Note : C'est possible que vous trouviez Harry légèrement OOC, j'espère que ma version de lui vous plaira quand même (moi je l'aime comme il est) (l'univers alternatif et la différence d'âge influent aussi, je suppose). Et Mal...euh, comment dire...c'est une petite créature très compliquée xD

Et information importante, il n'y aura pas de chapitre la semaine prochaine. Je vais avoir un week-end chargé dans un lieu inconnu et je n'aurais ni connexion internet, ni ordinateur. Et croyez-moi je suis dé-so-lée. Je n'avais pas du tout prévu de vous faire sauter une semaine à ce stade de l'histoire. Mais promis le 23 vous aurez la suite ;)


— Qu'est-ce que c'est ?

Uma tritura le contenu de son assiette, l'observant avec suspicion. C'était beaucoup trop...coloré. Ordonné. Presque propre. Il n'y avait aucune sauce qui dégoulinait, aucune trace de gras ou d'épices. C'était juste étrange.

— Des légumes, répondit Evie alors que Mal ricanait.

Uma et Harry ressemblaient à deux enfants devant leur repas, le regardant avec méfiance et une pointe de dégoût. Ils étaient sans aucun doute en train de regretter d'avoir donné l'autorisation à Evie de faire à manger, parce qu'ils ne s'attendaient définitivement pas à ce qu'elle leur sorte une préparation aussi sophistiquée et saine.

— Je ne savais même pas qu'on pouvait faire de la vraie nourriture avec notre minuscule cuisine.

Evie rit doucement.

— Vous n'avez pas beaucoup d'équipement mais tout est possible avec un peu de volonté. Et puis c'est meilleur pour la santé et moins cher.

— C'est juste de la bouffe, souligna Mal en prenant une large bouchée. Et puis Evie est super bonne cuisinière.

Uma plissa les yeux, toujours pas convaincue, tandis que Harry semblait laisser la curiosité gagner, et piqua avec sa fourchette dans ce qui semblait être un morceau de viande. Il le porta à sa bouche et mordit dedans avec précaution, pour aussitôt écarquiller les yeux de surprise.

— C'est excellent ! s'exclama-t-il en prenant immédiatement une autre bouchée.

Le regard d'Uma resta encore un peu récalcitrant, alternant entre ses deux amis qui étaient en train de dévorer le contenu de leur assiette, puis elle décida de s'y risquer également. Une minute plus tard, elle se retrouva elle aussi à engloutir son plat, parce que c'était absolument délicieux.

— Bordel c'est mieux qu'aller au restaurant, déclara-t-elle la bouche pleine avant de pointer sa fourchette en direction d'Evie. Princesse, tu es notre nouvelle cuisinière attitrée.

Evie se contenta de rire, flattée par leur attitude et les compliments qui en découlaient, avant de se mettre à manger à son tour, de manière beaucoup plus calme et posée, heureuse d'offrir à son estomac un repas léger et sain.

oOoOoOo

— Tu sais que tu n'as pas à faire ça, n'est-ce pas ?

Agenouillée par terre, frottant consciencieusement le sol avec une éponge, Evie tourna la tête en direction d'Uma, qui était allongée sur la banquette de la caravane, un magazine entre les mains, et l'observait d'un air ennuyé.

— Je sais, répondit-elle poliment. Mais ça me fait plaisir.

— Tu paies déjà pour dormir ici, alors qu'honnêtement, on devrait te laisser le faire gratuitement. Tu n'as pas besoin de faire le ménage en plus.

Evie laissa échapper un petit soupir alors qu'une sorte de culpabilité étrange se nouait en elle.

— Est-ce que ça vous dérange que je nettoie ? murmura-t-elle avec réticence.

Elle savait que c'était bizarre et envahissant et tellement critique envers le mode de vie des autres mais la caravane était si crasseuse et elle pouvait entendre la voix de sa mère qui critiquait absolument chaque recoin de cet endroit. En nettoyant, cela rendait sa présence ici plus acceptable. Si l'endroit devenait propre, elle aurait plus facile à se mentir à elle-même en se disant qu'elle avait le droit d'être ici.

Uma n'avait pas répondu, se contentant de se redresser et de la regarder avec une drôle d'expression.

— Je suis désolée, ajouta Evie avec précipitation. Je ne veux pas paraître impolie, je peux juste arrêter et...

— Mal faisait ça aussi au début tu sais, lança brusquement l'autre fille. Pas le ménage bien sûr, mais ça lui arrivait des faire des trucs qu'elle n'avait pas vraiment envie de faire. Elle était juste conditionnée par la peur. Peur de sa mère et des conséquences.

Evie se crispa, ses doigts se recroquevillant autour de l'éponge.

— Je ne sais pas à quoi ressemble ta vie, termina Uma. Mais tu n'as pas à faire le ménage ici. Ni à faire à manger. Cette caravane est un endroit où on est libre de l'emprise de nos parents, compris ?

Evie inspira et ferma les yeux. Sa gorge était nouée, ses pensées confuses et hachées. Elle comprenait ce que Uma venait de dire, mais elle n'était pas d'accord. Sa mère n'avait rien à voir avec celle de Mal. Sa mère n'était pas négligente, ni violente, et certainement pas cruelle. Elle ne voulait pas...elle ne pouvait pas...

— Je me sens juste mieux quand mon environnement est propre, répondit-elle d'une petite voix.

Uma haussa les épaules et retourna à son magazine.

— Okay, c'est toi qui vois. Ça peut pas faire de mal à cet endroit d'être nettoyé à fond de temps en temps après tout.

oOoOoOo

— Ça va encore durer longtemps ?

Les trois filles tournèrent la tête en direction d'Harry qui les observait depuis un moment, une bière à la main. Rassemblées autour de la petite table de la caravane, elles profitaient qu'Uma ne travaille pas ce soir-là pour jouer à un jeu de cartes – jeu dont Evie n'avait jamais entendu mais qu'elle découvrait avec plaisir.

