Il déambulait dans l'Allée des Embrumes d'un pas rapide, voulant donner l'impression qu'il savait ce qu'il faisait là. Dans un sens, c'était vrai : de nombreuses fois il l'avait parcouru, cette allée, mais de nombreuses fois il avait couru trop vite pour noter ce qui l'entourait. Aujourd'hui, caché sous sa cape, les poings serrés, il n'avait aucun moyen de se repérer que la célèbre boutique Barjow et Beurk ; mais même celle-ci, il l'avait dépassé depuis longtemps.
Il jeta un coup d'oeil rapide à son papier, où une adresse avait été griffonnée à la hâte. Une impasse, apparemment ; et vu comment la rue se rétrécissait, il n'était pas loin de sa destination. Si seulement il avait été à l'heure, mais non : à ce train-là, sans connaissance certaine de ses environs, cela aurait été un miracle. Dans l'état des choses, il s'estimait heureux de ne pas être plus en retard que cela.
Ses pas le menèrent devant une maison, coincée là entre deux façades immenses. Si on levait la tête, on pouvait ne plus percevoir que le ciel nuageux, où les étoiles n'apparaissaient plus. L'éclairage public — mais était-ce une réelle surprise ? — manquait clairement dans cette impasse, dont les murs gris faisaient ressortir le côté lugubre de l'endroit. Il doutait qu'il soit mieux la journée. De l'intérieur de la maison aux volets fermés, il pensait pouvoir entendre des gémissements, non pas de douleur mais de plaisir simulé. Ses joues se colorèrent : il avait une certaine... idée... de où il se trouvait.
« En retard. »
Il fit volte-face : derrière lui, une femme drapée dans un châle léger avait croisé ses bras et attendait qu'il réagisse. Il ne parvenait pas à voir son visage, en contre-jour ; mais il se demandait comment elle faisait pour ne pas mourir de froid dans la fraîcheur de la nuit.
Il hésita un instant avant de tendre sa main : l'autre la serra, doigts frêles dans sa paume gigantesque, mais la force qui était derrière ne pâlissait pas.
« Adélie ?, demanda l'autre.
- Toujours vivante, confirma-t-il. Pour combien de temps, par contre, je ne saurais le dire.
- Notre influence baisse. »
Il hocha la tête, agréant en silence. La femme soupira et remonta son châle. Ses formes graciles discréditaient la force qu'il avait ressenti dans sa poigne.
« Notre influence baisse, répéta-t-elle, mais ils ont tort de nous sous-estimer. Et ce sera leur erreur. »
Son ton de finalité, sa sûreté ; tout cela lui rappelait ceux d'une autre, bien avant elle. La femme lui offrit un sourire carnassier, la lumière découvrant une partie de son visage : des traits gracieux, fins, une peau pâle. Ses cheveux noirs tombaient en cascade sur ses épaules, raides comme des cordes.
« Eh bien, mettons-nous au travail, acheva l'autre. Suivez-moi. »
Sans un mot de plus, il la suivit et rentra dans la maison de l'impasse.
