— Donc vous êtes en couple ?
— Oui.
— Genre, pour de vrai ? Avec des bisous et tout ?
— Oui, répéta Evie avec un léger sourire amusé.
Les visages de Jay et de Carlos avaient la même expression perplexe, ébahie et confuse, ce qui fit ricaner Mal.
Elles n'étaient rentrées que la veille au soir, mais évidemment, les garçons avaient débarqué dès qu'ils l'avaient pu. Ils s'étaient jetés sur Mal pour la serrer dans leurs bras – et elle ne les avait pas repoussés. Pas les vingt premières secondes en tout cas – avant de lui reprocher son départ, puis de demander tous les détails de ce qui s'était passé. Elles avaient raconté, s'interrompant l'une l'autre, s'attardant sur les détails les plus joyeux et mettant de côté ce qu'il était inutile qu'ils sachent comme les hésitations et le fait que Mal avait failli ne pas revenir du tout. Et même s'ils étaient déjà au courant pour le baiser qui avait tout provoqué, cela n'empêcha pas les deux garçons de tomber des nues lorsqu'elles expliquèrent qu'elles étaient à présent plus que des amies. Même si elles n'étaient pas encore très sûres elles-mêmes de ce qu'elles étaient exactement, et de tout ce que ça impliquait.
Le regard de Jay les détailla, et puis s'éclaira d'une lueur qui, venant de lui, n'annonçait jamais une suite très intelligente ou raffinée.
— Attendez, est-ce que ça veut aussi dire que vous couch...
— Jay !
Evie lui mit une tape dans l'épaule, l'empêchant de terminer sa phrase alors que les joues de Carlos avaient viré au rouge et que Mal baissait la tête, grommelant une insulte à l'encontre du garçon.
— Quoi ? Je demande juste ! C'est important de savoir ce genre de choses.
— Ça ne te regarde pas ! Mais non. On fait les choses en douceur et...pour nous aussi c'est nouveau.
Evie lança un regard hésitant et maladroit à Mal, constatant que celle-ci avait eu la même idée. Leurs yeux se croisèrent, et elles se sourirent mutuellement avec tendresse. Aucun détail de cet échange n'échappa à leurs deux amis qui sourirent à leurs tours, simplement heureux de les voir heureuses.
— C'est super pour vous ! déclara Carlos avec excitation. Content que tout se soit bien terminé !
— Ouais, renchérit le plus âgé. C'est juste dommage que ça ait gâché nos vacances ensemble.
— Les vacances sont à peine entamées, le contredit Mal en fronçant les sourcils. On a encore plein de temps pour en profiter.
— Pas avec moi. Je pars avec mes parents dans deux jours, je sais pas si on se reverra avant la rentrée.
L'adolescente aux cheveux violets cligna des yeux, parce que le concept de partir en vacances était totalement surréaliste pour elle, et qu'elle n'avait même pas réalisé que ça pouvait être une réalité banale pour ses nouveaux amis.
— Non, geignit-elle. Mais on était supposés faire plein de trucs ensembles !
Jay haussa les épaules, impuissant, puis lui adressa un sourire réjoui.
— On trouvera le temps de les faire pendant l'année. Et puis j'essayerai de vous envoyer des cartes postales drôles. Et je veux être tenu au courant de chaque progression dans votre relation okay ? Vous êtes en couple, vous habitez ensemble, la prochaine étape c'est définitivement le bébé et je veux être choisi comme parrain avant Carlos.
— Jay !
Les trois protestations outrées de ses amis se mélangèrent à son rire alors que Mal et Evie le frappaient en même temps, contaminées par sa bonne humeur et sa manière d'appréhender la vie comme si, quoiqu'ils puissent faire, tout irait bien. Et aussi étrange et faux que cela puisse être, elles avaient effectivement l'impression que tout allait bien, et que ça allait continuer.
oOoOoOo
Elles dormaient ensemble toutes les nuits à présent. C'était une habitude qui avait naturellement suivi leur séjour chez Harry et Uma, où elles avaient passé toutes les nuits ensemble. La première nuit après leur retour chez Evie, cela leur avait semblé inconcevable de se séparer alors qu'elles venaient à peine de retrouver leur équilibre et leur vie, ne serait-ce même que pour aller quelques heures dans des pièces séparées. Mal intégra donc le lit d'Evie et ne sembla plus jamais le quitter, y rapatriant son oreiller, son pyjama et surtout sa chaleur et ses demandes permanentes de câlins. Mais elles ne faisaient que ça. Des câlins innocents, rythmés par quelques baisers avant de s'endormir. Les explorations mutuelles de leurs corps étaient encore timides, maladroites et franchement peu entreprenantes, mais ce n'est pas grave. Elles n'en avaient ni envie ni besoin pour le moment. C'étaient des choses qui viendraient plus tard, lorsque leur relation évoluerait. Pour l'instant, elles n'avaient besoin de rien de plus que la présence de l'autre, et de leurs doigts entrelacés au moment de fermer les yeux.