Deux jours s'étaient écoulés depuis la conversation qu'elle avait eue avec Mal dans les douches communes, et rien n'avait vraiment évolué depuis. C'était plus comme si leur relation était en temps mort. Elle avait suivi la demande de Mal et était donc restée dans le camping, continuant à se faire héberger par les amis de celle-ci. Elles n'avaient pas rediscuté du baiser, de leur amitié en transformation ou de ce qu'elles prévoyaient de faire dans les prochains jours. Elles se laissaient juste porter par le temps-libre, les vacances, et la compagnie de leurs deux hôtes. Evie avait sympathisé avec Uma, appréciant la franchise et le dynamisme de la jeune femme. Elles n'avaient pas énormément de points communs, mais Mal en était un, et c'était largement suffisant.

En revanche, Evie avait plus de réserve par rapport à Harry. Il était sympathique et accueillant, mais plus mystérieux. Peut-être était-ce parce qu'elle le voyait peu, vu qu'il travaillait presque toute la journée, ou alors parce qu'il était plus âgé et cherchait à leur laisser une certaine intimité. Quelle qu'en soit la raison, elle n'arrivait pas trop à cerner ce qu'il pensait d'elle ou de la situation, et c'était la première fois qu'il semblait s'exprimer ouvertement à ce propos.

— Encore une ou deux défaites et elles devraient avoir leur dose ouais, répondit Uma avec un sourire goguenard.

— Je ne parle pas de votre partie de carte, rétorqua Harry avec une légère lassitude dans la voix. Je parle de l'invasion de ma caravane.

Evie savait que ce n'était pas à elle de répondre, et elle se contenta d'observer les réactions de ses deux camarades de jeu. Mal se contenta de lever les yeux au ciel, comme si la demande du garçon n'était pas légitime, et le sourire d'Uma s'étira, incapable de résister à l'occasion qui s'offrait à elle.

— Il n'a pas tort, lança-t-elle en se tournant vers Mal. Evie paie, fait le ménage et nous prépare des repas. Tu fais quoi toi, à part le parasite ?

— Hé ! protesta Mal en tentant de lui mettre un coup de pied en représailles. J'ai aidé à préparer le repas !

— C'est pour ça qu'il avait un goût bizarre !

Mal lui décocha un autre coup de pied, que Uma esquiva en riant. Evie retint un soupir fatigué devant leurs enfantillages, et posa les cartes qu'elle tenait à la main pour se tourner vers Harry, résignée à être la seule interlocutrice mature à sa disposition.

— Est-ce qu'on dérange ? demanda-t-elle d'une voix calme et polie.

Cela sembla le prendre légèrement au dépourvu, comme s'il ne s'attendait pas à ce que quelqu'un prenne sa question en considération, mais il se ressaisit vite.

— Déranger n'est pas le bon terme, répondit-il avec un sérieux qui accentuait son accent. Mais vous ne semblez pas avoir de plan. Si vous nous demandez pour rester une semaine, voire deux, il n'y a pas de soucis. Mais ce n'est pas le cas. Vous êtes juste là et même vous ne semblez pas savoir pourquoi.

Evie tourna la tête vers Mal, qui avait cessé de se chamailler avec Uma pour écouter leur échange. En sentant les trois regards posés sur elle, l'adolescente aux cheveux violets fit la moue et croisa les bras.

— Tu sais comment gâcher une chouette soirée toi, grommela-t-elle d'un ton boudeur.

Mais personne ne tomba dans le piège de sa mauvaise humeur factice, et Uma la gratifia d'une tape dans l'épaule.

— Réponds à la question au lieu de faire la tête de mule.

— Quelle question ? s'agaça Mal avec un souffle exaspéré.

— Qu'est-ce que tu prévois de faire ? reformula Harry d'un ton un peu plus dur, la regardant droit dans les yeux. Rester ici ? Repartir avec Evie ? Tu ne peux pas l'obliger à rester ici indéfiniment sans lui donner de réponse, Mal.

Mal serra la mâchoire, se braquant dans sa mauvaise humeur naissante.

— Qu'est-ce que ça peut te faire ? Si Evie a un problème avec ça, elle sait s'exprimer.

Les regards de Uma et Harry convergèrent vers Evie qui ouvrit la bouche, incertaine, et la referma aussitôt. Elle ne se sentait pas prête pour cette conversation, et elle ne voulait pas brusquer Mal. Elle avait peur de brusquer Mal et de la perdre définitivement. Alors elle resta silencieuse, et un peu honteuse, parce que Harry lui avait offert une occasion et un soutien qui ne se représenterait sans doute jamais. Mais sans le moindre reproche sur le visage, le garçon esquissa un petit sourire dans sa direction, avant de revenir vers Mal et de reprendre une expression sévère.

— Tu es chanceuse de l'avoir. Et un jour ou l'autre, il va falloir que tu le réalises, et que tu prennes une décision.

Mal le foudroya du regard, vexée qu'il lui fasse la leçon comme ça, et d'autant plus en face d'Evie. Mais elle ne pouvait rien dire, parce que c'était Harry et même si à cet instant précis elle le détestait et le maudissait, au fond d'elle, elle le respectait énormément. Il était un modèle à ses yeux, et elle ne supportait pas quand il la traitait comme une petite fille. Elle n'était pas une petite fille. Même si elle passa le reste de la soirée à bouder, refusant d'adresser la parole à qui que ce soit, et évitant soigneusement le regard d'Evie. Un peu parce qu'elle était blessée dans son orgueil et un peu parce que, au fond d'elle, elle savait qu'Harry avait raison.

oOoOoOo

Cela n'avait pas fait partie du plan d'Evie – à vrai dire, elle n'avait pas vraiment de plan, et s'était laissée portée par son instinct et ses envies jusqu'à présent – mais cohabiter avec Mal chez Uma et Harry lui permet de découvrir une nouvelle facette de son amie.

Ce n'était pas vraiment un changement de son comportement ou de son attitude, Mal était toujours Mal et ça avait quelque chose de rassurant, mais ses échanges avec les deux autres étaient fascinants à observer.

