, passer les examens et dormir durant cette période. Absolument rien d'autre. Elle n'avait jamais soumis son corps à un tel rythme d'apprentissage et de stress intensif, et elle termina donc la semaine absolument épuisée, avec la sensation qu'elle allait dormir tout le week-end d'une traite.

Evie, de son côté, semblait avoir géré ça comme si c'était naturel, et malgré une légère tension à chaque fois que quelqu'un lui demandait comment ça s'était passé pour elle, elle était toujours aussi agréable et lumineuse que d'ordinaire, ce qui acheva de convaincre Mal que son amie était la personne la plus fabuleuse et unique de la planète. Ou alors, elle était une sorcière venue d'une autre dimension. C'était une déduction valable également.

Une fois cette semaine écoulée, tout comme les quelques jours de repos bien mérités qui la suivirent, ce fut finalement le jour de la remise des résultats.

L'école d'Evie organisait une cérémonie et une petite célébration pour les diplômés de dernière année, mais pour le reste des élèves, c'était réalisé de manière simple et efficace. Une demi-journée était libérée pour chaque niveau d'études, et les élèves passaient un par un dans une salle de classe où les accueillaient la directrice et leur professeur principal. Ils recevaient leur relevé de notes ainsi qu'un petit commentaire personnalisé et souvent encourageant. C'était plutôt sympa et agréable comme journée, sauf quand leurs résultats étaient porteurs de beaucoup trop d'enjeux.

Evie fut la première de leur classe à passer, parce qu'elle voulait que cela se termine rapidement, et réceptionna ses résultats avec un sourire poli, mais pas réjoui. Elle écouta les divers éloges et compliments que les deux femmes face à elle exprimèrent, les enregistrant dans une partie de son esprit pour se convaincre que des gens étaient fiers de ses accomplissements, mais elle savait que ce n'étaient pas leurs avis qui comptaient. Le seul avis qui comptait réellement risquait de ne pas être positif devant ces résultats pourtant excellents – elle était même parvenue de justesse à passer deuxième en cours de maths, talonnant ainsi Carlos, mais talonner n'était pas assez, elle devait l'égaler, le dépasser, et être la meilleure dans absolument tout.

Une fois son relevé de notes entre les mains, elle quitta la classe, laissant la place au suivant, et ignora ses amis qui lui demandèrent comment ça s'était passé. Sans un mot, elle s'éloigna, se mettant à l'écart pour encaisser la déception et le manque de perfection. Elle pouvait sentir les regards inquiets de Mal et de Carlos sur elle, et leur fut reconnaissante de la laisser tranquille. Elle n'eut besoin que de quelques minutes, ravalant ses sentiments confus et ses ambitions pour à nouveau se parer d'un sourire confiant et encourageant. Ses résultats étaient ce qu'ils étaient, c'était trop tard pour y faire quelque chose, et trop tôt pour anticiper leurs conséquences.

Mal passa la dernière. C'était un moment qu'elle n'était pas du tout pressée de vivre, et le repousser au maximum lui semblait donc naturel. Elle attendit longtemps, voyant les autres élèves défiler, la fierté éclairant certains visages, et la déception en assombrissant d'autres. Elle fut sincèrement réjouie des réussites de Carlos et de Jay – même si celle de ce dernier s'était faite de justesse – et un peu soulagée lorsque les deux garçons les laissèrent, préférant aller fêter ça avec leurs parents. A la fin, il ne resta qu'elle et Evie dans le couloir, et elle n'eut pas d'autre choix que d'entrer dans la salle de classe après un sourire encourageant de son amie.

Elle s'assit en silence, réceptionnant les sourires fatigués des deux femmes face à elle. Sa professeure de littérature lui tendit son relevé de notes, et Mal s'en empara sans un mot, son regard se posant aussitôt sur les nombres qui y étaient notés. Elle les parcourut rapidement. Une première fois, puis une deuxième. Et une troisième. En face d'elle, elle entendait la directrice parler mais elle enregistrait à peine les mots, n'essayant même pas de les comprendre. Elle se fichait de ce qu'elle lui disait, bien trop occupée à lire et relire ce qui était écrit sur la feuille. Finalement, au bout de quelques minutes, elle fut autorisée à quitter la classe, et elle sortit donc avec l'impression d'être dans le brouillard. Peut-être un peu sous le choc.

A peine eut-elle franchi la porte qu'Evie lui sauta dessus, s'enquérant du verdict. Mal leva les yeux vers le visage de son amie, illuminé d'impatience et de curiosité. Son regard brillait d'assurance, comme si elle savait déjà la réponse. Peut-être parce qu'elle l'avait toujours su.

— J'ai réussi, prononça-t-elle dans un souffle. J'ai réussi tous les cours, et je suis acceptée dans l'année supérieure. Je crois même que j'ai reçu des félicitations, mais je...

Elle ne termina pas sa phrase, de toute façon ça n'avait pas d'intérêt, parce que Evie lui avait déjà sauté au cou, l'enlaçant avec bonheur, pépiant de joie.

— Je le savais ! Je te l'avais dit que tu en étais capable ! Tu es intelligente Mal. Tellement intelligente et douée !

Evie avait raison. Elle le savait. Elle n'avait jamais douté. Elle avait toujours été là, l'encourageant, la poussant, la motivant. C'était grâce à elle. Pas grâce au talent de Mal, mais grâce à Evie. Parce que Evie avait cru en Mal. Et personne n'avait jamais cru en Mal auparavant, parce qu'il n'y avait aucune raison de le faire. Mais Evie avait trouvé des raisons, parce que Evie était exceptionnelle et gentille et qu'elle voyait en Mal des choses que le reste du monde n'était pas capable de voir.

