Evie savait qu'elle devait laisser Mal tranquille. Elle avait besoin de temps et de distance pour réfléchir, et elle pouvait le comprendre. Mais en ne la voyant pas rentrer le premier soir, elle ne put s'empêcher de s'inquiéter, s'autorisant à lui envoyer un message.

« Mal, où es-tu ? »

Elle n'obtint pas de réponse, et ce fut le ventre noué par la culpabilité et la peur qu'elle alla se coucher. Elle détestait l'idée que Mal passe la nuit dehors à cause d'elle.

« Quand est-ce que tu rentres ? »

C'était une question idiote, remplie d'espoir naïf, mais elle ne savait pas quoi demander d'autre. Quoi espérer d'autre. Elle voulait que Mal revienne, et que tout redevienne comme avant.

« Mal s'il-te-plaît réponds-moi »

« Je suis désolée de ce qui s'est passé. Ça n'a pas besoin d'être important. On peut faire comme si ça n'était jamais arrivé si tu veux. »

Evie n'était pas sûre de ce qu'elle devait penser. Est-ce qu'elle était coupable ? Avait-elle fait quelque chose de travers ? C'était Mal qui avait initié le baiser. Elle ne l'avait pas obligée, ni prise au dépourvu, c'était tout simplement arrivé, et c'était son amie qui l'avait déclenché. Mais peut-être qu'Evie aurait pu faire quelque chose ? La repousser ? L'arrêter ? S'assurer qu'elle réalisait ce qu'elle faisait ?

Si seulement elle pouvait remonter en arrière et changer ce qui s'était passé. Si seulement elle pouvait vraiment effacer les derniers jours, et préserver leurs amitiés de tous ces sentiments confus et indésirables.

« Promets-moi au moins que tu es en sécurité. Que tu as un endroit où dormir et à manger. »

Cela faisait deux jours déjà, et Mal n'avait répondu à aucun de ses messages, encore moins à ses appels. Evie n'espérait rien en envoyant celui-ci, et bondit donc sur son téléphone lorsqu'il émit une petite sonnerie, indiquant qu'elle avait reçu une réponse.

« Je vais bien. »

C'était juste trois mots, mais il libérèrent Evie d'une énorme responsabilité. Mal était en sécurité. Elle ne voulait plus la voir ni lui parler, mais elle allait bien. C'était le plus important, non ?

oOoOoOo

Mal n'aimait pas le soleil. Elle détestait avoir chaud, la sensation de transpirer et être en permanence éblouie par la lumière. Pourtant, par cette belle journée d'été, elle était en plein dans la ligne d'attaque de l'astre, assise sur le toit de la caravane, sans rien pour faire barrière entre elle et les rayons agressifs. Mais elle n'avait pas envie de bouger. Pas envie de descendre de son refuge et d'affronter le reste du monde. Elle voulait tout oublier, même si ça signifiait qu'elle devait cuire sur place.

Son téléphone à la main, elle ne faisait que relire en boucle les messages qu'Evie lui avait envoyés, ses pensées tourbillonnant dans sa tête. Que s'était-il passé cet après-midi-là ? Comment tout avait pu basculer aussi rapidement, aussi simplement, sans la moindre raison ?

Mal posa ses mains sur ses lèvres, les caressant doucement, effleurant le souvenir du baiser, puis sursauta violemment lorsqu'un grand coup contre la paroi de la caravane retentissait.

— Mal ! Descends de là, tu vas attraper une insolation !

L'adolescente grogna, ramenant ses genoux contre elle, espérant que si elle ne répondait pas, Uma lui ficherait la paix. C'était mal connaître son amie, dont la tête apparut alors qu'elle se hissait au niveau du toit.

— Allez ! la houspilla-t-elle. J'ai pas envie de t'emmener aux urgences.

— Dégage Uma, marmonna Mal en détournant la tête.

— Non, répondit Uma d'une voix un peu trop enjouée. Ça fait trois jours qu'on te laisse ronchonner toute seule dans ton coin mais trop c'est trop. Tu viens avec moi.

Sans le moindre avertissement, elle agrippa le bras de Mal et la força à se mettre debout. Celle-ci n'eut même pas le temps de résister, et le mouvement soudain lui donna le tournis. Elle vacilla, s'écroulant à moitié sur son amie qui lui mit une pichenette.

— Bordel, t'es vraiment en train de faire une insolation espèce de débile.

Mal voulut grogner pour l'envoyer balader, mais ce fut seulement un vague gémissement qui franchit ses lèvres alors qu'Uma la traînait déjà pour descendre du toit.

— Tu vas aller prendre une bonne douche froide pendant que je nous prépare des glaces. Et tu vas enfin me raconter ce qui s'est passé avec ta princesse.

oOoOoOo

— Evelyne ! Est-ce que tu m'écoutes ?

Evie revint brusquement à la réalité, tirée de ses pensées qui avaient, comme elles le faisaient sans cesse depuis plusieurs jours, déviées sur Mal. Instantanément, elle baissa la tête, coupable.

— Non maman, murmura-t-elle d'une petite voix. J'étais distraite, désolée.

Elle sentit le regard de sa mère la jauger en silence un instant et se prépara à l'éventualité d'une remontrance plus sévère. Heureusement, sa mère était de plutôt bonne humeur, et se contenta de secouer la tête d'un air exaspéré.

— Cela semble t'arriver souvent, commenta-t-elle. J'espère pour toi que tu auras retrouvé toute ta concentration avant la rentrée, tes résultats de cette année sont déjà assez décevants comme ça.

Evie se retient de lever les yeux au ciel, à la fois parce que les vacances venaient à peine de commencer et que sa mère devait être le seul parent au monde à déjà parler de la rentrée, et aussi parce que c'était au moins la cinquième fois de la journée que sa mère évoquait ses résultats. Des résultats qui étaient, d'après tous ses professeurs, excellents et la fierté de l'école. L'adolescente était première de la classe dans pratiquement tous les cours, et les rares dans lesquels elle ne l'était pas, elle talonnait Carlos de très près. Mais ce n'était pas suffisant pour sa mère, qui était revenue sans prévenir le matin-même et l'avait invitée au restaurant pour la "féliciter de sa réussite", tout en plaçant régulièrement des remarques et des accusations pour lui rappeler que ses résultats étaient le minimum de ses capacités. Elle ne cessait de se plaindre qu'ils auraient pu être bien meilleurs, d'autant plus qu'Evie n'avait suivi aucune activité extrascolaire et n'avait pris aucun crédit supplémentaire comme elle l'avait fait les années précédentes.

