James posa le pied dans le Chaudron Baveur peu avant l'heure indiquée dans son sms et hésita sur le pas de la porte. Il avait tenu à arriver par la voie moldue, communément appelée la marche à pieds, et si cela avait été une distraction les deux premiers kilomètres, les trois derniers punissaient maintenant ses pieds. Il ne savait pas si rentrer dans ce bar-restaurant était la plus brillante de ses idées mais il était dans une impasse dont il ne savait pas sortir. Le Chaudron Baveur s'était transformé en un potentiel piège, et si l'Auror appréciait beaucoup le patron, il ne savait pas si il était lié ou non à toute cette affaire.
« Tu es un Auror, murmura-t-il pour lui même. Tu es un Auror et tu es compétent, et tu vas rentrer dans ce bar. »
Sa main saisit la poignée. La porte s'ouvrit.
« Monsieur Potter, salua Tom Jr. à son nez. Je vous voyais hésiter. Quelque chose vous tracasse, peut-être ?
- Ah, Tom. »
Le destin semblait vouloir s'acharner à ne pas lui laisser le choix, apparemment, et James fit un geste désabusé vers l'intérieur avec ses meilleurs talents de comédien.
« C'est que... Je ne veux pas croiser des collègues à cette heure-ci, vous savez, des fois ils posent plus de questions qu'une classe de première année. »
Tom lui offrit un sourire compréhensif qui éclaira ses traits tombants et s'écarta pour le laisser passer.
« Je vous rassure, monsieur Potter, pas âme qui vive ici ! Tous les Aurors travaillent jours et nuits, apparemment.
- Oh, tant mieux alors. Mais peut-être pourriez-vous me renseigner sur quelque chose ? »
Tom passa de l'autre côté du bar alors que James s'y accoudait. Il y avait autant de monde qu'attendu pour un vendredi soir mais comme l'avait dit le restaurateur, personne du département des Aurors. Quelques-uns du ministère, en revanche, qu'il reconnut de loin ; mais tout le monde semblait enivré, ne serait-ce que légèrement, et préoccupé par sa propre boisson. L'Auror lui-même était chanceux d'avoir un espace plutôt dégagé sur le bar, normalement pris d'assaut par les consommateurs. Ses seuls voisins étaient une élégante femme aux longs cheveux noirs qui regardait son verre comme si il renfermait tous les secrets de l'univers et deux hommes à moitié écroulés sur le bois vénérable, les joues rosies par l'alcool.
« En quoi puis-je vous être utile, monsieur Potter ? », demanda Tom en posant devant lui une Bièraubeurre, qu'il ouvrit d'un coup de baguette magique.
« C'est stupide, vraiment, commença-t-il, mais j'ai reçu quelques informations et il faudrait que j'en discute avec quelqu'un de... spécifique. Vous croisez beaucoup de monde, je crois, Tom ? »
Tom agita la main çà et là, désignant globalement la pièce et son étage. Le brouhaha ne faiblit pas, emplissait l'espace durablement et servait de bruit de fond.
« Du monde, cela dépend des jours, monsieur Potter, mais oui j'ai beaucoup de clients. Mon commerce est réputé, et ceci depuis mon arrière-arrière-grand-père, Merlin en soit loué.
- Mais connaissez-vous certains clients plus... personnellement ? Comme des amis ? »
Tom, en train d'essuyer un verre, suspendit ses gestes. Lorsqu'il répondit, sa voix était déjà plus mesurée :
« Amis, ennemis, les mots sont forts, monsieur Potter, mais il m'arrive bien sûr d'échanger des mots avec certains sorciers plus que d'autres. »
James décida alors de laisser tomber toute prétention et se pencha vers l'homme comme pour lui faire une confidence. Tom leva à peine les yeux ; ce fut suffisant, en revanche, pour capter son regard et son attention.
« Je cherche Adélie. », souffla-t-il à mi-voix, et Tom se figea.
La femme du bar tourna vivement la tête de leur côté avant de se désintéresser d'eux dans la même seconde. James ne la remarqua pas, en revanche, son visage sérieux alors que le dévisageait Tom.
« C'est un nom à prononcer avec prudence, monsieur Potter.
- Quoi, c'est le nouveau Voldemort ?
- Non, monsieur, rétorqua Tom en se remettant à nettoyer son verre, mais ses yeux trahissaient son agitation. Mais dans certaines... sphères, il est dangereux. Dans d'autres, il ouvre des portes. La seule qui peut prédire ce qu'il fait, eh bien, c'est Adélie. Elle a de nombreux ennemis, monsieur Potter. »
Et en êtes-vous un, se demandait naturellement Tom. Il y avait en l'homme une volonté farouche de protéger la femme qui portait ce prénom, ou alors ce pseudonyme, et James pouvait respecter cela. Cependant, il était aussi déterminé à rencontrer cette Adélie ce soir-là, dut-il forcer le chemin.
« Tom, pressa-t-il. Je ne suis pas là pour l'assassiner ou pour, quoi, la taper, je ne sais pas, je suis là pour lui parler. Sans débordement, ajouta-t-il.
- Tom, appela soudainement la femme à sa gauche. Pourrais-tu s'il te plaît me cuisiner une tourte ? Je meurs de faim et l'alcool ne fait que creuser mon estomac. »
James crut se claquer les cervicales tant il tourna la tête. En face de lui, Tom semblait ne pas en revenir et pointait sur l'inconnue des yeux ronds ; visiblement, il avait du mal à imprimer ce que cette dernière venait de lui dire.
« Une... tourte ?, Tom interrogea lentement.
- Une tourte. », confirma l'autre, mais ses yeux étaient fichés sur James, un léger sourire au coin des lèvres. L'Auror n'aurait su dire si il était moqueur ou... autre chose.
Non, oubliez ça : tout dans le langage corporel de cette femme respirait la moquerie et la nonchalance. Comme si la situation était pour elle une excellente blague que les autres ne pouvaient saisir.
« Une tourte, effectivement, c'est... bon, commença James, essayant d'amener le sujet de la manière la plus naturelle possible. Mais personnellement, je trouve que la tourte est meilleure chaude. Mieux que froide. Chaude.
- Quel homme intelligent. », murmura la femme, toujours éternellement moqueuse, mais cela lui suffit apparemment puisqu'elle se leva de son tabouret, abandonnant son verre maintenant vide et contourna le bar.