Evie n'avait jamais vraiment songé à ce que l'existence de Uma et Harry impliquait, la première fois que Mal lui avait parlé d'eux. Elle avait été rassurée et contente de savoir que son amie n'avait pas été entièrement seule au monde avant de la rencontrer, mais elle n'avait jamais essayé de comprendre ce que ça signifiait réellement, sans doute parce qu'ils n'étaient que des prénoms cités de manière occasionnelle et vague.

Mais maintenant qu'elle les avait rencontrés, maintenant qu'elle vivait avec, se trouvant aux premières loges pour observer les interactions que Mal avait avec eux au quotidien, elle réalisait qu'ils étaient bien plus que deux connaissances lointaines. Ils étaient des piliers de sa vie, des repères, des constantes stables. Probablement les deux seules personnes au monde qui lui avaient permis de ne pas perdre pieds et de survivre quand elle n'avait personne d'autre.

Lorsqu'elle parlait avec Uma et Harry, il y avait quelque chose de différent dans l'attitude de Mal. Une forme de respect et d'admiration qu'Evie n'avait jamais vu chez elle, et qui l'attendrissait, parce que l'attachement et l'affection que Mal avait pour les deux autres étaient évidents malgré son soin pour la dissimuler. Le mot respect était d'ailleurs un peu étrange à utiliser, étant donné que Mal et Uma passaient l'essentiel de leurs journées à se chamailler et à s'envoyer des insultes, mais c'était bien ça. Du respect. De la reconnaissance. De l'attention.

Leurs avis étaient importants pour Mal, et elle écoutait ce qu'ils avaient à lui dire. D'une certaine façon, elle leur obéissait même, bien que Uma et Harry ne lui donnaient pas vraiment d'ordres. Ils étaient juste des sortes de modèles qu'elle suivait sans trop le réaliser, comme des sortes de frère et sœur aînés dont elle cherchait l'approbation.

Et Evie avait reçu cette approbation, ce qui la soulageait et la déconcertait. Les deux plus âgés semblaient l'avoir acceptée en un instant. Ils étaient accueillants, chaleureux, exubérants. Bienveillants aussi, parce qu'ils ne semblaient pas la juger un instant, alors qu'elle faisait tellement tache au milieu de leur quotidien désordonnée et improvisé.

Evie avait grandi avec un chemin tout tracé, des objectifs à atteindre et des comportements à adopter. Elle n'avait pas eu le choix de qui elle serait, ni d'où elle irait. Sa mère avait décidé de son avenir avant même sa naissance, et veillait bien à ce qu'elle ne déborde pas trop du moule créé pour elle.

Harry, Uma et Mal, eux, vivaient au jour le jour. Ils n'avaient pas de but, pas d'objectif à valider, pas de contrat à remplir, si ce n'était leurs contrats de travail instables dont les conditions pouvaient changer à tout moment. Ils ne semblaient jamais savoir ce qu'ils feraient le lendemain, et certainement pas la semaine suivante. Ils se laissaient porter et semblaient accepter tout ce que la vie avait à leur offrir, que ce soit positif ou négatif. Peut-être était-ce pour ça qu'ils avaient aussi bien accepté Evie. Elle n'était qu'un imprévu parmi d'autres, une perturbation du quotidien qui ne modifiait pas grand-chose au plan, puisqu'il n'y en avait pas.

La vie d'Evie était bouleversée par chaque seconde qu'elle passait dans cette caravane, mais la leur semblait rester stable, imperturbable, prête à encaisser tous les remous de la vie. C'était à se demander quel mode de vie était le plus sécurisant, au final.

— Tu te prends trop la tête Princesse, lui lança Uma un jour où Evie lui fit part de cette réflexion.

Elles étaient seules toutes les deux. Mal avait accompagné Harry à son travail pour se changer les idées, et aussi parce que le garçon lui avait promis un tour à moto. Faire de la moto était une autre de ces choses qui avaient été barrées et interdites de la vie d'Evie avant même qu'elle ne sache ce que c'était, et elle n'avait jamais ne serait-ce qu'imaginer que l'opportunité d'en faire lui serait donnée un jour. Mal avait juste sauté sur l'occasion, sans même réfléchir deux secondes, juste parce que ça se présentait à elle et que rien ne l'empêchait d'accepter.

— Je ne le fais pas volontairement, répondit Evie, légèrement sur la défensive. On m'a juste appris à toujours réfléchir aux conséquences de mes actes et mes décisions. Tout ce qu'on fait finit par avoir des effets sur notre avenir.

C'était étrange comme le sujet était facile à aborder, alors qu'elle ne connaissait sa nouvelle amie que depuis quelques jours. Mais cet endroit semblait être suspendu hors du monde, et contrairement à ce qu'elle venait de dire, elle avait l'impression que ce qu'elle y disait ou faisait n'aurait pas de conséquence. Elle était en sécurité ici, sans jugement, sans critique, sans reproche.

Le rire d'Uma explosa à travers la pièce, joyeux et insouciant.

— Est-ce que tu as vraiment réfléchi aux conséquences le jour où tu as choisi de ramasser la fille la plus pénible de l'univers dans la rue pour la ramener chez toi ? Ou en t'invitant ici dans le but de conquérir son cœur ?

Evie fronça les sourcils, à la fois parce qu'elle n'aimait pas que les exceptions soient prises en exemple – parce que justement, elles n'étaient que des exceptions – et à la fois parce qu'elle n'appréciait pas la formulation de la deuxième question.

— Je n'ai pas l'intention de...

— Admets-le Princesse, tu aimes sortir du cadre de ta petite vie parfaite.

Evie fit la moue, refusant d'admettre qu'elle avait raison mais incapable de nier que c'était la vérité. Cela fit à nouveau rire Uma.

— Tu le caches mieux qu'elle, mais Mal déteint sur toi autant que tu déteins sur elle. Vous vous êtes bien trouvées toutes les deux.

Cette fois, ce ne fut plus un instinct de bouderie qui s'empara d'Evie, mais bien un léger rougissement, et une palpitation agréable au creux de l'estomac. Elle aimait entendre ce genre de chose, et elle aimait savoir que Uma – et Harry – croyait en la possibilité de quelque chose entre Mal et elle.