Evie encaissait ces reproches sans broncher ou sans chercher à se défendre, sachant très bien que la raison pour laquelle elle n'avait rien fait de tout cela était Mal. Mal, son activité extrascolaire rien qu'à elle. Mal, à qui elle avait consacré chaque minute libre de son temps, et chaque parcelle non-sollicitée de son esprit. Mal, qui s'était glissée dans son cœur et dans sa vie, s'y étalant jusqu'à envahir toute la place. Mal, qui était partie et qui ne voulait plus lui parler, encore moins la voir. Mal, qui lui manquait atrocement et qui continuait d'accaparer ses pensées.

— Evie.

L'adolescente cligna des yeux, encore une fois ramenée par la voix stricte de sa mère, qui l'observait, les lèvres pincées.

— Bon Dieu, s'agaça-t-elle. Qu'est-ce qui peut tant te préoccuper ? Est-ce qu'il s'agit d'un garçon ? J'avais espéré que tu échappes à toutes ces stupidités, mais tu es jeune et tellement naïve...J'espère au moins qu'il a une bonne éducation et que ce n'est pas un quelconque voyou...

— Il n'y a pas de garçon maman, la coupa Evie, son cœur s'emballant malgré elle en réalisant que non seulement Mal faisait partie des "voyous" désignés par sa mère, mais qu'en plus elle n'était pas un garçon.

— Bien. De quoi s'agit-il alors ?

— C'est...

Pendant un instant, Evie faillit se confesser. Pendant un centième de seconde, elle envisagea l'idée de tout raconter à sa mère, de lui avouer ses cachotteries, l'existence de Mal, tous ses progrès et leur si belle amitié. Pendant un moment de folie absolue, elle fut tentée d'expliquer à sa mère comment elle était tombée amoureuse de la fille la plus fabuleuse et surprenante du monde, et de comment elle l'avait perdue. Pendant une fraction d'espoir, elle songea que sa mère allait devenir une vraie mère, la prendre dans ses bras, la consoler et la conseiller.

Et puis elle croisa son regard sévère et déjà critique, et elle ravala tout ce qu'elle aurait pu dire.

— Ce n'est rien, prononça-t-elle dans un souffle, avant de rendre sa voix un peu plus assurée. Est-ce qu'on doit vraiment aller au restaurant ce soir ? Je n'ai pas très faim.

Sa mère haussa un sourcil, mais ne fit pas de commentaire sur son absence de réponse.

— Le restaurant était un cadeau pour toi. Si tu n'en veux pas, je ne vais pas t'y forcer.

Evie confirma d'un léger mouvement de la tête, soulagée de ne pas avoir à s'infliger ça. C'était toujours plus facile de sauter les repas chez elle, discrètement, lorsque l'attention de sa mère ne lui était pas pleinement dédiée. Et pourtant, malgré la perspective de ne pas avoir à manger ce soir, malgré qu'il soit presque totalement vide depuis plusieurs jours, il y avait un poids qui continuait à peser sur son estomac sans qu'elle ne parvienne à s'en débarrasser.

oOoOoOo

Parler avec Uma avait un peu soulagé Mal. Raconter ce qu'il s'était passé, le rendre réel et le partager avec quelqu'un d'autre, en qui elle avait pleinement confiance, cela avait permis d'alléger un peu la confusion dans son esprit, et le poids dans sa poitrine. Comme si partager l'histoire la rendait plus réelle, moins anormale. Moins déconcertante. Mais si les formuler à voix haute lui avait permis de replacer les événements dans l'ordre et de comprendre plus ou moins comment cela s'était passé, cela ne permit rien d'autre.

Se confier à Uma n'avait donc pas aidé Mal. Pas du tout. Parce que si Uma était douée pour écouter, elle était plutôt nulle pour conseiller. Et tout ce que Mal obtint à la fin de son récit, ce fut une pichenette moqueuse, assortie d'un éclat de rire.

— Et bien ma pauvre, je savais que tu étais bloquée émotionnellement, mais pas à ce point !

Mal se vexa à cette remarque, un peu parce qu'elle regrettait de s'être confiée à son amie qui se révélait être totalement inutile dans cette situation, et beaucoup parce qu'elle n'était pas sûre de comprendre l'allusion.

— Roooh, ne boude pas petit hérisson, la taquina Uma en voyant son expression, qui se renfrogna encore plus au surnom. Tu peux rester ici aussi longtemps qu'il te faudra pour réaliser que ta princesse te manque.

Mal grogna, retenant son envie de frapper Uma. Elle ne voulait pas qu'Evie lui manque. Ce n'était pas le but. Elle voulait l'oublier. Absolument tout oublier, et faire taire la cacophonie dans son cœur.

oOoOoOo

— Vous n'aviez pas à faire ça.

La voix d'Evie était basse et fragile, mais elle trouva la force de lever les yeux pour regarder Carlos et Jay qui se trouvaient devant elle.

— Si, répondit le plus jeune avec un sourire maladroit. Je ne referai pas deux fois la même erreur.

Evie esquissa un petit sourire, ses doigts se serrant autour du plat qu'ils avaient apporté. C'était un reste du repas que Carlos avait mangé la veille avec ses parents, rien d'exceptionnel, mais l'attention était touchante.

— On peut entrer et manger avec toi ? demanda Jay en se frottant la tête, mal à l'aise et les yeux inquiets.

Evie acquiesça en silence, et prit la direction de la salle à manger. Sa mère était repartie. Mal n'était pas revenue. Elle était seule. Comme avant. Sans un mot, elle posa le plat sur la table, retirant le papier aluminium pour dévoiler un pain de viande aux légumes déjà bien entamé, mais largement suffisant pour trois personnes. Elle n'avait pas faim, mais elle ne pouvait pas supporter les regards soucieux des deux garçons sur elle, alors elle ne chercha pas à protester. Inutile de se disputer avec eux également. Après un rapide passage à la cuisine d'où elle ramena des assiettes et des couverts, ils s'attablèrent tous les trois et mangèrent en silence. Evie ne faisait que picorer, mais les garçons ne commentèrent pas, déjà satisfaits par les quelques bouchées qu'elle prenait.

— Tu n'as toujours pas eu de nouvelles ? finit par demander Jay, incapable de supporter le silence plus longtemps.

Evie secoua la tête. Rien depuis le message où Mal affirmait aller bien.

— Et vous ? se risqua-t-elle à répondre, son cœur déjà rempli de tristesse.

— Rien non plus, prononça Carlos, la voix teintée d'amertume.