Cela devint donc régulier pour Evie de se réveiller et de faire face à une masse de cheveux violets, qui s'harmonisaient si bien avec ses draps bleus, et de se pencher pour rencontrer le crâne de Mal avec son nez et l'embrasser délicatement. Mal grognait, marmonnait ou émettait un bruit quelconque selon les jours, et se collait un peu plus contre elle, à la fois contrariée d'être dérangée dans son sommeil et heureuse d'avoir l'attention et l'affection d'Evie. Celle-ci souriait et conservait la position quelques minutes, le temps de finir de se réveiller, puis s'extirpait doucement des draps et surtout de l'emprise de Mal, qui émettait alors un gémissement de pure protestation, mais qui était incapable d'émerger suffisamment de son sommeil pour la retenir.
C'était leur petit rituel matinal, précieux et adorable, presque identique chaque jour, et il offrait immanquablement à Evie son premier sourire de la journée.
oOoOoOo
— Tu es sûre que tu veux à la fraise ? C'est l'occasion de tester ce que tu veux.
— Je veux à la fraise, répondit Mal avec la même intonation qu'une enfant qui insistait pour avoir un jouet spécifique et pas un autre.
Evie sourit, amusée par son entêtement, et sortit donc le ravier de fraises du frigo. Mal le lui prit presque aussitôt des mains, impatiente de commencer et surtout impatiente de pouvoir déguster le résultat. Elle ne savait pas comment elle avait fait pour ne pas avoir cette idée plus tôt, parce que la recette proposée sur internet pour préparer des milkshakes soi-même semblait excessivement facile. Peut-être que c'était parce qu'elle n'avait jamais envisagé qu'une création si délicieuse soit accessible, ou peut-être de manière plus générale parce qu'elle avait rarement eu accès à des vraies fraises, délicieuses et bien grosses, sans avoir à les voler sur un étalage et donc à les manger presque tout de suite.
Pour toutes ces raisons, et aussi pour un millier d'autres, elle était infiniment reconnaissante à Evie d'avoir eu cette idée merveilleuse, et ce fut avec bonne humeur et enthousiasme qu'elles s'attelèrent ensemble à leur première préparation de milkshakes faits maison, qui fut tellement rapide que Mal se promit d'en faire tous les jours jusqu'à la fin des vacances.
— Mal, c'est déjà ton troisième verre, s'exclama Evie alors que son amie engloutissait effectivement son troisième milkshake. Tu vas te rendre malade !
— Mais c'est tellement bon ! Et accessible ! Et puis c'est de ta faute, tu ne bois pas le tien assez vite.
Evie rit, amusée par son exubérance, et prit une gorgée de sa propre boisson, de manière bien plus tranquille et raisonnable.
— Pourquoi les fraises ? demanda-t-elle soudain, songeuse.
L'estomac de Mal était sans fond et elle semblait capable de dévorer absolument n'importe quelle forme de nourriture avec enthousiasme, mais sa passion intense pour les fraises était intrigante. Et pourtant, la réponse se résuma en un haussement d'épaules.
— Je sais pas, c'est juste bon. Plus que le reste. Leur odeur et leur goût…ça me rend juste heureuse tu sais ? Et quand c'est ajouté à la fraîcheur et à l'onctuosité du lait et de la glace…c'est juste parfait. La chose la plus parfaite au monde.
Ses yeux se posèrent sur Evie, et elle réalisa l'aberration qu'elle venait de prononcer.
— Rectification, ajouta-t-elle avec un sourire. La deuxième chose la plus parfaite au monde, après toi.
Evie lui adressa un sourire rempli de tendresse et d'amour, et pencha la tête sur le côté, un éclat de taquinerie dans les yeux.
— J'ai vraiment envie de t'embrasser là tout de suite, lança-t-elle d'un ton léger. Mais…
— Mais ?