« Et si nous allions voir ces fours ? »
Tom soupira mais lâcha son verre et mit son torchon sur son épaule. En passant, il fit un léger signe de tête à James pour que ce dernier le suive ; il hésita un instant, sentant dans le regard de Tom toute la résignation qu'il ressentait. Mais il était venu là avec un but et si on décidait de lui faciliter la tâche, eh bien, qui était-il pour refuser ?
Tom les conduisit dans l'arrière-boutique, à moins que ce ne soit cette étrange femme : à les voir, impossible de savoir qui connaissait mieux le chemin que l'autre. Le Chaudron Baveur n'était pas un grand établissement, loin de là ; il se mêlait parfaitement aux façades moldues, passant inaperçu sauf si on cherchait à le trouver. Mais les cuisines étaient un endroit plein de mystères auquel personne n'accédait jamais. Il se souvenait d'une tentative, alors qu'il allait rentrer en cinquième année, avec son cousin Fred. Ils avaient été surpris par Tom (le père) et ramenés par les oreilles dans la salle de restauration, sous les pouffements des clients et les excuses de leurs parents respectifs. Alors voir aujourd'hui une inconnue les emmener eux dans l'un des endroits les plus gardés du Chaudron Baveur, eh bien, cela pouvait sembler extrêmement banal, mais James pouvait déjà en noter quelques petites choses. Que Tom était mêlé à cette affaire, du moins superficiellement ; que cette femme avait l'habitude de se rendre là ; et qu'elle était sans aucun doute membre de cette, quoi, organisation ? dont le QG se trouvait vraisemblablement ici. C'était si intelligent, mais également un endroit que personne ne pensait à fouiller tant la famille de Tom faisait partie du paysage sorcier. Personne n'aurait idée de les soupçonner, James y compris.
La femme s'arrêta soudainement devant un mur et leur envoya un sourire rempli de dents qui lui donna envie de faire demi-tour. Mais elle tourna bien vite la tête, reportant son attention sur Tom, apparemment toujours indécis.
« Tom, lança-t-elle nonchalamment. Je me porte garante du petit lion, ne t'en fais pas. »
Le restaurateur hésita encore mais lâcha finalement l'affaire avec un soupir résigné, et sortit de la poche arrière de son pantalon sa baguette, un épais et court bout de bois au manche grossièrement taillé. Comme pour l'ouverture du Chemin de Traverse, il tapota une brique ; dans un bruit de roches que l'on déplace, le mur s'ouvrit progressivement, et lorsque James y jeta un oeil il ne put déceler que des escaliers dans un couloir sombre à peine éclairé par de vieilles torches.
« Soyez prudents. », conclut Tom, et après un dernier regard appuyé vers la femme du bar il rebroussa chemin.
Il y eut un petit silence, avant qu'elle ne lui indique l'entrée d'un signe de la main, toujours souriante (il commençait à vraiment détester ce sourire, se rendit-il compte dans une arrière pensée).
« Après vous. », invita-t-elle, et James s'engouffra dans l'ouverture sans demander son reste. Le bruit de pas derrière lui, ballerines frappant sur la pierre, lui indiqua que l'autre le suivait ; pour autant, il ne se détourna pas pour la regarder faire son chemin. Il n'était pas là pour faire la parlote, décida-t-il, et des deux elle semblait être la plus maligne. Vu ses expressions, elle le savait, et elle savait qu'il savait ; mieux valait ne pas tenter le diable alors qu'il était en plein territoire inconnu.
« Vous lui ressemblez beaucoup, vous savez, finit-elle cependant par dire derrière lui, le sourire toujours dans sa voix. À Percival. »
Toute la volonté du monde lui fut nécessaire pour ne pas répéter «Percival ?» d'une voix perdue, parce qu'il ne connaissait qu'une seule personne à qui il ressemble, et c'était son père.
Dans quoi est-ce que tu t'es embarqué, papa, songea-t-il désespérément, et surtout en train de se demander si il allait découvrir que son père avait été enrôlé dans une secte quelconque.
« C'était un homme plutôt honnête, Percival, continua l'autre sans se soucier de son mutisme. Quand il n'essayait pas de taillader le visage des gens, je veux dire. »
Son pied loupa une marche. L'autre huma, l'ignorant complètement ce qui était, ok, juste.
« Disons qu'il avait son petit caractère, mais entre vous et moi je ne sais toujours pas pourquoi Adélie lui a demandé de travailler pour elle. Enfin, j'imagine que dans ce genre de circonstances, il faut faire table rase du passé. Quelle est l'expression, déjà ? Sans rancune ?
- Je ne comprends rien à ce que vous dites. », finit-il par dire d'une voix plus dure que prévu, et l'autre lâcha un petit rire.
« Non, j'imagine que c'est le cas. », et une main sur son épaule le fit s'arrêter. Il ne savait pas combien de marches ils avaient descendu mais il espérait ne plus en avoir beaucoup à parcourir, ou alors quelqu'un allait finir par mourir dans ce couloir éclairé comme un bunker de la Seconde guerre mondiale.
« Par là. »
Là encore, il fallut tapoter un mur fait de roche véritable. Au lieu de s'écarter, une porte apparue de nul part. La femme posa la main sur la poignée et lui présenta l'autre.
« Baguette. », clarifia-t-elle lorsqu'il fut clair qu'il ne ferait rien. L'Auror la lui donna de mauvaise grâce et fut sûr de le lui montrer. Avec un dernier sourire, l'autre tourna la poignée et la porte s'ouvrit en grinçant. Encore quelques marches, mais cette fois-ci James pouvait entendre le bruit de conversations et voir la lumière orangée des bougies. Sans attendre, il dévala l'escalier, ne se souciant pas de savoir si il avait l'air ridicule.
C'était une grande pièce, à peu près la taille de la salle de restauration du Chaudron Baveur. Éclairés par des bougies flottantes, comme la grande salle de Poudlard, il était pourtant difficile de dire que la même ambiance s'en dégageait. Les conversations semblaient être des murmures, comme craignants d'être entendues par des oreilles indiscrètes. Çà et là, des individus que James aurait appelé suspects en d'autres circonstances, étaient penchés sur les tables en bois. Et tout au fond, un vieux bar inoccupé et sa collection de bouteilles d'alcool en tout genre. On se serait cru dans un bar clandestin lors de la Prohibition. Presque silencieusement, si facile à louper, l'Auror croyait entendre un air de violon ; quant à savoir si il s'agissait de son imagination ou de la réalité, le sorcier n'en avait aucun idée.