Il aimait Mal. Il s'était attaché à elle, et il ne comprenait pas pourquoi elle était partie comme ça. Il connaissait l'histoire et la raison, Evie leur avait tout raconté, mais ça ne justifiait rien. Il ne comprenait pas et ne cachait pas le fait qu'il lui en voulait pour son abandon. C'était dans des moments comme ça qu'Evie réalisait qu'il était vraiment plus jeune qu'eux, encore un peu immature sur le plan des relations.

— Elle me manque, déclara Jay. Faire des blagues est moins fun sans elle.

Evie posa sa fourchette, l'estomac noué et l'esprit embrumé.

— Evie...

L'adolescente secoua la tête, battant des paupières pour évacuer les larmes qui se formaient dans ses yeux.

— Je ne sais pas quoi faire, admit-elle d'une petite voix. Je voudrais juste lui parler. M'assurer que tout va bien. Qu'elle ne regrette pas d'être partie. Je veux juste...l'aider.

Les deux garçons échangèrent un regard, partageant la même hésitation à faire peser un poids supplémentaire sur les épaules d'Evie. Mais s'il y avait quelqu'un capable de faire revenir Mal parmi eux, c'était elle. Uniquement elle.

— Evie, dit Jay avec précaution. Tu réalises que...si tu vas la confronter, elle t'écoutera ? Elle a besoin de toi. Tu étais son soleil.

Evie dévisagea les garçons, prenant conscience de l'étincelle d'espoir dans leurs yeux, du manque qu'ils ressentaient également. Ils avaient perdu une camarade. Une amie, certes récente, mais néanmoins une amie. Ils attendaient d'elle qu'elle fasse quelque chose pour solutionner ça, et elle se demanda si Mal aussi attendait qu'elle fasse quelque chose. Est-ce que c'était ça, le fond du problème ? Son inaction ?

— Je ne sais même pas où elle est.

— Tu n'en as vraiment pas la moindre idée ?

oOoOoOo

C'était un mauvais jour pour Mal. Bon, peut-être que depuis qu'elle avait quitté Evie, tous les jours étaient des mauvais jours pour elle, mais celui-ci l'était encore plus. Elle s'était réveillée grincheuse et peu coopérative, et avait passé sa journée à traîner et à ne rien faire si ce n'est râler dans son coin. Quand elle était dans cet état, ses deux camarades se contentaient généralement de l'ignorer et de vivre leur vie comme si elle n'était pas là, sachant que cela finirait par passer.

Sauf que Mal était toujours en train de bougonner toute seule, s'énervant devant un jeu de carte, lorsque Uma rentra, les bras chargés d'un panier de linge propre et un sourire réjoui sur le visage. Le genre de sourire qui n'annonçait rien de bon, car elle semblait beaucoup trop heureuse, comme si l'univers lui avait fait un cadeau merveilleux. Après avoir déposé le linge sur le lit, elle ne tarda pas une seconde et alla s'asseoir en face de Mal, la contemplant sans se défaire de son sourire.

— Qu'est-ce qui t'arrive ? grogna Mal.

— J'ai une bonne nouvelle. Mais tu risques de plutôt la prendre comme une mauvaise.

Mal fronça les sourcils, et posa une carte avec un peu plus de violence que les précédentes - qu'elle avait pourtant malmenées sans pitié.

— Je ne veux pas savoir alors.

— Oh si, tu veux savoir.

Le regard de Mal flasha en direction de son amie, noir et agacé, mais cela sembla uniquement réjouir Uma encore plus, qui se délectait de la faire mariner en gardant sa nouvelle un peu plus longtemps secrète.

— Tu vas cracher le morceau ou pas ? râla Mal en jetant les dernières cartes qui lui restaient en main.

Cette partie l'agaçait, Uma l'agaçait, le monde entier l'agaçait et quoique ce soit qui réjouisse son amie ainsi, cela pouvait difficilement empirer son humeur.

— Je pense que ta princesse est en train de parcourir le camping à ta recherche.

Mal écarquilla les yeux, son agacement contre l'univers subitement envolé pour laisser place à une stupéfaction absolue. Evie ? Evie la cherchait ? Evie était là ? Mais elle... ?

— Tu ne sais même pas à quoi elle ressemble, contra-t-elle sèchement.

Cette dernière émit un petit rire amusé.

— Grande, brune, élégante, robe et sac bleus qui puent le fric à des kilomètres. J'ai jamais vu de princesse dans ma vie mais crois-moi, je sais en reconnaître une. Et surtout le genre qui pourrait s'amouracher de toi.

A nouveau, Mal la fusilla du regard. Un mélange étrange d'espoir et de peur se nouait dans sa poitrine, et elle refusait de croire Uma. Evie ne pouvait pas être venue jusqu'ici. Elle ne connaissait même pas l'adresse. Et même si elle la connaissait, elle ne pouvait pas avoir été assez stupide et persévérante pour...

— Sérieusement, ajouta Uma en levant un peu les yeux au ciel. Je l'ai entendue demander après toi à une des rares personnes qui a accepté de lui ouvrir sa porte.

Mal bondit en l'air à cette information, faisant voler quelques cartes sans même le réaliser.

— Attends, quoi ? Elle frappe aux portes des gens ?

— Ouais. Plutôt stupide hein ? Faut croire qu'elle est prête à tout pour te retrouver.

Mal ne prit même pas la peine de répondre, sortant de la caravane en trombe pour se précipiter à l'extérieur. Uma esquissa un sourire satisfait et se dépêcha de la suivre parce qu'elle ne voulait rater absolument aucune miette du spectacle qui allait suivre.

oOoOoOo

Evie était fatiguée. Elle avait fait un long trajet en bus pour venir jusqu'ici, et avait très peu dormi la nuit précédente, trop excitée d'avoir réussi à trouver l'adresse des amis de Mal – cela n'avait pas été facile, et elle avait dû fouiller l'historique de ses commandes internet pour retrouver le colis que Mal avait fait expédier chez eux quelques semaines auparavant.

Evie avait un peu faim, parce qu'elle n'avait pas pensé à emporter de quoi manger. Elle pensait toujours à veiller à ce que les autres n'oublient rien, mais elle oubliait souvent qu'elle aussi avait des besoins primaires à assouvir. Ressentir la faim si simplement était étrange et inhabituel, mais plutôt agréable.

Evie avait chaud, parce que le soleil tapait et qu'elle avait marché un long moment pour parcourir la distance entre l'arrêt de bus et le camping de caravanes résidentielles, qu'elle traversait à présent sans prendre de pause, tout en ignorant la chaleur, la faim et la fatigue.

