Prat parcourait les rues de l'Allée des Embrumes avec le pas expert de celui qui savait désormais où il allait. Dès son arrivée dans la toile, quelques semaines plus tôt, Lia lui avait collé un plan dans les mains et l'avait fait s'asseoir jusqu'à ce qu'il puisse le lui réciter par coeur. Le nombre de rues cachées et d'intersections avaient failli faire exploser son cerveau mais maintenant, la seule chose qui l'empêchait de se balader à yeux fermés dans l'Allée étaient les gens et l'expérience.

(il était encore capable de se prendre un mur invisible, tiens)

Il passa devant le Mur des Affichés. Des posters de hors-la-loi, recherchés par les Aurors ou la brigade magique, le tapissaient. En temps normal, ils auraient eu pour but d'avertir la population, leur demander de se tenir à l'écart des fugitifs. Dans l'Allée des Embrumes, quartier mal famé par excellence, il n'en était rien. Accueillir ces personnes là était une tâche honorable dont il aurait été mieux de s'acquitter. On voyait rarement des Aurors dans l'Allée ; et encore, uniquement les plus puissants, ceux que l'on savait capable de battre plusieurs sorciers à la suite. En temps actuel, cela voulait dire : pas beaucoup. Et cela était à son avantage, puisqu'aujourd'hui, à cette heure qu'était celle de vingt heures, il avait une réunion à assister. Ou plutôt, un meeting.

Certains auraient pu penser que se réunir en temps de crise, moins de vingt-quatre heures après une attaque meurtrière sur une foule, et dont le bilan humain était encore inconnu, était une mauvaise idée. Mais pas eux. Eux n'avaient rien à craindre, et pour cause.

C'était eux qui avaient organisé l'attaque.

Enfin, pas tous. Car si l'on considérait tous les supporters (le mot était juste), ils devaient bien excéder le millier. Un millier et plus de personnes ne peuvent pas organiser un attentat et espérés être discrets. Mais eux représentaient les chefs, et eux auraient tôt fait de se targuer de leur réussite, non pas auprès du grand public mais auprès de leurs fidèles.

Enfin, eux étaient sans doute la plus grande menace du monde des sorciers depuis treize ans, fin du gang des Lions d'or, et tellement imprévisibles qu'on ne pouvait les mettre dans aucune case.

Prat s'arrêta devant la devanture du Hibou Alerte. Normalement, il y avait toujours un sorcier à l'entrée pour s'assurer que personne du ministère ne venait vers leur direction. Mais aujourd'hui, ils devaient avoir considérés la précaution inutile, et ils n'avaient pas forcément tort. À l'heure qu'il était, tous les Aurors étaient soit au ministère, soit chez eux, soit à l'hôpital, chacun profitant du court répit qu'on leur offrait avant de reprendre leurs tâches respectives. Pour sa part, il était assez content de regarder tout ça de loin, mais il l'était moins lorsqu'on considérait où il devait se rendre dès maintenant.

Il entra silencieusement dans le bar et fut aussitôt accueilli par le brouhaha ambiant de l'immense salle, pleine à craquer de monde. Des habitués à ceux venus exprès pour la réunion, il avait l'impression d'être rentré dans une discothèque huppée et sans musique. Une table avait été disposée en plein milieu de la salle, l'endroit où se mettrait leur interlocuteur dans quelques instants. Jouant des coudes, Prat se fraya un chemin dans la foule serrée et jura à voix basse quand certains le regardèrent plus longtemps que ce qui était considéré comme convenable. Il avait pris soin de modifier certains traits de son visage : son nez avait été redressé, ses cheveux noirs crépus (si loin du style qu'il leur donnait d'habitude, mais le changement était quelque part bienvenu) et un style vestimentaire beaucoup plus classe. C'est bien simple, la veste qu'il portait devait valoir un mois de salaire à elle seule, et il ne comptait pas le pantalon en lin assorti de souliers noirs vernis, sur lesquels la lumière se réfléchissait tellement qu'il craignait qu'un feu ne s'allume quelque part. Il était impossible à reconnaître – d'autant plus qu'il n'était pas une personnalité publique au départ, loin de là même – et le seul qui pourraient compromettre sa mission était un idiot affectueux qui devait encore être en pls sur son canapé après sa rencontre avec Lia. Autrement dit, la couverture était parfaite.

Mais tout ceci ne l'empêchait pas d'être le seul visage de couleur dans cette marée de blanc, et quand bien même on se désintéressait vite de lui, la sensation de plusieurs regards sur son corps ne l'aidait pas à se détendre.