« Bienvenue dans le repère de la toile, James Potter, lança la sorcière en le doublant. Mon nom est Lia et je suis ravie de vous accueillir dans notre modeste établissement. »
Dans son esprit, un prénom se raya. Lia. Dernier de la liste, deuxième à consonance féminin et un qui semblait correspondre parfaitement à l'éternel sourire moqueur de sa propriétaire.
Il était un inconnu dans cet environnement et sans sa baguette il se sentait plus vulnérable que jamais ; chose, si cela était possible, que les autres sorciers avaient remarqué, au vu des regards qu'il récoltait, rapides et suspicieux. Lia, ignorant la tension qui s'installait lentement mais sûrement dans la pièce, claqua deux fois des mains.
« Mes chers, le fils de Percival ! Et déterminé, avec ça. Rassurez-vous, il n'a pas sa baguette – me l'a donnée assez aisément, si je peux me permettre. »
Et dans ses doigts agiles, elle agita l'artéfact comme si il n'en dépendait pas tous les jours. James sentit le bout de ses oreilles rougir et ses poings se serrer. Il resta cependant immobile, tandis que quelques ricanements se faisaient entendre.
« Poupée !, cria quelqu'un à sa gauche. Espèce de garce, le gosse sort à peine de ses couches !
- Si fin !, reprit un autre. Tu veux te faire une brindille ou une bûche ? »
Et des rires gras de retentir de toute part, mais Lia au lieu de rougir fit une petite révérence comme un acteur après une pièce de théâtre, elle-même riante. Lorsqu'elle se redressa, ses pas semblèrent naturellement la mener vers la table où se trouvait l'homme et, avec toute l'expérience en elle qui signalaient des années de pratique, se pencha vers lui, le corps séducteur, sa robe bleu nuit une invitation à la contemplation.
« Mais Créance, chéri, je ne me souviens pas avoir vu quelque chose d'intérêt là-dessous. » Une pause, puis : « En vérité, y avait-il quelque chose à voir ? »
Et de partout fusèrent des hurlements et des ricanements, tandis que Lia caressait la joue de Créance du bout des doigts, le sourire en coin satisfait.
« James Potter !, héla-t-elle par-dessus le bruit et les conversations renouvelées. Joignez-vous à nous. »
James détendit doucement ses poings, maintenant que l'attention se portait partout et surtout, autre part, et rejoignit la table où s'était installée Lia à pas lents.
Si cette dernière semblait jeune, le teint immaculé et les cheveux noirs raides, alors Créance était son exact opposé. En vérité, il semblait être issu de la même famille que Constance tant la carrure semblait similaire. Comme elle, l'homme était moyen de taille mais les bras, les jambes, même le cou épais. Ses cheveux gris étaient encore parsemés ici et là de noir, assez pour les remarquer, trop peu pour penser qu'il avait un jour été brun. Ses joues étaient mal rasées, ses lunettes rondes avaient été rafistolées par du scotch et glissaient continuellement de son nez ; et il y avait un air dans ses petits yeux plissés, quand il regardait autour de lui, qui empêchaient James de le croire totalement idiot.
Somme toute, il avait l'impression d'être en face d'un pervers qui cachait bien son jeu.
Lia chassa de la table les trois autres hommes, qui partirent avec leurs boissons à la main et différents niveaux d'hilarité. Sur table, un cendrier qui ressemblait à un véritable cimetière, et plusieurs cadavres de bouteilles éparpillés. James s'assit avec un regard critique que les deux ignorèrent.
« Rassure-moi, Créance, lança Lia mine de rien en faisant rouler une bouteille d'un doigt. Vous n'avez pas bu dix bières à trois ?
- Huit, répliqua l'homme en prenant une gorgée de la sienne, apparemment fier. Bientôt neuf.
- Arrête ça.
- Jamais, poupée. »
Pour la première fois de la soirée, le nez de Lia se plissa dans une grimace qui n'avait rien d'amical. James posa ses coudes sur la table, assez violemment pour faire rouler et tomber une bouteille vide. Le bruit de verre brisé, plus que sa tentative de force, sembla attirer l'attention qu'il souhaitait avoir. Assez comiquement, Créance sépara sa bouche de son goulot.
« James Potter, dit-il lentement comme si le nom lui faisait physiquement mal. Le fils du Survivant. Il n'a pas survécu bien longtemps, celui-là.
- Et tu vas le suivre si tu ne m'écoutes pas. », interrompit Lia, et cette fois-ci la menace semblait très réelle. Ils échangèrent un regard, bref mais rempli de compréhension de chaque côté. Lia n'appréciait pas plus l'homme que lui, et ce dernier n'était visiblement pas une mince affaire.
Mais au moins, Créance finit par finir sa boisson et la posa tout en s'essuyant la bouche. Il avait des mitaines, et il lui manquait deux doigts à sa main droite, nota James. Le sorcier remarqua son regard et lui offrit un regard noir que l'Auror refusa de se détourner ; il était là pour causer avec Adélie, pas un sorcier en passe de faire un coma éthylique dans la soirée.
« Où est Adélie ?, demanda d'ailleurs Lia en posant également ses coudes sur la table.
- Qu'est-ce que j'en sais, moi ? Elle va à droite, à gauche, là où elle veut et quand elle veut. Elle est peut-être en train de bosser, ou alors elle s'envoie en l'air avec une de tes putes. »
Comme dans un western, Créance cracha par terre ; le molard passa à quelques centimètres de sa cheville et le vieil homme en eut presque l'air déçu.
« Ce qu'elle fout de ses journées, c'est le cadet de mes soucis maintenant. », et vu le regard appuyé qu'il lança vers Lia, James pouvait bien deviner quel était le premier. J'aurais dû garder ma baguette, pensa-t-il, et si la sorcière n'était pas dans sa position actuelle, il aurait pu essayer de lui lancer un regard noir. Mais en cet instant, ils étaient silencieusement unis contre un adversaire commun apparemment décidé à ne pas leur dire quoi que ce soit, si ce n'est des propos salaces.