Parce que Evie était déterminée. Elle devait retrouver Mal. Elle devait lui parler, la convaincre de réfléchir et de changer d'avis. Elle ne pouvait pas tout abandonner ainsi, elle avait tellement progressé. Et même si Mal refusait d'entendre raison, au moins Evie pourrait s'assurer qu'elle allait bien. Et lui dire au revoir correctement, en face à face. C'était le minimum.

Ce fut donc avec une détermination sans faille que Evie monta les deux marches qui menaient à la porte suivante, et leva le poing pour y toquer poliment, espérant y trouver une quelconque information sur où se trouvait son amie. Sauf qu'avant même que sa main n'ait eu le temps d'entrer en contact avec la porte, quelqu'un lui agrippa l'avant-bras et la tira brutalement en arrière. Surprise et déstabilisée, l'adolescente était sur le point de crier pour appeler à l'aide lorsqu'elle aperçut les cheveux violets, et reconnut le visage de son amie qu'elle cherchait désespérément.

— Mal !

— Qu'est-ce que tu fous ici ? lui asséna sèchement celle-ci. Est-ce que tu es complètement inconsciente ?

Evie ouvrit la bouche pour se défendre, mais Mal la fit taire d'un regard absolument furieux.

— Est-ce que tu as regardé où tu es ? Ce sont les rebuts de la société qui vivent ici ! Des gens potentiellement dangereux et désespérés, qui feraient n'importe quoi pour un peu d'argent, ou pire. Et toi tu débarques habillée comme une gosse de riche, et tu toques à toutes les portes ? Tu espérais quoi ? Te faire kidnapper ? Agresser ? Violer ?

— Mal. Stop.

Mal se mordit les lèvres en reconnaissant le ton d'Uma, et jeta un coup d'œil aux alentours. Son haussement de voix avait attiré l'attention sur elles, et plusieurs personnes les observaient à présent avec animosité, ce qui n'avait rien de surprenant vu qu'elle venait de les insulter publiquement. Ravalant un grognement, elle tourna à nouveau la tête vers Evie, qui n'avait pas bougé et la contemplait avec un mélange d'émerveillement et de culpabilité. Lorsque leurs regards se croisèrent, la brune esquissa un petit sourire.

— Je suis contente de voir que tu vas bien, prononça-t-elle dans un souffle.

Mal réalisa qu'elle lui tenait toujours le bras, et le lâcha subitement, comme si le contact l'avait brûlée. Le cœur battant à tout rompre, elle détourna la tête pour ne plus avoir à affronter les yeux caramel remplis d'amour et d'inquiétude qui étaient posés sur elle, et elle serra les poings de frustration.

— Tu fais chier Evie, marmonna-t-elle.

— Et bien, ces retrouvailles sont d'une chaleur incroyable ! s'exclama Uma juste à côté d'elles, les interrompant sans le moindre remord. Mais je vous conseille de les poursuivre en privé, parce que votre public n'a pas trop l'air d'apprécier le dérangement.

Mal lâcha un soupir, résignée.

— Suis-nous, lança-t-elle à Evie sans la moindre amabilité dans la voix, juste avant de faire volte-face et de prendre la direction de leur caravane.

Une fois à l'abri là-bas, les choses allaient se tasser et les voisins auraient oublié l'incident d'ici quelques heures. Des éclats bien plus violents se produisaient régulièrement, et personne n'en tenait jamais rancœur à personne. Et dès que la voie serait libre, elle était bien décidée à raccompagner Evie jusqu'à l'arrêt du bus pour la renvoyer d'où elle venait.

oOoOoOo

Le trajet jusqu'à la caravane d'Uma fut bref et silencieux. La mauvaise humeur de Mal était pratiquement palpable et Evie était un peu décontenancée par la tournure des événements. Elle n'avait pas vraiment planifié quoique ce soit mais une petite part d'elle avait espéré que Mal était simplement en train de l'attendre, et aurait été heureuse de la retrouver. Cela ne semblait pas être le cas, et elle remettait donc en doute sa décision de venir, en dépit des encouragements des garçons et de leur assurance que Mal n'attendait que ça.

Finalement, la seule à être d'humeur guillerette était Uma, et une fois qu'elles eurent pénétré dans la caravane et qu'il fut plutôt clair qu'aucune des deux autres n'avait l'intention de prendre la parole, elle se tourna vers Evie et lui tendit la main.

— Je suis Uma, déclara-t-elle avec un sourire aussi accueillant que déstabilisant. Je pensais être l'amie de Mal, mais apparemment je ne suis qu'un rebut de la société qui l'héberge gracieusement.

Il n'y avait pas de ressentiment dans sa voix alors qu'elle prononçait ça, et Mal se contenta de rouler des yeux devant tant de dramatisme.

— Evie, se présenta celle-ci en serrant la main de l'autre fille.

— Je sais, répondit Uma avec un clin d'œil presque charmeur. J'ai beaucoup entendu parler de toi, Princesse.

Evie flancha au surnom qui avait été prononcé avec exactement la même intonation que celle que Mal utilisait lorsqu'elles s'étaient rencontrées. Se mordillant les lèvres, elle choisit de ne pas relever et parcourut la petite caravane du regard, notant le désordre et la poussière.

— Vous vivez ici ?

Elle avait été incapable de cacher la surprise dans sa voix, comme si c'était anormal que quelqu'un puisse habiter un endroit pareil. Regrettant aussitôt sa question, elle adressa un regard d'excuses à Uma, qui ne sembla pas s'en offenser, croisant les bras avec satisfaction.

— Ouais, c'est notre chez-nous. C'est petit et bancale, mais c'est à nous.

La teinte de fierté et de tendresse dans son regard alors qu'elle prononçait ces mots ajouta instantanément une valeur supplémentaire à la petite caravane, et soudain Evie remarqua les détails au-delà de la saleté, notant le soin qu'il y avait dans son aménagement.

— C'est très agréable, confirma-t-elle avec sincérité.

Mal, qui s'était installée sur la banquette, se calant solidement dans le coin qu'elle formait avec la cloison, laissa échapper un grognement de mécontentement.

— C'est pas la peine de faire ami-ami, lança-t-elle avec aigreur. Evie va repartir avec le prochain bus.

La principale concernée posa les mains sur ses hanches et se tourna vers elle.

— Je ne pense pas, non. Je ne suis pas venue juste pour que tu me cries dessus et repartir aussitôt.

Mal la fusilla du regard.

— Je ne veux pas que tu restes.

— Et moi je ne veux pas qu'on se dispute, juste qu'on parle.

— Je n'ai rien à te dire !

— Mal, tu ne peux juste partir et espérer que...