Prat se trouva bien vite au premier étage et s'adossa à la balustrade en bois où s'étaient déjà accoudés ce qui semblait être une centaine de sorciers. Les yeux légèrement plissés, il ne pouvait s'empêcher de fixer la table au centre de la pièce, comme si cela allait faire apparaître le futur orateur plus vite.

« N'est-ce pas formidable ? », s'extasia une jeune femme à côté de lui. Il la regarda. Elle semblait à peine sortie de Poudlard, et à la lumière ses yeux bleus brillaient de contentement. Son ton était si innocent, si enjoué, qu'il se sentit désolé pour elle. Ses cheveux roux courts flamboyaient . Elle lui rappelait Lily Potter.

« Formidable, en effet, agréa-t-il rapidement.

- Vous n'avez pas l'air très content. », rétorqua immédiatement l'autre en fronçant légèrement des sourcils. Si rapidement que l'expression aurait pu passer inaperçue si seulement il ne savait pas les chercher.

« Je crains l'attention que nous pouvons attirer, désormais. »

L'autre lui tapota le bras dans ce qui devait être un geste de réconfort.

« Bah ! Les Aurors sont décimés. Dans tous les cas, nous avons gagné. »

Et il avait peur que cela soit vrai. Les prochaines réunions allaient être décisives. L'ordre des Aurors se relèverait, évidemment, mais pas immédiatement. Or, quelque chose lui disait que les évènements allaient tout à coup s'accélérer. Et quand les choses s'accéléraient, on avait besoin des Aurors. Ou de la toile.

Et les deux ordres étaient hors service.

Un murmure parcourut la foule, un murmure qui parut plus fort que toutes les conversations réunies ; du bouche à oreille, il les rejoignit, et Prat put comprendre qu'il était l'heure.

Sur la table, apparut un homme.

Ou, tout du moins, il pensait que c'était un homme. L'individu portait une cape de voyage qui devait lui parvenir aux genoux derrière, et à la taille devant ; la capuche avait été mise et cachait ses cheveux, et le bas du visage était masqué par un morceau de tissu noir qui épousait les formes de son visage, qu'on pouvait deviner anguleux. Dire du premier coup d'oeil qu'il était un sorcier aurait été difficilement possible ; tout au plus Prat lui aurait accordé le titre de randonneur dont les vêtements étaient beaucoup trop propres pour l'être réellement. Ses bottes noires, son pantalon noir, même son t-shirt noir auquel était accroché son porte-baguette : tout était sombre chez lui, tout jusqu'à l'aura qu'il dégageait et qu'il sentait dangereuse.

L'individu écarta les bras, et les applaudissements commencèrent comme par magie. Prat imita les autres, quoique plus retenu que sa voisine, devenue surexcitée.

« Eh bien, mes amis. Voilà qui est fait ! »

Les applaudissements redoublèrent d'intensité. La voix qui avait retenti, indéniablement masculine et un peu traînante, avait sans difficulté réussi à se faire entendre par dessus la foule de supporters déchaînée. Il était difficile que ces personnes qui applaudissaient et s'époumonaient à tout rompre étaient les mêmes qui, dans la vie de tous les jours, étaient les plus stoïques qu'il lui était donné de croiser dans les couloirs du ministère ou dans le Chemin de Traverse.

« Nos compagnons, reprit l'homme une fois l'enthousiasme quelque peu apaisé, ont fait preuve de courage hier soir, face aux troupes du ministère. Certains sont tombés. D'autres nous sont revenus blessés, agonisants. Mais le principal est là. Notre premier but est atteint. Robards est mort ! »

Nouvelle vague d'applaudissements. À force de taper des mains, Prat commençait à ne plus les sentir.

« Robards est mort ! Le traître à la cause est mort ! Combien d'obstacles encore se dressent sur notre chemin ? Aucun ! Les Potter ont été éliminés, grâce à nous, et le perfide réseau de notre ennemie, d'Adélie, sa fière toile, part en fumée à l'instant même où je vous parle. »

Si il avait pu cracher, sans nul doute que l'homme l'aurait fait. Mais en l'état actuel des choses, l'homme se contenta de claquer ses doigts gantés tandis qu'autour de lui, certains se mettaient à huer l'idée même d'Adélie.

« Les Aurors sont enfin réduits à néant et dans peu de temps, le ministère sera enfin à nous.