« Adélie n'est pas au bordel si je n'y suis pas, finit par dire Lia. Et elle ne fait jamais rien–
- Oh, oui, depuis que tu lui as coupé les vivres, oui oui, je pense que tout le monde s'en souvient ici. Quelle époque, poupée ! »
Lorsque Créance se pencha vers la femme, cet éclair de lubricité était de retour dans ses yeux appuyés par deux épais sourcils.
« Tu sais ce que j'aurais fait, moi, poupée ? Tout cet argent qu'elle te donne pour tes putes et toi, je l'aurais utilisé juste pour une vie. Avec toi. Et quelle vie !, ajouta-t-il. Quelle vie entre tes jambes et tes deux mam–
- Je ne suis pas là pour entendre la vie sexuelle de votre patronne et la manière dont elle utilise son temps libre, interrompit-il pour la première fois de la conversation, mais pour la voir et si possible aujourd'hui. »
Lentement, Créance tourna vers lui des yeux haineux et se redressa dans sa chaise. James n'était pas grand mais il fut tout de même heureux de voir qu'il l'était plus que ce sorcier aux manières d'homme de Cro-Magnon. Le menton haut, il affronta du regard l'homme sans se défausser, le calme qu'il ressentait mêlé à un début de colère sourde.
« Tu joues le justicier, fils ?
- Je ne suis pas votre fils, Merlin soit loué, et la prochaine fois que vous faites une remarque déplacée ou hors contexte, vous saurez qu'un sorcier n'a pas forcément besoin de sa baguette pour faire mal. Maintenant, où est Adélie ? »
Lia retrouva un léger sourire en coin, tandis que Créance s'était immobilisé et le contemplait en silence.
Puis l'homme s'enfonça dans sa chaise, visiblement à contre-coeur, mais répondit tout de même :
« J'ai déjà dit que je ne savais pas où était Adélie. Elle gambade où elle veut, ce n'est pas mon problème.
- Où est Roy, alors ?, reprit Lia, désormais plus assurée. Si il y en a un qui peut la dénicher, c'est lui.
- Le pisteur, renifla le vieux sorcier avec dédain. Aucune idée. »
Lia souleva un sourcil parfaitement dessiné, et le geste rappela à James celui qui faisait Millie lorsque une situation lui paraissait totalement stupide.
« En somme, tu ne sais rien, alors que c'est justement ta seule utilité dans cette toile.
- Écoute, espèce de pu–
- Injure. », murmura silencieusement James, sa main à quelques centimètres du goulot d'une bouteille couchée.
Créance grommela mais ne rétorqua rien d'autre. Il dut s'y reprendre à plusieurs fois avant de finalement dire :
« Elle est censée venir vers vingt-deux heures. Quinze maximum.
- Dans une demie-heure. Merci, Créance ! Tu peux disposer. »
Si le sorcier avait en tête l'idée de protester, il ne lui fallut qu'un coup d'oeil pour voir qu'il n'était plus le bienvenu à table. Avec une dernière injure proférée à voix basse, il se leva, les pieds de sa chaise raclant sur le sol, et tituba jusqu'aux escaliers, où il disparut. Lia attendit d'être sûre qu'il soit bien parti puis lui adressa un léger signe de tête ; il devina que ce serait le seul remerciement qu'il recevrait, et ça lui convenait.
D'un coup de baguette vif, la sorcière fit disparaitre toute les bouteilles sur la table et en métamorphosa deux en verres, avant de lancer un Accio sur l'étagère derrière le bar. L'instant d'après et elle leur versait ce qui semblait être du vin, vidant la moitié de la bouteille avant d'en avaler une gorgée.
« Ce n'est pas empoisonné, lança-t-elle quand elle vit qu'il ne prenait pas son verre. On a plus de classe que ça. »
Quand bien même, James garda ses mains pour lui. Il tenait passablement bien l'alcool et tenait à être sobre quand débarquerait cette fameuse Adélie.
L'Auror jeta un regard en coin à Lia. Il avait le dos à la pièce, vulnérable contre n'importe qui, et si il voulait se rendre compte de son environnement il aurait à se tourner. Or, il avait l'impression que les murmures étaient sur lui, tout comme les regards dans son dos. Sans doute de la paranoïa, mais cela ne l'empêcha pas de secouer une épaule sous la gêne.
« Est-ce que..., commença-t-il pour combler le silence. Est-ce que vous pensez qu'elle acceptera de me parler ? »
Lia posa son verre et, sans le regarder, prit le sien d'une main assurée.
« Normalement, non, mais je pense que pour vous elle fera une exception. Vous êtes qui vous êtes, après tout.
- Le fils de... Percival ? »
Il était étrange de mentionner son père, ou tout du moins le pseudo censé être son père, sous un autre nom. La plupart du temps, les gens l'appelaient «Harry Potter» avec la même ferveur qu'un religieux devant un miracle. Alors que Lia prononçaient «Percival» avec le même entrain que quelqu'un en train de faire la vaisselle, une pointe d'amusement en plus.
« Non, contra-t-elle. D'ailleurs ce serait la raison pour laquelle elle refuserait de vous adresser la parole. Je pense que Percival l'appréciait mais Adélie, aaaah, c'est une autre paire de manches. »
Vu le sourire qu'elle venait de récupérer, c'en était d'ailleurs une sacrée. James s'accouda un peu plus à la table, maintenant plus enclin au dialogue quand on savait qu'il avait trente minutes à tuer.
C'était fou mais tout le monde avait l'air de connaître ses parents mieux que leurs propres enfants. Le sorcier ne savait pas si cela voulait dire que son enfance avait été particulièrement vide de leur présence ou si il était tout simplement un très mauvais fils.
Par contre, il savait que maintenant n'était pas le moment d'avoir une crise existentielle.
« Comment était-il ?
- Nerveux, répondit immédiatement Lia. Paranoïaque. Quand il parlait avec Adélie, on aurait dit un chiot qui avait envie de se faire pardonner ce qui, bon, est compréhensible.
- Qu'est-ce qui est arrivé entre eux deux ?