— J'ai dit que je n'avais rien à te dire ! s'écria Mal en haussant le ton beaucoup plus que leur conversation ne le nécessitait.

Visiblement de très mauvaise composition, elle se renfrogna et ramena ses genoux contre elle pour bouder ouvertement. Elle ne voulait pas parler. Elle voulait juste qu'Evie parte.

Mais Evie ne bougea pas, ne sachant pas trop ce qu'elle était supposée faire. Son seul objectif avait été de retrouver Mal, et elle l'avait accompli. Elle n'avait pas pensé à ce qu'elle ferait ou dirait une fois en face d'elle. L'improvisation leur avait toujours plutôt bien réussi. Jusqu'à présent.

— Tu veux quelque chose à boire, Princesse ?

La voix d'Uma la prit par surprise. Elle avait presque oublié sa présence. Alors que son esprit assimilait la question, elle ne put pas s'empêcher de jeter un coup d'œil à l'évier qui débordait de vaisselle sale, et aux emballages éventrés qui traînaient un peu partout.

Son interlocutrice perçut aussitôt son hésitation et lui adressa un drôle de sourire, à mi-chemin entre la sympathie et la moquerie ouverte.

— T'inquiète pas Princesse, je te propose juste un thé ou une limonade dans un verre propre. Et pour information, c'est au tour de Miss ronchon de faire la vaisselle.

Pour bien souligner ses paroles, elle attrapa un torchon qui traînait sur un meuble et le lança droit sur Mal, qui le réceptionna habilement et lui lança un regard noir. Evie ne put s'empêcher de sourire en voyant cette interaction, rassurée de voir qu'au moins Mal était bien entourée.

— Je veux bien un verre d'eau, répondit-elle poliment.

— Super ! Assieds-toi et je te l'apporte !

Evie sourit et se tourna vers la banquette où était assise Mal. Celle-ci était toujours roulée en boule, exprimant ainsi tout le mépris qu'elle avait pour cette conversation, et se rétracta un peu plus contre la cloison. Evie comprit le message et alla s'asseoir du côté opposé avec un petit sourire triste.

— Je ne suis pas là pour t'ennuyer Mal, murmura-t-elle en s'installant.

— Alors vas-t-en.

— J'aimerais qu'on discute avant. S'il-te-plaît.

Elle n'obtint pas d'autre réponse qu'un regard hostile et n'eut pas le temps d'ajouter quoique ce soit qu'Uma s'interposa entre elles, déposant un plateau avec trois verres d'eau et des biscuits à grignoter. Mal plissa le nez à cette vision.

— Depuis quand tu sais accueillir des gens toi ? marmonna-t-elle d'un ton désagréable.

Uma la fit taire d'un petit coup de coude et se tourna vers Evie avec un grand sourire.

— Alors Princesse, qu'est-ce que tu fais ici ?

Evie cligna des yeux, déstabilisée par la différence d'attitude entre les deux filles qui lui faisaient face. Que Mal ne soit pas contente de la voir était une éventualité à laquelle elle aurait dû se préparer – même si elle n'aurait sans doute jamais pu imaginer que ce serait à ce point. Mais jamais elle ne se serait attendue à trouver du soutien auprès de…qui était Uma ? La meilleure amie de Mal ? N'était-ce pas supposé être Evie, sa meilleure amie ?

— J'aimerais juste parler à Mal. Elle est partie tellement soudainement et je voudrais juste...comprendre ?

Mal posa les yeux sur elle, froide et distante.

— Il n'y a rien à comprendre. Et peu importe à quel point tu essayes, ma décision est prise. Je n'ai pas l'intention de retourner chez toi. Je vais rester ici.

Evie prit quelques secondes pour dévisager Mal, considérant l'ampleur de sa décision, observant son expression têtue et déterminée. Rapidement, sans la quitter du regard, elle pesa le pour et le contre de sa propre décision. C'était risqué, audacieux et dangereux. Exactement le même genre d'audace que celle qui s'était emparée d'elle le jour où elle avait trouvé Mal dans la rue et l'avait invitée chez elle. Alors, encore plus têtue et déterminée que son amie, elle répondit de la manière la plus naturelle du monde.

— Très bien. Si tu restes, je reste.

— Quoi ?

— Quoi ?

Les réactions de Mal et de Uma s'étaient faits échos, aussi confuses et incrédules l'une que l'autre. Mais la surprise de Mal laissa vite place à la contrariété alors qu'elle fronçait les sourcils.

— Tu ne peux pas t'inviter comme ça, grogna-t-elle avec mécontentement.

— Tu as raison, c'est plutôt impoli, lui accorda Evie avant de se tourner vers Uma, un sourire aux lèvres. Est-ce que tu m'autorises à rester avec vous quelques jours ? Je dédommagerai financièrement, bien sûr.

— Evie ! s'exclama Mal.

Le regard de Uma oscilla entre les deux adolescentes, passant du visage poli et souriant mais encore inconnu d'Evie à celui renfrogné et familier de Mal, qui secoua la tête avec insistance pour lui indiquer de décliner l'offre.

— Cinquante euros la nuit, ça suffira ?

Si la mâchoire d'Uma avait pu se décrocher, elle l'aurait probablement fait.

— Cinquante euros ? Tu réalises que je n'ai rien d'autre à t'offrir qu'un oreiller sur le sol, et que tu pourrais te payer un hôtel avec cette somme ?

— Je ne veux pas aller à l'hôtel, je veux rester ici. Marché conclu ?

— Non ! s'écria Mal. Uma !

Uma la contempla un instant, prenant en considération sa protestation. Puis, reportant son attention sur Evie, elle lui adressa un sourire charmeur.

— Marché conclu. Bienvenue à bord, Princesse.

oOoOoOo

Mal bouda, évidemment. Fâchée à la fois contre Uma et contre Evie, elle ne communiquait plus que par insultes avec la première, et avait décidé d'infliger un silence absolu à la deuxième, ignorant sa présence. Aucune des deux autres ne s'en formalisa, parce qu'elles connaissaient Mal, et savait que si la situation la dérangeait vraiment, au point de la blesser ou de la mettre mal à l'aise, elle l'exprimerait différemment.

Bouder était facile. Bouder était ce qu'elle faisait quand elle se sentait blessée dans son orgueil et dans sa fierté, mais pas dans ses sentiments. Alors elles n'avaient aucun problème à la laisser bouder jusqu'à ce qu'elle s'en lasse.