— Mais ta moustache de milkshake est tellement adorable que je m'en voudrais de l'abîmer.
Mal écarquilla les yeux, et passa aussitôt sa main sur sa bouche pour l'essuyer, ses joues se colorant de honte alors que le rire d'Evie retentissait gaiement.
— Tu aurais pu me le dire plus tôt !
— Mais tu étais tellement mignonne, j'aurais voulu pouvoir te prendre en photo.
Mal fit la moue, boudeuse, et Evie s'approcha pour l'embrasser délicatement sur la joue, sincèrement reconnaissante que quelque chose d'aussi simple qu'un fruit soit capable de créer autant de bonheur.
oOoOoOo
Lorsque Evie avait proposé qu'elles sortent se balader après le repas du soir, Mal avait d'abord râlé. Elle aurait préféré une soirée tranquille à ne rien faire, et puis il n'y avait rien à voir dans le quartier, ce n'était qu'une succession de maisons sans le moindre intérêt. Mais c'était Evie qui lui demandait, et aller se promener avec Evie sous-entendait pouvoir lui tenir la main pendant un long moment, et aussi pouvoir lui dérober des petits bisous surprises lorsque son attention serait happée par l'une ou l'autre chose. Alors Mal accepta, enfila ses baskets et elles se retrouvèrent à se balader dehors, profitant de la fraîcheur du soir et du calme environnant.
Au bout de quelques mètres seulement, Mal admit que c'était une bonne idée. Ses muscles manifestèrent leur contentement d'être utilisés après une journée entière à ne rien faire à cause de la chaleur, et elle se mit même à montrer plus d'entrain et de dynamisme qu'Evie. Elle sortit son téléphone de sa poche, renonçant à tenir la main de sa petite amie – le terme n'avait pas encore été prononcé à voix haute, mais elle se surprenait de plus en plus souvent à le dire dans sa tête, principalement pour se convaincre que tout ça était bien réel. Que Evie était sa petite amie – pour prendre des photos de bâtiments particuliers ou de paysages improbables. Le quartier n'était pas si ennuyeux que ça, en fin de compte. Elles croisèrent même quelques autres promeneurs, et Evie se chargea de les saluer poliment tandis que Mal errait sur les trottoirs, réalisant que leur promenade digestive faisait son effet et qu'elle commençait à avoir faim. Profitant de la distraction de son amie, elle repéra la présence d'un pommier bien garni dans un jardin quelconque et s'y glissa habilement pour subtiliser deux fruits.
— Où est-ce que tu as trouvé ça ? lança Evie d'un ton méfiant alors que Mal faisait sa réapparition avec son butin.
— Sur un arbre, répondit Mal en haussant les épaules. Tu en veux une ?
— Tu ne peux pas t'introduire chez les gens comme ça.
— Est-ce que tu m'as vue m'introduire chez quelqu'un ?
— Mal !
— Non sérieusement, tu n'as rien vu, ils n'ont rien vu et ces deux pommes ne vont manquer à personne. Tu en veux une ou pas ?
Evie déclina la proposition et Mal mangea les deux pommes tout seule. Une fois son festin englouti, elle tenta de glisser ses doigts désormais collants entre ceux d'Evie, et reçut une petite tape sur la main en réponse. Elle se mit alors à bouder, plus pour le principe que parce qu'elle était vraiment vexée, mais son humeur changea bien vite lorsqu'une ombre noire passa au-dessus d'elles.
— C'était une chauve-souris ? s'exclama-t-elle.
— Je pense bien.
Evie eut un sourire attendri en voyant l'expression de stupéfaction absolue sur le visage de Mal, qui se mit à guetter le ciel des yeux à la recherche d'une autre petite créature volante. Par chance, l'animal refit vite son apparition, volant à nouveau au-dessus de leurs têtes et fut même rejoint par d'autres. L'adolescente ne tarda pas une seconde à dégainer son téléphone pour essayer de les capturer en photo, même s'il y avait peu d'espoir qu'elle parvienne à avoir la moindre image nette vu leur vitesse. Evie la laissa faire, s'arrêtant patiemment pour l'observer traquer les petites bêtes volantes. Au bout de plusieurs minutes, Mal finit par renoncer – ou par être satisfaite des clichés qu'elle avait réussi à prendre, Evie n'était pas sûre – et revint vers elle en sautillant de plaisir.