- Un combat, quoique je n'étais pas encore là pour le voir. Une petite coupure çà et là, mais vous savez comment sont les choses. Les blessures les plus permanentes ne sont pas physiques mais ici. »
Et ce disant, Lia se tapota le crâne trois fois pour appuyer son point. James hocha lentement la tête pour montrer qu'il avait compris.
« Enfin, vous ne lui ressemblez que physiquement. C'est déjà ça de pris. »
Il choisit de prendre ceci comme un compliment. Après tout, le ton de la sorcière n'était pas totalement mauvais ; mais dans tous les cas, cela se sentait qu'elle n'appréciait pas plus son père que Adélie.
« Percival travaillait pour Adélie, du coup. », murmura-t-il pour lui-même, mais Lia l'entendit tout de même et confirma ses propos, ajoutant même :
« Elle lui a personnellement demandé de se joindre à la toile. Pourquoi, aucune idée ; enfin, je peux bien émettre des hypothèses. » Lia haussa les épaules, comme si elle s'en fichait complètement, mais anticipa sa prochaine question et répondit directement :
« La notoriété, j'imagine. Son nom ouvrait bien des portes, après tout, et avec lui Adélie pouvait peut-être gagner quelques alliés de plus. Elle a un caractère de cochon, vous savez.
- Rien que je ne connaisse pas déjà. »
Après tout, il avait Constance comme patronne. Après ça et ses engueulades tous les quinze du mois, il pouvait tout affronter.
Lia, comme pour agréer, eut un petit rire, avant de tremper de nouveau ses lèvres dans son vin.
« La notoriété, le pouvoir ; tout ceci se rejoint étrangement, vous ne trouvez pas ?
- Sûrement, il avait plus à offrir qu'un nom et quelques sortilèges.
- Non, contra immédiatement la sorcière d'un ton certain. Si c'est de la discrétion qu'elle voulait, Adélie n'avait qu'à piocher dans cette pièce. Nous ne manquons pas de talent, James Potter, juste de célébrité. Et de la célébrité, nous en avons parfois besoin. »
Cette fois-ci, James se tourna légèrement pour parcourir la pièce du regard.
Il ne connaissait personne, cela était vrai, et tout le monde ici ressemblait à, eh bien, tout le monde. Une personne de tous les jours. Il n'était même pas sûr de pouvoir les reconnaître si il les croisait dans la rue le lendemain.
De la discrétion.
« Je lui ai dit et répété, continuait de dire Lia, que le prendre avec nous allait nous ruiner. Diviser les troupes, la déstabiliser, nous faire connaître. Et regardez-nous maintenant. Deux cadavres sur les bras et aussi peu d'informations qu'avant. »
Lia parlait comme une cheffe militaire en train de se préparer à une bataille décisive, et elle-même dévisageait chacun des individus avec cette lueur calculatrice dans les yeux. Elle ne semblait pas novice en la matière : peu importe l'organisation dans laquelle il venait de mettre pied, cette dernière n'était pas nouvelle, et Lia encore moins. Et si celui qui lui avait envoyé ce sms avait été un tant soit peu intelligent, alors il ne lui avait pas envoyé les pseudos de gens moyens. Tout dans l'attitude de Lia le montrait également : c'était une femme qui avait l'habitude de commander et de se faire obéir ; qui, tout comme Créance semblait en avoir, avait des responsabilités.
« Quelles sortes d'informations ? », finit par demander James après un long silence.
Comme si elle s'était attendue à cette question, Lia sortit de nouveau sa baguette de sa poche. Il ressentait toujours autant de gêne à l'idée de ne pas avoir la sienne, mais la regarda éloigner leurs deux verres sans mot dire.
« Dans quel monde vivez-vous, James Potter ? »
L'Auror contempla la question quelques secondes avant d'être sûr qu'elle ne comportait aucun piège, et à lui de répondre :
« Celui des sorciers. »
Lia claqua sa langue contre son palais et colora un des verres en noir, l'autre toujours transparent.
« Celui des sorciers, répéta-t-elle. Voici donc notre monde. »
Et ce disant, elle désigna le verre noir.
James cligna des yeux.
« Êtes-vous connaisseurs de la manière dont nos mondes s'organisent, sorcier et moldu ?
- Le Secret Magique dissimule notre existence aux individus non-magiques, récita-t-il aussitôt. Toute infraction est punie par la loi, et jugée ou non par le Magenmagot et la confédération internationale selon la gravité. Les seuls moldus à qui nous pouvons révéler notre héritage magique est un conjoint, de manière plus globale la famille, ou alors en cas de danger immédiat. »
Lia hocha la tête, quoique avec un sourire qui semblait le féliciter de connaître sa leçon, et traça sur la table une ligne pointillée blanche entre les deux verres.
« Cependant, nuança-t-elle, nos mondes sont liés sur de nombreux points, que sorciers comme moldus ne prennent pas le temps de connaître ou de contempler tant cela semble évident. Par exemple, l'organisation de notre société. »
De la ligne pointillée surgirent comme de petites brindilles, que James regarda avec un intérêt un peu trop poussé pour être normal en temps, eh bien, normal.
« Connaissez-vous le système économique dans lequel nous vivons ?
- Excusez-moi, se força-t-il à demander, mais est-ce que cela à un rapport avec notre affaire en cours ?
- James Potter, nous avons vingt minutes à tuer. Faites-moi donc plaisir et répondez à mes petites questions.
- Capitaliste, donc.
- Capitaliste. »
Rien de nouveau n'apparut sur la table.
« Ceci n'a rien à voir, en effet, si ce n'est pour vous montrer une similitude entre les mondes moldu et sorcier. Notre système est capitaliste, peu importe de quel côté nous vivons. Vous êtes-vous déjà penché sur nos lois, James Potter ?
- Bien sûr que oui. »
Il avait dû avaler un manuel pour obtenir ses examens écrits au concours d'entrée des Aurors. Certes, il avait subi ce que l'on appelait communément «le black-out de l'examen», et si on lui demandait d'en ressortir plus de dix aujourd'hui, l'Auror aurait été bien en peine d'en citer quelques-unes moins connues des foules. Mais tout ceci n'enlevait en rien le fait qu'il était capable de parler un peu de juridiction, pas autant qu'Albus (Albus, de toute façon, avait avalé le dictionnaire dès sa naissance), mais plus que sa soeur Lily.