— Mais plus sérieusement, reprit la plus âgée, l'expression soudain grave. Tu penses vraiment qu'on a aucun projet ? Aucune ambition ? Qu'on est juste là à vivre au jour le jour en attendant que notre destin nous tombe dessus ?

Evie baissa la tête, soudain honteuse. Elle détestait les moments comme ceux-ci, quand elle jugeait sans savoir. Quand elle réalisait qu'elle était comme sa mère, remplie de préjugés et d'opinions sur le monde.

— Je suis désolée, murmura-t-elle. Je ne voulais pas vous juger, c'est juste que...

Le regard d'Uma était sérieux, mais dénué de reproche. Au contraire, il était soudain empreint d'une certaine douceur, et d'une envie de partage.

— Je t'aime bien Evie. J'apprécie ce que tu fais pour Mal, mais surtout j'aime beaucoup ta manière d'essayer de comprendre et de ne pas juger.

C'était aux antipodes de ce que Evie s'attendait à entendre, et aux antipodes de ce qu'elle pensait être son comportement.

— Et c'est parce que je t'aime bien que je vais te confier un truc, mais ça reste privé d'accord ? Mal est au courant bien sûr, mais c'est le genre de chose qu'on n'ébruite pas, parce qu'il y a toujours le risque de ne pas y arriver.

Evie acquiesça. La peur de l'échec. La peur de ne pas être à la hauteur de ses ambitions. Elle connaissait très bien ce sentiment.

— Harry et moi on a un rêve. Bon pour être honnête, j'ai un rêve, et Harry l'a adopté comme le sien. Ça peut paraître stupide et banal, mais un jour on vendra tout. Notre caravane, nos affaires, toutes nos attaches matérielles. Et on partira faire le tour du monde. Je veux voir l'océan. Il veut aller dans la jungle. Je veux visiter des pyramides, et il veut monter dans une montgolfière. Être libre, explorer, découvrir et vivre une nouvelle aventure chaque jour. C'est ça notre but.

Il y avait une telle détermination dans sa voix et dans son regard que soudain, les ambitions d'Evie parurent ridicules en comparaison. Une fois de plus, elle réalisa qu'elle avait tort, et que le monde n'était pas aussi évident qu'il semblait être. C'était ceux qui semblaient prévoir le moins qui rêvait le plus fort.

— C'est un magnifique projet, répondit-elle avec douceur et Uma lui adressa un immense sourire, fier et convaincu.

— Il faut encore qu'on rassemble de l'argent, et qu'on se débarrasse des derniers liens qui nous retiennent ici, mais un jour on partira.

Evie pencha la tête sur le côté, ne passant pas à côté du changement d'expression à la mention des derniers liens qui les retenaient. Elle saisit instantanément le message, et répondit sans la moindre hésitation.

— Je veillerai sur elle en votre absence.

A nouveau, le visage d'Uma s'adoucit, et cette fois le sourire qui y apparut était léger et reconnaissant.

— Je sais.

oOoOoOo

On aurait pu penser que Mal serait débarrassée des cauchemars en dormant là, entourée des trois personnes en qui elle avait le plus confiance, dans un lieu sécurisé et rassurant, à l'abri du monde et des menaces. Et pourtant, elle se réveilla en sursaut, son cœur battant la chamade, la panique et l'horreur s'imprégnant partout en elle après un énième rêve où les doigts acérés de sa mère se refermaient à nouveau sur elle, comme une condamnation et un retour à la case départ.

Elle n'avait pas eu l'impression de crier ou d'émettre le moindre son, mais le mouvement de son corps qui se redressait semblait avoir réveillé Evie, car celle-ci bougea à ses côtés, s'asseyant également.

— Mal ? chuchota-t-elle. Est-ce que ça va ?

Mal ne répondit pas, cherchant encore à calmer sa respiration. Si elle tentait de parler, elle allait éclater en sanglots. Pourquoi faisait-elle encore ces rêves ? Pourquoi n'arrivait-elle pas à se libérer de son passé ? Pourquoi revenait-elle en permanence la hanter alors que cela faisait si longtemps qu'elle lui avait échappé ?

Dans l'obscurité, la main d'Evie tâtonna les draps, cherchant la main de son amie. Ses yeux s'adaptèrent rapidement à la pénombre et elle finit par discerner le visage de Mal, ses cheveux en pagaille et son corps recroquevillé par la peur. Elle ne pouvait pas voir son expression, mais elle pouvait la deviner, et elle finit par trouver sa main, la pressant doucement.

— Tu es en sécurité ici, tout va bien, murmura-t-elle dans une tentative de réconfort.

Les mots furent comme un déclencheur, parce que rien n'allait bien. Les pensées de Mal étaient confuses et chaotiques, sa vie était confuse et chaotique, elle ne savait pas ce qu'elle allait faire, ce qu'elle allait devenir. Elle ne pouvait pas prendre de décision parce qu'elle avait peur, et elle était prise au piège, incapable d'avancer et d'offrir à Evie ce qu'elle attendait d'elle. Et si elle ne pouvait pas avancer, tout ce qu'il lui restait comme solution c'était de reculer, et donc retourner chez sa mère, retourner dans son cauchemar, et tout perdre à nouveau.

Un énorme sanglot échappa à Mal et éclata dans la pièce alors que sa respiration se faisait de plus en plus saccadée et incontrôlable. Evie écarquilla les yeux de panique, les dernières traces de sommeil s'évaporant de son corps alors qu'elle cherchait un moyen de lui venir en aide.

— Mal ? appela-t-elle. Mal, il faut que tu respires.

Mal ne répondit pas, et Evie tenta de la prendre dans ses bras pour la réconforter, pour lui apporter quelque chose, n'importe quoi. Mais elle ne savait pas comment réagir, surtout que la situation lui semblait disproportionnée et qu'elle ne comprenait pas ce qui l'avait provoquée. Mal repoussa violemment sa tentative de la serrer contre elle, et Evie sentit ses propres yeux se remplir de larmes alors que son cœur s'accélérait de peur et d'impuissance face à la détresse de son amie.