- Nous devrions le prendre tout de suite ! », hurla un homme inconnu dans la foule.

Un murmure d'approbation traversa les fidèles. L'individu, perché sur sa table, disparut dans un craquement ; un autre presque simultané lui répondit. Il avait transplané auprès d'un sorcier dont l'embonpoint commençait à se voir sous sa chemise tendue. Il posa les deux mains sur ses épaules, et même si il parlait doucement, sa voix porta tout de même dans l'immense pièce.

« Mon ami, fit-il, ton impatience, ton dévouement à la cause nous honore. Mais les choses sont en marche et nous montons, je te le promets. Petit à petit, nous montons. »

Détachant une main mais gardant l'autre sur l'homme, l'individu masqué se tourna vers le reste, qui s'était respectueusement écarté de lui.

« Je vous promets, sur mon honneur de sorcier et sur celui de mes ancêtres avant moi, sur toutes les générations que comportent ma famille depuis que nous fûmes touchés par la grâce de la Magie, que nous sommes présents. Nous sommes là, partout autour de vous, nous montons. Et bientôt, comme la mer qui grignote le rivage, nous aurons englouti nos ennemis. Nous sommes en mouvement, nous sommes inépuisables et rien ni personne ne pourra nous stopper. »

Un dernier tapotement sur l'épaule, avant que l'homme masqué ne reprenne sa main pour lui et, de nouveau, écarte les bras.

« Soyez en assurés, mes frères, mes soeurs. Le jour où nous viendrons, vous ne pourrez nous rater. Et à partir de là, vous n'aurez plus de honte à vous cacher de tous. Vous pourrez vous assumer fièrement, partout sur cette Terre. »

Le silence régna cinq secondes très exactement avant que, comme au début, la foule n'explose en applaudissements. Tandis que l'homme masqué effectuait un salut digne d'un comédien au théâtre, la voisine de Prat lui lança :

« Qu'est-ce qu'il parle bien ! »

Son bruit d'approbation se perdit dans le claquement des mains, mais en même temps il n'était pas certain qu'il aurait sonné très convaincu.

« Mes amis, conclut l'homme au masque, quand la pluie de feu tombe, nous nous enterrons et nous fomentons. Je souhaite de tous vous voir bientôt, au prochain quart de lune. Mes frères, mes soeurs, que l'Ordre vous soit favorable. »

Il salua la salle d'un petit mouvement de tête ; la seconde d'après, il avait disparu, s'évanouissant comme toujours dans le craquement du transplanage. Comme il n'y avait plus personne à applaudir, la plupart des personnes présentes se remirent à discuter entre eux ; en temps normal, dans les autres lieux de réunion, tout le monde se dépêchait de partir afin de ne pas être attrapé là en cas d'opération inopinée des Aurors. Mais aujourd'hui, le temps était à la célébration (quoique toujours dans la sobriété, car il ne fallait pas oublier que les sorciers avaient une image à garder), aussi la grande salle s'emplit-elle bien assez tôt de conversations à moitié murmurées. Avant que sa voisine ne se mette en tête l'idée d'en entamer une avec lui, Prat se détacha de la rambarde contre laquelle il s'était accoudé et s'empressa de détaler les escaliers. La tâche telle que vous la lisez peut vous paraître aisée mais elle lui demandait un langage corporel montrant à ses ennemis potentiels qu'il n'était pas un intrus se sentant actuellement à découvert dans un endroit rempli de, eh bien, d'ennemis potentiels, mais celui d'un homme ayant décidé de partir car n'ayant plus rien à faire à cet endroit.

Somme toute, donc, Prat descendit les escaliers comme on descendrait ceux d'un métro tout en regardant son téléphone portable : lentement et avec précaution. L'un incluait souvent l'autre, quand on y réfléchissait bien, mais ceci est une activité pour plus tard, car tandis qu'il atteignait le rez-de-chaussée et faisait les premiers pas vers la liberté, quelqu'un lui rentra dedans. Tout ceci aurait pu être anodin si la personne malheureuse ayant rencontré son impressionnante stature n'était pas tombée sur ses deux fesses avec un couinement de douleur, et un couinement qui appartenait à une personne qui leva des yeux larmoyants vers lui.

Alisha Braus ne le reconnut pas, pas plus que son amie (Amélie ? Amandine ?) qui s'était empressée de s'agenouiller près d'elle pour vérifier son état physique (excellent, soit dit en passant).