— Ça faisait tellement longtemps que je n'en avais plus vu ! On devrait sortir se promener plus souvent !
— Je te rappelle que c'est toi qui as râlé quand j'ai proposé qu'on aille se balader.
— Mais je ne savais pas qu'il y aurait des chauves-souris ! Des chauves-souris, c'est tellement cool !
Elles se promenèrent encore un instant sur le trottoir boisé où volaient les petits mammifères, et Mal s'émerveilla à chaque mouvement dans l'obscurité qui commençait à tomber, puis Evie décida qu'il était temps de faire demi-tour. Même si le quartier était tranquille, elle n'avait pas envie de se retrouver dehors lorsqu'il ferait totalement noir, et elles avaient quand même une petite trotte avant d'atteindre sa maison.
Elles se remirent en route, et Mal était surexcitée et ne faisait que parler des chauves-souris, à tel point qu'Evie se fit vite à l'idée que ce serait leur unique sujet de conversation pour le reste de la promenade. Et ça ne la dérangeait absolument pas, parce que son cœur fondait littéralement devant l'enjouement enfantin de sa petite amie.
Sauf qu'elle se trompait, et que l'épisode des chauves-souris passa vite au second plan lorsque ce fut son tour d'avoir son attention attirée par un petit animal inattendu et pourtant adorable.
C'était un chat cette fois, dont la tête dépassait d'un petit muret, sur lequel il avait posé ses pattes avant. Lorsque les deux filles passèrent devant lui, il laissa échapper un petit miaulement adorable et avant même que Mal ne puisse cligner des yeux ou identifier la source de ce bruit, Evie était agenouillée par terre, la main posée sur la tête de l'animal pour lui offrir les caresses qu'il demandait.
— Il est tellement mignon ! s'extasia-t-elle. Mal, regarde comme il est mignon !
Mal se tenait en retrait, les bras croisés, observant la scène d'un œil méfiant. Si les animaux volants et mystérieux la fascinaient, ce n'était pas le cas de ceux à quatre pattes et recouverts de poils. En particulier ceux qui se faisaient passer pour des créatures mignonnes alors qu'ils dissimulaient des griffes tranchantes dans leurs pattes prétendument innocentes.
Le chat qu'Evie était occupée à caresser avec beaucoup trop d'insouciance semblait jeune. Il avait la tête et les yeux bien ronds, ce qui lui offrait un air particulièrement inoffensif et adorable. Ses poils, longs mais pas trop, étaient roux. Un roux clair qui parcourait son dos et qui était parsemé de blanc, pour terminer sur des pattes intégralement blanches. Est-ce qu'il était beau ? Oui. Est-ce que Mal lui faisait confiance pour autant ? Non.
— Je n'aime pas les chats, déclara-t-elle en serrant un peu plus fort ses bras contre son torse.
Evie lui lança un regard en coin, légèrement curieux, mais n'eut pas l'occasion de répondre car le petit chat cessa de se frotter contre elle pour partir en direction de Mal. Parler avait été une très mauvaise stratégie, car cela avait rappelé sa présence à l'animal qui se satisfait parfaitement des caresses d'Evie un instant plutôt, et qui semblait désormais avoir pour objectif d'en recevoir de Mal également. Sans la moindre crainte, il alla se frotter contre ses jambes, laissant échapper un petit miaulement.
Mal se crispa parce que le miaulement ressemblait à un ordre et elle détestait qu'on lui donne des ordres. Mais c'était aussi totalement improbable d'en recevoir un de la part d'une créature aussi minuscule. Elle pourrait l'envoyer voler d'un simple coup de pied mais il avait l'audace de lui miauler dessus. D'une certaine manière ça le rendait mignon.
Le chat miaula à nouveau, et Evie pencha la tête sur le côté, amusée.
— Je crois qu'il t'aime bien.
Mal plissa le nez à cette constatation qu'elle ne pouvait pas réfuter. L'animal semblait effectivement l'aimer, et elle ne savait pas ce qu'elle était supposée faire. Elle le regarda lui tourner autour un instant, s'habituant aux miaulements qu'il émettait, sa petite tête levée vers elle. Finalement, après de longues secondes de résistance, elle capitula et se baissa pour le caresser. Ce n'était pas qu'elle en avait envie, c'était juste qu'elle voulait être débarrassée de cette corvée aussi vite que possible. Et oui, peut-être que ses poils étaient tout doux et soyeux. Et oui, peut-être que la main de Mal s'y attarda un peu plus longtemps que nécessaire. Et non, le contact n'était pas entièrement désagréable, et la manière dont le chat semblait en redemander était...et bien...satisfaisante. Mais ce n'était pas pour autant que Mal allait admettre qu'elle aimait ça.