Puis d'un coup, avant même qu'elle puisse réfléchir et se rappeler qu'elles n'étaient pas seules dans la pièce, il y eut un flash de lumière et Uma les rejoignit sur le lit. Elle passa à côté d'Evie sans même lui accorder un regard et alla directement vers Mal, la saisissant par les épaules pour la forcer à la regarder.

— Mal ! appela-t-elle d'une voix claire et distincte. Je ne te laisserai pas y retourner, tu m'entends ? Peu importe ce qu'il y a dans ta tête, tu te trompes et tu n'y retourneras jamais, compris ?

Un hoquet échappa à Mal, comme une tentative de réponse ratée. Uma continua à le regarder droit dans les yeux, l'obligeant à capter son regard et à y voir la sincérité et la détermination. Pas de retour en arrière. C'était une promesse qu'elles s'étaient faites il y a longtemps, et qui valait toujours.

Lentement, la respiration de Mal sembla se calmer, se calquant sur celle d'Uma, et le cœur d'Evie ralentit également, soulagé et triste à la fois. Était-ce de sa faute, ce qui venait de se produire ? Était-ce sa présence ici ? Son existence dans la vie de Mal ? Est-ce qu'elle compliquait tout, sans le vouloir ? Alors que les questions tempêtaient dans sa tête, une main se posa sur son épaule et la pressa doucement. Evie se retourna et aperçut Harry qui lui sourit d'un air compréhensif, son regard lui signalait qu'il était inutile de se torturer avec ce genre de questions. La seule responsable, c'était la mère de Mal. Et tous ceux qui n'avaient jamais rien fait pour l'aider.

oOoOoOo

Evie mentirait si elle disait qu'à cet instant précis, elle n'était pas un peu intimidée et mal à l'aise. Pourtant, elle parvenait à le cacher à merveille, se montrant droite et ouverte à la discussion alors que Harry s'asseyait en face d'elle. Visiblement, le garçon voulait parler. Avec elle. Elle ne savait pas pourquoi, mais il avait pris soin d'envoyer Mal et Uma ailleurs pour qu'ils se retrouvent tous les deux, ce qui la stressait légèrement.

— Tu as des frère et sœur, Evie ?

Evie cligna des yeux, prise au dépourvu par cette question.

— Non ? répondit-elle d'un ton surpris. Il n'y a que moi et ma mère.

— Et ton père ? demanda Harry en fronçant les sourcils.

Elle haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Soit il n'a pas assumé, soit il n'est pas au courant de mon existence. Quand je pose des questions, ma mère ne parle de lui que comme d'un donneur.

Le garçon acquiesça, un petit sourire se dessinant sur ses lèvres en découvrant ça. Puis son expression redevint neutre, et il reposa son attention sur Evie.

— Moi j'ai une sœur, annonça-t-il. Une petite sœur, qui a votre âge, à Mal et toi. Je ne suis pas très proche d'elle parce que la vie nous a séparé de force mais…ça reste ma sœur, tu comprends ? Et j'espère qu'elle a quelqu'un dans sa vie pour la protéger à ma place.

Evie ne répondit rien, parce qu'elle ne savait pas trop où il voulait en venir en lui disant ça, et Harry lui adressa un sourire maladroit mais reconnaissant.

— Mal ressemble beaucoup à ma sœur. Physiquement. Mais aussi dans son caractère. Je pense que c'est pour ça que je me suis autant attaché à elle, et je pense que d'une certaine manière, elle aussi est devenue ma petite sœur.

— Ça se voit, murmura Evie, repensant à la manière qu'il avait de la taquiner et de lui ébouriffer les cheveux juste pour l'ennuyer.

— C'est parce que Mal est comme ma sœur et que je me sens responsable d'elle que je veux te remercier de tout ce que tu as fait pour elle. Et de la supporter aussi, parce que je sais qu'elle peut être bornée comme pas possible.

Evie rit doucement, et s'apprêtait à répondre qu'il n'avait pas besoin de la remercier pour ça, mais il la coupa d'un geste de la main, plongeant ses yeux dans les siens avec intensité.

— Je suis sérieux. Tu ne réalises pas tout l'impact positif que tu as sur elle. Tu l'as sauvée, Evie. D'elle-même et de toutes les horreurs que le monde pouvait encore lui infliger. Et si un jour tu as besoin de quoi que ce soit, ou d'un dédommagement financier, je serais prêt à l'assumer.

Evie s'était préparée à répondre à ses remerciements et à dire que c'était normal, mais ses derniers mots lui firent froncer les sourcils et perdre toute trace d'humilité.

— Je n'ai pas besoin d'argent, répondit-elle un peu trop durement. Je ne veux pas...je ne fais pas de la charité. Je voulais aider Mal, et je l'ai fait. C'était ma décision et il n'y a aucune dette qui en découle. Ni pour elle, ni pour toi.

— Je suis désolé, je ne voulais pas me montrer insultant.

Sa voix était coupable mais un éclair d'amusement et d'admiration brillait dans son regard alors qu'il contemplait Evie. Celle-ci s'apaisa, laissant son élan d'indignation retomber.

— Je sais, pardon de m'être emportée. Mais l'argent n'est vraiment pas un problème, ma mère en a des tonnes et j'y ai un accès presque illimité. Il est mieux investi pour remplir l'estomac sans fond de Mal que dans des vêtements ou accessoires inutiles.

— Une vraie princesse hein ? Assez généreuse pour partager son trésor avec son peuple sans rien attendre en retour.

Evie se sentit rougir et baissa les yeux sur la petite table en plastique. Même si ça partait d'une intention gentille, ce genre de déclaration la mettait mal à l'aise parce que ça lui rappelait le fossé qu'il y avait entre eux et elle. C'était comme si elle venait d'une autre planète ou d'une autre dimension, ou tout était différent. Comme si leurs mondes étaient condamnés à ne jamais pouvoir se rencontrer et coexister. Cette idée lui déplaisait beaucoup, mais Harry ne sembla pas se rendre compte de l'impact de ses paroles. Après un moment de silence, il lui proposa un thé glacé, et ils continuèrent à parler de tout et de rien.