« Alors vous sauriez qu'elles ne sont pas différentes de celles moldues, quoique nous en avons rajouté plus d'une vis-à-vis de nos aptitudes plus... magiques. Notre état d'urgence, par exemple, ressemble fortement à celui de nos chers compatriotes non-magiques. Ne serait-ce que dans nos systèmes politiques. La France a un président pour chaque face du même pays. Nous avons un ministre. Les États-Unis ont leurs congrès, l'Allemagne a ses chanceliers, et ainsi de suite. Nous n'avons rien inventé, James Potter. Nous ne faisons que vivre dans les pas des autres. »
Il peinait à voir où allait la conversation, mais ne pouvait s'empêcher d'être impressionné par la culture magique que semblait avoir Lia. Peu de sorciers connaissaient le monde des moldus, comme peu de sorciers se souciaient réellement de savoir comment marchaient les autres systèmes politiques de leur réalité à eux.
« Maintenant, continua la sorcière, si nos systèmes économiques et sociaux sont similaires, il n'en est évidemment pas de même avec nos mentalités, nos coutumes, ou tout du moins pas forcément. Là encore, cela dépend des pays. »
Sur la table, quelques branches qui liaient les deux verres se rompirent et prirent chacune une teinte différente.
« Nous sommes liés et déliés de plus de manière que l'on pourrait le croire à première vue. Mais il y a un point que les sorciers ont tendance à oublier : si nous avons besoin des moldus pour exister, le contraire n'est pas réciproque. »
James leva vers elle un regard incrédule. Que cela s'agisse d'une entrée en la matière pour un propos plus grand ou qu'il était sans doute en train de moquer, cela n'importait plus : il y avait un point sur lequel il s'accordait, et c'était que Lia racontait très bien l'évidence que personne ne scrutait jamais. La sorcière, se sentant sans doute épiée, lui flasha un sourire brillant.
« Notre monde, au bout d'un moment, ne peut se renouveler tout seul, James Potter. Pensez à la part de nés-moldus que nous comportons. Les vieilles familles de Sang-Pur sont vouées, tôt ou tard, à disparaître, surtout si ils arrêtent de baiser entre eux, comme dirait Adélie. »
Lia fit une pause et huma, les yeux dans le vague.
« Avez-vous entendu parler de la chasse aux sorcières, James Potter ?
- Bien sûr que oui. C'est au programme de l'Histoire de la Magie, entre deux histoires de trolls et de géants. »
Un programme de troisième année, et comme cela parlait de sorciers véritables, ce chapitre l'avait captivé plus que les autres. Les moldus capturaient des sorcières, ces dernières évitaient ou non le bûcher, avec quelques extravagants parmi eux : somme toute, rien de très difficile à comprendre.
« Certes, mais vous étudiez le côté historique du problème, pas le côté plus social, dirons-nous.
- Côté dont nous sommes en train de discuter depuis dix minutes, donc. »
Lia rigola de bon coeur avant de se reconcentrer sur sa leçon d'histoire.
« Les moldus ont eu peur de nous, alors les moldus nous ont chassés, nous les sorciers. Le signe qu'ils n'avaient pas besoin de nous pour exister dans ce monde, leur monde, et assez évident en plus de ça. Alors nous nous sommes cachés, individuellement, puis nous nous sommes regroupés. Et comme nous ne savions pas comment nous organiser, nous avons copié. Notre destin, annonça Lia, celui collectif, est dû à un seul groupe, que la plupart de nos compatriotes haïssent. Sans les moldus, qui sait où nous serions aujourd'hui, mais surtout nous ne serions pas là. »
À discuter autour de deux verres de vin vides et dans une salle souterraine, ou bien leur situation actuelle plus globale, James n'aurait su le dire, mais le résultat restait le même malgré tout : il hocha la tête, comme bien souvent, sans mot dire, les yeux rivés sur les lignes qui se séparaient et se rejoignaient, la plus grosse en rouge ; rouge comme le fil du destin.
« ... Qu'est-ce que cela a à voir avec mon père ? », finit-il néanmoins par demander quand, après quelques pirouettes du cerveau, il ne parvint pas à dessiner un rapport entre ce petit discours et sa présence ici. Lia lâcha de nouveau un rire, cette fois de bon coeur : ses yeux se plissèrent sous le geste en deux arcs joyeux et ses épaules se relâchèrent, tout comme sa prise sur sa baguette.
« Vous êtes tous les mêmes, vous les Aurors. Il n'y en a aucun, James Potter, si ce n'est que cette entrée en matière me permet de vous montrer à quel point les moldus ont influencé nos vies – et crâner un peu également, j'en ai peur. »
D'un coup de baguette magique, Lia effaça les lignes, ne laissant que la plus importante.
« Je l'ai dit plus tôt, ceux qui haïssent les moldus pour ce qu'ils ne sont pas, c'est-à-dire des sorciers, se trouvent dans notre monde. Rappelez-moi vos cours d'histoire, James Potter, donnez-moi leurs noms.
- Les plus célèbres sont Grindelwald, défait en 1945 par Albus Dumbledore. Et Voldemort, tué par mon père lors de la bataille de Poudlard. Mais–
- Oui, interrompit la sorcière. Chacun avait une vision plutôt radicale de la chose. "Pour le plus grand bien" et tout ça. Après Voldemort et la victoire du Survivant, cependant, les choses ont changé, et le courant de pensée également. Courant de pensée acceptable, j'entends.
- Les Lions d'or n'étaient pas des Sangs-Purs ? »
À ceci, Lia afficha un sourire presque rêveur, comme si elle se remémorait la période avec affection. Treize ans plus tôt, la sorcière devait avoir été dans sa vingtaine, plus proche de sa sortie de Poudlard que de maintenant.
« Non, c'était des trafiquants d'animaux magiques mêlés à des anarchistes qui ont fait explosés quelques rues et tués quelques personnes – plus ou moins. »
Si une centaine de personnes pouvaient être qualifiés de "plus ou moins", bien entendu, mais James ne le dit pas. En l'absence de questions, Lia reprit de plus belle :
« Ce qui ne veut pas dire, cependant, que ces... "opinions" ont disparu. Bien au contraire, même. Interdisez quelque chose...
Il revient au galop. »
Lia hocha la tête.
« Un galop de Sombral, mais un galop tout de même.