— Ce n'est pas le pire chat que j'ai rencontré, concéda-t-elle en se redressant.
Le rire d'Evie retentit dans la rue déserte, et elle s'empara de la main de Mal lorsque celle-ci arriva à sa hauteur, se la réappropriant alors qu'elles se remettaient à marcher, s'éloignant de la maison de leur nouvel ami après lui avoir dit au revoir.
La rencontre aurait pu s'arrêter là, et devenir un souvenir agréable mais bref alors qu'elles rentraient chez elles. Sauf qu'à peine une ou deux minutes plus tard, alors qu'elles tournaient au coin de la rue, un miaulement retentit et attira à nouveau leur attention. Elles regardèrent par-dessus leurs épaules et constatèrent avec étonnement que le chat les suivait, continuant à miauler dans leur direction, comme s'il leur demandait quelque chose.
— Tu crois qu'il est perdu ? demanda Mal en haussant un sourcil.
— Son poil est tellement propre et doux, il n'a pas l'air d'un chat perdu. Je pense qu'il veut juste faire un petit bout de chemin avec nous.
Mal voulut faire une remarque, mais le chat arriva à leur niveau en courant joyeusement et se frotta contre leurs jambes, confirmant ce que Evie venait de dire. Il allait sans doute faire demi-tour lorsqu'elles atteindraient les limites de son territoire, ce n'était pas bien grave. Elles continuèrent donc leur promenade avec un invité surprise, qui rythmait leurs pas de ses miaulements et avec des petits sprints aussi soudain qu'adorables. Evie s'amusa à plusieurs reprises de ses pitreries et Mal, après avoir lutté contre elle-même, finit par craquer et par sortir son téléphone pour le prendre en photo. Il était trop mignon pour qu'elle passe à côté de cette occasion. Peut-être même pourrait-elle le dessiner un peu plus tard.
— Mais arrête de bouger tout le temps ! lui lança-t-elle après une dizaine de clichés flous. Tu ne peux vraiment pas rester en place cinq secondes ?
Comme pour répondre à sa question, le chat fonça droit sur elle. Elle s'était agenouillée pour être à sa hauteur et il se glissa entre ses jambes comme s'il s'agissait d'une cabane. Mal poussa un soupir exaspéré mais personne – ni le chat, ni Evie – n'était dupe, et son sourire trahissait son amusement.
— Si on le garde, est-ce qu'on peut l'appeler Pomme ?
— On ne va pas le garder, répondit Evie d'une voix assurée. Il a une famille.
— Mais il a l'air de nous avoir adoptées, plaida Mal alors que le chat lui miaulait dessus, exigeant qu'elle continue à le caresser.
— C'est juste un chat. Il va faire demi-tour et rentrer chez lui dès qu'on se sera éloigné.
Mal haussa les épaules, retenta de prendre une photo – ratée – et se remit debout pour la suivre. Mais si Evie avait déclaré ça avec certitude, au plus elles avançaient, se rapprochant de chez elle, au plus son regard bifurquait vers l'arrière, où le chat continuait de les suivre avec un comportement de plus en plus craintif. Il miaulait plus intensément dans leur direction, et faisait de son mieux pour ne pas qu'elles le distancent, parce qu'il était évident qu'il n'avait plus la moindre idée d'où il était.
Ce fut au coin de sa rue que l'adolescente se stoppa.
— Il est perdu.
— Ouais, confirma Mal. Il va nous suivre jusqu'à chez toi et passer la nuit à miauler devant ta porte.
La culpabilité monta en Evie parce qu'elle ne voulait pas être responsable si quelque chose arrivait à ce petit chat adorable, mais que pouvaient-elles faire ? Si elles le raccompagnaient jusqu'à chez lui, il risquait fort de les suivre à nouveau dans l'autre sens, et elles ne pouvaient pas vraiment l'attacher ou le coincer quelque part. Elles pouvaient éventuellement l'héberger pour la nuit mais c'était prendre le risque qu'il revienne tous les jours après ça.