Et Mal était heureuse qu'elle voit ces choses, parce que ça les rendait réelles. Ça la transformait en quelqu'un de bien et d'intelligent. En quelqu'un qui était capable de réussir.

Evie la transformait en tout ça, et maintenant elle était là, face à elle, sautillant de joie et de bonheur et elle était tellement magnifique et précieuse que le cœur de Mal explosa d'amour et de reconnaissance.

Et quelque part au milieu de cette explosion, sans trop savoir pourquoi ni comment, elle embrassa Evie.

Celle-ci se figea, surprise. Puis elle se détendit, son excitation et sa joie se transformèrent en tendresse, et elle se laissa aller dans ce baiser inattendu mais aussi tellement espéré.

D'abord hésitant et maladroit, il se fit de plus en plus confiant et affirmé, dans un mélange de douceur et de passion, de plaisir et de libération. Evie avait attendu ce moment si longtemps, n'y croyant presque pas, et maintenant qu'elle le vivait enfin, elle était avide d'en avoir plus, comme si son envie de le partager avec Mal – de tout partager avec Mal – se creusait au lieu de se combler.

Lorsque finalement leurs lèvres se séparèrent, ce fut pour se dévorer mutuellement des yeux, ceux de l'autre reflétant les sentiments d'amour, d'adoration et de bonheur qui gonflaient leurs cœurs. Mais cet échange presque hors du temps se brisa brusquement lorsque le regard de Mal changea, se teintant d'incertitudes. De questions. De peur.

— Mal ?

Le visage d'Evie était inquiet à présent. Inquiet et confus. Et peiné, un peu.

Mal ouvrit la bouche, cherchant quelque chose à répondre, pour la rassurer, pour revenir au moment si récent et si lointain où tout allait bien, où elles s'embrassaient, où elles étaient heureuses. Mais rien ne lui vint, et elle secoua la tête. Et lorsque enfin elle réussit à prononcer quelque chose, les mots n'étaient pas les bons.

— Je suis désolée.

Et alors que Mal faisait volte-face, partant en courant, n'importe où du moment que c'était loin d'Evie, celle-ci la laissa faire, incapable de la retenir ou d'essayer de la rattraper, et se contenta de porter ses doigts à ses lèvres, les caressant avec tristesse.

Pourquoi étaient-ce les choses les plus simples qui devaient toujours être les plus compliquées ?

oOoOoOo

C'était étrange comme on s'habituait vite à un comportement, aussi inattendu et bizarre avait-il semblé au départ. Petit à petit, il prenait sa place dans une vie, et s'y gravait, devenant presque une évidence.

Evie ne comptait plus le nombre de fois où elle était rentrée pour trouver Mal sur le porche de la maison, l'attendant simplement. Parfois coupable, parfois contrariée, souvent boudeuse et toujours soulagée de la voir arriver. C'était presque un rituel.

Quelque chose dérapait, sans qu'Evie ne le voit ou ne le comprenne. Mal se sentait dépassée, et s'enfuyait. Evie avait cessé de s'inquiéter. Désormais, elle savait que lorsque Mal disparaissait subitement, elle la retrouverait sur le palier de sa maison.

Une habitude qui était devenue une certitude.

C'est pour cette raison qu'elle ne s'inquiéta pas vraiment, après leur baiser. Elle savait que Mal allait bien, et avait juste besoin d'être seule. De remettre ses idées en place. Evie aussi avait besoin de remettre ses idées, et surtout ses sentiments, en place. Alors elle traîna en ville, prenant son temps pour errer dans les boutiques, pour fouiner dans les vêtements, dans les bijoux et dans les livres. Elle n'acheta rien, ce n'était qu'un prétexte pour s'occuper les mains pendant que son esprit carburait à plein régime, rejouant la scène, le dialogue, et leur baiser. Des papillons de bonheur se libéraient en elle alors qu'elle y repensait, mais ils étaient bien vite pris au piège dans le filet de la culpabilité alors qu'elle se remémorait l'expression de Mal, ses yeux écarquillés et sa terreur.

Evie savait qu'elles allaient devoir parler, longtemps. Et même si elle n'était pas sûre de comment leur conversation allait s'achever – ni même débuter – elle savait que le plus important allait être de ne pas blesser Mal. De ne pas la brusquer. Lui laisser le temps, et le choix.

Elles pouvaient rester amies. Continuer comme avant. Ne rien changer. Evie s'y adapterait.

Une fois qu'elle fut à peu près certaine de ce qu'elle voulait, et de comment l'exprimer, Evie prit le bus et rentra chez elle, faisant tourner dans sa tête tous les scénarios possibles, anticipant les dialogues et les réactions de Mal.

Il n'y avait qu'un seul détail qu'elle n'avait pas pris en compte. Un détail minuscule, et pourtant si important, qui s'était noyé dans une certitude créée par la routine et l'habitude.

Mal n'était pas là.

Elle n'était pas sur le porche de la maison, assise par terre, attendant avec une moue boudeuse.

Elle n'était pas non plus à l'intérieur, ayant décidé de rentrer pour une raison quelconque impliquant sans nul doute son estomac.

Elle n'était nulle part.

Et, pire encore, son sac à dos et une partie de ses affaires n'étaient plus dans sa chambre, remplacés par une note écrite à la va-vite, froissée et défroissée, posée au milieu de ses draps défaits, qui disait simplement merci pour tout, et au revoir.