- Et... C'est ce que vous êtes ? »
Est-ce que mon père s'est allié à des Sangs-Purs et a été tué ou quoi, pensa rapidement James, les rouages tournant à plein régime dans sa tête.
Complètement stupide, finit-il par conclure. Non non non non non. Jamais. Son père aurait préféré qu'on l'envoie à Azkaban plutôt que de traîner avec des personnes aux idées aussi sinistres. Il avait failli mourir pour en arrêter un, merde, il avait tué Voldemort. Mais alors, si cette... toile, comme s'obstinait à l'appeler Lia, avait comme ambition de, quoi, tuer tous les nés-Moldus, et si son père avait travaillé pour les arrêter et s'était fait découvrir et tué ?
Ce qui voudrait dire que le sms viendrait de son père ? Mais James ne l'avait jamais vu manipuler un téléphone avant, pourtant. Et si, en donnant ces noms, il ne voulait pas que James mette le pied dans cette taverne souterraine mais rameute plutôt tous les Aurors, Constance, Marie, Millie, Thorin, même Lisa et juste, tous ses collègues pour les arrêter ? Est-ce qu'il allait rencontrer Adélie slash la meutrière de ses parents ?
Lia éclata de rire. Ce qui... n'aida pas du tout, et James sentit un début de sueur sur son front.
« Calmez-vous, James Potter, je peux voir la fumée sortir de vos oreilles. Non, nous ne sommes pas une suprématie blanche et sorcière.
- C'est ce que dirait un extrémiste. », rétorqua-t-il rapidement, regrettant maintenant plus que jamais l'absence de sa baguette. Si il se jetait sur Lia maintenant, est-ce qu'il avait une chance de la récupérer avant de se faire descendre ?
« James Potter. Si j'avais voulu vous tuer, je n'aurais pas attendue Adélie pour le faire. Vous ne voulez pas décevoir cette femme, croyez-moi, et lui laisser du boulot que nous aurions pu faire est un des moyens de le faire. »
James fixa longtemps Lia dans ce qu'il espérait être son meilleur regard suspicieux. Non pas que cela l'affecta, puisque la sorcière haussa les épaules.
« Nous ne sommes pas des extrémistes, répéta-t-elle doucement comme si elle s'adressait à un demeuré. Mais notre but est de lutter contre ces extrémistes. »
James finit par réussir à hausser un sourcil. Tant qu'à mourir, autant le faire en étant insupportable jusqu'au bout.
Lia farfouilla dans une des poches de sa robe et en sortit deux baguettes. Toutes les conversations de la table, auparavant murmurées, se turent d'un seul coup. James, un peu éberlué, sentit son sourcil descendre en même temps que la sorcière lui tendait sa baguette.
« Voilà. Vous êtes armé, je le suis également. Pouvons-nous reprendre ? Nous n'avons pas toute la soirée et Adélie va débarquer d'une minute à l'autre. »
Comme dans un rêve, l'Auror se saisit de sa baguette et la soupesa dans sa main, comme on le ferait avec une bourse pleine de Gallions. Puis il la posa sur la table, à quelques millimètres de sa main, bien en évidence. À côté de lui, Lia jeta un regard circulaire aux autres sorciers de la pièce, comme pour les défier de protester. Mais personne ne pipa un mot et elle finit par s'accouder de nouveau à la table, se penchant vers les deux verres vides et lui.
« Nous existons depuis treize ans, James Potter, depuis la fin des Lions d'or. J'aime à penser que nous ne sommes pas inutiles, surtout en cette période, et votre réaction me conforte dans cette idée. »
Une espèce de petit fantôme se dessina sur le bois.
« Tout comme la société moldue a un côté caché, le nôtre existe également. L'Allée des Embrumes n'en est qu'une partie. L'autre, eh bien, disons qu'il faut savoir parler aux bonnes personnes.
- Je n'assimilerais pas de bonnes personnes à l'Allée des Embrumes, fit-il remarquer prudemment.
- Il faut de tout pour faire un monde. Nous sommes, eh bien, comme une sorte de police cachée. Non, nous sommes plutôt un réseau. Vous, les Aurors, êtes bien trop évidents et bien trop lents lorsqu'il s'agit de faire le ménage. C'est là que nous intervenons. »
James regarda la table sans rien dire. Si ce que lui disait Lia faisait sens, il ne parvenait pas à imaginer l'existence d'une organisation aussi grande, aussi organisée que celle qu'elle semblait décrire, et que personne ne l'ait jamais remarquée pendant treize ans. Certains disaient que les bruits murmurés portaient plus que ceux criés, et en tant qu'Auror son travail était de bosser avec des informations vérifiées. Mais jamais en huit ans au sein du bureau des Aurors, n'avait-il entendu parler de cette "toile".
Et c'était ça qui prouvait tout, n'est-ce pas ? Le côté caché de la société sorcière, comme Lia semblait aimer l'appeler, et voilà qu'il venait de mettre les pieds en plein dedans. Tout comme son père avant lui ?
« Et qu'est-ce que c'est, du coup, votre boulot ?
- Un peu de ci, un peu de ça. Ne prenez pas cette tête frustrée, James Potter, rigola Lia. Je ne vais pas commencer à déballer toutes nos activités à un étranger.
- Alors quel est le rapport entre Percival et... tout le reste, j'imagine ?
- Oh, il en existe un petit. Un minuscule. Est-ce que vous vous souvenez de cette affaire que vous avez bouclé le jour où vos parents ont été tués ? »
Le sorcier fronça les sourcils avant de les relever d'un coup. Remonter à aussi loin dans ses souvenirs, dans un dossier qu'il avait bouclé et qui n'avait aucun rapport direct avec son enquête en cours, eh bien... Il aurait été correct de dire qu'il l'avait totalement effacé de sa mémoire, ou en tout cas qu'il était passé en arrière-plan.