En attendant, Uma se découvrait des talents d'hôte insoupçonnés et avait fait visiter la caravane et ses recoins à Evie, tout en lui présentant un petit topo des environs. Evie écouta attentivement, et se sentit rapidement assez à l'aise pour poser des questions, à la fois sur le mode de vie de la jeune femme, sur son amitié avec Mal et sur le comportement de celle-ci.

Au plus elles discutaient, au plus Mal se renfrognait, marmonnant dans son coin. Elle était prise au piège par sa propre décision de ne plus leur adresser la parole, ne pouvant ainsi pas intervenir dans la discussion, corriger les bêtises qu'Uma racontait ou simplement l'empêcher de trop parler.

Finalement, au bout de presque une heure de torture pour Mal, la plus âgée des trois filles décida que la présence d'Evie parmi eux méritait bien un petit festin d'accueil, et décida que c'était l'occasion parfaite pour aller acheter de la nourriture à emporter dans l'un des restaurants à proximité. Elle proposa à Evie de l'accompagner, et remballa sèchement Mal qui voulut faire de même, lui signalant que la mauvaise humeur n'était pas la bienvenue autour de la nourriture et que de toute façon, il fallait quelqu'un pour expliquer la situation à Harry qui n'allait pas tarder à rentrer.

Sans le moindre remord, elles laissèrent donc Mal seule dans la caravane et traversèrent donc le camping à deux pour se rendre dans un petit restaurant qui vendait toute sorte de poissons frits. Evie observa les environs d'un œil nouveau, se montrant curieuse sur le fonctionnement du camping et la cohabitation entre ses différents habitants et Uma continua à répondre allégrement à ses questions. Même si la conversation était dynamique et agréable, Evie était quand même confuse sur les raisons pour lesquelles Uma avait évincé Mal de leur sortie, sans pour autant aborder le sujet.

Elle s'était faite silencieuse une fois arrivée au petit restaurant, prenant sur elle alors que l'ambiance chaude et moite de l'endroit semblait s'attaquer à sa peau. Uma passa commande sans la consulter et l'adolescente sentit son estomac se tordre d'horreur un peu plus à chaque plat cité. Il n'y avait que de la friture, de la graisse et des féculents plus que douteux. Pas le moindre légume, pas le moindre ingrédient sain ou qui puisse permettre un mélange équilibré. Elle n'avait aucune idée de comment elle allait manger ça, et espérait vraiment pouvoir y échapper, mais c'était un problème qui se poserait plus tard. Pour l'instant, sa curiosité la dévorait trop pour qu'elle puisse la retenir plus longtemps, et ce fut donc pendant le trajet retour, les bras chargés de sac plastiques, qu'elle finit par aborder le sujet qui lui brûlait les lèvres, sachant très bien qu'une fois dans la caravane, elle n'en aurait plus l'occasion.

— Est-ce que tu penses que je devrais laisser Mal tranquille ?

Elle avait parlé d'une voix confiante et affirmée, mais à l'instant où Uma s'immobilisa, se tournant vers elle pour l'observer avec un éclat intrigué dans ses yeux sombres, l'aplomb d'Evie s'évapora et elle se mit à jouer avec le bord d'un sac plastique qu'elle avait à la main, terrifiée du jugement et de la réponse. Il eut d'abord un silence qui la laissa dans l'incertitude, puis, avec une familiarité surprenante, Uma passa son bras par-dessus les épaules d'Evie et lui adressa un des sourires les plus énigmatiques et joyeux du monde.

— Si Mal ne voulait pas que tu la trouves, tu ne l'aurais jamais trouvée. Mais tu le savais déjà, n'est-ce pas ?

Evie croisa son regard, incapable de cacher son propre sourire alors qu'elle confirmait en acquiesçant. Elle ne savait pas trop quoi penser d'Uma, et encore moins comment elle était supposée se comporter avec elle. Cette dernière semblait moins se poser de question, pressant l'épaule d'Evie en laissant échapper un rire amusé.

— Tu sais Princesse, tu es bien plus que ce que tu sembles être. J'aime ça.

Les mots firent échos à l'intérieur d'Evie, la renvoyant des mois plus tôt, dans un petit fast-food qui avait changé sa vie.

— Mal a dit ça aussi, la première fois, murmura-t-elle.

Cela ne fit qu'étirer davantage le sourire de Uma.

— Ouais, Mal a un bon instinct pour ce genre de chose.

Evie ne sut pas ce qu'elle devait tirer de cette réponse, mais cette brève conversation avec Uma l'avait rassénérée et rassurée sur sa présence ici. Peut-être que cela ne fonctionnerait pas, mais cela fallait au moins la peine qu'elle tente sa chance. Mal méritait qu'elle tente sa chance, et que quelqu'un se batte pour elle. Même si c'était contre elle.

oOoOoOo

Comme prévu, le repas fut un moment particulièrement dur à appréhender pour Evie. Il avait été précédé de sa rencontre avec Harry, qui se montra un peu plus réservé qu'Uma mais néanmoins accueillant. Ils passèrent rapidement à table, décidant de profitant de la belle soirée d'été pour s'installer dehors, et déballèrent leurs victuailles sur une petite table pliante assez bancale. Evie regarda ses hôtes se servirent généreusement, piochant un peu dans tous les plats, et lorsque son tour arriva, elle regarda la nourriture d'un œil récalcitrant.

Il n'y avait absolument rien qui lui donnait envie, absolument rien qu'elle avait envie de mettre dans sa bouche ou dans son estomac. La faim qu'elle avait ressentie un peu plus tôt dans la journée s'était totalement envolée et ne risquait pas de revenir avec l'odeur de gras et de poisson de mauvaise qualité qui flottait dans l'air.

Evidemment, son hésitation n'échappa pas à Mal, qui s'extirpa de son mutisme boudeur pour l'interpeller sans la moindre gêne.

— Si tu restes ici, tu manges ce qu'on te sert. Pas de gaspillage.

Son ton dur attira l'attention de Uma et Harry, dont les regards pivotèrent entre les deux filles, notant l'expression intransigeante de Mal et la manière dont Evie plissa les yeux dans sa direction, mécontente.

— Il est toujours temps de changer d'avis et de rentrer chez toi.

C'était de la provocation pure et simple, Evie le savait. Elle déglutit, sentant l'attention des trois autres focalisées sur elle. Puis, sans répondre, elle attrapa un plat en plastique qui contenait des calamars frits et en fit tomber quelques-uns dans son assiette. Lentement, elle en souleva un avec ses doigts et, ses yeux rivés dans ceux de Mal, elle mordit dedans sans ciller. La texture était ignoble et dégoulinante de gras, mais elle ne laissa rien transparaître, continuant à fixer son amie alors qu'elle mâchait et avalait.