— Qu'est-ce que tu veux faire ? demanda Mal en caressant le chat qui était venu se frotter contre elle, rassuré par leur présence.
Il était perdu mais, pour une raison mystérieuse, il leur faisait confiance.
— On essaye de le ramener chez lui et de le convaincre de ne plus nous suivre.
— Ça marche. T'as compris Pomme ? On te ramène et tu resteras chez toi.
— Mal ! On ne peut pas lui donner un nom comme ça !
— C'est juste pour rire, c'est bon. Allez Pomme, on fait demi-tour.
À leur plus grand étonnement, le chat sembla comprendre et se mit gaiement en marche avec elles alors qu'elles rebroussaient chemin. Elles marchèrent en silence un instant, Mal s'arrêtant régulièrement pour une nouvelle tentative de photo tandis que les neurones d'Evie carburaient à la recherche d'une idée pour convaincre ce chat de ne plus les suivre une fois qu'il sera à nouveau en territoire connu. Régulièrement, le chat déviait de son chemin, se laissant distraire par un insecte ou une feuille d'arbre, et l'une des deux filles le rappelait pour s'assurer qu'il continuait bien à les suivre. Ça aurait été ridicule de le perdre alors qu'elles le raccompagnaient jusqu'à sa maison.
Elles revinrent vite à leur point de départ – ou du moins, au point de départ du chat – et il sembla se détendre en une seconde, bondissant sur son muret et s'y allongeant aussitôt.
— Je crois qu'il a retrouvé son royaume, commenta Mal en saisissant finalement la photo qu'elle désirait tant avoir.
— Aucun doute, c'est bien chez lui.
Mal fut la première à poser sa main sur le chat.
— T'es pas le pire des chats que j'ai connu, lui déclara-t-elle presque solennellement. Mais sois sympa et reste ici ok ? Interdit de nous suivre.
Il miaula en guise de réponse, et elle le caressa pour lui dire au revoir avant de laisser la place à Evie.
— Merci pour ce petit bout de chemin ensemble, mais il faut que tu restes chez toi, ou tes maîtres vont s'inquiéter. Mais on reviendra te voir, promis Pomme.
En l'entendant utiliser le prénom, Mal sourit moqueusement et lui mit un petit coup de coude.
— On s'est trop attaché à cette créature, je savais qu'il était démoniaque.
Evie rit, et lui prit la main pour la tirer vivement vers la chaussée.
— Viens, on traverse pour éviter qu'il ne nous suive. Ignore-le d'accord ? Pas de caresse et pas de photo.
Pomme miaula longuement, mécontent de les voir partir, mais il semblait avoir appris sa leçon et resta sur son muret alors qu'elles se dépêchaient de rentrer chez elles en riant, heureuses de cette petite aventure imprévue.
oOoOoOo
— Mal ?
La voix d'Evie était hésitante, presque prudente, ce qui fut suffisant pour que Mal elle-même se mette sur ses gardes, levant la tête de son téléphone avec méfiance.
— Oui ?
— Je viens juste de parler à Carlos, et...hm...il nous invite à la piscine, est-ce que ça t'intéresse ?
Mal haussa un sourcil, pas dupe. Si Carlos avait voulu les inviter quelque part, ils possédaient une messagerie commune, où ils prévoyaient leurs sorties ensemble. Et même si la conversation était actuellement monopolisée par les nombreuses photos que Jay leur envoyait, il n'y avait aucune raison que Carlos passe soudainement par Evie pour proposer une sortie à la piscine, ou ailleurs.
Evie grimaça, incapable de soutenir son regard plus longtemps, et rendit aussitôt les armes.
— D'accord. C'est la mère de Carlos qui nous a invitées, il n'a fait que transmettre le message mais...
— Non, la coupa Mal. Ça ne m'intéresse pas.
— Allez ! Ça peut être chouette ! On te présentera juste comme une amie de l'école.
— Evie, pourquoi je voudrais rencontrer les parents de Carlos ? Ça ne peut nous apporter que trop de questions et des ennuis.
— Ils sont vraiment gentils je t'assure. Ce n'est pas comme ta mère ni même...la mienne.
— Peu importe à quel point ils sont gentils, s'agaça Mal en levant les yeux au ciel. Je n'ai pas envie de les rencontrer et je ne comprends pas pourquoi tu insistes.