Evie le questionna sur sa sœur, prudemment parce qu'elle avait peur que ce soit un sujet sensible, mais il répondit de bon cœur, lui donnant plus d'informations sur son enfance et sa famille qu'elle n'avait jamais pu en obtenir de la part de Mal. En échange, elle parla de sa propre enfance, et tenta de lui expliquer comment sa vie fonctionnait, sans trop s'en plaindre parce que comment aurait-elle pu se plaindre de sa vie pavée d'argent et de confort à quelqu'un qui vivait dans une caravane, qui avait été arraché à sa sœur et qui avait dû supporter un père ivrogne et négligeant pendant des années ?

Petit à petit, ils en arrivèrent à parler de l'école, à la manière dont Harry n'avait jamais obtenu son diplôme, puis des résultats et des cours qu'Evie suivait. Forcément, ils parlèrent aussi de Mal, de ses efforts, de ses progrès et de son potentiel. Harry sembla heureux de savoir qu'elle prenait confiance en ses capacités, et confia à Evie qu'il espérait qu'elle obtienne un diplôme. Mal était intelligente, douée et capable de réaliser de grandes choses. Ils le savaient tous les deux, tout comme il savait qu'elle était la seule à en douter.

Ils discutèrent longtemps et apprirent à se connaître. Evie réalisa qu'elle pourrait bien s'entendre avec Harry. Elle aimait beaucoup Uma, mais Harry avait quelque de plus mature. Un regard différent sur le monde. Même sans Mal pour les relier, ils auraient probablement pu être amis.

Finalement, après plus d'une heure à discuter et à passer par tous les sujets de discussion possibles, des plus graves au plus futiles – ils passèrent notamment plusieurs minutes à discuter de maquillage, au plus grand plaisir d'Evie qui n'avait jamais la possibilité d'aborder ce genre de sujet avec Mal et qui finit par promettre d'envoyer au garçon quelques échantillons de ses eye-liners favoris – ils furent interrompus brusquement.

Non pas par le retour des deux autres filles, mais bien par le téléphone d'Evie qui se mit à vibrer. Pensant d'abord qu'il s'agissait de Carlos ou de Jay qui appelait pour prendre des nouvelles – elle les avait tenus au courant par messages rapides, mais elle se doutait qu'ils allaient demander plus de détails très rapidement – elle pâlit en voyant le nom de la personne qui était en train d'essayer de la contacter.

Harry nota son changement d'expression, et haussa un sourcil interrogateur.

— Il y a un problème ?

— Non, murmura Evie d'une voix blanche. C'est juste...Je dois répondre, désolée.

La main un peu tremblante, elle décrocha et porta le téléphone à son oreille, ne comprenant pas trop pourquoi elle avait aussi peur. Après tout, elle avait le droit de l'appeler pour juste prendre des nouvelles, non ?

— Maman ? prononça-t-elle en décrochant, la gorge nouée d'appréhension.

Alors que sa mère lui répondait à l'autre bout du fil, elle pâlit encore davantage, ses yeux s'écarquillant de panique.

— Tu es à la maison ? répéta-t-elle d'une voix presque alarmiste.

Ses doigts se crispèrent autour du téléphone alors que la voix de sa mère en émanait suffisamment fort pour que Harry comprenne que celle-ci semblait en colère. Ou peu commode. Ou les deux à la fois.

— Je suis chez une amie, murmura Evie d'une petite voix. Non pas chez Carlos. Je viens de te le dire, une amie.

Elle se mordilla les lèvres, les yeux baissés, les doigts de sa main libre s'agitant sans qu'elle ne le réalise. Harry essaya de capter son regard, pour savoir s'il y avait un problème ou quelque chose de grave, mais Evie l'esquiva habilement, visiblement désireuse d'oublier sa présence.

Un long moment sembla s'écouler, et Harry supposa que la femme à l'autre bout du fil s'était lancée dans une tirade sans fin. Il ne put s'empêcher de noter la manière dont l'expression d'Evie se décomposait un peu plus à chaque seconde, et il se demanda ce que sa mère lui disait. Rien de très joyeux visiblement. Finalement l'adolescente reprit la parole, d'une voix faible et résignée.

— Je ne peux pas pour ce soir...Oui, demain matin. D'accord. Pardon maman...Je sais...Je suis désolée...Maman ?

Evie cligna des yeux, surprise, puis éloigna son téléphone de son oreille pour le fixer. Sa mère avait raccroché, la laissant en plan. Elle poussa un soupir et déposa l'appareil électronique sur la petite table, toujours incapable d'affronter Harry.

— Il va falloir que je rentre chez moi aussi vite que possible, annonça-t-elle. Je pendrai sans doute le premier bus demain matin et...

— Il y a un problème chez toi ? l'interrompit Harry, sincèrement concerné par l'agitation qui semblait soudain s'être emparée d'elle.

— Oh non ! Tout va bien. C'est juste ma mère qui...

Evie s'interrompit, réalisant ce qu'elle était sur le point de dire et accepta finalement de lever les yeux vers Harry, l'observant avec attention. En l'espace de quelques secondes, elle pesa toutes les raisons de lui faire confiance ou non, repassant rapidement dans sa tête son comportement des derniers jours, leur conversation interrompue à peine un instant plus tôt et surtout le fait que Mal semblait considérer le garçon comme quelqu'un de fiable. Alors, après une ultime hésitation, elle reprit la parole d'un ton calme et aussi détaché que possible.

— Ma mère n'aime pas quand je découche, expliqua-t-elle. Je ne lui ai pas dit que je venais ici, parce que normalement elle est absente, trop occupée par son travail pour suivre mes déplacements, mais elle a visiblement décidé de rentrer par surprise et a découvert mon absence...