Mais pourtant, oui, il s'en souvenait. Cela avait été un dossier long, en tout cas pour une équipe telle que la leur, et presque tout le bureau avait été mobilisé pour ce que Constance avait nommé "le raid" (elle avait prononcé ce mot avec le même niveau de haine que Thorin lorsqu'il parlait de Harry Potter). L'affaire avait commencé par quelques disparitions, signalées à la brigade magique, mais qui leur avait été transférée lorsque Garo, un Auror un peu lent mais plein de ressources, avait trouvé que le même phénomène s'était manifesté côté moldu, et chez des enfants qui avaient montré quelques prédispositions à la magie. À partir de là, le duo Millie/Lisa s'était empressé de prendre en charge le dossier, vite rejoint par Constance lorsque son amie en avait fait la demande ; puis Garo, Ilyes et l'Auror junior qu'il formait, jusqu'à ce qu'il ne reste bien que Thorin et deux pauvres jeunes en formation pour tenir le bureau et faire croire au reste du ministère qu'il leur restait un tant soit peu d'organisation.
James lui-même, si il n'avait pas activement participé à la recherche de ces enfants, avait finalement été appelé pour prêter main forte sur quelques points. Et sur l'assaut final lorsque, tout à coup, Constance avait finalement déclaré avoir "une piste", qui s'était retrouvée être "la bonne réponse", et le reste était de l'histoire.
Bref, tout ça pour dire que oui, il s'en souvenait, il s'en souvenait même... pas très bien, cela aurait été mentir, mais le principal était là, et Lia dut le sentir puisqu'elle enchaîna :
« Récemment — enfin, tout est une question de point de vue —, nous avons eu vent d'une nouvelle activité... illégale, ce serait le mot, qui aurait été liée à ce dossier. Adélie nous a demandée de creuser nos pistes, nous l'avons fait, et au fur et à mesure que nous creusions, nous découvrions de plus en plus de... mauvaises herbes. »
Elle s'interrompit un instant, comme pour choisir soigneusement ses prochains mots.
« Nous avons donc reçu l'ordre de nous déployer, d'autres de se "réveiller" — je ne vous ferais pas de cours sur le jargon d'espion, cela prendrait trop de temps — et en moins d'une semaine, notre toile est rentrée en action. Tout cela a eu lieu il y a un an environ. »
Il eut beau chercher, il ne parvint pas à rattacher la durée à un évènement particulier. Il y a un an, il devait sans doute être en train de finir un énième rapport et le bureau avait dû être un havre de paix et de silence.
(le bureau n'était jamais un havre de paix et de silence mais cela faisait du bien de rêver)
« Là où Percival rentre en action, est qu'Adélie a décrété que nous avions besoin d'une tête pensante de l'autre côté — chez nos adversaires. Et il nous la fallait vite. Alors en quelques discussions, Percival est rentré chez nous, est allé là-bas, et de là nous avons reçu de jolis petits rapports qui ornent encore le bureau d'Adélie — ou en tout cas, un de ses dossiers qu'elle affectionne tant. »
L'image de rapport réveilla en James un souvenir tenace mais il ne parvint pas à mettre le doigt dessus.
« Et quel genre d'organisation mon père a-t-il infiltré ? », préféra demander l'Auror, car il sentait que c'était là tout le noeud du problème, et une fois dit alors peut-être que ce noeud se délierait enfin un peu, laisserait entrevoir une perspective, peut-être un début de réponse.
« Voyons, James Potter, nous en parlons depuis—
- LIA ! », beugla une voix qu'ils avaient entendu une vingtaine de minutes auparavant et qui ne leur avait pas du tout manqué.
Pour autant, ce ne fut pas la voix qui leur fit tourner la tête, mais plutôt l'urgence qu'elle contenait, et Lia se leva sans finir sa réponse. Après un temps, James la suivit, quelques pas derrière elle, tandis que sur le seuil des escaliers Créance reprenait son souffle, se remettant de ce qui avait dû être son meilleur sprint.
« Un problème ?, interrogea sèchement la sorcière avec la voix menaçante.
- Un message de Prat. Urgent. Il y a eu une attaque à Washington.
- Qu'est-ce qu'on s'en branle, alors. », fit une voix près du bar, suivie aussitôt par quelques ricanements.
Mais Créance secoua la tête et précisa :
« Washington Tyne and Wear. Le ministre y était. »
Lia ne répondit pas tout de suite. Ses yeux rivés dans son dos, James n'aurait su dire quelle expression elle arborait, mais Créance portait sur elle toute l'attention qu'il n'avait pas eu lors de leur précédente discussion.
« ... Continue, finit par ordonner la sorcière.
- Adélie était là-bas. Elle est entre deux. »
Un silence assourdissant lui répondit.
Sans même être rôdé à cette organisation, son langage ou ses habitudes, James comprit aisément que la vie de cette mystérieuse meneuse était maintenant menacée.
« Va trouver Roy—
- Roy est mort. Il était dans l'autre camp. »
Il n'était même plus certain que Lia respirait.
« Prat nous dit de rester cloîtrés.
- De faire profil bas, compléta la sorcière, mais sa voix semblait vide. Quoi d'autre ? Le ministre ?
- Inconnu. Mais je pense que si Adélie est HS, alors... »
Alors Robards était mort, et ils étaient dans la merde. James n'avait jamais connu un autre ministre que Robards, et avec sa mort semblait s'envoler la stabilité qu'il avait instauré dans leur fragile pays si enclin aux débordements.
Lia, doucement, avec le silence d'un chat, tourna les talons : son visage ne trahissait aucune expression tandis qu'elle faisait son chemin vers la table et, toujours aussi lentement, prenait une bouteille par le goulot.
Il sut ce qui allait se produire avant même de le voir, mais le geste le surprit tout de même lorsque la sorcière, dans une force que ses bras ne trahissaient pas, jeta la bouteille de bière vide contre le mur. Cette dernière explosa dans un bruit assourdissant dans le silence de la pièce, et les éclats de verre pleurèrent sur le sol comme une pluie d'éclats d'obus.
Lorsque Lia se retourna, la sympathie avait définitivement quitté son visage, remplacée par la rage que James reconnaissait si bien, celle du perdant qui savait qu'il s'était fait roulé.
« Fermez les issues, ordonna Lia. Va prévenir Tom et garde l'entrée. », lança-t-elle à Créance, et ce dernier s'exécuta sans perdre de temps.
La sorcière se tourna vers lui ; on aurait dit un diable en furie en robe bleue.
« Et vous, James Potter, n'avez pas intérêt à bouger ne serait-ce qu'un orteil. »
Il vit les regards ouvertement hostiles, il vit les baguettes pointées sur lui, il vit la mâchoire serrée de Lia, et il sut qu'il était pris au piège.