Evie pinça les lèvres, contrariée. Ses doigts se contractèrent autour du téléphone qu'elle avait toujours à la main, sachant qu'elle allait devoir communiquer ce refus à Carlos.
— C'est la quatrième fois qu'ils nous invitent et que tu m'obliges à décliner, fit-elle remarquer avec une légère rancœur.
— Je ne t'oblige à rien du tout, rétorqua Mal avec un regard noir. Tu peux y aller si tu veux, je saurais survivre toute seule quelques heures.
Evie baissa les yeux, sachant qu'elle avait raison. Mais elle appréciait beaucoup les parents de Carlos, qu'elle avait côtoyés une grande partie de son enfance. Au fond d'elle, elle avait envie de leur présenter Mal et d'obtenir leur approbation. Faire de son existence un peu moins un secret et un peu plus une réalité. Peut-être que, d'une certaine manière, ça allégerait un peu son impression de cacher des choses. Si plus de gens savaient, ce ne serait plus le mensonge d'Evie mais bien l'absence de sa mère qui serait la cause de tout.
— Tu es vraiment sûre que tu ne veux pas venir ? tenta-t-elle une dernière fois, presque suppliante.
— Certaine. Les adultes ne m'intéressent pas.
Evie soupira, résignée, et envoya un message à Carlos pour lui confirmer qu'elle viendrait, mais sans Mal.
oOoOoOo
Tout était pareil, mais tout était différent. Tout était comme avant et pourtant, tout était nouveau. C'était un apprentissage du quotidien, retrouver les mêmes gestes, les mêmes habitudes, mais bercés par de nouveaux sentiments et, parfois, de nouvelles réactions.
Cela pouvait se traduire dans quelque chose d'aussi simple que de regarder un film. Elles avaient l'habitude de le faire blotties l'une contre l'autre depuis longtemps. Leurs doigts entrelacés d'une main, tandis la seconde allait piocher régulièrement dans le plat de popcorn. C'était familier. Banal. Ce furent des gestes qu'elles retrouvèrent rapidement, sans trop s'attarder sur le fait que peut-être maintenant, ils signifiaient plus. Ou peut-être qu'ils ne signifiaient rien de plus, mais qu'elles avaient simplement plus conscience de ce qu'ils représentaient. Et peut-être que tout cela n'avait pas la moindre importance, parce que ce qui était important, c'était que ça les rendait heureuses, avant et maintenant, et probablement dans le futur aussi. Alors pourquoi se poser tant de questions et ne pas simplement profiter du moment ?
— Mal, arrête ! rit Evie lorsqu'elle sentit les lèvres de l'autre fille se poser contre sa joue, l'embrassant doucement pour la troisième fois en moins d'une minute.
— Non, murmura Mal en l'embrassant à nouveau, rester un peu plus longtemps contre sa peau douce et chaude.
— C'est toi qui as voulu regarder un film tu sais.
— Il ne m'intéresse plus, je veux des câlins.
— On est déjà en train de se faire des câlins.
— Pas assez.
Son habituel petite moue triste et boudeuse sur le visage, elle alla poser un autre bisou furtif sur la joue d'Evie qui rit à nouveau, juste avant de tendre la main et de poser un doigt sur la bouche de Mal pour la bloquer, intensifiant sa moue.
— J'essaye de regarder le film.
— Je sais.
La moue de Mal se transforma en un sourire malicieux, et le cœur d'Evie fondit littéralement d'amour devant ce changement d'expression. Comment résister à ça ? Comment prétendre qu'elle était plus intéressée par un film alors que Mal était juste là, d'humeur câline et affectueuse, demandant son attention. Alors, parfait reflet de l'expression de Mal, les lèvres d'Evie s'étirèrent en un sourire complice avant d'aller se poser sur les siennes, tout en douceur, l'embrassant avec tendresse.
— Tu es démoniaquement adorable, tu sais ça ?
— Je sais, répondit Mal en lui décrochant un clin d'œil, l'entraînant avec elle pour s'allonger dans le canapé, l'une par-dessus l'autre sans vraiment de cohérence.
Elles s'échangèrent des baisers, des regards, des câlins, des sourires et des caresses. En fond sonore, le film continuait à tourner, seul, sans qu'aucune d'elles n'y prête attention. Un film, ça pouvait se remettre en arrière. Les instants de la vie, eux, devaient être savourés autant que possible, et si leurs rires couvraient la voix des personnages à l'écran, et bien, ce n'était vraiment pas important.