Mal la regarda faire, puis haussa les épaules et détourna le visage, essayant de paraître indifférente mais incapable de cacher le petit sourire fier qui s'était dessiné sur ses lèvres.

oOoOoOo

— Bordel Mal bouge tes pieds puants de là, c'est ma partie.

— La ferme Uma, vous m'avez laissé la plus petite place, donc c'est votre faute si je déborde.

— Notre faute ? Je te signale que c'est entièrement TA faute si on se retrouve dans cette situation.

— C'est pas moi qui ai décidé de laisser la meilleure place à Evie ! Si elle voulait dormir dans un lit, elle n'avait qu'à rentrer chez elle.

Si les pieds de Mal débordaient de manière pacifique, celui d'Uma n'en fit pas autant, et lui décocha un coup habilement placé malgré l'obscurité.

— Tu te fous de moi ? accusa-t-elle en ignorant le grognement de protestation. C'est toi qui a chouiné pendant deux heures que c'était impoli de notre part de laisser dormir ta princesse par terre ! J'ai cédé uniquement pour ne plus entendre tes pleurnicheries !

Mal la pinça immédiatement.

— Ferme-la Uma ! Elle va t'entendre !

— Mais non, elle dort probablement.

— Avec tout le boucan que vous faites ? intervint la voix amusée de Harry. Pas la moindre chance.

— Merde, marmonna Mal en se recroquevillant sur son minuscule emplacement.

Evie avait obtenu le lit, évidemment. C'était Harry qui avait tranché après de longues chamailleries entre Mal et Uma, rappelant que c'était sa caravane et que puisque Evie était la seule à payer sa nuit, elle avait le droit de dormir dans le lit.

Le problème était qu'en lui laissant le lit deux places, ils se retrouvaient à devoir dormir par terre à trois, ce qui rendait l'espace exigu encore plus inconfortable.

— Je vous assure que ça ne me dérange pas de dormir par terre, prononça la voix d'Evie à travers l'obscurité, calme et douce, presque timide, confirmant par la même occasion qu'elle ne dormait effectivement pas.

— Merde hein ! s'exclama Uma. La solution est pourtant pas si compliqué ! Evie, tu accepterais de partager le lit n'est-ce pas ?

Il y eut un moment de silence, pendant lequel Evie réfléchit à cette proposition, soupesant tout ce qu'un accord impliquait. Lorsque sa voix retentit à nouveau, la timidité discrète était devenue une gêne évidente, mais sa réponse était claire et décidée.

— Tant que ce n'est pas avec Harry, ça ne me pose pas de problème.

Ce dernier laissa échapper un rire moqueur pendant que sa petite amie souriait narquoisement, un sourire imperceptible dans l'obscurité et pourtant devinable dans l'intonation de sa voix.

— Pourquoi pas ? Il est celui de nous trois qui ronfle le moins fort.

— Je confirme !

— Bande de crétins, grommela Mal en enfouissant sa tête dans sa couverture, espérant s'endormir pour ne plus les entendre.

— Mais donc, reprit Uma, le ton soudain sérieux. Pas Harry, mais moi je peux ?

— Je suppose que oui, prononça Evie dans un souffle, reconnaissante à l'obscurité de dissimuler le rose qui teintait ses joues.

— Parfait ! Tu as entendu Mal ? Soit tu te décides à lever tes fesses et à partager le lit avec ta princesse, soit je vais le faire moi-même.

Mal se redressa d'un bond, défiante et protectrice.

— Hors de question ! décida-t-elle d'un ton menaçant. Je t'interdis de faire ça !

— Comme si tu pouvais m'en empêcher, se moqua Uma en se redressant à son tour, agrippant son oreiller et sa couverture.

— Uma...

— Ce n'est pas ta décision, Mal.

La voix d'Evie prit tout le monde au dépourvu et trois regards surpris se tournèrent vers le lit, où la silhouette de la jeune fille se distinguait.

— J'ai donné mon accord à Uma, et elle t'a laissé le choix de prendre sa place. Maintenant soit tu me rejoins, soit tu la laisses le faire.

— Bon sang, je t'aime vraiment bien Princesse, déclara Uma avec un grand sourire.

Mal grogna, parfaitement consciente qu'ils s'alliaient contre elle pour la manipuler, et qu'ils réussissaient.

— Je vous déteste tous les trois, grommela-t-elle en se mettant debout pour rejoindre Evie dans le lit.

— Tu es toujours libre d'aller dormir dehors si tu préfères, rétorqua Harry d'une voix légère alors que le rire tonitruant de Uma résonnait dans la caravane.

oOoOoOo

— Uma et Harry n'ont pas de douche dans leur caravane ?

La question d'Evie avait été un peu sèche malgré ses tentatives pour dissimuler le fait qu'elle commençait à être sur les nerfs. Elle faisait beaucoup d'efforts pour accepter les conditions de vie des amis de Mal, et elle ne les jugeait absolument pas, mais c'était tellement différent et à contre-courant de ce que sa mère lui avait toujours enseigné... Entendre Mal lui annoncer qu'elles allaient dans les douches communes du camping avait été la goutte d'eau de trop pour son self-contrôle, parce que c'était un détail qu'elle n'avait pas anticipé et une expérience qu'elle n'avait définitivement pas envie de vivre. Et pourtant elle était actuellement en train de se diriger vers les douches en question, une serviette et une bouteille de savon bon marché à la main.

— Si, rétorqua son amie avec un sourire narquois. Mais comme tu viens de le dire, c'est leur caravane, et donc leur douche. C'est un espace privé minuscule qui leur appartient et qu'on a pas le droit d'envahir.

Le cœur d'Evie se tordit légèrement, un peu parce qu'elle avait le sentiment de perdre le contrôle de la situation dans laquelle elle s'était volontairement mise, et beaucoup parce qu'elle savait que c'était faux. Elle savait qu'en demandant, Uma et Harry auraient prêté leur douche. Elle savait que Mal ne voulait pas, et que Mal allait la forcer à utiliser des douches communes répugnantes simplement pour la dissuader de rester.

Evie ne comprenait pas vraiment le comportement de son amie. Qu'elle soit contrariée et qu'elle boude parce que Evie s'était invitée contre son gré était une chose. Mais le fait qu'elle continue à la protéger, à s'assurer qu'elle mange et qu'elle dorme dans un vrai lit pour un instant plus tard être celle qui tentait de la priver de ce confort pour la faire partir était totalement illogique et frustrant.

— Pourquoi tu fais ça, Mal ?