Elle haussa les épaules, sachant qu'elle n'avait pas besoin de préciser que sa mère était furieuse d'avoir trouvé la maison vide et exigeait son retour immédiat pour lui faire la morale et sans doute l'enfermer dans sa chambre en guise de punition, comme lorsqu'elle était enfant. La priver de liberté pour avoir tenté d'en obtenir un peu plus qu'autorisé. Harry acquiesça à cette réponse, même si un point-clé manquait.

— Est-ce que ta mère...ressemble à celle de Mal ? se risqua-t-il à demander.

Evie pencha la tête, intriguée par la question. Elle savait très peu de choses à propos de la mère de Mal, mais du peu qu'elle savait, elle l'associait assez peu à la sienne. Ce fut en croisant le regard d'Harry qu'elle compris le sous-entendu.

— Oh, tu veux dire violente ? Non ! Absolument pas ! Jamais !

Sa dénégation sembla trop insistante pour le jeune homme qui plissa les yeux avec suspicion, et Evie se força à s'apaiser pour ne pas l'inquiéter.

— Ma mère est compliquée et extrême dans beaucoup de domaine, admit-elle avec douceur. Mais elle n'est pas violence. Elle n'a jamais levé la main sur moi et ne le fera jamais, je t'assure.

Il ne répondit pas tout de suite, l'observant attentivement avec une drôle d'expression qui donna à Evie l'impression qu'elle devait se justifier encore plus fort.

— Ma mère n'est pas un mauvais parent, insista-t-elle pour le convaincre.

— Il y a des centaines de manières d'être un mauvais parent, finit par dire Harry d'une voix étrangement détachée. Pas besoin de frapper son enfant pour faire partie de cette catégorie.

Evie voulut le contredire et lui assurer qu'il avait tort, mais sa protestation resta bloquée dans sa gorge.

Cela faisait un moment qu'elle n'était plus très sûre de son opinion sur le sujet.

oOoOoOo

Evie s'absenta trois jours. Et pendant trois jours, Mal se montra absolument insupportable. Elle passait ses journées à tourner en rond, à pester et à râler contre absolument tout. C'était impossible de lui adresser la parole sans qu'elle ne se montre agressive, et même quand on lui fichait la paix, elle venait se plaindre du manque de nouvelles d'Evie et du fait qu'elle ne savait pas comment elle allait, comme si c'était impensable que le monde se préoccupe d'autre chose que ses petits malheurs.

Fort heureusement pour Uma et Harry, ils étaient absents la majorité du temps, occupés par leur travail. Mais durant les quelques heures où ils devaient la supporter, l'attitude de Mal leur tapait sur les nerfs. A tel point que le deuxième jour, Uma finit par craquer et la jeta hors de la caravane après une longue séance de plainte sur la qualité du réseau qui expliquait peut-être pourquoi elle ne recevait pas de nouvelles.

— Tu fais chier Mal ! lui lança-t-elle en la traînant de force juste la porte. Si ta princesse te manque tant que ça, tu sais où elle habite et absolument rien ne t'empêche de la rejoindre alors dégage d'ici j'en ai marre de t'entendre !

Sur cette déclaration sèche et agacée, elle claqua la porte au nez de son amie et la verrouilla, s'assurant qu'elle comprenne le message. Mal resta bouche-bée et stupéfaite pendant une seconde, puis se ressaisit et cogna contre la porte, lui criant de lui ouvrir. Mais Uma s'était déjà désintéressée d'elle et décida d'en profiter pour aller faire une sieste bien méritée.

Lorsque Harry rentra à son tour, deux heures plus tard, il haussa un sourcil surpris en découvrant Mal qui boudait devant la porte, refusant de partir ou d'entendre raison.

— On dirait que tu es punie, commenta le garçon avec un sourire moqueur, et Mal lui lança un regard noir.

— Ta gueule Harry.

Cela ne fit qu'étirer davantage son sourire, et il lui ébouriffa les cheveux en passant à côté d'elle juste pour l'ennuyer. Mal grogna et se renfrogna encore plus alors que Uma ouvrait la porte pour laisser entrer son compagnon, ignorant totalement la présence de la plus jeune.

— Merde Uma, tu vas pas me laisser passer la nuit ici quand même ?

— On verra, ça dépendra de mon humeur, fut la seule réponse qu'elle obtint avant que la porte ne se referme à nouveau.

Mal les maudit tous les deux et ramena ses jambes contre sa poitrine, y posant sa tête en marmonnant des insultes.

Evie lui manquait.

Ce fut finalement lorsque la nuit commença à tomber et l'air à se rafraîchir que la porte de la caravane s'ouvrit à nouveau et qu'Uma vint s'asseoir à côté d'elle, lui tendant un sandwich au jambon.

— Tu réalises à quel point tu es stupide n'est-ce-pas ?

Mal ne répondit pas, mais s'empara du sandwich et mordit allègrement dedans, apaisant son estomac qui s'était mis à grogner un – trop – long moment plus tôt.

— Tu as besoin d'elle, enchaîna Uma. Tu as envie d'être avec elle. Et elle veut que tu sois avec elle. Bordel, être séparée d'elle plus de trente secondes te rend détestable juste parce que tu ne supportes pas de ne pas savoir comment elle va ! Qu'est-ce que tu fous encore ici ?

Son amie resta silencieuse, se contentant de la regarder avec un air mécontent tout en mâchant son repas.

— Mal, gronda Uma d'une voix où l'agacement était limpide. C'est quoi ton problème exactement ? Tu rencontres une fille super, qui t'aime et veut être là pour toi. Tu décides que tu ne veux pas de ça. Okay. Mais elle vient te chercher, et tu lui demandes de rester. Et quand elle part tu pleurniches en permanence à cause de son absence, mais tu refuses d'aller la retrouver. C'est complètement absurde, et tu as de la chance qu'elle n'ait pas déjà décidé de t'abandonner après ça parce que t'es juste totalement chiante.

Mal grommela quelque chose d'incompréhensible mais qui ressemblait assez nettement à une insulte et cela fit sourire Uma.

