Lorsqu'il avait eu vent des rumeurs concernant une attaque à Washington Tyne and Wear, il n'y avait d'abord pas cru. Ces gars, qu'il espionnait depuis maintenant quelques jours, n'étaient pas assez sérieux pour vraiment essayer de tuer un ministre. Il avait fait son rapport à Roy, qui l'avait transmis à Adélie – ou en tout cas, c'est ce qu'il lui avait dit – et l'affaire était conclue, de son côté dans tous les cas. Dans les deux semaines qu'il avait passé à se rendre à des meetings obscurs où des sorciers aux habits sombres se réunissaient pour écouter religieusement un porte-parole apparemment aussi énergique qu'un loup-garou un soir de pleine lune (le chef, une pitié, ne venait jamais en personne), il en avait appris bien plus sur leur monde qu'en plusieurs années de boulot.
Lia avait eu raison de lui dire qu'on découvrait une nouvelle facette de la vie, lorsqu'on posait le pied dans l'Allée des Embrumes avec l'intention d'y rester. Pendant toutes les nuits où il était resté dans le bordel, une chambre à l'écart des travailleurs nocturnes, il avait entendu des murmures et des rumeurs, avait appris à déchiffrer un nouveau langage même.
Mais Roy gisait maintenant à ses pieds, ses traits figés dans une grimace satisfaite, ses yeux vides, et il portait indubitablement les vêtements ennemis. Il savait qu'il était le seul sur le coup ; parce qu'il était nouveau, et que Adélie n'aurait jamais permis à quelqu'un de leur toile de prendre part à un assaut contre des citoyens et surtout, le ministre.
Ses yeux coulèrent vers sa gauche.
Le ministre.
Puis ses yeux se tournèrent vers sa droite.
Millie.
Sans Adélie.
Avant qu'il ne s'en rende compte, ses pas l'avaient emportés vers elle et sa stature immobile, à moitié baignée dans les flammes. Lorsqu'il la prit sous les aisselles pour la dégager du bâtiment, l'Auror ne se débattit même pas.
« Où est Constance ? », demanda-t-il avec urgence, quand bien même il ressentait une soudaine appréhension.
Millie pointa devant elle, le tas de bois écroulés mêlé à de la pierre, et il jura.
« Je— Je n'ai plus assez de réserves pour... éteindre— »
Et cela se voyait, parce que ses doigts tremblaient et elle semblait peiner à se tenir droite, aidée d'une main par terre pour ne pas tomber. Sans un mot, il prit sa baguette et conjura le plus gros Aguamenti qu'il put. Il sentait sa magie se transformer en eau, arroser la façade, sut que demain (ou peut-être tout à l'heure, qui sait quelle heure il était) il regretterait cette démonstration de force.
Il s'en fichait. Qu'elle soit vivante ou morte, il fallait retirer Adélie – Constance – de ces décombres fumants. C'était bien la moindre des choses.
Son Aguamenti fut rejoint par un autre ; sans surprise, et malgré leur récente dispute, les traits de Marie étaient tendus. Les secondes maintenaient leur suspens morbide, retardaient leur découverte.
Une fois les flammes étouffées, Marie ne prit pas le temps de ranger sa baguette avant de s'élancer dans ce qui restait du bâtiment. L'entrée était obstruée par le toit écroulé, les forçant à contourner le tas impressionnant de gravât.
Le bras prisonnier sous les pierres et le bois, à moitié baignée dans le sol encore chaud, il était difficile de dire si Adélie était vivante. Elle était à moitié tournée vers la sortie, les jambes pliées comme pour se préparer à se relever. Marie regardait sa soeur jumelle, juste à ses pieds, comme transcendée par la vision de ce corps tordu et immobile. Elles n'avaient jamais semblé plus différentes qu'en cet instant-là, se dit-il, l'une recouverte par la suie et la poussière et le sang, l'autre vierge de toute blessure mais le souffle coupé comme si elle venait de recevoir un coup de poing dans le ventre.
« Est-ce que..., commença Millie depuis la porte, où elle s'était douloureusement relevée. Est-ce qu'elle est... ? »
Il regarda Marie, qui sortit de sa rêverie pour s'agenouiller près de la tête de sa soeur. Prenant garde à ne pas la bouger, elle se pencha doucement vers elle, ses cheveux brun clair tel un rideau pour la protéger. Il y eut quelques secondes d'attente où tout trois retinrent leur souffle.
Puis Marie prit une respiration tremblante, mais sur ses lèvres se dessinait maintenant un sourire hésitant.
« Saloperie résistante. », dit-elle en français, puis d'une voix plus forte elle ajouta en anglais : « Il faut la transporter à Saint-Mangouste au plus vite.
- Et... Le ministre ? »
Ils échangèrent un regard. Le sourire de Marie disparut. Comme pour s'ancrer dans la réalité, ses mains allèrent serrer le bras encore visible d'Adélie – assez fort pour qu'elle grogne un peu, puis plus rien.
« Saint-Mangouste. », répéta Marie.
D'une manière ou d'une autre, Millie comprit, et avec des pas hésitants alla chercher de l'aide.
Avec Marie comme seule spectatrice, il se figura que l'opportunité devait être saisie ; et, le dos aux deux soeurs, il pointa sa baguette, pensa encore une fois à cette tête rousse qu'il avait tant aimé, et fit surgir un patronus imposant, au corps et aux membres épais. Le cheval argenté secoua sa crinière et resta immobile, tandis qu'il murmurait :
« À Créance. Attaque à Washington Tyne and Wear. Adélie est entre deux. Roy est mort, il était de l'autre camp. Préviens les autres, suspendez les opérations, personne ne sort, personne ne rentre. »
Puis d'un geste de la main, il chassa son patronus, qui partit caracoler et délivrer son message.
« À qui c'était adressé ? »
Il ne sursauta pas, parce qu'il s'y était attendu. Marie semblait toujours affairée près de sa soeur, ne le regardait pas, mais dans sa voix teintée de son accent français, il pouvait percevoir sa curiosité.
« Des personnes importantes. »
Il n'élabora pas et Marie ne demanda rien de plus.
Sa reprise sur sa baguette se raffermit, et avec elle l'impression d'être désormais inutile l'étreignit pour ne plus le lâcher.