Mal lui jeta un regard désintéressé alors qu'elles arrivaient finalement devant un vieux bâtiment mal entretenu sur lequel on pouvait déchiffrer l'indication « sanitaires » au milieu d'un bonne centaine de graffitis.

— Pourquoi je fais quoi ?

Evie retint une grimace de dégoût en la voyant poser sa main sur la poignée et la suivit à l'intérieur du bâtiment, envahi par l'humidité, la moisissure et la crasse. Elle ne prit même pas la peine de répondre à la question, parce que son esprit était soudain bien trop préoccupé par l'environnement repoussant autour d'elle. Avec horreur, son regard parcourut les cabines de douches, qui avaient surement eu l'ambition d'être individuelles avant que quelqu'un ne s'amuse à en casser toutes les serrures. Le carrelage qui parcourait le mur était constellé de calcaire et de ce qui était sans le moindre doute des champignons. Les bacs des douches étaient en train de virer au brun et elle distinguait clairement des cheveux, de la terre et d'autres trucs qu'elle préférait ne pas identifier dans la plupart d'entre eux. Elle pouvait sentir la saleté s'accrocher à sa peau juste en se tenant dans cet endroit, et la poussière probablement toxique envahir ses bronches à chacune de ses respirations.

Il était hors de question qu'elle se déshabille et tente de se laver ici.

— Quoi Princesse, tu as des regrets ? Tu peux toujours retourner chez toi, tu sais, dans cette maison qui a beaucoup trop de salles de bain impeccables pour son nombre d'habitants.

Evie serra la mâchoire face à cette provocation. Elle détestait cette facette de Mal parce qu'elle savait que ce n'était pas elle, et elle ne comprenait pas ces pics d'hostilité. Si Mal voulait la haïr et l'insulter, qu'elle le fasse entièrement, pas par à-coups.

— Arrête de m'appeler comme ça.

Mal émit une sorte de rire dédaigneux.

— Je te signale que je suis en colère contre toi, lança-t-elle d'une voix acerbe. Tu n'es pas en position d'exiger quoique ce soit, Princesse.

Evie la foudroya du regard, mais décida de rebondir sur l'occasion pour l'obliger à parler.

— Et on peut savoir pourquoi tu es en colère contre moi exactement ? demanda-t-elle en posant les mains sur ses hanches, absolument pas intimidée.

— Tu sais exactement pourquoi.

— Non Mal, justement, je ne sais pas pourquoi. Tu n'as rien dit, tu es juste partie, et tu refuses de parler. Donc non je ne sais pas si tu m'en veux parce que je suis ici, ou si c'est parce qu'on s'est embrassées.

Mal se mordit les lèvres et détourna la tête, refusant de la regarder plus longuement. Evie se félicita mentalement de toujours être devant l'unique porte du bâtiment, bloquant ainsi le passage.

— Pourquoi tu m'en veux, Mal ?

— Tais-toi.

— Tu prétends ne pas vouloir que je reste ici, mais tu t'arranges pour que j'obtienne un lit, et tu m'accompagnes aux douches. Tu dis que tu ne veux plus me voir, mais tu es toujours là.

— A quoi ça servait de partir si c'était pour que tu me suives encore, bougonna Mal pour se justifier, et Evie aurait pu tomber dans le panneau si la phrase d'Uma ne résonnait pas encore dans sa tête.

« Si Mal ne voulait pas que tu la retrouves, tu ne l'aurais jamais retrouvée. »

— Est-ce que tu es en colère à cause du baiser ?

— Arrête, grogna son amie.

— Ce n'est pas une réponse.

Mal serra les poings, la mâchoire tendue, les yeux furieux. Mais Evie ne se laissa pas démonter.

— C'est toi qui m'as embrassée, prononça-t-elle avec plus de douceur. Je ne t'ai jamais obligée à rien. Je n'ai jamais essayé de t'influencer en quoique ce soit, et je t'ai dit qu'on pouvait l'oublier si tu le voulais mais...mais tu ne me dis pas ce que tu veux. Tout ce que tu dis, c'est que tu es en colère contre moi, alors réponds au moins à ça. Pourquoi ?

— JE NE SAIS PAS !

C'était une bonne chose qu'elles soient les seules dans les douches communes, parce que le rugissement de Mal aurait fait déguerpir n'importe quel être vivant doté d'un minimum d'instinct de survie. Elle avait craché ces quatre mots avec tellement de rage et de ferveur, libérant enfin le poids qui lui pesait sur la poitrine depuis plusieurs jours. Evie, elle, ne broncha pas. En tout cas pas en apparence, parce qu'à l'intérieur, il était possible qu'elle ait vacillé de surprise et de culpabilité, mais ça n'avait pas d'importance, parce qu'à l'extérieur, elle n'avait pas bougé. Elle était toujours là, attendant la suite.

Mal baissa la tête, sa poitrine se soulevant un peu trop rapidement, ses poings toujours serrés et ses yeux mouillés. Emmener Evie dans ces douches avait été une stupide idée en fin de compte.

— Je ne sais pas, d'accord ? répéta-t-elle plus calmement, presque avec des excuses dans la voix. Tout ce que je sais c'est que quand je pense à toi, quand je te vois, quand je t'entends, je me sens juste confuse et perdue et dépassée et je déteste ça. Et c'est de ta faute. Tu n'as rien fait, mais c'est de ta faute Evie, parce que ça ne le fait avec personne d'autre et je ne comprends pas pourquoi c'est avec toi parce que tu me rends heureuse mais maintenant il y a tous les autres sentiments et je les déteste et ils proviennent de toi et juste de toi donc ouais je suis en colère à cause de toi.

Evie ne répondit rien, la contemplant sans un mot, digérant ce qu'elle venait de dire, réalisant qu'Uma se trompait peut-être, et que Mal avait raison. Elles ne savaient pas. Aucune d'elles.

— Mal..., prononça-t-elle en faisant un pas vers son amie.

Mal se recula aussitôt, comme pour l'empêcher de l'approcher.

— Je suis désolée Evie, mais je ne peux pas te donner d'explication pour le moment.

— Je sais. Ce n'est pas grave. Est-ce que...Est-ce que tu veux que je rentre chez moi ?

Mal leva les yeux vers elle. Elle garda ses distances, mais elle la contempla, retrouvant la douceur, la gentillesse, la bienveillance. L'incertitude et la culpabilité qui n'avaient rien à faire dans les yeux d'Evie. Ce n'était pas sa faute. C'était de sa faute, et en même temps ce n'était pas de sa faute. Pourquoi tout devait-il être si confus et embrouillé ?

— Non, murmura Mal. Reste.