— T'es vraiment butée jusqu'au bout hein ? Allez, lève-toi et rentre. Mais je te jure si j'entends la moindre plainte sur ta princesse, je te renvoie ici illico avec un coup de pied aux fesses.

oOoOoOo

Evie n'aurait jamais pu soupçonner les évènements qui s'étaient produits en son absence parce que lorsqu'elle revint, au cours du quatrième jour, Uma et Harry étaient tous les deux absents, partis travaillés chacun de leur côté. Il n'y avait donc que Mal pour l'accueillir, et celle-ci était étrangement calme et silencieuse. Presque distante. Elle n'était pas agressive ni en colère comme la dernière fois, elle était juste...étrange.

Après quelques minutes d'inconfort, elle proposa à Evie de monter sur le toit de la caravane. Une proposition étrange qu'Evie accepta, parce qu'elle l'avait vue y grimper au cours des quelques jours qu'elle avait passé ici, et qu'elle se demandait ce qu'il y avait de si particulier là-haut.

La réponse était rien. C'était juste un toit quelconque, un peu sale, qui offrait une vue sur l'ensemble du parc à caravanes, définitivement sale.

— Pourquoi tu aimes tellement venir ici ? demanda alors Evie, les bras croisés sur sa poitrine, son regard parcourant les alentours à la recherche de quelque chose qui valait la peine d'être vu.

Mal se contenta de hausser les épaules, et s'assit à sa place habituelle. Hésitant une seconde, Evie finit par l'imiter et aller s'asseoir près d'elle, essayant de ne pas penser à la poussière, la terre et les déjections d'oiseaux qui devaient lui servir de coussin.

— Ça a été avec ta mère ? demanda Mal sans vraiment la regarder, préférant porter son attention sur une feuille d'arbre qui avait atterri là et qu'elle faisait à présent tourner entre ses doigts.

— Je suppose, murmura Evie. On s'est un peu disputées et elle m'a punie pour être venue ici, mais je pense que je m'en fiche ?

A vrai dire, elle était privée de sortie pour deux semaines, ce qui était ridicule puisque sa mère était repartie, la laissant seule pour gérer sa propre punition.

— Je vais bien si c'est ça qui t'inquiète, ajouta-t-elle. C'est étrange mais pour une fois, j'ai l'impression que c'est sa faute à elle, et pas la mienne.

Mal quitta sa feuille des yeux pour la regarder, et esquissa un petit sourire fier. Pourtant, elle ne dit rien, restant silencieuse et détachée. Distante. Insaisissable.

— Mal, est-ce que ça va ?

— Pourquoi tu m'as invitée chez toi ?

La question avait fusé en réponse, et Evie la regarda sans comprendre. Mal soupira, comme si les mots lui avaient échappés sans qu'elle ne le veuille vraiment. Mais maintenant qu'ils étaient sortis, elle n'avait pas d'autre choix que de les expliquer.

— Quand on s'est rencontrée. Tu as payé ta dette avec les burgers. Tu ne me devais rien, et je n'étais personne pour toi. Pourquoi m'avoir invitée ? Pourquoi moi ?

— Oh.

Evie baissa les yeux, cherchant une réponse appropriée et compréhensible. Mais il n'en existait pas, et elle se tordit les doigts, un peu mal à l'aise.

— Je ne sais pas. Tu m'as intriguée je pense. Tu semblais si jeune et...être confrontée à toi m'a fait réaliser l'existence d'un monde auquel je n'avais jamais prêté attention. J'ai juste voulu...t'aider et comprendre ?

Mal plissa le nez, comme si elle n'acceptait pas entièrement cette réponse.

— Donc ce n'était pas...parce que tu avais eu un coup de foudre ou je ne sais quoi ? C'était pas un plan bizarre pour que je m'attache à toi et que je te sois redevable ?

Les yeux d'Evie s'écarquillèrent grands d'horreur en entendant ces paroles et elle dévisagea son amie, incrédule.

— Quoi ? Non ! Non bien sûr que non ! Mon dieu Mal, c'est vraiment ce que tu penses ?

— Je ne sais pas ce que je pense, grommela Mal en détournant la tête.

Evie se mordilla les lèvres et passa une main sur ses yeux. Elle était fatiguée de cette situation. Fatiguée de ne pas réussir à rassurer son amie. Fatiguée de ne pas pouvoir solutionner le problème.

— Écoute Mal, prononça-t-elle d'une voix douce. Je n'ai jamais prévu de tomber amoureuse de toi, je te le promets. C'est juste arrivé, et j'en suis désolée. Mais je n'ai jamais souhaité que tu ressentes la même chose parce que...parce que c'est ton choix et que je n'ai jamais rien attendu de toi vis-à-vis de ça.

Un silence lui répondit. Un long long silence qui s'étira sur plusieurs minutes, pendant lequel elles pouvaient entendre les oiseaux pépier dans les arbres, et les habitants des caravanes voisines s'agiter, crier, remuer. Des minutes suspendues dans un silence bruyant, que Mal finit par briser, sans oser regarder Evie en face.

— Je ne vais pas rentrer, déclara-t-elle. Je sais que tu es revenue pour moi, mais Uma et Harry ont raison. Je n'ai pas le droit de t'infliger ça et de te laisser sans réponse. Ce n'est pas juste pour toi.

Evie déglutit, des larmes se formant dans ses yeux. Elle savait, elle avait toujours su que c'était un dénouement possible, mais elle avait espéré ne jamais l'entendre. Encore moins le vivre.

— Mal...

— Je suis désolée. Je sais que tu ne comprends pas, mais je ne peux pas l'expliquer. C'est juste mieux ainsi.

Quel étrange sentiment que de subir une rupture alors qu'on avait jamais été en couple. Evie ne put s'empêcher d'admirer la manière dont la voix de Mal était stable et décidée. Elle-même serait incapable de prononcer le moindre mot sans se mettre à pleurer. Mais c'était la décision de Mal, et elle avait promis de l'accepter, quelle qu'elle soit.

— Si tu veux, tu peux encore dormir ici cette nuit, ajouta son amie. Mais j'aimerais que tu sois partie demain.

Evie ne dit rien, se contentant d'acquiescer alors que des larmes se mettaient à couler sur ses joues.