En revanche, James Potter pila net et il sentit ses yeux s'écarquiller, en même temps que ceux de James devenaient ronds sous l'effet de la surprise.

Le cerveau de Prat reboota et il ne lui fallut ensuite que quelques secondes avant de se dire Nop, je ne suis pas assez payé pour ça et dérouler la suite logique.

La fuite.

XxX

James fit la seule chose logique qui parvint à son cerveau en voyant Thorin avec un nez redressé et des cheveux lâchés fuir et se mit à lui courir après en criant :

« Eh ! Reviens là ! »

Vu de l'extérieur, il aurait sans aucun doute ressemblé à un fou, ou alors quelqu'un à qui on venait de piquer son porte-monnaie ; dans les deux cas, il était un jeune sorcier bien trop bruyant, mais c'était ce bruit qui fit que la foule s'écarte telle la mer devant Moïse, et pendant un instant James se sentit puissant.

Pendant un instant, sont des mots à garder en tête. Puisqu'une fois la porte atteinte — Thorin venait de la franchir quelques secondes auparavant — et la poignée tournée, rien ne put l'aider dans sa chasse à l'homme.

James tourna la tête à gauche, à droite, et au coin de la rue vit un pan d'une veste disparaître. Ni une, ni deux, il se jeta à sa poursuite et, tandis qu'il se mettait à courir sur les pavés, entendit la porte du Hibou Alerte s'ouvrir, sans doute Alisha et/ou Amandine.

« Thorin ! », beugla-t-il en manquant de s'étaler de tout son long lorsqu'il entama son tournant. En réponse, un éclair rouge le frôla, le manquant de peu ; il alla se ficher dans un mur, y laissant une trace. James, ébahi, regarda le craquement qu'avait laissé le sortilège pendant cinq secondes ; cinq secondes durant lesquelles Thorin rangea de nouveau sa baguette et se remit à courir ; cinq secondes qui suffirent à Alisha pour le rattraper, et se mettre à lui hurler après à son tour :

« Quidditch hater ! ICI ! »

Amandine s'arrêta près de lui, lâcha une petite inspiration, et lui demanda :

« Pourquoi il ne transplane pas ?

- Il ne peut pas dans l'Allée des Embrumes, il y a une barrière !

- Et le type du Hibou Alerte alors ?

- Est-ce qu'on pourrait en parler plus tard ?! »

La batteuse soupira de nouveau et leva le bras, la paume tournée vers Thorin. La rue était ici une allée centrale, soit un chemin en ligne droite, et le spectacle valait quelque peu le coup : celui de Thorin et, un peu après lui, Alisha en train de le poursuivre. Dans tous les cas, c'étaient deux points qui menaçaient de s'évanouir à tout instant.

Mais Amandine grogna et James, en se tournant vers elle, put voir ses cheveux noirs flotter légèrement tout autour de sa tête. Il lui sembla apercevoir un halo envelopper la sorcière, comme une fine lumière bleue claire. Et tout à coup, devant eux, la rue s'éleva.

Ou plutôt, les pavés s'élevèrent. Un à un, tous se mirent à flotter à quelques centimètres du sol, puis de plus en plus haut jusqu'à les dépasser. James crut sentir ses talons quitter le sol et s'accrocha à la gouttière la plus proche de peur de s'envoler. Quelque chose que ne firent ni Thorin, ni Alisha, et les deux sorciers se mirent à léviter à leur tour, quelques dizaines de mètres plus loin.

« Si j'étais vous, je lancerais un Stupéfix dès maintenant. »

La voix d'Amandine était un concentré de, eh bien, concentration, mais également de fatigue. Du sang commençait à couler de sa narine gauche. James ne se fit pas prier et sortit sa baguette de sa poche de jean. Après avoir visé, il murmura le sortilège ; ce dernier, comme lui auparavant, frôla Alisha (ils entendirent son cri de surprise mais autrement, pas de bobo) et frappa Thorin, qui s'immobilisa dans ses gesticulations.

Aussitôt, la gravité refit son office, Amandine relâcha sa magie, et si l'attrapeuse se rattrapa sur ses pattes comme un chat, Thorin tomba sur le sol avec un bruit sourd. James prit un instant pour souffler, remercia d'un signe de tête Amandine et se dirigea vers celui qu'il avait considéré comme son meilleur ami, mais qui ces derniers jours s'apparentait de plus en plus à un parfait inconnu.

« C'est parti mon kiki. », murmura l'Auror, et l'expression lui parut à la fois très stupide et très appropriée.